
- 224 pages
- French
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Ă propos de ce livre
Quelle part les parents ont-ils dans le développement de leur enfant ? Dans quelle mesure sont-ils responsables de la personne qu'il devient ? De l'histoire qui le suivra tout au long de sa vie ? De l'avenir qu'il fera sien ? Aujourd'hui, les parents ne sont plus ceux qui détiennent pouvoir et autorité ; ils sont devenus ceux à qui on demande des comptes, sur tout et surtout sur leurs enfants. Au terme de plus de trente ans de responsabilisation forte, voire de culpabilisation excessive, les parents ont-ils vraiment à jouer seuls ce rÎle, à assumer cette fonction écrasante ? Que sait-on de ce qu'ils transmettent et ne transmettent pas ? Des traces conscientes et inconscientes qu'ils laissent à leurs enfants ? Et peut-on, enfin, redéfinir, de maniÚre plus précise, plus modérée, plus juste aussi, leur mission essentielle ?Professeur émérite de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'université de Caen, membre titulaire de l'Association psychanalytique de France, Didier Houzel est spécialiste de la parentalité.
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Informations
Chapitre V
Des fantĂŽmes dans la nursery
« Les pÚres ont mangé des raisins verts, les dents des fils sont agacées. »
ĂzĂ©chiel, 18, 1.
« Nous sommes issus dâun massacre ! » Ainsi parlait un pĂšre au dĂ©but dâune sĂ©ance de psychothĂ©rapie familiale, en faisant allusion aux nombreux deuils que les deux guerres mondiales avaient provoquĂ©s dans les gĂ©nĂ©rations antĂ©rieures, aussi bien dans sa famille que dans celle de sa femme. Cette rĂ©flexion mâavait profondĂ©ment touchĂ©, moi dont le grand-pĂšre maternel Ă©tait mort pendant la PremiĂšre Guerre mondiale, le 30 avril 1916, et qui avais dĂ©couvert au cours dâune longue analyse lâimportance dĂ©cisive quâavait eue cet Ă©vĂ©nement non seulement pour ma mĂšre, mais pour toute lâhistoire de la famille et pour la personnalitĂ© de chacun de ses membres. Ce grand-pĂšre, hĂ©ros de la Grande Guerre, avait volĂ© avec Guynemer. Il Ă©tait observateur aĂ©rien dans la cĂ©lĂšbre patrouille des Cigognes. Lorsque son avion a Ă©tĂ© descendu par un avion allemand, il Ă©tait sur le point de devenir pilote, ma mĂšre avait Ă peine 4 ans. Le souvenir quâelle gardait de son pĂšre et quâelle nous avait transmis Ă©tait vague : ses bras forts et ses grandes mains qui lâavaient portĂ©e lors de sa derniĂšre permission, quelques jours avant sa mort. Les photos que nous avions gardĂ©es de lui faisaient le reste pour nous en donner une image consciente, mais combien plus comptait son image inconsciente, image idĂ©alisĂ©e dâun hĂ©ros que nul homme ne pourrait jamais Ă©galer ! Notre pĂšre, avec ses faiblesses humaines, ne pouvait quâĂȘtre disqualifiĂ© par la concurrence dâun hĂ©ros qui habitait lâesprit de sa femme et, par transmission, celui de ses enfants. Le dĂ©vouement que notre mĂšre avait pour son mari, lâaffection sincĂšre quâils se portaient lâun lâautre ne suffisaient pas Ă contrebalancer le poids sur lâĂ©conomie familiale (Ă©conomie au sens psychique du terme) de lâimage de ce hĂ©ros tombĂ© au champ dâhonneur qui avait laissĂ© une petite fille orpheline, laquelle allait reporter plus tard cette image idĂ©alisĂ©e sur sa progĂ©niture mĂąle plutĂŽt que sur son compagnon de route.
Combien de massacres des siĂšcles passĂ©s continuent Ă hanter nos esprits, combien de familles sont colonisĂ©es par lâimage de hĂ©ros ou de criminels qui influent activement sur la personnalitĂ© de leurs descendants. Le XXe siĂšcle a battu des records en matiĂšre de massacres, quantitativement et qualitativement. Il sâest ouvert avec le gĂ©nocide armĂ©nien pour se conclure avec le gĂ©nocide rwandais, aprĂšs avoir connu lâacmĂ© de lâhorreur que constitue la tentative dâextermination des Juifs dâEurope, la Shoah. Est-ce pour cela que nos consciences se sont ouvertes Ă la question de ce qui se transmet pour le meilleur et pour le pire entre les gĂ©nĂ©rations ?
