
- 208 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Ă propos de ce livre
Jamais sans doute nous n'avons autant ressenti l'impression d'ĂȘtre surveillĂ©s dans le moindre de nos dĂ©placements, observĂ©s dans la plus quotidienne de nos activitĂ©s, Ă©coutĂ©s pour la plus banale de nos paroles. Dans cet ouvrage, qui s'appuie sur l'histoire et la rĂ©alitĂ© des satellites d'observation de la Terre et d'espionnage, Jacques Arnould dĂ©crit le plus lucidement possible la situation Ă laquelle nous sommes parvenus : celle d'un village planĂ©taire dont nous ne pouvons plus dĂ©sormais rĂȘver de nous Ă©chapper ; celle d'une humanitĂ© engagĂ©e dans un processus de globalisation croissante Ă cause duquel nous ne pourrons plus dire que nous ne le savions pas. Que faire, alors, pour transformer l'inquiĂ©tante posture de surveillance de nos sociĂ©tĂ©s en un Ă©lan de vigilance et de responsabilitĂ© collectives ?Jacques Arnould est chargĂ© de mission au Centre national d'Ă©tudes spatiales (CNES) sur la dimension Ă©thique des activitĂ©s spatiales. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels, rĂ©cemment, Requiem pour Darwin et LĂšve-toi et marche, Ă©crit en collaboration avec Jacques Blamont.
Chapitre 1
Le nouveau théùtre du monde
« Ătre gouvernĂ©, câest ĂȘtre gardĂ© Ă vue, inspectĂ©, espionnĂ©, dirigĂ©, lĂ©gifĂ©rĂ©, rĂ©glementĂ©, parquĂ©, endoctrinĂ©, prĂȘchĂ©, contrĂŽlĂ©, estimĂ©, apprĂ©ciĂ©, censurĂ©, commandĂ©, par des ĂȘtres qui nâont ni le titre, ni la science, ni la vertu⊠Ătre gouvernĂ©, câest ĂȘtre, Ă chaque opĂ©ration, Ă chaque transaction, Ă chaque mouvement, notĂ©, enregistrĂ©, recensĂ©, tarifĂ©, timbrĂ©, toisĂ©, cotĂ©, cotisĂ©, patentĂ©, licenciĂ©, autorisĂ©, apostillĂ©, admonestĂ©, empĂȘchĂ©, rĂ©formĂ©, redressĂ©, corrigĂ©. Câest, sous prĂ©texte dâutilitĂ© publique, et au nom de lâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, ĂȘtre mis Ă contribution, exercĂ©, rançonnĂ©, exploitĂ©, monopolisĂ©, concussionnĂ©, pressurĂ©, mystiïŹĂ©, volĂ© ; puis, Ă la moindre rĂ©sistance, au premier mot de plainte, rĂ©primĂ©, amendĂ©, vilipendĂ©, vexĂ©, traquĂ©, houspillĂ©, assommĂ©, dĂ©sarmĂ©, garrottĂ©, emprisonnĂ©, fusillĂ©, mitraillĂ©, jugĂ©, condamnĂ©, dĂ©portĂ©, sacriïŹĂ©, vendu, trahi, et pour comble, jouĂ©, bernĂ©, outragĂ©, dĂ©shonoré⊠»
Pierre-Joseph Proudhon,
Idée générale de la révolution au XIXe siÚcle, 18516.
