Misia Sert et Coco Chanel
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Misia Sert et Coco Chanel

  1. 256 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Misia Sert et Coco Chanel

À propos de ce livre

Égérie, muse, Misia Sert fut une femme incontournable du milieu artistique du début du XXe siècle. Modèle des peintres Renoir, Bonnard, Vallotton, elle fut mécène d'avant-garde pour Serge Diaghilev et ses Ballets russes, proche de Max Jacob et de Pablo Picasso. Misia a aimé, croisé, aidé nombre de figures marquantes de cette période d'effervescence créative, dont La Revue blanche s'est faite l'écho. Amie de Coco Chanel, elle a su, comme elle, séduire et prendre des risques pour jouer de la vie. Ces deux figures emblématiques de leur temps vont parcourir un long chemin d'amitié, tapissé de roses et d'épines, scandé d'escapades à Venise. De quoi sceller des destins incomparables dans une époque inouïe.Dominique Laty est l'auteur de nombreux livres sur l'histoire du corps et le bien-être dont Le Grand Livre de la forme, Le Régime des pâtes et Petits Plats raffinés en 20 minutes chrono.

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2009
Imprimer l'ISBN
9782738122919
ISBN de l'eBook
9782738194039
Chapitre 10
Cimetière San Michele
« Je suis d’abord un grand charlatan, mais avec un peu de brio. »
Serge DIAGHILEV
À Venise, où le jour semble toujours hésiter à rompre l’étreinte des cieux et des flots, où les paquebots jettent des ombres fugaces sur les magasins de la Giudecca, les quartiers modestes se tournent humblement vers le cimetière de San Michele où tout est douceur d’âme.
C’est là que repose Serge Diaghilev, dans cette terre cernée d’eau, protégée par le rempart à créneaux qui donne à ce lieu une magie particulière. Ce magicien de génie a choisi Venise pour mourir. Il aime cette ville dont les contours s’effacent lorsque le temps est gris. Cette cité immergée reste étrangère à tous ceux qui ne vont pas à sa rencontre avec de nobles sentiments.
La tombe de Diaghilev jouxte celle de Stravinski. Adossée au mur de briques roses du cimetière dans le Carré des Orthodoxes, la pierre tombale de Stravinski est une dalle blanche posée sur un socle, celle de Diaghilev un monument vertical de dimensions modestes creusé d’une niche dans laquelle est gravée cette phrase : « Venise, inspiratrice éternelle de nos apaisements. »
Les deux artistes sont proches dans la mort, selon le souhait du musicien, comme ils le furent dans la vie. Stravinski n’a jamais vécu à Venise, mais il y est toujours retourné comme aimanté par sa magie. Citoyen d’honneur de cette ville, il a voulu dormir là pour toujours, auprès de son ami, et en dépit de leurs brouilles.
Lorsqu’il revient à Venise pour la dernière fois, Diaghilev se sent perdu, il sait que sa visite est ultime. Sa peine est grande mais il pense que la Sérénissime va l’alléger comme Guardi a simplifié Venise pour mieux l’appréhender. Sous le calme de Diaghilev chahute la tempête comme sous la tranquillité des eaux de la lagune foisonne un monde pervers d’algues tentaculaires, de limons couchés. Sous sa placidité couve un univers étrange de pièges dans lesquels il veut se laisser glisser. À jamais.
Ce jour-là, le temps est beau et la mer lisse comme un miroir. Misia est avec Chanel sur le yacht du duc de Westminster, elle s’enfuit. Elle part pour oublier une jeune femme que Sert lui impose, elle essaie de se dérober à la souffrance, d’esquiver la solitude, d’oublier qu’elle a été rejetée.
Le bateau est somptueux, quarante hommes d’équipage gouvernent The Flying Cloud. Les deux amies s’émerveillent des lits à baldaquins et s’alanguissent sur le pont. Il fait beau, le voyage se déroule sous les meilleurs auspices. Rien d’inquiétant ne se profile à l’horizon jusqu’au moment où un opérateur radio transmet un message à Misia. Il est de Diaghilev. L’imprésario russe appelle son amie à son secours. Il lui demande de venir le rejoindre à Venise. Il se dit malade. Misia prie aussitôt Chanel de demander aux matelots de stopper la croisière et de la déposer à Venise.
