
- 304 pages
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Michel Foucault
À propos de ce livre
La philosophie de Michel Foucault, plus actuelle que jamais, n'apporte pas de solution, mais apprend à penser et à intervenir à partir des zones d'ombre de notre société. Jeannette Colombel suit ici le parcours du philosophe dont elle confronte la pensée aux problèmes de notre temps : l'exclusion, le chômage, les rivalités ethniques, le sida, etc.Écrivain, philosophe, Jeannette Colombel fut l'amie de Michel Foucault comme de Jean-Paul Sartre. Elle est l'auteur notamment de Sartre ou le parti de vivre.
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Informations
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9782738102614
II
Normes et exclusions
La règle du jeu
À suivre une ligne – brisée – qui va de l’Histoire de la folie à l’âge classique à Surveiller et punir, écrit quinze ans après dans un contexte bien différent, on s’aperçoit que la force interrogative de Foucault vient de ce que – dans les deux cas – il part de « zones d’ombres de notre société », dévoile ce qui était caché ou secret, cerne, du coup, les limites de normes qui se donnaient pour universelles, ébranle les structures qui les ont produites ; il montre à quel prix s’impose et se maintient un système social, politique et culturel, et invite à en juger selon la façon dont celui-ci engendre et traite les exclus. Interrogeant notre actualité, ce sera à notre tour d’en faire l’évaluation.
Foucault se sert de ces secteurs fragiles comme de faits polémiques qui supposent des rectifications de ce que, jusque-là, on tenait pour acquis. Les marges ne sont pas seulement des signes de perturbation que l’ensemble pourrait absorber « normalement » dans sa totalité : elles brisent cette totalité rassurante, la déstabilisent et témoignent de sa relativité. Ou plutôt de ses relativités.
La relativité est d’abord historique. Dans les deux cas, Foucault se réfère – de façon toute nietzschéenne – à la généalogie qui s’oppose à toute recherche de l’origine qui serait métahistorique. Elle est provenance et « part à la recherche de commencements innombrables qui laissent ce soupçon de couleur, cette marque presque effacée qui ne saurait tromper un œil un peu historique » ; elle est émergence, lieu de surgissement qui se produit toujours dans un certain état de forces « car la pièce jouée sur ce théâtre sans lieu est toujours la même : c’est celle que répètent indéfiniment les dominateurs et les dominés » ; la généalogie, « minutieuse et patiemment documentaire », repère « la singularité des événements hors de toute finalité monotone »47 ; les valeurs se déplacent hors de tout dépassement, les dominés seront dominateurs d’une autre façon. Cette lucidité, trouvée dans les archives, dévoile des commencements qui partent d’une époque d’où naissent de nouvelles structures qui constituent dès lors le champ d’analyse : enfermement daté de 1656, décret de fondation de l’Hôpital général où sont relégués les indésirables désignés comme fous48, selon une pratique exemplaire qui gagne vite toute l’Europe ; fonction des prisons, dans un nouvel ensemble où la gravité des peines se mesure à leur durée et où la docilité des âmes contraint les corps, « l’âme, prison du corps ». Et ce, pour le bien de tous, selon la formation des sociétés disciplinaires, au début du XIXe siècle.
Chaque fois, ces analyses, et les décrochages internes qu’elles comprennent, sont précédées d’un préambule où Foucault, en nous montrant qu’il n’en a pas toujours été ainsi, souligne le caractère relatif de ces structures qui, même actuelles, ne sont pas éternelles ; il invite à les évaluer et à en contester les limites ; il indique aussi comment elles se transforment et se diluent de façon rassurante sous l’emprise des sciences humaines et, en particulier, du « système psy » : les deux livres s’achèvent en effet par le « cercle anthropologique » et par l’« archipel carcéral », dans l’extension de la normalisation. L’assentiment recouvre les rapports de force et masque les rejets.
