Pour changer de civilisation
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Pour changer de civilisation

  1. 448 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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À propos de ce livre

« Consciente de notre responsabilitĂ© collective, j'ai invitĂ© chacun, jour aprĂšs jour depuis deux ans, Ă  approfondir et Ă  renouveler nos idĂ©es, Ă  Ă©crire un projet de sociĂ©tĂ© qui redonne du sens et de l'espoir, pour engager une offensive qui ne doit plus tarder. Comme je l'ai toujours fait, et Ă  ma façon, j'entends contribuer au renouvellement des idĂ©es de la gauche. Une sociĂ©tĂ© solidaire qui prend soin de chacun, oĂč chacun prend soin des autres et oĂč, ensemble, nous prenons soin de l'avenir et de la planĂšte : c'est l'un des buts les plus nobles que la gauche puisse se donner. Nous avons besoin de Nouvelles LumiĂšres, d'un exercice de raison face aux fureurs du monde. Ce livre nous y invite. VoilĂ  pourquoi l'initiative du Laboratoire des idĂ©es, appelant Ă  une contribution crĂ©ative plus de cinquante chercheurs et intellectuels, s'inscrit dans notre mission commune, urgente et indispensable : rendre visible le monde qui vient, aider Ă  le comprendre pour pouvoir le transformer. Justice, respect, vĂ©ritĂ©. Nos idĂ©es ont un futur. La prochaine gauche s'avance, une gauche forte de ses valeurs et forte d'un projet pour changer de civilisation. » M. A. Martine Aubry avec Philippe AIGRAIN, Philippe ASKENAZY, Maya BACACHE-BEAUVALLET, Olivier BEAUD, Ulrich BECK, Alain BERGOUNIOUX, LoĂŻc BLONDIAUX, Serge BOSSINI, Dominique BOURG, Laurent BOUVET, Juan BRANCO-LOPEZ, Fabienne BRUGÈRE, Alain CAILLÉ, Daniel COHEN, Stefan COLLIGNON, Marie DURU-BELLAT, Guillaume DUVAL, Catherine FIESCHI, FrĂ©dĂ©ric GILLI, Serge GUÉRIN, StĂ©phane HALLEGATTE, Françoise HÉRITIER, Ernst HILLEBRAND, Romain HURET, Daniel KAPLAN, Djamel KLOUCHE, Guillaume LE BLANC, Jacques LÉVY, Guillaume LIEGEY, Yves LION, Paul MAGNETTE, Vincent MICHELOT, Laurent MUCHIELLI, Arthur MULLER , Christian PAUL, Dominique PERRAULT, Camille PEUGNY, Thomas PIKETTY, Vincent PONS, Pierre ROSANVALLON, Saskia SASSEN, Patrick SAVIDAN, Jean-Michel SEVERINO, Henri STERDYNIAK, François TADDEI, Vincent TIBERJ, François VATIN, Emmanuel WALLON, Henri WEBER, Patrick WEIL, Michel WIEVIORKA et FaĂŻza ZEROUALA.