Le yacht accoste au Lido. Misia et Coco se précipitent au Grand Hôtel des Bains et trouvent Serge alité. Il est veillé par Boris Kochno et Serge Lifar, les étoiles de sa troupe. Il fait très chaud cet après-midi-là, une chaleur que l’humidité rend suffocante, comme c’est souvent le cas à Venise. Pourtant, Diaghilev a froid. Il a gardé sa veste de smoking et, malgré tout, grelotte. Misia sort rapidement, autant pour cacher son émotion que pour aller acheter un pull-over. Lorsqu’elle revient, ayant séché ses larmes pour n’inquiéter personne, elle aide Serge à enfiler le vêtement qu’elle a choisi pour lui. Avec son efficacité coutumière, elle convoque des médecins et embauche une infirmière.
Comme par enchantement, Diaghilev semble aller mieux. Il est rassuré puisque son amie est là pour l’assister. Il esquisse un petit sourire quand il remarque qu’elle est habillée en blanc. Il aime cette couleur virginale et, en lui prenant les mains, la félicite de son choix. De son côté, Chanel est rassérénée. Elle décide de réembarquer sur le yacht de son amant et de poursuivre la croisière. On est en août, le 18 exactement.
Le lendemain, Misia passe toute la journée au chevet de Serge puis se rend à l’hôtel Danieli, où elle est descendue, pour y passer la nuit. Elle dîne et se couche, tranquille. Pourtant, quelques heures plus tard, elle est réveillée par Kochno. L’heure est tardive et grave. Serge vient de tomber dans le coma.
Misia se relève et demande au concierge de l’hôtel de lui trouver un prêtre. Celui-ci arrive rapidement mais, apprenant que Diaghilev est de religion orthodoxe, refuse de donner les derniers sacrements au mourant. Misia tempête tant et si bien qu’il accepte. Accompagnée du prêtre, elle se rend au Lido.
Diaghilev reçoit la bénédiction ultime. Quelques heures plus tard, il plonge dans la nuit éternelle alors que le soleil commence à darder ses rayons, enflammant la jalousie des danseurs au chevet du corps de leur imprésario. Ils en viennent aux mains. Ce spectacle est si affligeant que Misia s’effondre en larmes. Elle sort et déambule sur la plage encore déserte pour se calmer. Une fois apaisée, elle prend en mains la suite des opérations.
Diaghilev n’a laissé aucune liquidité. Comme d’habitude, sa caisse est vide. Pourtant il faut payer le prêtre, l’hôtel et avancer l’argent nécessaire à la préparation des funérailles. Avertie, une amie de Misia, la baronne d’Erlanger, propose ses services. Misia lui confie tout le pécule qu’elle a sur elle afin qu’elle puisse s’occuper de la cérémonie religieuse et décide de mettre en gage son collier de trois rangs de diamants car elle n’a plus un sou en poche. Sert est au loin, il lui est difficile de le solliciter.
Avec nostalgie, Misia se souvient de leur visite napolitaine, de ce biscuit aux amandes, parfumé à la fleur d’oranger et au néroli, dégusté chez Scartuchio avec un espresso et, surtout, de ce collier exposé dans la vitrine d’un joaillier. Elle ne pensait pas que Sert entrerait pour l’acheter et c’est ce qu’il a fait, sans la consulter. Lorsqu’il le lui a glissé autour du cou, elle a senti le poids des diamants. Sur sa peau laiteuse, ils sont apparus comme des graines et des rectangles de lumière. Sans son mari, ce collier n’a plus d’intérêt. Misia se rend donc chez un bijoutier pour s’en séparer.
Pendant ce temps, Chanel pense à son amie. Soudainement inquiète, elle regrette d’être repartie. L’absence de nouvelles lui paraît curieuse, elle veut se rendre compte par elle-même de ce qui se passe au Lido. Elle demande au duc de Westminster la permission de faire demi-tour. Il accepte.
Le yacht accoste aux zattere. Lorsque Chanel arrive à l’hôtel Danieli, Diaghilev est mort depuis quelques heures déjà et Misia n’a plus son collier. Chanel se rend d’abord chez le prêteur à gages et demande le prix de la reprise du bijou. Sans discuter, elle paie. Puis elle saute dans un taxi et part au Lido car elle sait que Misia est au chevet de l’imprésario. Discrètement, elle glisse la parure de diamants dans le sac de son amie. Elle s’attarde quelques minutes auprès de Diaghilev avant d’entraîner Misia au-dehors.