Dès le départ, Foucault alerte le lecteur : si souples et si stables soient les structures, elles restent provisoires. Dans l’Histoire de la folie à l’âge classique, Foucault reprend, comme une mémoire, l’histoire antérieure où, au Moyen Âge puis à la Renaissance, la folie provoquait la fascination et avait un rôle cosmique, critique ou tragique. Sultifera navis, développé au premier chapitre, rend possibles les échappées de notre modernité qui ouvrent déjà sur une autre culture : Sade et Goya, Nietzsche et Artaud, Nerval et Van Gogh… Ainsi ne sommes-nous pas enfermés dans l’enfermement mais attentifs à toute faille, à tout interstice, à toute résistance. Ainsi se constitue une problématique ouverte49.
De façon analogue, « L’Éclat des supplices », par quoi débute Surveiller et punir, exprime des rapports de pouvoirs caducs : s’y exerce la rivalité victorieuse du souverain sur l’adversaire en une sorte de duel destiné à produire rituellement la vérité.
Le système de punition qui naît des sociétés disciplinaires est tout autre : « Voilà donc un supplice et un emploi du temps »50 annonce Foucault d’emblée. Cet écart, destiné à témoigner de l’origine historique des structures qui débutent au XVIIIe siècle, montre du même coup leur mutation – donc des résistances-possible : là aussi ça peut changer, non de façon frontale ni globale, mais fragmentaire et incisive.
Qu’est devenu, depuis l’analyse de sa généalogie, le traitement de la folie et sa réduction à la maladie mentale ? Que vaut, à présent, l’institution psychiatrique ? En quoi cette œuvre de Foucault a-t-elle, depuis trente ans, contribué à mettre en question le savoir et les pratiques concernant les « malades mentaux » ? En quoi notre sensibilité s’est-elle ouverte à des œuvres issues de la déraison ? Peut-on parler aujourd’hui de « société disciplinaire » comme le fait Foucault en la définissant par les contrôles et quadrillages ? Qu’en est-il de l’institution pénitentiaire « où le pouvoir est nu51 » ? Et peut-on toujours dire que les hôpitaux, les casernes, les écoles sont construits sur ce modèle ? Quelles formes d’exclusion rongent actuellement notre démocratie et doit-on tenir leur fonction comme révélatrice de notre présent ?
Rien ne serait plus grave que de figer des analyses dont Foucault montre justement la relativité et les déplacements. C’est pourquoi nous devons nous demander quelle fonction joue actuellement, dans une société à dominante sécuritaire, l’ordre disciplinaire.
L’analogie de construction et de méthode entre les deux œuvres rapprochées ici ne doit pas, d’autre part, faire oublier des différences. Il y a déplacement du type d’exclusion : la folie n’est pas la délinquance ; nouée au néant, elle a une dimension ontologique telle que le silence qui pèse sur elle en son rejet depuis le XVIIe siècle, avant qu’elle ne devienne maladie mentale et objet de sciences, n’empêche pas les percées créatrices qui – sourdement – dérangent le partage raison/déraison et qui surgissent dans notre propre culture. Il n’en est pas ainsi de « L’Éclat des supplices », non par adoucissement des mœurs (la torture n’a pas disparu depuis le XIXe siècle, notre dernier demi-siècle en témoigne singulièrement) mais parce que l’analyse des sociétés disciplinaires puis du système pénitentiaire qu’elles ont produit est d’ordre politique et historique. Ce passé révolu est donc décrit là pour mettre en évidence l’origine du système, sa spécificité, sa pérennité relative sous d’autres apparences. Cette rupture historique n’a pas à être jugée en termes de progrès : la question elle-même est trompeuse. C’est donc dans l’incertitude et dans une alerte constante qu’il faut mettre en cause les abus, les menaces, les glissements que ce système fabrique, les types d’exclusion qu’il engendre.
Il est évident aussi que l’élaboration des deux textes n’a pas été la même. L’Histoire de la folie est le travail d’un chercheur curieux de cette « zone d’ombre » dont l’actualité n’est pas explicitée dans l’œuvre elle-même, bien que le problème tienne à la fois de l’intimité d’une expérience personnelle, des préoccupations et des travaux précédents de Foucault, d’une contestation de l’institution amorcée par des psychiatres et de l’inquiétude provoquée par l’utilisation des asiles psychiatriques sous le totalitarisme. Ses effets pratiques seront ultérieurs.