Il nâest pas dans mes habitudes, il nâest pas non plus dans mon propos dâuser du ton de lâalarme ou de la dĂ©nonciation tonitruante. Jâai pourtant cĂ©dĂ© Ă la tentation et Ă la provocation de citer ici les mots de Pierre-Joseph Proudhon qui fleurent bon la pensĂ©e anarchiste. Nombreux sont les ouvrages qui, pour traiter du thĂšme de lâobservation et de la surveillance, de ses techniques et de ses rĂ©alisations, de ses promesses et de ses dangers, pourraient les citer en guise dâĂ©pigraphe, voire de rĂ©sumĂ©. Non sans quelque raison. Les pratiques dont il est question, anciennes et Ă©mergentes, leur diversitĂ© et leur Ă©tendue sont parvenues Ă un niveau qui ne peut manquer de nous fasciner, jâentends : tout Ă la fois de nous attirer et de nous repousser, de nous rassurer et de nous effrayer. Oui, nos sociĂ©tĂ©s sont Ă la fois tentĂ©es et menacĂ©es par tout ce que Proudhon dĂ©nonce et les techniques spatiales y contribuent pour une part importante, exemplaire, parfois essentielle. De quelles maniĂšres, mais surtout par le recours Ă quels ressorts humains et avec quelles consĂ©quences sociales ? Quelques mises au point, explications et autres informations se rĂ©vĂšlent nĂ©cessaires.
La Terre, dâun clic
« Si je sais utiliser Google, Ă©crit Thomas Friedman, journaliste au New York Times, je peux tout trouver. Et avec un rĂ©seau informatique sans fil, cela signifie que je pourrai trouver nâimporte quoi, nâimporte oĂč et nâimporte quand. Cela me fait dire que Google, associĂ© au Wi-Fi, câest un peu comme Dieu. Dieu est sans fil, Dieu est partout et Dieu voit tout et sait tout. Jadis, on se connectait Ă Dieu sans fil. DĂ©sormais, sâagissant des nombreuses questions qui se posent partout dans le monde, vous pouvez demander des rĂ©ponses Ă Google, et vous pouvez de plus en plus le faire sans fil7. »
Omniscience, ubiquitĂ©. Ce nâest pas la premiĂšre fois que la pensĂ©e occidentale se plaĂźt Ă recourir aux attributs donnĂ©s Ă Dieu par les Anciens pour dĂ©signer des rĂ©alitĂ©s matĂ©rielles. Le premier Ă bĂ©nĂ©ficier dâun tel honneur fut lâunivers lui-mĂȘme : pour le dĂ©crire, les penseurs et savants du XVIIesiĂšcle, jâentends Descartes, Newton ou encore Leibniz, nâont pas hĂ©sitĂ© Ă user de concepts thĂ©ologiques pour dĂ©crire lâunivers qui sâouvrait devant leurs tĂ©lescopes et leurs calculs mathĂ©matiques ; ils reçurent dâailleurs le nom de thĂ©ologiens sĂ©culiers8. Aujourdâhui, ces mĂȘmes attributs, sous la plume de Friedman, servent Ă dĂ©crire non plus une rĂ©alitĂ© imposĂ©e Ă lâesprit et Ă lâexpĂ©rience de lâhomme, mais des capacitĂ©s technologiques, imaginĂ©es et rĂ©alisĂ©es par lui-mĂȘme. Dans lâopĂ©ration, lâimaginaire des Anciens en prend un coup : la divinitĂ© nâest plus rĂ©duite Ă , symbolisĂ©e par un Ćil perchĂ© dans le firmament dont les satellites seraient les analogues modernes, mais elle est comparĂ©e Ă un cerveau dont les ordinateurs prendraient aujourdâhui avantageusement la place.
JâĂ©cris « avantageusement », car il faut reconnaĂźtre que le monde selon Google paraĂźt plus performant que celui créé par Dieu et confessĂ© par ses croyants. Non seulement Google nâa rien Ă envier Ă lâomniscience et Ă lâubiquitĂ© divines, mais dans bien des situations son efficacitĂ© dĂ©passe celle dâune providence transcendante. Mieux vaut dĂ©sormais se rendre sur Internet et son e-marchĂ© que sâadresser aux saints du paradis pour remplir son rĂ©frigĂ©rateur, sâinformer sur un site dĂ©diĂ© aux prĂ©visions mĂ©tĂ©orologiques pour prĂ©parer la valise de ses vacances quâaller brĂ»ler un cierge au saint ad hoc ou porter des Ćufs Ă sainte Claire.