« Les pĂšres ont mangĂ© des raisins verts, les dents des fils sont agacĂ©es1. » Cette parole de la Bible dĂ©crit dâune maniĂšre mĂ©taphorique la transmission inconsciente, dâune gĂ©nĂ©ration Ă la suivante, de ce qui nâa pu ĂȘtre psychiquement assimilĂ© et digĂ©rĂ©. ĂzĂ©chiel, le prophĂšte de lâexil Ă Babylone, sâĂ©lĂšve contre cette fatalitĂ© contraire Ă la volontĂ© de Dieu : « Celui qui a pĂ©chĂ©, dit-il, câest lui qui mourra2. » Rendre son pĂ©chĂ© au pĂ©cheur, ce serait comme dĂ©jouer les piĂšges de la transmission transgĂ©nĂ©rationnelle qui charge la postĂ©ritĂ© de rĂ©parer les dĂ©faillances et les conflits psychiques des ancĂȘtres. TĂąche impossible, mission sans issue, Ă laquelle les HĂ©breux du temps de la conquĂȘte de Nabuchodonosor et de la chute du royaume de Juda attribuaient leurs malheurs. « Quâavez-vous Ă rĂ©pĂ©ter ce proverbe au pays dâIsraĂ«l3 ? » reproche le prophĂšte, comme sâil enjoignait au peuple hĂ©breu de prendre conscience des supercheries de cette transmission qui empĂȘche de vivre pleinement dans son temps et dâassumer toute sa responsabilitĂ©. Les habitants de JudĂ©e, Ă lâĂ©poque dâĂzĂ©chiel, partagent le sentiment que leurs ancĂȘtres leur ont lĂ©guĂ© le poids de leurs fautes, dont ils paient le prix par la prise de leur capitale, JĂ©rusalem, la chute de leur royaume et leur dĂ©portation Ă Babylone. Ils se sentent victimes de la transmission dâobjets mauvais, impossibles Ă digĂ©rer : ce sont les « raisins verts ».
Ă lâextrĂȘme opposĂ©, les parents peuvent transmettre Ă leur progĂ©niture des objets idĂ©alisĂ©s, que les enfants auront pour tĂąche de garder en lâĂ©tat Ă jamais. Cette fois, jâaurai recours au mythe du jardin des HespĂ©rides, les nymphes de la nuit chargĂ©e de veiller sur les prĂ©cieuses pommes offertes par GaĂŻa, la Terre, Ă la dĂ©esse HĂ©ra lors de son mariage avec Zeus. La dĂ©esse les a trouvĂ©es si belles quâelle les a fait planter, dit la lĂ©gende, dans son jardin au pied du mont Atlas et les a mises sous la garde dâun dragon Ă cent tĂȘtes et de trois nymphes qui veillent sur elles en chantant en chĆur. MalgrĂ© lâexploit dâHĂ©raclĂšs qui rĂ©ussit Ă les dĂ©rober, elles seront rapportĂ©es dans le mĂȘme jardin, car on ne peut en faire autre chose que les garder sans fin en lâĂ©tat.
Certains idĂ©aux, certaines traditions, certains patrimoines sont transmis ainsi de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, condamnant leurs reprĂ©sentants Ă un immobilisme stĂ©rile. La transmission psychique, pour favoriser lâĂ©panouissement maximum de chaque gĂ©nĂ©ration et prĂ©server les potentialitĂ©s crĂ©atrices de tous, ne devrait-elle pas se situer entre raisins verts et pommes dâor, câest-Ă -dire nâĂȘtre ni lâhĂ©ritage des pĂ©chĂ©s des ancĂȘtres, ni la prĂ©servation dâobjets idĂ©alisĂ©s et immuables ? Quâest-ce donc quâune transmission psychique qui nâentrave pas le dĂ©veloppement, mais en est tout au contraire la base et le ferment ? Entre raisins verts et pommes dâor, il y a tout simplement lâhumain, ce que nous sommes au quotidien, avec nos limites et nos faiblesses, mais aussi avec notre tendresse, notre capacitĂ© Ă aimer, nos richesses hĂ©ritĂ©es du passĂ© et, singuliĂšrement, tout ce que nos parents et nos grands-parents nous ont transmis.
