Les femmes ne sont pas des hommes comme les autres
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Les femmes ne sont pas des hommes comme les autres

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Les femmes ne sont pas des hommes comme les autres

À propos de ce livre

Les changements survenus dans la seconde partie du XXe siĂšcle ont considĂ©rablement Ă©loignĂ© les femmes du profil adoptĂ© par leurs mĂšres. Aujourd'hui, les femmes ne sont plus trĂšs loin de former la moitiĂ© de la population active; elles ont investi en masse l'enseignement supĂ©rieur; elles ont dĂ©laissĂ© les bancs de l'Eglise et, armĂ©es de la lĂ©gislation sur la contraception et la dĂ©pĂ©nalisation de l'avortement, elles sont devenues libres de leur corps. Toutes ces transformations conduisent-elles Ă  tracer le portrait d'une femme qui serait devenue le clone de l'homme ? On peut se poser la question si l'on se souvient des propos des fĂ©ministes dans les annĂ©es 1970 qui reprenaient les thĂšses « Ă©galitaristes » de Simone de Beauvoir. Plus rĂ©cemment, certains sont allĂ©s jusqu'Ă  annoncer la venue d'une sociĂ©tĂ© « androgyne ». Mais qu'en pensent les femmes et les hommes de ce pays ? Comment les femmes se voient-elles par rapport aux hommes ? Comment se dĂ©finissent-elles et dĂ©crivent-elles leurs compagnons ? Pour rĂ©ponse Ă  ces questions, Janine Mossuz-Lavau et Anne de KervasdouĂ© ont effectuĂ© une longue enquĂȘte auprĂšs d'une centaine de femmes aux statuts les plus divers (Ăąge, profession, provenance, gĂ©ographique, Ă©tat de vie, etc.). Il en ressort une prise de conscience trĂšs aiguĂ« de ce qu'est aujourd'hui l'identitĂ© fĂ©minine. Politologue, Janine Mossuz-Lavau est directrice de recherche au CNRS et Ă  la fondation nationale des Sciences politiques. Elle a publiĂ© Les Français et la politique (Odile Jacob, 1994). Anne de KervasdouĂ©, gynĂ©cologue, a dĂ©jĂ  publiĂ© Questions de femmes et Questions d'hommes (Odile Jacob, 1996).

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
1997
Imprimer l'ISBN
9782738104748
ISBN de l'eBook
9782738173188
CHAPITRE III
OĂč se pose la question du travail et de la vie privĂ©e

Pour les femmes, l’un des grands changements des derniĂšres dĂ©cennies a Ă©tĂ© l’entrĂ©e massive sur le marchĂ© du travail. En 1994, elles forment dans notre pays 44,7 % de la population active contre 34,6 % en 1954. On peut prĂ©senter le fait autrement, en indiquant qu’entre vingt-cinq et quarante-neuf ans le taux d’activitĂ© des Françaises est de 76,2 %, ce qui classe ces derniĂšres, en 1992, au deuxiĂšme rang de la CommunautĂ© europĂ©enne, juste aprĂšs les Danoises. Signalons, pour avoir un point de comparaison, que ce taux d’activitĂ© est de 53,1 % en Espagne, 51,4 % en Irlande1. Par ailleurs, il s’agit d’un travail continu. Le temps n’est plus oĂč les femmes interrompaient leur activitĂ© Ă  la naissance du premier ou du deuxiĂšme enfant. DĂ©sormais, mĂȘme lorsqu’elles deviennent mĂšres de famille, elles tendent de plus en plus Ă  conserver leur emploi. Ajoutons qu’elles ont fait une percĂ©e non nĂ©gligeable dans les professions les plus qualifiĂ©es, puisqu’elles forment, en 1994, 31,9 % des cadres et professions intellectuelles supĂ©rieures, 44,6 % des professions intermĂ©diaires. Toutefois, elles restent plus touchĂ©es que les hommes par le chĂŽmage, le travail prĂ©caire et le travail Ă  temps partiel (83 % des travailleurs Ă  temps partiel sont des femmes).
Comment se traduit aujourd’hui, dans le vĂ©cu des Françaises, ce formidable bouleversement qui en a fait des salariĂ©es, pour la trĂšs grande majoritĂ© d’entre elles, prenant chaque jour le chemin d’une « entreprise »2 ? Sont-elles Ă  l’aise dans leur nouveau statut ? Le vivent-elles facilement ou au contraire non sans mal ? Entre ce travail qui les happe dĂ©sormais et la construction familiale, entre leur vie professionnelle et leur vie privĂ©e, quels arbitrages sont rendus chaque jour, face Ă  des hommes qui ne semblent pas se poser les mĂȘmes questions qu’elles ? Car, d’aprĂšs ce qu’elles nous disent, entretien aprĂšs entretien, la relation des hommes au travail et celle des femmes sont loin d’ĂȘtre identiques.