Celui qui accĂšde Ă Google et aux services qui lui sont associĂ©s ou concurrents a donc de quoi se croire en relation directe avec une nouvelle divinitĂ© : Ă dĂ©faut dâavoir créé le monde dans lequel il est nĂ©, il peut le prendre au bout de ses doigts, le manier Ă sa guise, lâobserver Ă son grĂ©, voire le faire entrer dans le champ de la virtualitĂ© pour le transformer ou en crĂ©er un autre.
Il faut rendre Ă CĂ©sar ce qui est Ă CĂ©sar : ce pouvoir, vertigineux, nous le devons avant tout Ă lâĂ©mergence et aux fantastiques progrĂšs du domaine de lâinformatique ; mais nâoublions pas trop vite lâattribut divin dont il Ă©tait prĂ©cĂ©demment question : si Google a aujourdâhui des yeux, câest en partie aux satellites quâil le doit, Ă ceux qui tournent autour de la Terre. Mais il reste encore Ă se demander quelle est cette Terre offerte par Google, de quoi est faite cette Terre que nous pouvons voir apparaĂźtre sur lâĂ©cran de nos ordinateurs, Ă lâaide dâun clic de notre souris.
La terre livrée à domicile
Font-elles partie des photographies les plus cĂ©lĂšbres de lâhistoire ? Je suis prĂȘt Ă le croire. Je veux parler des deux clichĂ©s de la Terre, Earthrise et The Whole Earth, pris respectivement en dĂ©cembre 1968 et en dĂ©cembre 1972, par les Ă©quipages dâApollo-8 et dâApollo-17, alors quâils Ă©taient en route vers la Lune ou tournaient autour dâelle. Deux vues splendides et impressionnantes de notre planĂšte dont les teintes bleues et blanches tranchent sur le fond noir du cosmos. Comment rester insensible Ă lâimpression mĂȘlĂ©e de beautĂ© et de fragilitĂ©, de majestĂ© et de fragilitĂ© qui Ă©mane dâelles ? Deux vues qui, depuis quarante ans, ont Ă©tĂ© abondamment diffusĂ©es et auxquelles maints discours ont recouru pour ĂȘtre illustrĂ©s, magnifiĂ©s, dramatisĂ©s. GrĂące Ă elles, lâhomme a pu enfin voir Ă distance sa propre planĂšte, la Terre ; bien plus, il est parvenu Ă sâobserver lui-mĂȘme.
Le succĂšs des images offertes par les missions Apollo ne rend pas caduc le sĂ©vĂšre mais lucide propos de RĂ©gis Debray : « En passant des mappemondes au dĂ©partement Ă©lectromĂ©nager des grands magasins (rayon de lâaudiovisuel), Ă©crit-il, la planĂšte Terre a Ă©tĂ© Ă la fois miniaturisĂ©e et domestiquĂ©e. Elle peut dĂ©sormais ĂȘtre livrĂ©e Ă domicile, comme un frigo ou un aspirateur9. » Le mot nâest pas exagĂ©rĂ©, lorsque nous pensons Ă lâengouement suscitĂ© par GoogleEarth et les autres sites qui nous offrent des images de la Terre depuis lâespace. Un engouement qui, remarquons-le, a Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ© par celui pour des vues prises Ă une altitude bien infĂ©rieure Ă celle des vaisseaux spatiaux ; Serge Brunier nâa pas tort de rappeler que « les plus beaux ouvrages prĂ©sentant la Terre photographiĂ©e depuis lâespace par des astronautes et des satellites nâont jamais dĂ©passĂ© un tirage de lâordre de cent mille exemplaires. Pour comparaison, le livre La Terre vue du ciel, publiĂ© par les Ăditions de La MartiniĂšre, que le photographe Yann Arthus-Bertrand a rĂ©alisĂ© depuis un hĂ©licoptĂšre et prĂ©sentant des images de notre planĂšte prises Ă moins de mille mĂštres dâaltitude, sâest vendu Ă plus de 3 millions dâexemplaires dans plus de vingt langues10 ». GoogleEarth doit-il son succĂšs Ă La Terre vue du ciel ? Difficile de lâaffirmer sous une forme aussi lapidaire ; mais la question nâen reste pas moins ouverte et conduit Ă se souvenir que, mĂȘme sâil est le fruit dâune success story, mĂȘme sâil est livrĂ© Ă domicile, le succĂšs dâun produit nâen continue pas moins Ă dĂ©pendre de son emballage, matĂ©riel, visuel, verbal. Apparemment, Arthus-Bertrand sâest montrĂ© meilleur commerçant (ou plus chanceux ?) que la NASA. Et GoogleEarth plus habile que la sociĂ©tĂ© SpotImage, la sociĂ©tĂ© française qui, depuis 1986, acquiert et commercialise les images des satellites dâobservation auprĂšs des habituels professionnels et utilisateurs de lâinformation gĂ©ographique, sans le mĂȘme succĂšs auprĂšs du grand publicâŠ