RĂ©cemment, une de mes cousines a retrouvĂ© dans des papiers de famille une lettre de notre grand-pĂšre commun, quâelle mâa communiquĂ©e. Cette lettre mâa profondĂ©ment Ă©mu ; en mĂȘme temps, elle mâa Ă©clairĂ© sur certains aspects du fonctionnement de notre famille. Il sâagit dâune lettre Ă©crite par mon grand-pĂšre paternel le jour mĂȘme oĂč il est mobilisĂ© pour la PremiĂšre Guerre mondiale, le 1er aoĂ»t 1914. Elle est destinĂ©e Ă sa femme. La voici.
« Ma chÚre petite femme,
Je te laisse tout mon cĆur en dĂ©pĂŽt, car jâespĂšre bien mây rĂ©installer dans peu de temps. En dĂ©pĂŽt pour que tu le gardes. En dĂ©pĂŽt pour que tu le rendes Ă mes deux fils. Lâaffection que tu leur donneras, donne-la-leur Ă travers mon cĆur, avec toutes ses faiblesses quand il sâagit de leur faire plaisir â avec toutes ses sĂ©vĂ©ritĂ©s quand il sâagit de les corriger.
ĂlĂšve-les comme je les aurais Ă©levĂ©s si jâĂ©tais lĂ .
Tu sais que je tâadore, mais jamais je nâai trouvĂ© lâoccasion de te le dire mieux quâaujourdâhui, parce que je serai parti quand on te remettra ma lettre et aussi parce que lâinstant est de ceux oĂč lâon parle franchement. Je tâai aimĂ©e sans cesser un seul jour et je continuerai loin de toi jusquâĂ ce que nous nous retrouvions. Nos cĆurs se retrouveront toujours.
Jâaurai fait tout ce que jâaurai pu pour te rendre heureuse, jâespĂšre y ĂȘtre arrivĂ© : tout mon souci est de ne pas te laisser riche et de te laisser deux enfants pauvres. Jâai toujours pensĂ© que peut-ĂȘtre la prĂ©diction quâon tâavait faite ne me concernait pas : si je ne revenais pas et que la fatalitĂ© sâaccomplisse, nâhĂ©site pas. Moi je ne compterai plus, sois heureuse.
Entretiens mon souvenir dans le cĆur de mes enfants. Guy [il sâagit de mon pĂšre qui est ĂągĂ© alors de 8 ans et demi] mâaura assez connu pour se rappeler. Câest Ă toi et Ă Guy de ne pas laisser Roger [mon oncle, alors ĂągĂ© de 3 ans] mâoublier.
Quand Guy sera plus grand, tu lui apprendras ses devoirs ; dans peu dâannĂ©es, câest lui qui aura la charge morale de la famille, il est lâaĂźnĂ© : il te devra protection ainsi quâĂ son frĂšre cadet. Pour le lui faire comprendre, je dĂ©sire quâĂ table, il occupe ma place et quâil prĂ©side quand tu recevras Papa et Maman. Câest lui qui me continue.
Quand il connaĂźtra bien ses devoirs, tu lui parleras de ses droits, mais seulement Ă ce moment-lĂ . Sâil est le chef de famille, il nâaura que des devoirs.
Je pars avec ton portrait sur mon cĆur et dans mes yeux. Attends-moi en rendant Ă mes deux fils tout lâamour que jâai pour toi. Je penserai Ă toi Ă toutes les minutes et les minutes que jâaurai passĂ©es loin de toi auront comptĂ© double, fait de nous un bien plus vieux mĂ©nage, soudĂ©s lâun Ă lâautre et insĂ©parables. Quelles noces bien plus belles que les nĂŽtres, que celles que nous instituerons quand nous nous retrouverons, des noces Ă faire Ă©clater notre cĆur.