Les hommes sont plus investis dans leur travail
Les femmes que nous avons interrogĂ©es plaident, on l’a dit, l’existence de diffĂ©rences entre les Français et les Françaises qu’elles cĂŽtoient, ou entre elles-mĂȘmes et leurs compagnons. Et l’une de ces diffĂ©rences tient prĂ©cisĂ©ment Ă  la relation contrastĂ©e que les uns et les autres entretiennent avec le travail. Pour nos interlocutrices, le constat s’impose : « Les hommes s’impliquent quand mĂȘme plus dans le travail que les femmes. » Une jeune cadre dans la communication dont le mari est informaticien souligne :
« Finalement leur travail est plus important
 leur travail a une place plus importante dans leur vie que pour les femmes. Pour un homme, le travail c’est une chose centrale, il faut qu’il se rĂ©alise lĂ -dedans
 donc le reste doit suivre et puis bon
 aprĂšs
 la femme, la famille, les loisirs, ça vient se greffer comme ça par-dessus, mais ça reste quand mĂȘme quelque chose de fondamental, donc ça, c’est quelque chose qui me paraĂźt diffĂ©rent. »
D’autres insistent sur cette place primordiale accordĂ©e au travail, sur cette vie professionnelle « tellement prenante » que le reste passe au second plan. Pour une Haut-Savoyarde, « ils sont pris par leur travail et puis en dehors de leur travail, ben le reste
 ils laissent un petit peu voir venir ». Quand la notion de travail laisse la place, dans certains milieux privilĂ©giĂ©s, Ă  celle de carriĂšre, alors lĂ  il semble ne plus y avoir de limite : « Leur carriĂšre bouffe tout », soupire la pĂ©diatre parisienne mariĂ©e Ă  un cadre supĂ©rieur. Et selon une femme au foyer qui semble bien vivre ce statut, « un homme ne peut pas envisager l’existence sans la vie professionnelle ».
Des femmes ayant dans leur famille fait l’expĂ©rience de la cohabitation avec des hommes qui n’avaient – momentanĂ©ment – pas d’activitĂ©, pour cause de chĂŽmage total ou partiel, tĂ©moignent de l’extrĂȘme difficultĂ© qu’ils ont eue Ă  supporter cette situation. L’hĂŽtesse de l’air signale que cela a Ă©tĂ© « trĂšs dur ». Et une jeune femme de vingt et un ans se rappelle l’état dĂ©testable dans lequel a Ă©tĂ© son pĂšre Ă  un moment oĂč il a dĂ» ĂȘtre entretenu par sa femme.
« Elle a fait vivre la famille Ă  certains moments et mon pĂšre l’a trĂšs mal supporté  D’ailleurs il ne supportait plus personne
 Mon pĂšre est trĂšs orgueilleux. DĂšs qu’il a de l’argent, il est trĂšs grand seigneur, il lui fait des cadeaux, il l’emmĂšne en voyage
 et il est malheureux dĂšs qu’il ne peut plus l’ĂȘtre. »
Comment expliquent-elles un tel investissement dans le travail ? Diverses raisons sont avancées par nos interlocutrices.
La premiĂšre tiendrait Ă  ce que les hommes « ont besoin de se prouver quelque chose ». Ils auraient l’ambition, comme le note la pĂ©dĂ©gĂšre haut-savoyarde, « de faire des choses plus grandes, plus consĂ©quentes ». Une enseignante insiste aussi sur le fait qu’ils auraient besoin de preuves, alors qu’elle-mĂȘme ne ressent pas ce besoin. Façon de prouver leur virilitĂ© ? De mettre en scĂšne la force qui fut longtemps leur apanage mais qui n’est plus toujours, sous sa forme physique, dĂ©montrable dans la vie quotidienne ? ManiĂšre d’affirmer une supĂ©rioritĂ© dont ils sentent peut-ĂȘtre qu’elle leur Ă©chappe ? Une conseillĂšre d’orientation de Gennevilliers prĂ©sente une autre interprĂ©tation. À ses yeux, les femmes conquiĂšrent une telle puissance et connaissent un tel Ă©panouissement quand elles ont des enfants que les hommes, pour compenser, se jettent encore plus Ă  corps perdu dans le travail, pour se rĂ©aliser pleinement eux aussi, d’une autre maniĂšre :
« L’homme, quand il devient pĂšre, il a ce dĂ©sir de compenser un petit peu ce que la femme peut assurer sur le plan familial, par une vie professionnelle ardente, chargĂ©e [
]. Je crois qu’un homme supporte pas d’ĂȘtre moins Ă©panoui que sa femme. Il va compenser dans son travail
 et dans la vie sociale. »
Il y aurait donc comme une lutte qui opposerait les hommes et les femmes dans la pleine rĂ©alisation de soi, et qui conduirait les hommes Ă  s’investir d’autant plus dans la vie professionnelle que les femmes, avec le simple statut de mĂšre, auraient acquis une nouvelle forme de pouvoir ou, du moins, de plĂ©nitude.