Surveiller et punir, je l’ai déjà dit, est destiné à étayer et fonder historiquement le caractère intolérable – intoléré – non seulement de prisons où se révoltent les détenus mais, d’une façon plus générale, d’un système de surveillance que révèlent la contestation et les luttes des années soixante-dix. Le chercheur est aussi acteur et permet de lever le silence auquel, jusque-là, étaient contraints les détenus et autres exclus : les gens concernés osent enfin parler, agir, réagir.
D’un texte à l’autre aussi, les problèmes soulevés se sont déplacés : Surveiller et punir entreprend l’analyse de la fonction du pouvoir, des rapports de force qu’il suppose, précise son lien au savoir et oppose au centralisme du pouvoir – et à sa globalité – « une microphysique des pouvoirs ». Il distingue aussi le rôle des lois et des normes. Ces questions inaugurent la suite de l’œuvre.
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Dans des propos tenus en 1978 et recueillis par Ducio Trombaroni, Foucault insiste sur l’importance de ce « premier livre », l’Histoire de la folie : « Son indécence, on l’a fait payer à d’autres livres. » Et sur le fait qu’il n’écrit ses livres qu’en série : « Le premier reste en suspens, le second prend appui sur le précédent, reste à hauteur, en appelle un autre, sans qu’il y ait d’ailleurs entre eux une continuité linéaire, ils se croisent et se recoupent. » C’est ainsi, allant de l’Histoire de la folie à Surveiller et punir puis à La Volonté de savoir – sous un thème qui les parcourt et les déplace – que j’ai conçu le mouvement de ce livre. J’ai également considéré – quel qu’en fût le succès – que Les Mots et les choses restait une œuvre « marginale » à cette orientation : « ce n’est pas mon vrai livre », dit-il ici en le jugeant moins personnel que ceux qui supposent l’espèce de force passionnée qui sous-tend des livres comme l’Histoire de la folie ou l’Histoire de la sexualité. Tandis qu’il ajoute : « C’est vrai que la folie, c’est vrai que la mort, c’est vrai que le crime sont pour moi les choses qui sont le plus intenses. » Ces propos de Foucault – que je ne connaissais pas en commençant ce livre – répondent au mouvement que j’ai choisi : où la suite de ces livres-expériences est aussi destinée à transformer ceux qui les lisent et s’appuient dessus dans leur conduite et leur action. D’où tout le développement qui va maintenant se poursuivre, de l’Histoire de la folie à Surveiller et punir puis à La Volonté de savoir.
Histoire de la folie
La folie et le néant
Jadis, au Moyen Âge, puis encore à la Renaissance, même si on chassait des villes les fous comme les étrangers, même si on les éloignait à jamais en les embarquant sur des navires « confiés aux rivières aux mille bras, à la mer aux mille chemins, à cette grande incertitude extérieure à tout », même s’ils s’égaraient en des espaces secrets ou, parfois, abordaient sur des terres inconnues, le thème de la folie, en son mystère et sa proximité, fascinait les esprits.
