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Soulager la douleur
Ăcouter, croire, prendre soin
- 320 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
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Soulager la douleur
Ăcouter, croire, prendre soin
Ă propos de ce livre
Mal de dos, migraine, douleur post-opĂ©ratoire : que faire ? La morphine est-elle indiquĂ©e dans les cas graves ? Quelle place accorder Ă des techniques comme la relaxation ou l'hypnose ? Qu'elle soit aiguĂ« ou chronique, la douleur peut ĂȘtre calmĂ©e. Encore faut-il choisir le bon remĂšde, utiliser celui-ci de maniĂšre adĂ©quate... et ne pas oublier que guĂ©rir un patient de sa douleur implique aussi de l'Ă©couter et de le croire quand il dit qu'il a mal. C'est toute l'ambition de ce livre que de nous y aider. Le professeur Patrice Queneau est prĂ©sident de l'Association pĂ©dagogique nationale pour l'enseignement de la thĂ©rapeutique (APNET) et doyen honoraire de la facultĂ© de mĂ©decine de Saint-Ătienne. SpĂ©cialiste de mĂ©decine interne et membre de l'APNET, GĂ©rard Ostermann est professeur de thĂ©rapeutique. Il exerce la psychothĂ©rapie Ă Bordeaux.
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CHAPITRE IV
Pourquoi a-t-on mal ?
Vouloir comprendre le cheminement du message douloureux peut paraĂźtre aussi vertigineux que dâimaginer faire un voyage interplanĂ©taire. Les neurophysiologistes ont relevĂ© ce dĂ©fi et, de fibre nerveuse en fibre nerveuse, de relais en relais, de mĂ©diateur chimique en mĂ©diateur chimique, dâexpĂ©rience en expĂ©rience, ils dĂ©chirent le voile de ce qui, il y a seulement quelques dĂ©cennies, apparaissait impĂ©nĂ©trable : expliquer et mieux comprendre la sensation douloureuse et les types de douleur, afin dâoptimiser leur traitement. Toutefois cette aventure est encore loin de son but sidĂ©ral.
Vous venez de poser votre main sur une plaque chauffante. SimultanĂ©ment, la douleur vous arrache un cri et provoque le retrait de votre main. Ce « simple » phĂ©nomĂšne est la rĂ©sultante dâune myriade dâinformations donnant naissance Ă la douleur, que des fibres nerveuses Ă haute dĂ©finition conduisent dans la moelle Ă©piniĂšre, qui traite et module le message douloureux, puis au tronc cĂ©rĂ©bral et au cerveau oĂč agissent des systĂšmes de contrĂŽle et dâintĂ©gration dâune prodigieuse complexitĂ©. Bien quâil existe des cas de vĂ©ritable « indiffĂ©rence Ă la douleur » aprĂšs lĂ©sion trĂšs focalisĂ©e dâune partie du cerveau (lobe frontal), les donnĂ©es actuelles de la neurophysiologie sâinscrivent contre lâexistence dâun centre cĂ©rĂ©bral unique de la douleur.
Le réseau cùblé de la douleur
Le « message » douloureux, dit « nociceptif », rĂ©sulte de la stimulation des terminaisons des fibres nerveuses amyĂ©liniques, arborisĂ©es dans la peau, les muscles et les parois des viscĂšres. De diamĂštres diffĂ©rents, ces fibres conduisent lâinflux nerveux Ă des vitesses diffĂ©rentes. Par exemple, Ă partir de la peau, un nerf peut comporter trois types de fibres se dirigeant vers la moelle (des fibres A alpha, A bĂȘta, A delta et C). Plus la fibre sâentoure dâune gaine de myĂ©line, sorte de gaine lipidique isolante, et plus la conduction de lâinflux nerveux est rapide. Ainsi, les fibres A alpha et A bĂȘta, de gros diamĂštre, sensibles aux stimulations tactiles lĂ©gĂšres, conduisent lâinflux nerveux Ă des vitesses rapides (comprises entre 40 et 60 m/s) alors que les fibres C, dĂ©pourvues de myĂ©line, activĂ©es par des stimulations intenses (mĂ©caniques, thermiques, chimiques), conduisent lâinflux Ă des vitesses beaucoup plus lentes (comprises entre 0,5 et 2 m/s).