La levée du corps a lieu le lendemain, tôt le matin. Misia et Chanel se sont habillées en blanc, en hommage à cette couleur prisée par le défunt. Serge est conduit à l’église grecque orthodoxe pour l’office religieux. Pendant ce temps, sur le Grand Canal, la longue gondole noire attend pour accompagner l’imprésario à sa dernière demeure, le cimetière San Michele. Au milieu des cyprès, des chants d’oiseaux, des cris des mouettes, dans cet air qui danse dans la chaleur.
La cérémonie terminée, Misia et Chanel prennent un taxi et reviennent à l’hôtel. Alors Misia, qui a besoin de parler pour alléger sa peine, raconte les années passées pour aider Diaghilev à asseoir la réputation des Ballets russes. Elle dit à Chanel leurs fous rires, leurs émois, leurs discussions, âpres parfois. Et leurs succès aussi, chèrement obtenus.
Cette année 1908 est marquée par le triomphe de Diaghilev avec la représentation du Boris Godounov de Modest Moussorgski. La salle est pleine. Tous ceux qui comptent sont à l’Opéra Garnier. Misia resplendit, vêtue d’une robe qui souligne ses formes vénusiennes. Elle écoute attentivement ces notes qui la subjuguent et regarde avidement ce ballet qui l’étonne. C’est décidé, elle viendra à toutes les représentations !
Misia apprécie ces soirées baignées de musique. Puis son mari l’emmène souper chez Larue, l’établissement renommé de la place de la Madeleine. Le chef, Édouard Nignon, est un Breton qui passe des fourneaux à la salle, du blanc au noir comme le notera Sacha Guitry, avant de repartir sur ses terres, désorienté par les nouvelles tendances de la cuisine.
Les Edwards dînent en bonne compagnie, souvent avec la comtesse Greffulhe, Jean Cocteau et Winnaretta de Polignac. Or, au cours d’un dîner, Diaghilev entre dans le restaurant. Misia est aux côtés de son époux. Sert, qui connaît bien l’imprésario, lui fait signe de venir s’asseoir à leur table.
Intimidé, Diaghilev ne dit mot. Misia exprime son admiration avec la véhémence qui la caractérise. Femme de passion, elle est emballée. L’imprésario est d’autant plus flatté que le jugement de Misia est bon. C’est le coup de foudre de la passion artistique et aussi le début d’une amitié très tendre. Ils se comprennent, s’enthousiasment, savent prendre des décisions et, fidèles, tenir leurs engagements, poursuivant dans le doute ce qu’ils ont entrepris dans la ferveur.
Ces deux êtres sont faits pour se rencontrer. Si Diaghilev n’aime pas les femmes d’amour, Misia représente l’idéal féminin à ses yeux. Il va l’adorer avec tous ses défauts et, comme il n’a pas de sœur, cristalliser tout son besoin d’affection sur elle.
Dès lors, Misia va occuper une place très importante dans sa vie. Elle devient son amie intime, sa confidente patiente, et prend une part de plus en plus importante dans la conception des ballets. Comme elle trouve les idées de Diaghilev indispensables, elle va soutenir ses efforts. Sans relâche.
Diaghilev est un homme d’une beauté altière. Élégant jusqu’à la préciosité, il aime se faire remarquer en portant des bijoux et des habits excentriques. Séduisant, il a beaucoup de charme. Artiste de génie, il a du flair pour dénicher des talents, comme Misia. Comme elle aussi, il est cyclothymique, épris de musique et terrorisé par l’ennui.
Événement frappant, ils sont nés la même année, en 1872. Et les derniers jours du même mois, le 30 mars pour Misia, le 31 pour Diaghilev.
Serge Pavlovitch Diaghilev est natif de Perm. Il a le maintien et l’assurance des gens de bonne naissance. Comme Misia, il est orphelin. Sa mère est morte en lui donnant le jour.
