
- 256 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
La Nature de l'esprit
Ă propos de ce livre
Les sciences cognitives se proposent de " naturaliser l'esprit ". Quel est le sens de ce projet ? Nos connaissances sur le cerveau permettent-elles de le réaliser ? Pour répondre à ces questions, Marc Jeannerod prend des exemples comme la biologie des émotions, l'apparition du langage ou les mécanismes de la communication entre les individus. à travers eux, il présente la découverte la plus récente des sciences cognitives : les neurones miroirs, mobilisés aussi bien par la réalisation que par la représentation de l'action. Cette introduction à l'une des grandes révolutions scientifiques de notre temps expose aussi ses implications cliniques, notamment pour la compréhension de maladies comme la schizophrénie ou l'autisme. Marc Jeannerod est professeur de physiologie à l'université Claude-Bernard-Lyon-I et directeur de l'Institut des sciences cognitives.
Foire aux questions
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Informations
PREMIĂRE PARTIE
Lâancrage biologique de la cognition
Chapitre premier
NATURALISER LA COGNITION
Ce premier chapitre fournit des dĂ©tails historiques sur la genĂšse de lâidĂ©e de sciences cognitives et montre les interactions prĂ©coces de cette idĂ©e nouvelle avec les sciences du vivant. Le contexte scientifique de cette Ă©poque, en particulier dans le domaine des sciences du systĂšme nerveux (le terme de neurosciences nâa Ă©tĂ© utilisĂ© que plus tard, aprĂšs 19701), a dâabord Ă©tĂ© dominĂ© par la mĂ©taphore de lâordinateur. MĂȘme si cette mĂ©taphore a Ă©tĂ© clairement rejetĂ©e par la suite, câest peut-ĂȘtre lĂ une des sources du malentendu persistant de la part des adversaires des sciences cognitives, qui nâont pas su voir cette Ă©volution et qui persistent Ă croire que les sciences cognitives considĂšrent toujours lâesprit comme un programme de calcul dans une machine dĂ©tachĂ©e de la rĂ©alitĂ©. Ă une certaine Ă©poque, en effet, lâobjectif Ă©tait dâidentifier les rĂšgles de fonctionnement de machines, idĂ©ales ou rĂ©elles, artificielles ou vivantes, susceptibles de traiter de lâinformation. Le neuropsychologue Karl Lashley, au cours dâune des rĂ©unions fondatrices des sciences cognitives, avait Ă©noncĂ© une espĂšce de profession de foi Ă laquelle il avait demandĂ© Ă tous les participants dâadhĂ©rer : « Tous les phĂ©nomĂšnes du comportement et de lâesprit peuvent et doivent ĂȘtre dĂ©crits en termes de mathĂ©matiques et de physique2. »
La vision actuelle est bien diffĂ©rente. Ces rĂšgles, qui semblaient opĂ©rationnelles pour rĂ©soudre les problĂšmes du linguiste, du spĂ©cialiste de lâintelligence artificielle ou du roboticien, ne sont pas celles de notre langage, de notre mĂ©moire, de la programmation de nos mouvements ou de notre perception des objets. En dâautres termes, lâanalyse de rĂšgles permettant Ă des machines créées par lâĂȘtre humain de fonctionner ne nous rapproche pas de la connaissance des rĂšgles naturelles quâutilise le cerveau, une machine que nous nâavons pas créée. Ces rĂšgles, artificielles ou naturelles, ont pourtant bien au moins un point commun puisque le cerveau de lâingĂ©nieur qui construit une machine ne devrait pouvoir utiliser dâautres rĂšgles que celles Ă partir desquelles il est lui-mĂȘme construit ! Le texte qui suit aborde ces problĂšmes et pose du mĂȘme coup les bases dâune naturalisation de la cognition.
La révolution cognitive
Reportons-nous une soixantaine dâannĂ©es en arriĂšre, au moment oĂč les sciences cognitives naissantes se donnaient pour objectif de rĂ©aliser la simulation de lâintelligence naturelle par des machines, et donc de parvenir Ă la production dâune intelligence artificielle3. Lâenjeu de cette entreprise Ă©tait radical : si la production de la machine simule lâĆuvre de la nature au point quâon ne peut les distinguer lâune de lâautre, câest que le cerveau nâest quâune machine parmi dâautres et que la pensĂ©e, lâintelligence, la connaissance, en un mot la cognition, sont indĂ©pendantes des systĂšmes, biologiques ou non, qui les produisent.