Foire aux questions

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2011
Imprimer l'ISBN
9782738125965
DeuxiĂšme partie
Pour une société du respect :
vers l’égalitĂ© rĂ©elle
Pour un renouveau de la pensée sociale, Guillaume Le Blanc
Quelle société voulons-nous ? Le bon usage du care, Fabienne BrugÚre
Reprendre le travail, Philippe Askenazy
Revaloriser le travail, respecter les travailleurs, Maya Bacache-Beauvallet
Une vraie sécurité sociale professionnelle, enfin ! Camille Peugny
Dompter le capitalisme au XXIe siĂšcle, Thomas Piketty
Il faut un salaire maximum ! Guillaume Duval
Au-delĂ  de l’égalitĂ© des chances, Patrick Savidan
Pour conjuguer universalisme, identités et maßtrise des existences singuliÚres, Michel Wieviorka
L’action vers l’égalitĂ© des hommes et des femmes, Françoise HĂ©ritier
Les rĂ©volutions de l’ñge, un levier pour rajeunir l’action publique, Serge GuĂ©rin
Avoir 20 ans en 2010 : visions de jeunesse(s), Juan Branco-Lopez et FaĂŻza Zerouala
Territoires : l’heure des choix politiques, Serge Bossini
Pour un renouveau
de la pensée sociale
Guillaume Le Blanc
La question sociale doit ĂȘtre repensĂ©e Ă  partir des voix des sans-voix
La modernitĂ© a reposĂ© sur des rĂ©cits fondateurs, susceptibles d’englober l’histoire des femmes et des hommes dans un destin commun. Mais ces rĂ©cits ont volĂ© en Ă©clats car ils n’ont pas rĂ©ussi Ă  rendre raison des injustices produites dans le nouveau monde de l’économie planĂ©taire. Si nous voulons agir sur notre prĂ©sent et retrouver l’idĂ©al d’émancipation des LumiĂšres, nous devons cesser de regarder le monde social par en haut depuis une expertise donnĂ©e par une science privilĂ©giĂ©e – la sociologie, l’économie, etc. – et considĂ©rer que l’expĂ©rience de celles et ceux qui, Ă  divers titres, ont le sentiment que leur voix n’est pas prise en compte est irremplaçable. Car la dĂ©mocratie, ce ne sont pas seulement des droits ou un art de gouverner : c’est d’abord une prise en considĂ©ration de chacun, de chaque voix. Les vies ordinaires ne sont pas rĂ©duites Ă  commenter le théùtre de l’histoire, elles nomment les injustices, produisent des critiques. La politique doit, au sens plein, les reprĂ©senter. Elle ne peut le faire que si elle ne se referme pas sur le seul fonctionnement des partis et si elle s’ouvre Ă  toutes ses manifestations, syndicales, associatives, militantes. C’est qu’elle n’est pas seulement un mode de gouvernement, elle est d’abord un mode d’action produit par les individus qui estiment que leur monde commun est menacĂ© par une injustice qui met Ă  mal les valeurs de libertĂ©, d’égalitĂ©, de fraternitĂ©.
Les injustices ne sont plus alors considĂ©rĂ©es seulement comme des injustices Ă©conomiques. Il y a injustice partout oĂč s’amplifie la sĂ©paration entre celles et ceux qui se vivent dedans et celles et ceux qui se vivent « dehors1 », partout oĂč se produisent des inĂ©galitĂ©s illĂ©gitimes de classe, de genre et d’ethnie. La dĂ©mocratie doit ainsi veiller Ă  la possibilitĂ© de la remontĂ©e des voix si elle veut contrecarrer les diffĂ©rentes formes de la domination. Que nous disent exactement les chĂŽmeurs aujourd’hui, les prĂ©caires, les familles monoparentales, les Ă©trangers ? Élargissons les cercles de voix pour reposer la question sociale Ă  partir de ces voix. La dĂ©mocratie politique est d’abord une dĂ©mocratie sociale.
L’évaluation ne fait pas une politique (de gauche)
Certains, aujourd’hui, oublient que le monde social est habitĂ© par des agents en difficultĂ© et entendent cĂ©lĂ©brer une sociĂ©tĂ© des individus aspirant Ă  l’autonomie dont le corollaire est le dĂ©clin des autoritĂ©s. Ces analyses n’accordent pas un crĂ©dit suffisant aux expĂ©riences de la relĂ©gation, de la disqualification ou de l’aliĂ©nation sociales. Elles prĂ©supposent des sujets intĂ©grĂ©s qui s’efforcent de combattre Ă  armes Ă©gales entre eux. Elles obtempĂšrent ainsi bien trop rapidement, mĂȘme si c’est pour le raffiner, au type de vision du monde que le libĂ©ralisme a dĂ©veloppĂ©. Elles intĂšgrent de maniĂšre trop docile les schĂšmes concurrentiels du nĂ©olibĂ©ralisme le plus rude en accrĂ©ditant la fiction de l’homme entrepreneur de lui-mĂȘme. Elles rechignent, de ce fait, Ă  penser la privatisation du monde commun qui en rĂ©sulte, la perte de la voix des plus fragiles. Nous assistons alors Ă  une promotion de l’homme libĂ©ral Ă  tous les niveaux du monde social, servie par une idĂ©ologie de la concurrence et de l’évaluation. Il faut insister sur cette Ă©trange alliance de la recherche des profits et de l’évaluation. D’un cĂŽtĂ©, on cĂ©lĂšbre l’affirmation des sujets entrepreneurs sur tous les marchĂ©s du monde ; de l’autre cĂŽtĂ©, on entend produire une Ă©valuation raisonnĂ©e de ces marchĂ©s au lieu de vouloir en limiter l’extension dans toutes les sphĂšres sociales, y compris au sein de l’État et des grandes institutions publiques. On peut ici penser Ă  la situation de l’universitĂ©. Face au manque criant de moyens dont elle dispose, face Ă©galement Ă  sa faible lisibilitĂ© dans la sociĂ©tĂ© contemporaine (doit-elle ĂȘtre un sanctuaire ou conduire Ă  la professionnalisation ?), la tentation est grande de s’en remettre au credo d’une dĂ©mocratie de l’évaluation appelĂ©e Ă  Ă©noncer le point de vue autorisĂ© Ă  partir duquel certaines filiĂšres seront reconduites et d’autres non. Mais ces Ă©valuations le plus souvent, au lieu de les contester, entĂ©rinent le choix des filiĂšres professionnelles contre les filiĂšres savantes et ainsi accrĂ©ditent davantage encore la fable de l’homme entrepreneur.