Serge et Misia ont de nombreux points communs. Tout d’abord, ils font fi des conventions. Diaghilev affiche son homosexualité, comme elle son goût pour les femmes, même s’il demeure platonique. Ils se ressemblent dans le cynisme, les foucades, l’entêtement, les caprices, le goût de l’intrigue et l’ascendant qu’ils veulent prendre sur les autres. Leur amour de la musique a été fortement encouragé, mais sans résultat avéré. Pour Misia par son grand-père François-Adrien Servais, pour Serge par Piotr Ilitch Tchaïkovski dont il est le petit-neveu.
Au Conservatoire, Diaghilev choisit Nikolaï Rimski-Korsakov comme professeur. Il s’essaie à la composition musicale mais, lucide, se rend vite compte qu’il n’a aucun talent. En revanche, la danse le passionne. Il tente sa chance comme assistant au théâtre tsarine de Saint-Pétersbourg, palais baroque du XVIIIe siècle, doté de dortoirs et de bains russes. Engagé, il crée une troupe de ballets itinérants. Son amitié avec Mathilde Kchessinskaïa, célèbre ballerine devenue maîtresse du tsarévitch, futur empereur Nicolas II, lui ouvre de nombreuses portes.
Comme il ne gagne pas très bien sa vie, Serge loge chez sa tante, Anna Filossofova. Il partage sa chambre avec un cousin. Pour se déplacer et se rendre à l’école de danse, il loue un fiacre ou prend le tramway qui vient d’être mis en service, profitant ainsi du panorama qui s’offre à ses yeux.
Cette ville chargée d’histoire soulève en lui de vraies émotions : celle des promenades le long du canal de la Fontanka, de la traversée du pont Kirov sur la Neva, du moment de l’apparition des fins croquis des grues du port, filigranées à l’horizon ; celle de la forteresse Pierre-et-Paul, de la solennité du rite orthodoxe avec son odeur entêtante d’encens, sa fumée épaisse transpercée par les dorures des icônes, celle de la magie des longues journées de juin.
Dès qu’il en a la possibilité financière, Diaghilev devient indépendant. Un héritage lui permet de louer un grand appartement et de le décorer avec soin. Il peut recevoir avec magnificence, voyager en Russie et à l’étranger. Esthète, il ramène des peintures de ses déplacements et les accroche chez lui. Ses invités lui en font compliment. Les remarques de ses amis inspirent à Diaghilev l’idée de monter une exposition. Il achète des portraits russes et les expose dans l’ancienne demeure de Potemkine. Le succès est immédiat.
Devant l’engouement du public, Serge pense déplacer l’exposition à Paris où les Russes ont la cote. Pour cela, il demande l’accord du grand-duc Vladimir. C’est donc sous le patronage de ce personnage important que les peintures sont exposées, en 1906, dans le cadre du Petit Palais. Le comité de l’exposition est présidé par une princesse belge, épouse du comte de Greffulhe. De surcroît musicienne, la princesse donne des concerts à Bagatelle dans la magnifique propriété de Lady Richard Wallace, au mari duquel nous devons les petites fontaines vertes qui égrènent les places de Paris. Lady Wallace laisse la jouissance de son domaine à la présidente de la Société des grandes auditions musicales. L’accrochage des peintres attire une foule d’autant plus serrée qu’il se déroule dans un cadre superbe.
Diaghilev dirige alors Le Monde de l’art, Mir Iskoustva, avec un groupe d’avant-garde. Il ajoute une particule à son patronyme et fait imprimer des cartes de visite avec son nom en frontispice. Il s’exprime dans un français impeccable, est invité dans les salons où tous les invités le prennent pour un aristocrate.
La comtesse de Greffulhe, qui apprécie l’imprésario, décide de patronner cinq concerts de musique russe, avec la participation de Rachmaninov notamment, pour lancer son protégé dans le monde. Elle compte sur ses relations pour trouver les subsides nécessaires à la réalisation de spectacles de danse novateurs, comme en Russie. Michel Fokine, influencé par la danseuse aux pieds nus Isadora Duncan, a dépoussiéré la chorégraphie des ballets classiques. À Saint-Pétersbourg, Anna Pavlova et Vaslav Nijinski font un triomphe. Le sachant, la comtesse veut aider Diaghilev à les faire venir à Paris.
Nijinski est un danseur à l’air sauvage, dont le tempérament porte le sceau de l’aliénation de son frère, enfermé dans un asile. Doté d’une belle musculature, d’une grande force et d’une détente prodigieuse, il est remarqué dès l’âge de quinze ans. Rapidement, il devient une étoile.