Quoi quâil en soit, Debray a raison : la Terre est dĂ©sormais mise Ă la disposition de tous, sur les rayons des supermarchĂ©s aussi bien quâen ligne. Il nâest plus besoin de recourir aux mappemondes qui ont disparu des salles de classe pour devenir de simples objets de dĂ©coration, ni aux cartes dont seules les plus originales ou les plus anciennes mĂ©ritent encore dâĂȘtre conservĂ©es ou encadrĂ©es. Pixellisation, numĂ©risation, formatage rendent possible lâaccĂšs Ă toutes les Ă©chelles, Ă tous les angles de la Terre sans effort. Sur nâimporte quel Ă©cran dâordinateur, dâun simple clic de souris.
Ne nions pas lâintĂ©rĂȘt pratique, Ă©conomique, pĂ©dagogique, voire esthĂ©tique dâune telle offre, surtout lorsque dâautres informations sont associĂ©es aux images. Il est en effet devenu rare de nâuser que dâimages primaires, comme le faisaient jadis les interprĂštes des photographies aĂ©riennes ; dĂ©sormais, il est de plus en plus souvent question dâimages dĂ©rivĂ©es, obtenues en « travaillant », en « manipulant » les donnĂ©es recueillies par les capteurs placĂ©s en orbite et retransmises au sol. Ces opĂ©rations peuvent ĂȘtre appliquĂ©es Ă une seule image (agrandissement ou rĂ©duction, anamorphose ou modification des contrastes, filtrage ou Ă©chantillonnage) ou Ă plusieurs Ă la fois (composition colorĂ©e en fausses couleurs ou combinaison dâimages prises Ă des dates diffĂ©rentes, juxtaposition dâangles de prise de vue diffĂ©rents ou dâĂ©chelles diffĂ©rentes, etc.). Ces donnĂ©es peuvent aussi ĂȘtre intĂ©grĂ©es Ă des systĂšmes dâinformation gĂ©ographique, habituellement dĂ©signĂ©s par lâacronyme SIG, des systĂšmes qui permettent « Ă partir de diverses sources, de rassembler et dâorganiser, de gĂ©rer, dâanalyser et de combiner, dâĂ©laborer et de prĂ©server des informations localisĂ©es gĂ©ographiquement, contribuant notamment Ă la gestion de lâespace11 ». Pour le dire plus simplement et dâun mot, un SIG est en quelque sorte un sandwich de donnĂ©es diverses, aussi bien quantitatives que qualitatives. Alors quâune simple carte ne permet de localiser que trĂšs grossiĂšrement une voie de communication, du fait des Ă©chelles et des symboles utilisĂ©s, un SIG, grĂące au recours Ă lâimage, offre au contraire la matĂ©rialisation de la route, de la voie de chemin de fer ou du canal, sans aucun intermĂ©diaire symbolique et dans un mĂȘme systĂšme de rĂ©fĂ©rence. Pour autant, un SIG ne se contente pas de superposer des cartes, des images, des donnĂ©es issues de sources diffĂ©rentes ; il permet aussi de raccorder, de fusionner tous les objets ayant une caractĂ©ristique commune, par exemple les maisons qui sont reliĂ©es Ă un mĂȘme rĂ©seau dâeau potable ; il permet aussi de combiner plusieurs critĂšres et, par exemple, de dĂ©finir les zones inondables en fonction de la nature du sol, du relief, de la proximitĂ© dâune riviĂšre. Multiples sont les domaines dâactivitĂ©s qui profitent de telles capacitĂ©s, non seulement la gestion de lâespace naturel et les transports, la prospective gĂ©ologique et lâamĂ©nagement forestier, mais aussi la planification urbaine et la protection civile, le marketing et lâimplantation des antennes de tĂ©lĂ©phonie mobile.