Faut-il accepter que la procĂ©dure dĂ©mocratique se limite aujourd’hui Ă  l’évaluation de la procĂ©dure Ă©conomique ? La dĂ©mocratie est-elle soluble dans l’extension des marchĂ©s ? N’y a-t-il pas lĂ  un risque supplĂ©mentaire, celui de dĂ©senchanter nos sociĂ©tĂ©s, en renonçant dĂ©finitivement Ă  d’autres alternatives qui tourneraient le dos Ă  l’idĂ©e de marchĂ© ? La possibilitĂ© du savoir, les services Ă  la personne, les Ă©changes sociaux relĂšvent-ils uniquement de la course Ă  l’intĂ©rĂȘt et de la rentabilitĂ© ? Le rĂ©cit de notre prĂ©sent serait-il Ă  ce point en berne qu’il semble devenu impossible de faire surgir un autre monde, auquel pourtant ont recours les vies ordinaires quand elles militent dans des associations et aussi quand elles refusent d’ĂȘtre totalement disqualifiĂ©es par les Ă©valuations professionnelles de leurs tĂąches Ă  accomplir, faisant surgir un attachement au mĂ©tier qui implique davantage qu’une compĂ©tence sanctionnĂ©e, la possibilitĂ© subjective d’ĂȘtre fier de ce que l’on fait et, ainsi, de contribuer Ă  la fabrication d’un monde commun ?
La démocratie est une démocratie sociale
Si l’on admet que la possibilitĂ© de faire sociĂ©tĂ© est Ă©branlĂ©e par les inĂ©galitĂ©s de classe, de genre et d’ethnie, seule, en retour, l’attention aux injustices produites par ces inĂ©galitĂ©s peut conduire Ă  la conviction que la dĂ©mocratie n’a de valeur que si elle est Ă©galement une dĂ©mocratie sociale et non pas uniquement le complĂ©ment d’ñme des marchĂ©s. Les tentatives pour relancer le concept de dĂ©mocratie Ă  partir d’une rĂ©flexion sur les pathologies sociales telles qu’elles sont exprimĂ©es par les sujets en termes de dĂ©nis de reconnaissance vont bien dans ce sens. Au plus loin de la vulgate de la fin du social et de l’affirmation individuelle, les pensĂ©es de la reconnaissance articulent expĂ©riences rĂ©elles des vies ordinaires et injustices liĂ©es Ă  l’expĂ©rience sociale des sujets. Le diagnostic des pathologies sociales implique une attention aux vies ordinaires disqualifiĂ©es, subalternes, qui font l’expĂ©rience de telles pathologies, tout autant qu’une Ă©lucidation des foyers actifs d’injustice. LĂ  oĂč l’évaluation des ressources et des activitĂ©s des uns et des autres (dans l’entreprise comme dans les diffĂ©rents services de l’État), crĂ©dibilise des circuits de compĂ©tence en rapport avec une version officielle du nĂ©olibĂ©ralisme, accrĂ©dite l’idĂ©e de concurrence et entĂ©rine l’idĂ©e que l’intĂ©rĂȘt, Ă©troit ou Ă©largi, forme la nouvelle vision du monde, partir des dĂ©nis de reconnaissance tels qu’ils sont effectivement vĂ©cus par les agents sociaux revient, au contraire, Ă  faire Ă©merger la face cachĂ©e d’une telle vision.