Grâce au soutien de la comtesse de Greffulhe, Diaghilev peut déplacer les ballets. Sous sa férule, les représentations empoignent les spectateurs. Les décors, les accessoires, les coiffures, les maquillages reproduisent le cours flottant de la vie. Les rythmes sont nouveaux, bien différents de ceux de la danse académique. Le maître russe a apporté un idéal d’harmonie et de salubrité à la danse qui faisait défaut à Paris.
Le Boris Godounov de Modest Moussorgski avec, dans le rôle-titre, Fédor Chaliapine est l’événement parisien du printemps 1908. La mise en scène et les décors surprennent les habitués de l’Opéra de Paris, étonnés de tant d’audace. Ils se lèvent pour voir l’imprésario. Certains spectateurs montent même sur leurs fauteuils. Diaghilev, intimidé par tant de curiosité, est mal à l’aise. N’éprouvant de leur part aucune hostilité, il se laisse regarder sans sourciller. Les personnes enthousiastes veulent seulement connaître ce phénomène qui soulève déjà tant de ferveur. Notamment sa carrure d’athlète, son petit nez retroussé, son monocle agressif et cette mèche blanche, étonnante dans ses cheveux noirs, qui lui vaut son surnom de « Chinchilla ».
Après la représentation, les plus emballés se précipitent dans les coulisses pour approcher la troupe. C’est inouï, inattendu, grandiose. Le soir même, la compagnie de Diaghilev devient célèbre. Dès le lendemain, les bruits du triomphe font le lit de toutes les conversations et les journaux s’emparent de l’événement.
Avec l’autorité qui la caractérise, Misia décide de s’occuper de la troupe dont elle est devenue la marraine. Elle s’arrange pour que l’Opéra joue à guichets fermés et, pour cela, achète toutes les places qu’elle offre à ses amis. De cette façon, elle donne à son ami l’illusion qu’il fait salle comble.
Diaghilev croit en son succès, prend confiance en lui et fait des projets d’avenir. Misia lui ouvre les portes de son salon, on y joue la musique des ballets, on y débat des mises en scène futures. La véritable carrière de la troupe commence.
Sacré meilleur danseur de son temps, Nijinski est engagé. Cet adolescent dont Proust admire la grâce ailée, telle celle d’un oiseau, est né à Kiev dans une famille pauvre. Misia et Diaghilev s’extasient sur ses talents et ses prouesses sans se douter que le triomphe va exploser dès la première représentation. Ce soir-là Misia est en beauté. Sa robe blanche et son collier de diamants ajoutent de la splendeur à son allure. Son existence a pris un sens, elle rayonne de bonheur.
Le chorégraphe Michel Fokine fait des merveilles, les danseurs et les ballerines se surpassent. Vaslav Nijinski a l’allure farouche d’un Tatare, Tamara Karsavina un émouvant visage de madone, ils plaisent, sont applaudis à tout rompre. Mais, dans l’ensemble, L’Après-Midi d’un faun...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Chapitre premier - Lever de rideau
  5. Chapitre 2 - Hôtel Costes
  6. Chapitre 3 - À l’aube du XXe siècle
  7. Chapitre 4 - La Petite Pologne
  8. Chapitre 5 - L’égérie de La Revue blanche
  9. Chapitre 6 - Toulouse-Lautrec et la Colombe de l’arche
  10. Chapitre 7 - Le Chopin de la Polonaise
  11. Chapitre 8 - Le Tiepolo du Ritz
  12. Chapitre 9 - Misia et Chanel, une amitié sans concession
  13. Chapitre 10 - Cimetière San Michele
  14. Chapitre 11 - Raymond Radiguet, la mort partagée
  15. Chapitre 12 - Misia et Max Jacob
  16. Chapitre 13 - Roussadana Mdivani, la belle Géorgienne
  17. Chapitre 14 - Une dernière séance de pose
  18. Chapitre 15 - Baisser de rideau
  19. Épilogue
  20. De Misia à Estrella
  21. Si vous voulez en savoir davantage…
  22. Si vous voulez mettre vos pas dans ceux de Misia, à Paris…
  23. Remerciements
  24. Du même auteur