Pour toute la vie à toi, ma chÚre petite Gorgone adorée, embrasse mes enfants pour moi tous les jours et dis-le-leur. »
Cette lettre dâun jeune pĂšre quittant sa femme et ses deux fils pour aller faire une guerre dont il ne pouvait deviner ni la longueur ni la violence, suscite, je pense, la mĂȘme Ă©motion que toutes les lettres dâamour et dâau revoir Ă©crites en de telles circonstances. Ce grand-pĂšre-lĂ est revenu de la Grande Guerre, avec des sĂ©quelles qui ont probablement hĂątĂ© sa mort, quatorze ans plus tard. Mais ce qui me retient surtout, câest la mission quâil donne alors Ă mon pĂšre, petit garçon de seulement 8 ans et demi, certainement incapable de comprendre clairement ce qui se passe et ce quâon attend de lui. On a ici affaire Ă ce que Serge Lebovici [Lebovici, 1998] appelle un « mandat transgĂ©nĂ©rationnel ». Quel plus bel exemple de parentification dâun enfant quâon charge de la tĂąche impossible de « continuer » son pĂšre en son absence et de le remplacer au cas oĂč il ne reviendrait pas de la guerre. On comprend le fantasme du pĂšre de vouloir se prolonger dans son fils, mais on mesure aussi le poids Ă©crasant du mandat quâil laisse Ă ce jeune garçon encore enfant qui, pendant des annĂ©es, a Ă©tĂ© sĂ©parĂ© de son pĂšre et mis, Ă sa place, en position de « chef de famille ». Le poids de ce mandat transgĂ©nĂ©rationnel rĂ©sonne encore en moi au moment oĂč jâĂ©cris ces lignes. Le court-circuit entre les fantasmes Ćdipiens du fils et la position quâil est censĂ© occuper dans la rĂ©alitĂ© ne pouvait que devenir un piĂšge redoutable, lâempĂȘchant justement de devenir, le moment venu, pleinement adulte, responsable de la famille quâil fondait plutĂŽt que de la mĂ©moire des ancĂȘtres.
Câest une des dĂ©couvertes majeures du XXe siĂšcle en termes de psychologie : des problĂšmes psychiques non rĂ©solus Ă une gĂ©nĂ©ration peuvent se transmettre aux gĂ©nĂ©rations suivantes, non seulement entre parents et enfants, mais Ă plusieurs gĂ©nĂ©rations de distance. Ă la suite dâĂvelyne Granjon [Granjon, 1989], on parle de transmission transgĂ©nĂ©rationnelle pour dĂ©signer cette transmission inconsciente, dâune gĂ©nĂ©ration aux suivantes, de fonctionnements psychiques insuffisamment Ă©laborĂ©s et susceptibles dâentraver le dĂ©veloppement et lâharmonie de la personnalitĂ©. Granjon a trĂšs utilement proposĂ© de distinguer le transgĂ©nĂ©rationnel et lâintergĂ©nĂ©rationnel, qui dĂ©signe la transmission dâĂ©lĂ©ments bien Ă©laborĂ©s, assimilables par le psychisme du destinataire et qui viennent alimenter sa croissance et son fonctionnement.
LâĂ©clairage de la psychanalyse sur la transmission transgĂ©nĂ©rationnelle
La psychanalyse est Ă lâorigine de lâintĂ©rĂȘt pour la transmission transgĂ©nĂ©rationnelle. Câest elle qui a attirĂ© lâattention sur les mĂ©canismes de transmission qui ne passent pas par lâhĂ©rĂ©ditĂ© biologique, en proposant un modĂšle du dĂ©veloppement du psychisme fondĂ© sur lâidentification (voir chapitre III, page 99). Lâidentification est un processus inconscient, Ă bien distinguer de lâimitation consciente. Lâenfant qui sâidentifie Ă lâun de ses parents est conscient du rĂ©sultat de cette identification â par exemple, il fera le mĂȘme mĂ©tier que son papa â, mais il est inconscient du processus qui est Ă la source de son choix.
Lâidentification rĂ©serve une place privilĂ©giĂ©e aux personnages de la constellation Ćdipienne, câest-Ă -dire le pĂšre et la mĂšre de lâenfant ou leurs substituts. La constitution des instances psychiques, telles que Freud [Freud, 1922] les a dĂ©crites dans sa seconde topique, se fait par diffĂ©renciation du Ăa en Moi, Surmoi et IdĂ©al du Moi (et, pour certains, Moi idĂ©al), grĂące aux identifications. Du point de vue psychanalytique, câest par lĂ que peut sâintroduire la transmission transgĂ©nĂ©rationnelle, dâautant plus que lâidentification se fait moins Ă la personne de lâun des parents quâĂ une de ses instances psychiques. Freud est particuliĂšrement clair Ă ce sujet pour la constitution du Surmoi, dont il nous dit quâil se forme par identification au Surmoi des parents : « Câest ainsi, Ă©crit-il, que le Surmoi de lâenfant ne sâĂ©difie pas Ă vrai dire sur le modĂšle des parents, mais sur celui du Surmoi parental ; il se remplit du mĂȘme contenu, il devient porteur de la tradition, de tous les jugements de valeur Ă lâĂ©preuve du temps qui par cette voie se sont perpĂ©tuĂ©s de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration4. » Le principe de la transmission intergĂ©nĂ©rationnelle est contenu dans cette citation. Il sâest trouvĂ© illustrĂ© depuis par de nombreux travaux. Parmi eux, on peut distinguer ceux qui sâinscrivent dans la ligne indiquĂ©e par Freud, en sâintĂ©ressant Ă la constitution du Surmoi, et ceux qui sâintĂ©ressent Ă la constitution du Moi.