Il ne faut cependant pas opposer d’un cĂŽtĂ© l’évaluation libĂ©rale au service d’une guerre des intĂ©rĂȘts et, d’un autre cĂŽtĂ©, les dĂ©nis vĂ©cus de reconnaissance, mais comprendre qu’ils sont en rapport avec une certaine idĂ©e du bien commun, de la justice. La dĂ©mocratie est d’abord sensible, elle s’incarne dans des expĂ©riences particuliĂšres de participation qui peuvent ĂȘtre niĂ©es par les diffĂ©rentes formes de mĂ©pris social. Il ne suffit pas de ressentir un mal social pour qu’il y ait expĂ©rience de la pathologie sociale. Encore faut-il que ce mal social soit reliĂ© Ă  un diagnostic. Ainsi, c’est seulement quand un agent perçoit et conçoit en quoi le mal dont il souffre est un mal gĂ©nĂ©rique qui atteint mortellement l’un des idĂ©aux dĂ©mocratiques de la justice sociale, de la participation, etc., qu’il peut faire, Ă  proprement parler, l’expĂ©rience d’une pathologie sociale. On assiste alors Ă  un conflit des Ă©valuations, entre l’évaluation exogĂšne des mĂ©tiers, des tĂąches, en rapport aux attendus libĂ©raux de la mise en concurrence, et l’évaluation endogĂšne de ces mĂȘmes activitĂ©s par les acteurs de terrain qui font ressortir de tout autres prĂ©supposĂ©s et attendus2.
LĂ  oĂč une certaine vision du monde aujourd’hui hĂ©gĂ©monique, le nĂ©olibĂ©ralisme, impose une grille de lecture du rĂ©el qui contribue Ă  le dĂ©senchanter fortement et Ă  donner le sentiment que nous ne sommes plus vĂ©ritablement en dĂ©mocratie (au point que certains auteurs ont pu parler de dĂ©-dĂ©mocratisation, creusant le sentiment de mĂ©lancolie3), une politique de gauche doit s’intĂ©resser aux expĂ©riences des vies atteintes par une telle vision du monde ; elle doit donc opĂ©rer un tournant du libĂ©ralisme vers le socialisme, c’est-Ă -dire montrer en quoi la question libĂ©rale est en mĂȘme temps une question sociale, ce qu’elle ne peut faire que si elle souligne, contre les discours de la fin du social, ses mĂ©tamorphoses et ses pathologies propres. Certes, les catĂ©gories sociales semblent moins lisibles aujourd’hui qu’elles ne l’étaient et le plan social traditionnel en rapport avec un ordre professionnel strict peut paraĂźtre perdre de sa valeur. Pour autant, de telles catĂ©gories se reconstituent au moment oĂč les uns, les unes se vivent comme subalternes, prĂ©caires ou exclus tandis que d’autres intĂšgrent certains attendus de la domination et bĂ©nĂ©ficient des circuits de la mobilitĂ© du capital en rapport Ă  la mondialisation et Ă  la logique de la circulation des biens et des capitaux. Il faut ici se demander si l’on est vĂ©ritablement dans le « postsocial » ou si ce n’est pas plutĂŽt le social qui se reconstitue de la maniĂšre la plus crue, c’est-Ă -dire la plus autoritaire, Ă  l’intĂ©rieur des diffĂ©rentes pathologies qui peuvent prendre les formes, dĂ©crites, par exemple par Axel Honneth4, du mĂ©pris, de l’humiliation, de l’absence de droit et de solidaritĂ©. Alain Touraine a-t-il raison d’affirmer que la situation de crise du dĂ©but du XXIe siĂšcle est « trĂšs dĂ©favorable Ă  l’épanouissement d’un nouveau modĂšle sociĂ©tal » ? Comme il le remarque lui-mĂȘme, c’est le nĂ©olibĂ©ralisme Ă©conomique tout entier qui est questionnĂ© dans sa logique propre, par la demande d’« extension des droits sociaux et culturels de la population5 ». Cette demande est bien une demande de protection Ă  reverser sur le compte d’une exigence dĂ©mocratique de solidaritĂ©.