D’autres femmes Ă©voquent le poids de l’histoire, et la vieille habitude qu’ont eue les hommes d’ĂȘtre les seuls pourvoyeurs du foyer. La situation actuelle oĂč, dans la majoritĂ© des cas, le mĂ©nage bĂ©nĂ©ficie d’un double revenu est encore trop nouvelle pour qu’ils se dĂ©prennent d’attitudes qui ont dĂ» ĂȘtre les leurs pendant si longtemps. Une enseignante de ChĂątenay-Malabry l’explique en ces termes :
« Pour apprĂ©cier cet engagement des hommes dans la compĂ©tition, il faut savoir que depuis des millĂ©naires, c’est comme ça. Ils ont Ă©tĂ© contraints d’assumer, de faire vivre, d’ĂȘtre les meilleurs, de devoir se battre professionnellement. »
D’ailleurs, certains demeurent encore aujourd’hui les seuls Ă  rapporter de l’argent Ă  la maison. Et une femme au foyer reconnaĂźt : « L’homme est investi dans cette mission alimentaire. C’est un poids trĂšs lourd sur ses Ă©paules. » Jugement qui rejoint les conclusions d’une enquĂȘte d’Anne-Marie Devreux qui constate : « La paternitĂ© semble parfois conforter le nouveau pĂšre dans sa trajectoire professionnelle, ce qui, encore une fois, est traduit en termes de nĂ©cessitĂ© financiĂšre [
]. La parentalitĂ© [
] conforte les hommes dans le droit Ă  la carriĂšre, sous couvert de responsabilitĂ© Ă©conomique de la famille ; tandis qu’elle dĂ©stabilise la situation professionnelle des femmes3. »
Interviennent aussi les inĂ©galitĂ©s de salaire. Dans notre sociĂ©tĂ© contemporaine, les hommes sont mieux rĂ©munĂ©rĂ©s que les femmes. Aussi attend-on d’eux une plus grande disponibilitĂ©, une plus grande implication. Un homme ne peut aisĂ©ment rĂ©duire son temps de travail pour consacrer plus de temps Ă  sa vie privĂ©e, sinon les revenus du foyer en seraient affectĂ©s, et c’est souvent l’intĂ©rĂȘt du couple de disposer du maximum d’argent. Une jeune cadre de l’édition de Clichy, qui vient d’avoir un bĂ©bĂ© et tient absolument Ă  ce que sa relation Ă  l’enfant soit la mĂȘme que celle de son mari, sent comme une menace ce rapport homme/travail qui requiert de l’homme une totale disponibilitĂ©. Elle constate qu’elle rentre Ă  dix-huit heures alors que son mari ne peut pas ĂȘtre lĂ  avant vingt heures, qu’elle seule a pu prendre deux jours de congĂ© pour permettre l’adaptation de l’enfant Ă  la crĂšche et qu’une certaine inĂ©galitĂ© est en train de poindre Ă  l’horizon. Mais elle doit admettre qu’« on est quand mĂȘme pris Ă  un certain piĂšge
 parce que si on veut pas ĂȘtre coincĂ© on a besoin d’avoir des moyens financiers ! Donc il se trouve que les salaires masculins sont encore plus Ă©levĂ©s ». Salaires plus Ă©levĂ©s, donc, mais qui obligent le cadre, en contrepartie, Ă  rester sur son lieu de travail jusqu’à dix-neuf heures trente ou vingt heures. Il ne s’agit donc pas, dans l’esprit de cette femme, de reprocher Ă  son mari de moins prendre en charge qu’elle l’enfant qu’ils ont depuis peu, mais de constater l’existence d’un systĂšme socioĂ©conomique qui empĂȘche les hommes qui souhaiteraient ĂȘtre plus disponibles pour leur vie privĂ©e de l’ĂȘtre rĂ©ellement. Elle note : « LĂ  je commence Ă  sentir de petites inĂ©galitĂ©s parce qu’il est un peu coincé  mais ça le gĂȘne