La chaleur, la piqĂ»re, la pression sont des stimuli qui, lorsquâils sont de brĂšve durĂ©e, peuvent activer directement les fibres nerveuses. Mais, bien souvent, les fibres « rĂ©ceptrices » (ou « nocicepteurs ») ne sont excitĂ©es quâindirectement, par lâintermĂ©diaire dâune « soupe pĂ©riphĂ©rique » composĂ©e de substances chimiques, dites algogĂšnes (histamine, bradykinines, potassiumâŠ), tandis que dâautres substances (prostaglandines, sĂ©rotonineâŠ) agissent comme sensibilisateurs.
Les petites fibres (C) stimulent au niveau de la moelle Ă©piniĂšre la sĂ©crĂ©tion de la substance P (P comme pain : douleur), qui joue un rĂŽle majeur dans la transmission du message nociceptif. La substance P gĂ©nĂšre aussi un Ă©tat inflammatoire qui explique quâune piqĂ»re, par exemple, induise localement une rougeur, une chaleur et un ĆdĂšme. La recherche de mĂ©dicaments capables de bloquer la libĂ©ration de cette substance P serait prometteuse, au mĂȘme titre que la morphine et les opiacĂ©s, qui diminuent la sĂ©crĂ©tion de la substance P, ce qui explique une partie de leur puissant effet antalgique.
Le « contrÎle de la porte »
Les fibres nerveuses vĂ©hiculent le message nociceptif jusquâĂ la corne postĂ©rieure de la moelle. Fait essentiel, câest Ă ce niveau quâexiste un premier filtre inhibiteur de la douleur, mis en Ă©vidence par Patrick Wall et Ron Melzack en 1965 sous le nom de gate control ou « contrĂŽle de la porte » : des interneurones situĂ©s entre les fibres nerveuses et la moelle Ă©piniĂšre jouent le rĂŽle de vĂ©ritables « portillons » (ou de « sas ») modulant la quantitĂ© de neuromĂ©diateurs libĂ©rĂ©s par le message douloureux. Cette dĂ©couverte majeure permet de mieux comprendre la douleur et explique, entre autres, les effets antalgiques des neurostimulations transcutanĂ©es.

Représentation imagée de la « théorie de la porte » (gate control) (G. Ostermann)
La moelle nâa pas seulement une fonction de relais, elle joue Ă©galement un rĂŽle de modulation. Les fibres de petit calibre vĂ©hiculant lâinflux douloureux (figurĂ© par les diablotins) arrivent au niveau de la porte de la corne postĂ©rieure de la moelle, mais les fibres sensitives de gros calibre (figurĂ©es par la « gardienne ») empĂȘchent lâinflux nerveux de franchir la porte. Cet effet inhibiteur est rĂ©guliĂšrement observĂ© par chacun dâentre nous quand il se sent soulagĂ© en se frottant avec la main (stimulation de la « gardienne ») lâendroit du corps quâil venait de se brĂ»ler ou de se piquer. Si les « diablotins » arrivent en force, ils franchissent alors la porte, laissant passer le message douloureux vers les centres supĂ©rieurs.
Puis, les voies de la douleur cheminent dans la moelle Ă©piniĂšre jusquâau thalamus dâoĂč partent deux groupes de neurones :
â Un premier groupe se projette sur le cerveau (cortex) pariĂ©tal, qui dĂ©crypte, dĂ©code, analyse le message douloureux en termes de localisation, dâintensitĂ©, de durĂ©e et de type de douleur : brĂ»lure, crampe, piqĂ»reâŠ

Représentation schématique des voies de la douleur. (M.L. Navez).
â Un deuxiĂšme groupe de neurones se dirige vers le cortex frontal, spĂ©cialisĂ© dans les processus de mĂ©morisation et dâapprentissage, mais Ă©galement dans lâĂ©laboration de lâangoisse et de la souffrance. Câest ainsi quâĂ une Ă©poque aujourdâhui rĂ©volue on a pu parfois pratiquer, pour des douleurs insupportables et faute dâautres moyens thĂ©rapeutiques, lâablation chirurgicale de telles zones du cerveau (lobotomie frontale).
Ces voies de la douleur sont soumises en outre Ă divers contrĂŽles inhibiteurs qui expliquent probablement en partie lâeffet antalgique de lâacupuncture.
Trois types de douleurs
GrĂące aux progrĂšs de la neurophysiologie, il est possible, aujourdâhui, de distinguer trois types de douleurs.