La solidaritĂ© n’est pas la compassion
Le dĂ©senchantement du social largement produit par le nĂ©olibĂ©ralisme occulte, en effet, les pratiques inverses de rĂ©enchantement qui renvoient bien Ă  une idĂ©e de la solidaritĂ©. Ce qui est appelĂ© « la fin du social », ce n’est le plus souvent qu’une certaine sĂ©paration entre le systĂšme Ă©conomique, sur lequel plus personne n’a de prise, et la vie politique. Seulement, la question est de savoir qui dĂ©crĂšte cette sĂ©paration, qui l’institue plus particuliĂšrement comme une donnĂ©e irrĂ©ductible de notre prĂ©sent. Quel est le tĂ©moin de notre monde ? Quelle est la voix que nous accrĂ©ditons ? Le militantisme, le travail associatif, les luttes pour la reconnaissance des sans-papiers, le fĂ©minisme, etc. permettent de crĂ©er, sinon une autre sociĂ©tĂ©, du moins une autre maniĂšre de la concevoir en faisant la part belle Ă  la solidaritĂ©. La solidaritĂ© n’est pas la compassion dont le moteur est l’attention exclusive Ă  un autrui singulier, mais bien une idĂ©e du commun, de la mise en commun comme faisant sociĂ©tĂ©. En ce sens, la solidaritĂ© ne s’institue ni ne se dĂ©crĂšte, car elle est d’abord reliĂ©e Ă  une idĂ©e de la justice distributive donnant la possibilitĂ© Ă  chacun d’avoir sa part. LĂ  oĂč les « sans-part » sont celles et ceux qui sont rendus invisibles dans la citĂ©, exclus de toute possibilitĂ© de participer et sĂ©parĂ©s ainsi de l’universel6, avoir sa part, c’est-Ă -dire pouvoir participer Ă  la citĂ©, repose sur une rĂšgle de justice distributive qui prend son sens grĂące Ă  des pratiques concrĂštes de solidaritĂ©. Pour que l’« Ă©galitĂ© rĂ©elle » ne soit pas un simple mot, encore faut-il se rendre attentif aux pratiques politiques inĂ©dites qui lui donnent aujourd’hui sa vraie signification. Il ne s’agit pas d’opposer la macropolitique des États, des partis, des syndicats et la micropolitique des vies ordinaires, mais il faut remarquer que cette derniĂšre est bien une politique. Comme le souligne avec vigueur James Scott, « l’infrapolitique des subalternes est la politique par excellence7 ». Cette infrapolitique admet plusieurs sens. Elle dĂ©signe dans l’esprit de Scott le « texte cachĂ© » que les subalternes produisent Ă  l’écart de ce qui est attendu d’eux publiquement. Mais elle dĂ©signe aussi toutes les formes de politisation qui, aujourd’hui, essaiment dans le militantisme alternatif et qui ne se contentent pas de dĂ©noncer les conditions de notre monde, mais crĂ©ent ici et maintenant un autre monde : se battre contre l’expulsion d’enfants et de parents sans papiers, lutter pour le dĂ©veloppement durable ou mĂȘme pour la dĂ©croissance, etc. ne dissout pas le social, mais le reconfigure selon une idĂ©e forte de la solidaritĂ© comme principe de justice entre les vies. Loin d’ĂȘtre anĂ©anti sur la scĂšne de la fin de l’histoire nĂ©olibĂ©rale, le social reprend vigueur comme question Ă  l’intersection des expĂ©riences d’injustice et des pratiques effectives de solidaritĂ©.