Les cartes nous avaient habituĂ©s Ă aborder la Terre avec le regard de lâ« homme habitant » ou encore celui de lâ« homme circulant », pour reprendre les expressions du gĂ©ographe François Verger, autrement dit dâen avoir une vision locale ou territoriale ; seule lâimagination permettait dâatteindre lâĂ©chelle continentale ou mondiale, celle de lâ« homme volant ». Avec les vaisseaux spatiaux, les humains et les instruments quâils embarquent, il est dĂ©sormais possible de prendre de la hauteur et dâembrasser un horizon rĂ©ellement Ă©largi. Avec la mission Apollo-8 qui emmena des hommes tourner autour de la Lune et avec celles du mĂȘme programme qui la suivirent, cette vision a pris une ampleur jusquâalors inconcevable, sauf dans lâimagination des auteurs anciens et modernes de science-fiction : la Terre est entrĂ©e tout entiĂšre dans le hublot dâune capsule spatiale.
Pour Alfred Sauvy, qui Ă©crit trente ans aprĂšs les exploits de Spoutnik et de Youri Gagarine, il ne fait guĂšre de doute que « câest la marche sur la Lune qui est Ă lâorigine du mouvement Ă©cologique contemporain12 ». Et il nâa pas entiĂšrement tort : il existe sinon un lien de causalitĂ©, du moins une concomitance entre les premiĂšres missions Apollo autour puis sur la Lune, le livre de Rachel Carson paru en 1962, Silent Spring, qui marque symboliquement le dĂ©but du mouvement Ă©cologiste et, ne lâoublions pas, la premiĂšre confĂ©rence mondiale sur lâenvironnement en 1972, Ă Stockholm. Pourquoi prĂ©fĂ©rer parler de concomitance, plutĂŽt que de causalitĂ© ? Pour la simple raison que les vues ramenĂ©es par les astronautes dâApollo nâont pas transformĂ© tous les Terriens en militants Ă©cologistes ! Lâastronaute amĂ©ricain Jeffrey Hoffman, qui par cinq fois a pris une navette spatiale pour aller voir la Terre depuis son orbite, invite Ă lâadmettre : « Il serait naĂŻf de supposer que tout ce que nous avons Ă faire est de prendre des images de la Terre depuis lâespace et quâil suffira de promouvoir ainsi une conscience Ă©cologique pour que tous les problĂšmes soient rĂ©solus13. » Et lâanalyse menĂ©e par Denis Cosgrove sur lâusage des vues de la Terre prises depuis lâespace, aussi bien par lâiconographie Ă©cologiste militante que par la vulgarisation scientifique et les campagnes publicitaires, cette analyse conduit Ă la mĂȘme conclusion.