 C’est pas pour lui
 C’est pas une maniĂšre d’échapper Ă  ça
 Au contraire, il dit : je veux pas rater ce gosse. »
Cette disparitĂ© des salaires joue d’ailleurs Ă  plein dans certains cas lorsque se pose la question de savoir qui va Ă©ventuellement s’arrĂȘter de travailler pour s’occuper des enfants. Une ancienne ouvriĂšre de Bois-Colombes, devenue femme au foyer, explique que le problĂšme, dans son cas, a Ă©tĂ© vite rĂ©solu compte tenu de son petit salaire, bien infĂ©rieur Ă  celui de son mari : « C’était Ă  moi de me consacrer aux enfants. Vu la paie que je ramenais par rapport Ă  mon mari. C’était un choix obligatoire
 Il ramenait le double de ce que je ramenais. »
Ce n’est donc pas seulement une sorte de goĂ»t immodĂ©rĂ© des hommes pour l’accomplissement professionnel qui est mis en cause, mais toute une pression sociale et l’existence d’un systĂšme qui les associe en prioritĂ© au travail alors que les femmes ne sont pas considĂ©rĂ©es Ă  ce point comme dĂ©positaires de cette activitĂ©. Cet ensemble de raisons conduit donc Ă  ce que les hommes accordent la prioritĂ© Ă  leur mĂ©tier et se sentent moins investis dans la vie privĂ©e. L’hĂŽtesse de l’air note que « l’homme se culpabilise moins [
]. Il est pas lĂ  huit jours il se culpabilise pas vis-Ă -vis de sa femme ou vis-Ă -vis de son enfant de ne pas ĂȘtre lĂ  ». Il ne vit pas la relation Ă  la famille sur un mode intense et demeure donc plus libre pour accomplir sa tĂąche professionnelle. Des femmes insistent sur cette disponibilitĂ© d’esprit qui permet aux hommes de donner toute leur mesure : « Il y a vraiment un accompagnement chez les mĂšres ou chez la plupart des mĂšres, sauf exception, qui n’existe pas chez les hommes, et donc leur esprit est libre pour autre chose. Je crois que les femmes ne sont jamais complĂštement libres. » On plaint d’ailleurs cet ĂȘtre qui, tellement pris par son travail, ne peut profiter de la chaleur du foyer, et une femme sans profession insiste sur le fait que « l’homme passe Ă  cĂŽtĂ© d’une immense vie affective parce qu’il est dĂ©vorĂ© par sa vie professionnelle ». Hommes qui, en consĂ©quence, n’arrivent pas Ă  voir grandir leurs enfants, les considĂšrent gĂ©nĂ©ralement comme plus « petits » qu’ils ne sont, ce qui crĂ©e parfois des problĂšmes au sein des familles, mais qui, avantage cette fois, ne souffrent pas au mĂȘme titre que les femmes de leur dĂ©part du foyer. Cette rupture correspond en gĂ©nĂ©ral pour eux Ă  un moment oĂč ils sont en pleine activitĂ© professionnelle, oĂč ils font des choses peut-ĂȘtre plus intĂ©ressantes qu’à leurs dĂ©buts, et ils subissent en consĂ©quence moins brutalement cette nouvelle vie dans une maison sans enfants, ou dans une maison oĂč les enfants sont devenus trĂšs indĂ©pendants.