LâidĂ©e fondatrice Ă©tait alors que penser, câest calculer ; que calculer, câest manipuler des symboles ; et donc, que la pensĂ©e est une activitĂ© symbolique dĂ©tachĂ©e de la rĂ©alitĂ© biologique. On en arrive, par cet enchaĂźnement logique, Ă assimiler dans une mĂȘme catĂ©gorie la cognition artificielle, rĂ©sultat du fonctionnement dâordinateurs, et la cognition naturelle, qui rĂ©sulte du fonctionnement de cerveaux : lâune et lâautre sont les produits de « machines pensantes », câest-Ă -dire dâensembles physico-mathĂ©matiques douĂ©s de la propriĂ©tĂ© de manipuler des symboles.
On peut rappeler briĂšvement les expĂ©riences de salon qui ont marquĂ© ce dĂ©bat. Tel est par exemple le jeu de lâimitation imaginĂ© par Alan Turing. Le jeu se joue Ă trois : une machine, un ĂȘtre humain, un observateur. Lâobservateur pose des questions et observe les rĂ©ponses de la machine ou de lâĂȘtre humain qui lui sont transmises par un Ă©cran dâordinateur. Si lâobservateur ne peut distinguer la rĂ©ponse donnĂ©e par la machine de celle donnĂ©e par lâĂȘtre humain, câest que la machine a parfaitement simulĂ© le comportement de lâĂȘtre humain et donc quâelle a gagnĂ© (test de Turing) ; et, si la machine gagne, sa victoire dĂ©montre que la pensĂ©e est bien une manipulation de symboles par une machine quelconque, cerveau ou autre.
Ă lâopposĂ©, John Searle rĂ©pondait par le jeu de la chambre chinoise qui se joue Ă©galement Ă trois : un sujet est dans une piĂšce fermĂ©e, avec des caractĂšres chinois quâil ne connaĂźt pas mais quâil peut identifier par leur forme. Il dispose aussi dâune rĂšgle qui lui indique la sĂ©quence de caractĂšres quâil doit produire en rĂ©ponse Ă chaque sĂ©quence quâun observateur extĂ©rieur lui transmet. Il manipule des symboles sans les comprendre et pourtant ses rĂ©ponses sont jugĂ©es pertinentes par un Chinois qui le confond avec un vrai Chinois. Bien que le sujet rĂ©ussisse le test de Turing, il ne pense pas pour autant : manipuler des symboles nâest donc pas penser4.
La comparaison entre cerveau et ordinateur nâest pas pertinente
Lâassimilation Ă©troite entre cognition naturelle et cognition artificielle, parmi dâautres obstacles Ă©pistĂ©mologiques, rencontre aussi celui des « rĂ©alisations multiples ». Le fait quâil existe en gĂ©nĂ©ral plusieurs façons de rĂ©soudre un problĂšme donnĂ© nâimplique pas que, si deux systĂšmes aboutissent au mĂȘme rĂ©sultat, ils sont identiques ni mĂȘme quâils fonctionnent suivant les mĂȘmes principes. Le fait que le cerveau et lâordinateur parviennent Ă rĂ©soudre le mĂȘme problĂšme nâimplique donc pas quâils utilisent les mĂȘmes moyens, ni que le cerveau parvient Ă la solution en manipulant des symboles abstraits.
Cette notion de rĂ©alisations multiples soulĂšve une difficultĂ© potentielle lorsquâon cherche Ă Ă©tablir une corrĂ©lation entre un Ă©tat cĂ©rĂ©bral et un Ă©tat mental. Les deux types dâĂ©tats, en effet, sont loin dâĂȘtre compatibles entre eux. Les Ă©tats cĂ©rĂ©braux prĂ©sentent une complexitĂ© intrinsĂšque incomparablement plus grande que lâĂ©tat mental correspondant : ils rĂ©sultent dâinteractions entre un trĂšs grand nombre dâĂ©lĂ©ments (neurones, synapses, rĂ©cepteurs, etc.), qui ne sont pas reprĂ©sentĂ©s individuellement au niveau mental. On ne peut que faire lâhypothĂšse que les productions mentales qui sont la consĂ©quence du fonctionnement cĂ©rĂ©bral intĂšgrent ces aspects Ă©lĂ©mentaires du fonctionnement cĂ©rĂ©bral et ne reflĂštent pas de maniĂšre dĂ©taillĂ©e les mĂ©canismes sous-jacents. Pour prendre un exemple, un mouvement quelconque du bras est le rĂ©sultat de lâactivitĂ© dâun grand nombre de neurones et de fibres musculaires, dont lâexpression individuelle est fondue dans la trajectoire du bras. On nâa pourtant pas de difficultĂ© Ă admettre que le mouvement est coextensif de ces activitĂ©s Ă©lĂ©mentaires simultanĂ©es : câest la façon dont se manifestent ces activitĂ©s Ă©lĂ©mentaires lorsquâon examine les effecteurs du systĂšme moteur, de mĂȘme que lâĂ©tat mental est la façon dont se manifeste lâactivitĂ© des multiples Ă©lĂ©ments qui constituent lâĂ©tat cĂ©rĂ©bral lorsquâon examine son fonctionnement au niveau cognitif5.