Ce gĂ©ographe anglais, qui travaille aujourdâhui Ă lâUniversitĂ© de Los Angeles, sâest demandĂ© comment ces clichĂ©s se sont inscrits dans le contexte culturel de lâimagerie et de lâimaginaire du monde occidental14 ; deux conceptions politiques de la Terre dominent selon lui lâusage qui est fait de leur puissance suggestive et Ă©motionnelle, deux conceptions quâil nomme respectivement : One-World et Whole-Earth.
One-World, câest la posture dâApollon, le dieu archer qui a donnĂ© son nom Ă lâaudacieux programme Ă©laborĂ© par les AmĂ©ricains pour atteindre la Lune avant les SoviĂ©tiques et la fin des annĂ©es 1960 ; autrement dit, une conception gĂ©opolitique basĂ©e sur la conquĂȘte, la prise de contrĂŽle de territoires toujours plus vastes. Les racines de cette posture, explique Cosgrove, se trouvent dans lâanthropocentrisme judĂ©o-chrĂ©tien que la pensĂ©e moderne a fait sienne, aprĂšs lâavoir dĂ©barrassĂ© de toute dimension religieuse. One-World nâest pas non plus sans analogie avec lâimperium romain, lâidĂ©ologie colonialiste europĂ©enne, lâesprit pionnier amĂ©ricain ou encore la perspective de lâengagement dans la Seconde Guerre mondiale des Ătats-Unis qui choisissent, pour lâannoncer, le slogan : « One World, one War » â « Un monde, une guerre » â et, pour lâillustrer, un globe terrestre dessinĂ© depuis le pĂŽle Nord.
Whole-Earth, câest lâattitude digne de GaĂŻa, la dĂ©esse maternelle, la figure de la Terre-MĂšre ; autrement dit, une approche environnementaliste de la rĂ©alitĂ© planĂ©taire, qui a le souci de son caractĂšre singulier et organique, voire de ses qualitĂ©s spirituelles. MĂȘme si elle lui doit beaucoup, cette vision de notre planĂšte ne sâenracine pas dans les seuls travaux de lâĂ©cologie moderne ; elle se nourrit aussi des courants philosophiques vitalistes et Ă©cosophistes, anciens et contemporains. LâhypothĂšse GaĂŻa, Ă©laborĂ©e par le Britannique James Lovelock sur des bases scientifiques, en est certainement lâillustration contemporaine la plus explicite, puisquâelle consiste Ă envisager la Terre comme un ĂȘtre, un organisme vivant ; jâen rappelle les principales idĂ©es dans la premiĂšre annexe Ă cet essai.
Apollon ou GaĂŻa. Lorsquâil Ă©tudie, avec cette grille de lecture, les usages qui ont Ă©tĂ© faits et le sont encore des deux clichĂ©s Earthrise et The Whole Earth, Denis Cosgrove constate quâils appartiennent Ă lâune comme Ă lâautre des deux postures : tour Ă tour, triomphe phallique selon une expression de Cosgrove lui-mĂȘme, fiertĂ© dâappartenir Ă cette planĂšte, inquiĂ©tude face Ă sa fragilitĂ©, frayeur quâelle ne devienne morne et grise, Ă lâinstar du sol lunaire⊠De quoi produire et alimenter la charge Ă©motionnelle dont sont porteuses les vues de notre planĂšte, comme dâailleurs dans une moindre mesure celles des autres planĂštes fournies par les tĂ©lescopes et les sondes dâexploration. Cette Ă©motion doit beaucoup, serais-je tentĂ© de dire, au fait que ces images, cette vision sont le rĂ©sultat dâune construction de lâexpĂ©rience aussi bien que de lâimaginaire.
Comment la Terre sort-elle dâune telle livraison, de telles manipulations ? Ne risque-t-elle pas de subir le sort de lâĂgypte, celui que dĂ©crit lâEncyclopĂ©die de Diderot et dâAlembert : « LâĂgypte nâest plus aussi merveilleuse quâautrefois. [âŠ] CâĂ©tait jadis un pays dâadmiration, câen est un aujourdâhui Ă Ă©tudier15 » ? Et, si câĂ©tait le cas, quâaurions-nous gagnĂ© Ă passer de lâadmiration Ă lâĂ©tude ? Que ferions-nous dâune Terre devenue moins merveilleuse ? Ă moins que la situation ne soit plus complexe quâun simple phĂ©nomĂšne de dĂ©sillusionâŠ
La terre tourne-t-elle trop vite ?