LES DOULEURS PAR EXCĂS DE NOCICEPTION
Ce sont, de loin, les plus frĂ©quentes. Elles sont induites, sur un systĂšme nerveux normal, par un excĂšs dâinflux nociceptifs Ă partir de lĂ©sions tissulaires. Ce sont les douleurs usuelles des brĂ»lures, des traumatismes et de la plupart des maladies, quâelles engendrent des douleurs aiguĂ«s (douleur dentaire, infarctus du myocarde, embolie pulmonaire, pĂ©ritoniteâŠ) ou chroniques (arthrose, cancerâŠ).
LES DOULEURS NEUROLOGIQUES
ConsĂ©cutives Ă des lĂ©sions du systĂšme nerveux lui-mĂȘme, elles ne doivent rien Ă la stimulation des rĂ©cepteurs nociceptifs. Elles empruntent la topographie de la structure nerveuse malade. Elles sont de deux types :
â les douleurs de dĂ©saffĂ©rentation, consĂ©cutives Ă des lĂ©sions des voies sensitives intervenant dans la rĂ©gulation de la douleur. Le prototype en est le zona, qui endommage le nerf sensitif. On peut citer aussi certaines nĂ©vralgies comme les sciatiques avec souffrance sĂ©vĂšre du nerf ;
â les douleurs neurologiques centrales, plus rares, induites par des lĂ©sions du systĂšme nerveux central (moelle Ă©piniĂšre, tronc cĂ©rĂ©bral, cerveau).
Un paradoxe, au moins apparent, de ces douleurs neurologiques en est lâanesthĂ©sie douloureuse : ces douleurs sâaccompagnent souvent dâune perte objective de la sensibilitĂ© (globale ou limitĂ©e Ă la piqĂ»re, au chaud et froidâŠ). Or, non seulement la perte de cette sensibilitĂ© nâattĂ©nue pas la douleur, mais elle peut lâexacerber.
Ces douleurs neurologiques associent souvent trois composantes :
â des douleurs spontanĂ©es (survenant sans stimulus) permanentes (simples fourmillements ou parfois brĂ»lure, piqĂ»re, broiement, arrachement, strictionâŠ) et/ou paroxystiques (douleurs fulgurantes en dĂ©charge Ă©lectrique, Ă©lancement, Ă©clair, coup de poignardâŠ) ;
â des douleurs provoquĂ©es par un stimulus normalement non douloureux. Câest lâallodynie : par exemple, dans le zona, un simple courant dâair, lâeffleurement, le froid peuvent dĂ©clencher dâauthentiques douleurs dans le territoire concernĂ©. Cette constatation est utile au traitement, car elle laisse augurer de lâefficacitĂ© de certains antiĂ©pileptiques ;
â des douleurs provoquĂ©es par un stimulus nociceptif (piqĂ»re, chaleurâŠ) mais perçues de façon exagĂ©rĂ©e, disproportionnĂ©e par rapport Ă lâintensitĂ© du stimulus : câest lâhyperpathie.
Fait essentiel, ces douleurs neurologiques rĂ©sistent habituellement aux antalgiques des trois niveaux de lâOMS, efficaces sur les douleurs par excĂšs de nociception, y compris la morphine, le plus souvent. La composante fulgurante de ces douleurs neurologiques est habituellement sensible aux antiĂ©pileptiques, alors que, sur leur fond douloureux permanent, les mĂ©dicaments les plus actifs sont les antidĂ©presseurs. Mais lâon peut Ă©galement recourir Ă des techniques telles que la neurostimulation ou les blocs anesthĂ©siques.
La plupart de ces douleurs neurologiques, sourtout chroniques, sâaccompagnent dâune grande anxiĂ©tĂ© rĂ©actionnelle, dâun fond dĂ©pressif et dâune modofication de lâimage corporelle. Les patients qui en souffrent bĂ©nĂ©ficient dâune prise en charge psychologique passant par le corps souffrant. Lâapproche comportementale, la relaxation, la sophrologie, Ă dĂ©faut dâabolir totalement la douleur, aident souvent les patients Ă mieux la contrĂŽler, en leur faisant prendre conscience quâil existe en eux une sorte de « rhĂ©ostat de la douleur » variable selon lâĂ©tat psychologique, les comportements, lâactivitĂ©. Ceci conduit Ă une attitude interactive oĂč le patient apprend Ă co-gĂ©rer sa douleur avec son mĂ©decin.