Dans l’ensemble, les Françaises tendent donc Ă  dĂ©plorer ce rapport des hommes au travail qui les distingue tant des femmes, on va y revenir, et qui semble trop exclusif, trop prenant, Ă  la grande majoritĂ© d’entre elles. Parmi celles que nous avons interrogĂ©es, il ne s’en est trouvĂ© qu’une pour attribuer aux hommes l’exclusivitĂ© de l’activitĂ© professionnelle. Il s’agit de l’épouse d’un santonnier marseillais, qui se situe Ă  droite mais dont le mari vote pour le Front national et qui dĂ©clare : « Alors qu’il y a du chĂŽmage, la femme devrait rester Ă  la maison et ça permettrait aux hommes de travailler, il y aurait plus de travail pour les hommes. » Et elle ajoute qu’il y aurait aussi moins de dĂ©linquance, puisque les enfants ne seraient plus alors obligĂ©s d’aller traĂźner dans les rues si leur mĂšre Ă©tait Ă  la maison pour les accueillir. Autre voix, qui paraĂźt assez isolĂ©e parmi les jeunes, celle d’une clerc de notaire qui souhaite que son mari gagne plus d’argent qu’elle, Ă©lĂ©ment important Ă  son sens pour qu’elle puisse l’estimer :
« J’ai envie que mon mari soit professionnellement plus important que moi
 C’est trĂšs rĂ©trograde [
]. J’aimerais qu’il gagne plus d’argent que moi
 parce que pour moi ça va avec l’estime que je peux porter [
]. Qu’il ait un poste, quoi ! Qu’il fasse quelque chose de plus valorisant
 c’est vraiment rĂ©trograde
 C’est complĂštement dĂ©passĂ© et malgrĂ© tout je sens que j’ai besoin de ça. »
Ce point de vue rejoint Ă  certains Ă©gards celui de la journaliste de quarante-quatre ans, divorcĂ©e, qui explique qu’elle a eu avec un homme une liaison trĂšs forte sur les plans physique et intellectuel, mais que cela ne lui convenait pas « matĂ©riellement », car il n’avait pas un mĂ©tier qu’elle admirait et qu’elle a besoin d’admirer un homme : elle a rompu. Il existe donc aussi des femmes qui ont complĂštement intĂ©grĂ© cette valeur sacrĂ©e que reprĂ©senterait le travail masculin et qui partagent avec nombre d’hommes l’idĂ©e que la rĂ©ussite professionnelle mĂąle prime tout. Les enquĂȘtes quantitatives montrent d’ailleurs que les femmes Ă©pousent des hommes un peu plus ĂągĂ©s qu’elles, qui sont donc engagĂ©s pour la plupart dans la vie active. On a pu interprĂ©ter ce phĂ©nomĂšne comme une valorisation par les femmes de ce statut de « travailleur ». Pour Michel Bozon, « l’ñge apparaĂźt comme l’accoucheur de la position sociale de l’homme4 ».
Qu’elles dĂ©plorent ou qu’elles approuvent le fait, les hommes ont donc avec le travail, d’aprĂšs ce que nous disent les femmes, une relation privilĂ©giĂ©e, intense, prenante, qui participe de ces valeurs « centrifuges » propres Ă  la population mĂąle, comme le note Olivier Schwartz au terme de son enquĂȘte sur les ouvriers du Nord. À ses yeux, « le travail constitue en effet un fondement essentiel des lĂ©gitimitĂ©s masculines. Il est terrain d’accĂšs Ă  une forme de reconnaissance sociale [
]. Ce que [les acteurs] mettent en jeu sur ce terrain, c’est une certaine image de leurs capacitĂ©s, et de la valeur de celles-ci au regard des modĂšles collectivement acceptĂ©s ; ce qu’ils veulent, c’est “se prouver” comme dĂ©tenteurs de facultĂ©s socialement pertinentes5 ». Et l’auteur formule l’hypothĂšse que « travailler, frapper et boire communiquent secrĂštement dans certains univers masculins, et que la parentĂ© entre ces trois expressions tient Ă  ce qu’elles empruntent toutes quelque chose au prestige d’un mĂȘme modĂšle : celui du dĂ©ploiement non inhibĂ© des forces6 ».
D’aprĂšs ce que disent aussi quelques-unes de nos interlocutrices, nombre d’hommes prĂ©fĂ©reraient que leur femme reste au foyer et que la famille soit encore plus organisĂ©e autour de leur propre activitĂ© profes...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Titre
  3. DES MÊMES AUTEURS
  4. Copyright
  5. Sommaire
  6. Remerciements
  7. Introduction
  8. Chapitre premier - OĂč la parole de l’intime n’est pas également partagĂ©e
  9. Chapitre II - OĂč le plus fort n’est pas toujours celui qu’on croit
  10. Chapitre III - OĂč se pose la question du travail et de la vie privĂ©e
  11. Chapitre IV - OĂč la sexualitĂ© des femmes n’est pas la rĂ©plique de celle des hommes
  12. Chapitre V - OĂč la politique au fĂ©minin a ses prĂ©occupations propres
  13. Chapitre VI - Comme un roman : quelques histoires de vie
  14. Chapitre VII - Le regard des hommes
  15. Chapitre VIII - Pour conclure : l’identitĂ© fĂ©minine Ă©galitaire et diffĂ©rencialiste
  16. Annexes

Foire aux questions

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