Rappelons-nous que la Terre est une rĂ©alitĂ© complexe Ă observer et Ă reprĂ©senter, pour la raison immĂ©diate quâelle est immergĂ©e dans lâespace et dans le temps. Ainsi, parce quâelle est quasiment sphĂ©rique, les cartes qui la reprĂ©sentent doivent user de systĂšmes de projection : aucun dâentre eux nâest parfait, tous gĂ©nĂšrent des dĂ©formations. Parce quâelle tourne sur elle-mĂȘme et autour du Soleil, notre planĂšte nâest Ă©clairĂ©e Ă chaque instant que partiellement et de maniĂšre hĂ©tĂ©rogĂšne. MĂȘme construite Ă partir dâimages satellitaires, une mappemonde nâest donc jamais quâune construction de la science et des techniques humaines, tout comme lâĂ©taient celles des Ă©poques antĂ©rieures16. Les planisphĂšres et autres vues de notre planĂšte qui indiquent la rĂ©partition de la vĂ©gĂ©tation mondiale, sans quâaucun nuage ne vienne gĂȘner la vue, sont le rĂ©sultat de processus de construction et dâassemblage, tout comme lâest lâimpressionnante vision nocturne de la Terre, avec ses Ăźlots de lumiĂšre et ses dĂ©serts dâobscuritĂ© : jamais le soleil ne quitte totalement la surface de notre planĂšte. Et si ce caractĂšre fabriquĂ© et artificiel, ce rapport bouleversĂ© Ă lâespace et au temps expliquaient lâimpression dâĂ©trangetĂ© et de fragilitĂ© qui Ă©mane des vues de la Terre depuis lâespace ?
ContemplĂ©e depuis la surface lunaire, survolĂ©e Ă quatre cents kilomĂštres dâaltitude ou encore scrutĂ©e Ă lâaide dâune mosaĂŻque dâimages satellitaires, la Terre apparaĂźt comme une singularitĂ© au sein de lâunivers cosmique. PlanĂšte bleue (comme une orange, ajoutait le poĂšte Paul Eluard) sur fond noir percĂ© de milliers dâĂ©toiles, vaisseau aux (presque) sept milliards de passagers lancĂ© Ă travers le vide cosmique, la Terre donne lâimpression dâune grande, dâune immense solitude, Ă©garĂ©e au sein dâun univers apparemment hostile, surtout Ă la vie humaine. DĂ©couvrir la mince couche dâatmosphĂšre qui protĂšge la vie terrestre, observer la force des phĂ©nomĂšnes naturels ou artificiels (tornades, cyclones, feux de forĂȘts) avec une acuitĂ© qui a surpris les premiers astronautes, avoir quelques difficultĂ©s Ă retrouver les formes familiĂšres des cartes de gĂ©ographie, oublier les frontiĂšres politiques et prendre la mesure des barriĂšres naturelles qui dĂ©coupent les territoires de lâoccupation humaine : depuis lâespace la vision ne se fait pas seulement plus globale...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Du mĂȘme auteur chez Odile Jacob
- Introduction - Révolution
- Chapitre 1 - Le nouveau théùtre du monde
- Chapitre 2 - SâĂ©chapper ?
- Chapitre 3 - Quâas-tu fait de ton frĂšre ?
- Conclusion - Utopie
- Annexe 1 - La terre est-elle un ĂȘtre vivant ?
- Annexe 2 - Satellites : des chiffres, des lettres et quelques mots de technique
- Notes et références bibliographiques
- Bibliographie
- Remerciements
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