Celui qui parlait presque
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Celui qui parlait presque

  1. 192 pages
  2. French
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Celui qui parlait presque

À propos de ce livre

Quand une riche Anglaise, un scientifique grognon, un singe bonobo et un jeune homme épris de religion se réunissent dans un château de Provence, que font-ils ? Ils parlent. Et de quoi parlent-ils ? Des origines de l'homme, de l'apparition du langage, du secret de la mémoire, ou encore de l'émergence du désir. Subtil, drôle, érudit, Jean-Didier Vincent nous offre, dans ce livre écrit à la manière du XVIIIe siècle et avec la complicité involontaire de Diderot, une défense et illustration de la raison matérielle.

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
1993
ISBN de l'eBook
9782738160959
Imprimer l'ISBN
9782738102232

Le rêve de Dagobert



LE DOCTEUR
Eh bien ! Qu’y a-t-il de nouveau ? Est-il malade ?
MADAME F.
Je le crains ; il a eu la nuit la plus agitée.
LE DOCTEUR
Est-il réveillé ?
MADAME F.
Pas encore.
Le Docteur s’approche de l’estrade où Dagobert dort en position de chien de fusil. Il pratique un rapide examen du singe.
LE DOCTEUR
Ce ne sera rien.
MADAME F.
Vous croyez ?
LE DOCTEUR
J’en réponds. Il respire calmement, le pouls est bon et le poil luisant comme les souliers du promeneur du matin. Tout dans sa personne endormie annonce un réveil joyeux. Que s’est-il passé ?
MADAME F.
À l’heure de son coucher, il n’a fait qu’aller et venir dans la chambre. Tantôt s’agrippant aux barreaux, il semblait invectiver le soleil couchant, tantôt se mettant à la course, il n’avait de cesse d’échapper au gardien qui le poursuivait. La découverte de deux bouts de ficelle l’a soudain frappé de stupeur.
LE DOCTEUR
Deux bouts de ficelle ?
MADAME F.
Des lacets de chaussures. Il les a longtemps contemplés avant de les manipuler avec ardeur.
LE DOCTEUR
Qu’avez-vous fait ? Avez-vous essayé des paroles apaisantes ?
MADAME F.
Il ne m’écoutait pas et ne lâchait ses ficelles que pour appuyer sur les lexigrammes. Un discours étonnant qui n’avait pas de sens. J’en ai noté ce que j’ai pu attraper.
LE DOCTEUR
Bonne réaction et qui est bien digne de vous. Peut-on voir cela ?
MADAME F.
Sans difficulté. Mais je veux mourir si vous y comprenez quelque chose.
Tous deux s’asseyent.
LE DOCTEUR
Peut-être !
MADAME F.
Docteur, êtes-vous prêt ?
LE DOCTEUR, attentif.
Oui.
MADAME F., lisant.
« Mordre Aristote Dagobert
Attrape soleil balle ronde
Dagobert mange banane
Nouer homme ficelle
Mordre serpent pomme
Voyager Madame au revoir
Recevoir plus cadeaux
Enfermer Docteur château
Caresser Madame Dagobert. »
Docteur, y entendez-vous quelque chose ?
LE DOCTEUR
À merveille.
MADAME F.
Vous avez de la chance.
LE DOCTEUR
Qu’a-t-il dit par la suite ? A-t-il fait quelque geste ? Poussé des cris ?
MADAME F.
Son manège a continué un temps. Il ne quittait les lexigrammes que pour jouer avec les lacets en poussant chaque fois des hurlements d’écorché.
LE DOCTEUR
S’est-il enfin tranquillisé ?
MADAME F.
J’ai dû lui administrer un calmant avant de le mettre au lit.
LE DOCTEUR
Un somnifère ! Vous savez que je désapprouve cette habitude de faire partager vos mœurs de femme de lettres à un singe, fût-il la plus civilisée des bêtes.
MADAME F.
Ce que vous appelez mon habitude n’est pas plus grave que votre penchant à traiter les hommes de bêtes !
LE DOCTEUR
Il ne respecte pas non plus l’animal en l’homme celui qui refuse de considérer qu’une bête est une bête et qu’il convient de la traiter comme telle.
MADAME F.
Est-il blâmable d’aimer les animaux ?
LE DOCTEUR
Là n’est pas la question. Laissons chacun à son rang dans la hiérarchie des êtres évolués. Quitte à accepter parmi nous des parents peu fréquentables, autant respecter leurs usages et les traiter en conséquence. Dagobert serait mieux dans la forêt à courir la guenon et moi dans votre alcôve.
MADAME F., après avoir fait la moue.
Je ne déteste pas que vous vous comportiez en animal, cela humanise vos manières de savant. Mais vous dépassez les bornes de la décence et offensez ma pudeur.
LE DOCTEUR
D’aucuns prétendent que ce qui fait le bonobo si humain n’est pas tant son intelligence que sa propension à s’accoupler de face.
MADAME F.
Reconnaissez, Monsieur le libertin, que l’échange d’un regard entre une mère et son enfant ou entre deux amants fonde l’amour bien avant les discours.
LE DOCTEUR, haussant les épaules.
Cette position qui vous émeut tant n’est due chez la femme et la femelle bonobo qu’à une disposition particulière de leur anatomie.
MADAME F.
Que m’importe, si cela favorise l’éclosion de l’esprit.
LE DOCTEUR, souriant.
Le placez-vous en cet endroit ?
MADAME F.
Dans le face-à-face, du sens est échangé. Les yeux du partenaire disent les bouleversements de son corps et sa jouissance. Ma conscience naît de ma propre émotion reconnue dans le corps de l’autre et toute ma science sur mon être je la tire de ce regard échangé. Affirmerez-vous que l’esprit en est absent ?
LE DOCTEUR
Vous ne m’avez pas habitué au mélange du sexe et de l’esprit. Surtout à propos d’un singe et puceau de surcroît.
MADAME F.
L’« autre » n’existe pas sans le sexe. Est-ce à moi de vous l’apprendre, Docteur ?
LE DOCTEUR, sentencieux.
Et comme la parole est un acte qui ne peut être que destiné à l’autre, alors le sexe fonde la parole.
MADAME F.
Donc, toutes les paroles sont des mots d’amour. La pensée est amour.
LE DOCTEUR
Ne soyez pas sentimentale. Ce que vous appelez « pensée » vient de la substitution du soi à l’autre. Je m’aime, je me parle, c’est l’être qui me press...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Du même auteur
  4. Copyright
  5. Dédicace
  6. Récit d’un visiteur qui ne ressemble pas à l’auteur
  7. Suite d’un entretien entre le Docteur B. et le visiteur, en la présence de Dagobert
  8. Le château de Madame F.
  9. Le rêve de Dagobert
  10. Fin du récit du visiteur
  11. Postface
  12. Table