La transmission transgénérationnelle dans la formation du surmoi
DĂšs 1936, deux psychanalystes français, R. Laforgue [Laforgue, 1936] et J. Leuba [Leuba, 1936] mettent en application lâidĂ©e de Freud sur la constitution du Surmoi de lâenfant Ă partir du Surmoi de ses parents dans la description de ce quâils nomment « nĂ©vrose familiale ». Leur description nous paraĂźt aujourdâhui simpliste, surtout dans sa volontĂ© dâexpliquer les troubles nĂ©vrotiques de lâenfant Ă partir des problĂšmes non rĂ©solus de ses parents et du couple parental. Nous discuterons plus loin de cette question centrale de lâĂ©tiologie par oĂč pĂšchent bien des modĂšles psychanalytiques ; reste que ces pionniers de lâĂ©tude psychanalytique de la famille ont eu « le mĂ©rite dâattirer lâattention sur la famille, non pas comme concept, mais bien comme rĂ©alitĂ© clinique, qui mĂ©ritait quâon sây arrĂȘtĂąt. On perçoit que ces auteurs ont eu lâintuition de la transmission transgĂ©nĂ©rationelle, notion mieux prĂ©cisĂ©e aujourdâhui5 » [Mammar, 1994].
La psychanalyste amĂ©ricaine Fraiberg [Fraiberg et al., 1975], a ainsi dĂ©crit avec ses collaboratrices ce quâelle appelle les « fantĂŽmes dans la chambre dâenfant » (ghosts in the nursery) : « Ce sont des visiteurs qui surgissent du passĂ© oubliĂ© des parents ; ils ne sont pas invitĂ©s au baptĂȘme6. » Elle fait appel au mĂ©canisme de lâidentification Ă lâagresseur, dĂ©crit par Anna Freud en 1936 [Freud, 1936] pour rendre compte de cette transmission des parents Ă lâenfant dâun « passĂ© oubliĂ© ». Le mĂ©canisme de lâidentification Ă lâagresseur comporte une identification du sujet Ă une personne de son histoire qui lâa fait souffrir, en mĂȘme temps quâun refoulement de lâaffect attachĂ© Ă ces Ă©vĂ©nements du passĂ©. Ce sont ces affects refoulĂ©s qui font retour dans la relation du parent Ă lâenfant, le parent projetant sur lâenfant la souffrance qui a Ă©tĂ© la sienne et quâil a refoulĂ©e, en le faisant souffrir Ă son tour. Il sâagit donc dâĂ©lĂ©ments non intĂ©grĂ©s dans la personnalitĂ© qui refont surface Ă lâinsu du sujet dans la relation quâil Ă©tablit avec son propre enfant. Quant Ă la psychanalyste israĂ©lienne Yolanda Gampel [Gampel, 1995], elle a dĂ©crit lâ« identification radioactive » quâelle a observĂ©e dans les familles de survivants de la Shoah. Elle utilise cette expression pour dĂ©crire « la façon dont les survivants de la Shoah tentent de soulager la souffrance de leurs blessures et lâeffet involontaire de ces blessures sur leurs enfants, y compris des formes violentes dâidentification7 ». Tout se passe alors comme si des aspects dâune rĂ©alitĂ© externe « terribles, violents et destructeurs [âŠ] contre lesquels lâindividu est sans dĂ©fense8 » passaient dâune gĂ©nĂ©ration Ă la suivante sans avoir Ă©tĂ© transformĂ©s et sans que leurs effets destructeurs aient Ă©tĂ© attĂ©nuĂ©s, comme la radioactivitĂ© est capable de traverser les corps : « Cette identification radioactive [âŠ] comporte des vestiges non reprĂ©sentables, rĂ©sidus des influences radioactives du monde externe qui se sont enracinĂ©es dans lâindividu9. » Ce rĂ©sidu dâinfluences externes est le fruit dâun dĂ©faut de contenance psychique,...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Dédicace
- Introduction
- Chapitre premier - La transmission Entre inné et acquis
- Chapitre II - Les fondements bisexuels de la vie psychique
- Chapitre III - Imitation, identification
- Chapitre IV - La parentalité et ses enjeux
- Chapitre V - Des fantÎmes dans la nursery
- Chapitre VI - Des parents qui transmettent, des enfants qui grandissent
- Références bibliographiques
Foire aux questions
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