Il double celui de la mort à la fin du Moyen Âge : « Cette substitution ne marque pas une rupture mais plutôt une torsion à l’intérieur de la même inquiétude. C’est toujours du néant de l’existence qu’il est question, mais ce néant n’est plus reconnu comme terme extérieur et final, à la fois menace et conclusion ; il est éprouvé de l’intérieur comme la forme continue et constante de l’existence. » Ainsi assiste-t-on à une montée de la folie, à sa « sourde invasion ». Elle ébranle le monde : « Les montagnes s’effondrent et deviennent plaine, la terre vomit des morts et les os affleurent sur les tombeaux, les étoiles tombent, la terre prend feu, toute vie se dessèche et mène à la mort. » Universelle fureur, guerriers échevelés de la folle vengeance, « c’est l’avènement d’une nuit où s’engloutit la vieille raison du monde ». Visions de Jérôme Bosch, de Bruegel, de Dürer : Nef des fous, Chevaliers de l’Apocalypse, monstres et corps disloqués dans un univers peuplé et quotidien, figures terrestres où les créateurs sont impliqués eux-mêmes en cette folie qui les entoure et qui explose52…
Images dénouées déjà du discours qui donne à la folie un rôle critique (et non plus cosmique), constitutif de la sagesse, alternant avec une raison qui, ainsi, manifeste ses failles : « La folie n’est plus liée au monde et à sa forme souterraine mais bien plutôt à l’homme, à sa faiblesse, à ses rêves, à ses illusions. » Ainsi est-elle mise à distance ; Érasme la perçoit d’assez loin pour être hors de danger : elle n’est plus, dans L’Éloge de la folie, qu’un passage nécessaire à la sagesse. Sans plus être étrangeté, elle reste familière au monde, immanente à la raison et trouve sa forme ultime dans les jeux de théâtre où, comme Scudéry dans La Comédie des comédiens, chacun ne sait plus ce qu’il est, d’acteur ou de spectateur : « Dans cette extravagance le théâtre développe sa vérité qui est d’être illusion, ce qui est, au sens strict, la folie. » Du bouleversement cosmique aux jeux de miroirs, la folie s’affadit sans doute mais demeure une figure de la pensée. Elle trouve d’ailleurs, au même moment, une force tragique qui n’est plus la folie du sage mais celle de la passion désespérée sans autre recours que la mort.
Au désordre de l’imaginaire pour Cervantès succède le lien de la folie à la mort et au meurtre dans les tragédies de Shakespeare ; la folie déchaînée de Lady Macbeth, la douce joie d’Ophélie, l’amère démence du roi Lear portent la mort en elles53.
Se dégage, en cette force, « la torsion qui lie et noue la folie et le néant de façon si serrée qu’on la retrouve même au centre de l’expérience classique ». En effet, si cette dimension est devenue souterraine, ce n’est qu’une occultation, non une disparition : « Obscurément cette expérience tragique subsiste dans les nuits de la pensée et dans les rêves. » C’est elle que Foucault décrira plus loin dans « La Transcendance du délire » quand, en plein âge classique, les passions dérivent en folie : si les nuits des désirs de Néron, la nuit romaine de Titus, le songe d’Athalie, sont des rêves nocturnes où Racine maintient le partage entre tragique et folie ; si elles surplombent le jour sans le recouvrir, c’est au matin que, dans Andromaque, commence la nuit d’Oreste pour qui passion devient folie. Meurtre de Pyrrhus, trahison d’Hermione, tout s’obscurcit : « Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne : les fantasmes sont terrifiants/Dieu quels ruisseaux de sang coulent autour de moi./Oreste appelle les Errynies : Venez pour m’enlever de l’éternelle nuit. » Sa passion pour Hermione – qui en est le principe et la fin – trouve dans la folie son achèvement. Cette fois le partage raison/déraison est transgressé : c’est la nuit en plein jour, l’éblouissement, l’aveuglement54.
Ces pages – quelle splendeur – par lesquelles Foucault décrit ces nuits de Racine témoignent que, même au XVIIe siècle, la transgression du partage entre raison/ déraison et la montée de la déraison restent possibles en une échappée où le tragique dépasse le clivage. Cette transgression se retrouve au seuil de la modernité dans l’œuvre de Goya et dans des pages de Sade. Elle est, depuis, « réveillée par les dernières paroles de Nietzsche, les dernières visions de Van Gogh », l’acte et le cri d’Artaud ne cessant « de proclamer que notre culture avait perdu son foyer tragique le jour où elle avait repoussé hors de soi la grande folie solaire du monde, les déchirements où s’accomplit sans cesse la vie et mort de Satan le feu »55.
C’est à travers elle, qui relativise le partage et le rejet de la folie hors du champ de la pensée, que se dessine – d’emblée – le projet d’ensemble de l’Histoire de la folie : « La belle rectitude qui conduit la pensée rationnelle jusqu’à l’analyse de la folie comme maladie mentale, il faut la réinterpréter dans une d...
Table des matières
- Couverture
- Titre
- Du même auteur
- Copyright
- Dédicace
- Prologue - Parcours et souvenirs
- I - Incertitude et finitude
- II - Normes et exclusions
- III - La constitution du sujet moral
- Liste des œuvres de Michel Foucault
- Remerciements
- Table