Care et empowerment
Une politique de gauche ne doit donc cĂ©der ni au diktat du dĂ©senchantement du social et de son extinction ni Ă  l’extĂ©nuation de la dĂ©mocratie produite par le nĂ©olibĂ©ralisme. Être de gauche signifie, aujourd’hui (comme hier), dĂ©mocratiser le social par l’appel Ă  la solidaritĂ©. Cette solidaritĂ© peut acquĂ©rir une nouvelle valeur Ă  partir de la rĂ©fĂ©rence Ă  un « soin » des vies vulnĂ©rabilisĂ©es, se dĂ©lestant ainsi de certains prĂ©supposĂ©s compassionnels en rapport Ă  une philosophie de l’altruisme pur. Ce n’est pas un hasard si, dĂ©sormais, nombreux sont ceux qui s’accordent sur la centralitĂ© de cette valeur du soin. Les dĂ©bats actuels sur le care ont certes une origine amĂ©ricaine, mais ils appartiennent aussi Ă  l’histoire de la gauche europĂ©enne et française pour laquelle justice sociale et solidaritĂ© ont toujours Ă©tĂ© des ressorts puissants de la devise « libertĂ©, Ă©galitĂ©, fraternitĂ© ». S’il ne peut en effet exister de soin sans une attention portĂ©e Ă  celles et ceux qui prennent soin8, c’est alors toute une sociĂ©tĂ© qui est concernĂ©e par les activitĂ©s de care et pas seulement une rĂ©gion du monde social, la rĂ©gion accidentĂ©e ou abĂźmĂ©e. Il faut, en particulier, des institutions sociales suffisamment puissantes et autonomes pour que ces logiques concrĂštes de solidaritĂ©s puissent fonctionner. On comprend pourquoi il est vital que de telles logiques ne soient justement pas infĂ©odĂ©es au seul principe de rentabilitĂ© Ă©conomique traduisant la stricte orthodoxie nĂ©olibĂ©rale. Car ce serait alors confier Ă  la cause du mal la nĂ©cessitĂ© de remĂ©dier Ă  ses effets.
Pour autant, le care ne peut ĂȘtre sĂ©parĂ© de la rĂ©fĂ©rence Ă  l’empowerment, et c’est prĂ©cisĂ©ment cela que la gauche actuelle doit promouvoir. On connaĂźt le tableau. Il y a ceux qui pensent les logiques d’empowerment comme des logiques d’autonomisation aisĂ©ment compatibles avec les formes de gouvernementalitĂ© libĂ©rale. Il y a ceux aussi qui pensent Ă  l’exclusivitĂ© des tĂąches de care. Les positions peuvent alors apparaĂźtre comme tranchĂ©es et prendre la forme de dilemmes moraux et sociaux qui pourraient passer pour les antinomies de notre temps : autonomie contre protection, affirmation de l’indĂ©pendance contre clinique sociale, etc. Ces deux lectures de la gauche doivent ĂȘtre aujourd’hui rĂ©articulĂ©es Ă  partir d’une analyse plus fine des rapports entre soin et puissance d’agir, entre care et empowerment. Un soin qui n’a pas pour finalitĂ© la restauration d’une puissance d’agir risque fort de dĂ©gĂ©nĂ©rer en mĂ©decine sociale disciplinaire. Inversement, la cĂ©lĂ©bration inconditionnĂ©e de la puissance d’agir des dĂ©munis deviendra, sans coup fĂ©rir, une nouvelle apologĂ©tique du « laissez faire ». En revanche, prendre soin des vies en tant qu’elles ont une puissance d’agir, c’est, je le soutiens, la tĂąche de la gauche aujourd’hui. La gauche n’est pas une droite inversĂ©e. Elle n’est donc pas mĂ©lancolique, elle est joyeuse si la joie est bien, comme l’affirmait dĂ©jĂ  Spinoza, « le passage d’une puissance moindre Ă  une puissance plus grande ». Articuler care et empowerment, n’est-ce pas, aprĂšs tout, le sens mĂȘme de la devise rĂ©publicaine, « libertĂ©, Ă©galitĂ©, fraternitĂ© » ? La libertĂ©, la puissance d’agir, n’a de sens qu’en rapport avec la fraternitĂ©. L’empowerment de la libertĂ© et le care de la fraternitĂ© ne peuvent tenir ensemble que par ce trait d’union, l’égalitĂ©, qui suppose l’idĂ©e de justice sociale. N’est-ce pas ce qu’on appelle ĂȘtre de gauche ?
1- Je me permets de renvoyer Ă  mes ouvrages, Dedans, dehors. L...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Le futur de nos idées - Martine Aubry
  5. Introduction - La bataille des idée Christian Paul
  6. PremiĂšre partie - Le courage d’affronter le dĂ©sordre du monde
  7. DeuxiĂšme partie - Pour une sociĂ©tĂ© du respect : vers l’égalitĂ© rĂ©elle
  8. TroisiÚme partie - Pour une société créative
  9. QuatriÚme partie - Réinventons la démocratie !
  10. Conclusion - La société est un projet, avec nous tous et maintenant Christian Paul
  11. Remerciements
  12. Les auteurs