On peut rapprocher de ces douleurs neurologiques les causalgies (dues Ă des lĂ©sions des fibres sympathiques) et les douleurs des algodystrophies : celles-ci sâaccompagnent souvent dâune chaleur locale, dâun ĆdĂšme et de modifications vasomotrices et sudorales en regard de lâarticulation touchĂ©e ; ce curieux phĂ©nomĂšne, frĂ©quent, se rencontre entre autres dans les suites de traumatismes et dâinterventions chirurgicales, mais aussi comme complication de maladies trĂšs diverses (infarctus du myocarde, cancer du poumon, diabĂšteâŠ). Les algodystrophies seraient la consĂ©quence dâanomalies de la microcirculation induites par une hyperactivitĂ© du systĂšme nerveux sympathique, selon lâancienne thĂ©orie de RenĂ© Leriche, le cĂ©lĂšbre chirurgien de la douleur. Un exemple caractĂ©ristique est fourni par la « maladie du plĂątre » : une « simple » fracture du pĂ©ronĂ© peut venir se compliquer, aprĂšs ablation du plĂątre, dâune telle algodystrophie, dont le traitement fait appel Ă bien dâautres stratĂ©gies que les antalgiques usuels.
LES DOULEURS PSYCHOGĂNES
Leur rĂ©alitĂ© mĂȘme est discutĂ©e. SchĂ©matiquement, il sâagit de douleurs sans lĂ©sions apparentes malgrĂ© un bilan Ă©tiologique attentif. Le plus souvent elles rĂ©sultent en fait dâune sommation entre une petite lĂ©sion qui fait office dâĂ©pine irritative et surtout des phĂ©nomĂšnes psychologiques dâamplification de la douleur. La douleur psychogĂšne est une douleur vĂ©cue dans le corps mais dont la cause essentielle est dans le psychisme.
Ce type de douleurs est un peu le reflet de notre non-savoir. Le « je ne vois rien » du mĂ©decin â ou, pire, le pĂ©remptoire et imprudent « vous nâavez rien » â, plutĂŽt que dâĂȘtre vĂ©cu comme une nouvelle rassurante par le patient, a gĂ©nĂ©ralement tendance Ă lâinquiĂ©ter : parce que si « câest dans la tĂȘte », le malade est vite enclin Ă penser en termes de culpabilitĂ©, de honte, se sentant peu ou prou du cĂŽtĂ© des nĂ©vropathes, des fous, voire des simulateurs. Cette interprĂ©tation est non seulement trĂšs discutable mais elle constitue en outre une mĂ©prise. Pourquoi ? Nous avons vu combien est complexe la sensation douloureuse, combien peuvent ĂȘtre riches les Ă©motions quâelle suscite et les comportements quâelle entraĂźne. Aussi, affirmer de maniĂšre pĂ©remptoire quâune douleur est psychogĂšne uniquement parce quâelle ne sâinscrit pas dans la logique du savoir actuel sur le corps, câest risquer une dĂ©-liaison dangereuse entre corps et psychisme.
Toute douleur retentit sur le psychique. La dimension psychologique peut interagir avec le corps en allant jusquâĂ crĂ©er des lĂ©sions authentiques (tel lâulcĂšre dâestomac engendrĂ© par le stress). Lâon voit combien sont complexes les rapports entre le psychique et lâorganique. Ayons donc toujours Ă lâesprit que « si câest nerveux, ce nâest pas rien » : lĂ oĂč il y a du corps parlĂ© (psychologique), il y a du corps Ă©crit (biologique), mĂȘme si nous ne sommes pas en mesure dâen identifier aujourdâhui toutes les signatures biologiques.
Quelque chose peut dysfonctionner sans quâil y ait de panne Ă proprement parler. En matiĂšre de sensation douloureuse, câest du cĂŽtĂ© de lâĂ©motionnel quâil faudra regarder attentivement. En effet, les douleurs sans lĂ©sions apparentes peuvent ĂȘtre engendrĂ©es par les tensions créées dans le corps par une rĂ©action Ă©motionnelle profonde. Lequel dâentre nous nâa Ă©prouvĂ© des douleurs musculaires Ă la suite dâune tension psychologique, ...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Préface
- Avant-propos
- PREMIĂRE PARTIE - Ăcouter, croire, Ă©valuer
- DEUXIĂME PARTIE - Soulager
- TROISIĂME PARTIE - Changer les mentalitĂ©s
- Conclusion
- Postface
- Annexes
- Bibliographie
- Table
- Des mĂȘmes auteurs
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