Le fait est que la comparaison entre cerveau et ordinateur rĂ©vĂšle plus de diffĂ©rences que de similitudes. En effet, les ordinateurs fonctionnent sur le principe du tout ou rien, en alignant trĂšs rapidement des symboles digitaux (0 ou 1) produits par des circuits intĂ©grĂ©s. Dans le cerveau, en revanche, lâinformation est le produit de lâintĂ©gration dâune multitude de variables physico-chimiques â des courants ioniques traversant les canaux de la membrane des neurones. LâactivitĂ© dâun neurone qui rĂ©sulte de ces courants ioniques est bien, dans une certaine mesure, du type tout ou rien, mais le neurone nâest pas isolĂ©, il fonctionne au sein de populations oĂč de nombreux Ă©lĂ©ments agissent en parallĂšle. Le rĂ©sultat final de ce traitement est donc de nature probabiliste. Des modĂšles physiques plus rĂ©alistes du traitement neuronal ont Ă©tĂ© imaginĂ©s rĂ©cemment : ce sont les modĂšles connexionnistes qui possĂšdent certaines des caractĂ©ristiques du rĂ©seau nerveux biologique, en particulier celle de traiter lâinformation selon des voies parallĂšles (on parle de rĂ©seaux « neuromimĂ©tiques »). Leur existence mĂȘme, toutefois, et le fait quâils sont Ă©ventuellement capables de donner des rĂ©ponses Ă des questions cognitives sont en contradiction avec la notion de traitement symbolique, fondĂ© sur un traitement sĂ©quentiel, qui reprĂ©sente lâattribut principal du traitement de lâinformation dans la version cognitiviste classique. Le fonctionnement mĂȘme de ces rĂ©seaux sâinspire dâailleurs des connaissances acquises au cours des derniĂšres dĂ©cennies sur le fonctionnement du systĂšme nerveux : traitement de type analogique plutĂŽt que digital, importance de lâorganisation spatiale, introduction de la notion de « poids synaptique » pour rendre compte dâun filtrage partiel des informations au niveau des connexions, autant de caractĂ©ristiques qui distinguent dĂ©finitivement ces rĂ©seaux du mode de fonctionnement des ordinateurs classiques. La question est de savoir si ces machines parviendront, Ă terme, Ă un niveau de cognition comparable Ă celui de la cognition naturelle. Tout le problĂšme de lâanalogie entre le cerveau et lâordinateur est dans la nature de lâordinateur dont on parle : sâagira-t-il un jour de machines plus molles, plus humides, de machines de lâĂšre des biotechnologies ? Cette analogie est-elle un des avatars de la technologie momentanĂ©ment dominante ? Le cerveau a toujours Ă©tĂ©, et il est encore, le point sensible du discours technologique sur lâĂȘtre humain : systĂšme hydraulique pour Descartes, central tĂ©lĂ©phonique pour Bergson, ordinateur il y a peu⊠RĂ©servons-nous la possibilitĂ© que le cerveau soit en attente de lâanalogie avec une machine qui nâexiste pas encore, mais sera peut-ĂȘtre construite un jour.
Pour Ă©clairer ce dĂ©bat futur, il est bon de rappeler un certain nombre de dimensions fonctionnelles qui font la spĂ©cificitĂ© de la cognition naturelle et de son support biologique. Cette Ă©numĂ©ration est importante dans la mesure oĂč elle rĂ©vĂšle des propriĂ©tĂ©s qui sont par nature Ă©trangĂšres au monde de la cognition artificielle :
1. LâactivitĂ© du systĂšme nerveux peut ĂȘtre reprĂ©sentĂ©e comme les contours dâune carte Ă plusieurs dimensions plutĂŽt que comme une sĂ©quence de symboles. La localisation des phĂ©nomĂšnes au sein du rĂ©seau a une grande importance, elle est invariante dâun sujet Ă lâautre, alors que, pour le fonctionnement dâune machine symbolique, lâemplacement oĂč les opĂ©rations sĂ©quentielles se dĂ©roulent est sans importance.
2. Le cerveau fait partie dâun ensemble dâorganes, dâun organisme. Le cerveau pilote lâorganisme et reçoit de lui, non seulement son alimentation Ă©nergĂ©tique, mais de nombreuses informations. Lâordinateur nâa pas de corps (un pur esprit ?), il a seulement une alimentation Ă©lectrique qui lui permet de fonctionner. Cette relation du cerveau avec le corps est la source dâinformations particuliĂšres, qui crĂ©ent un contexte individuel dans lequel sâinscrivent lâensemble des informations venues du monde extĂ©rieur par lâintermĂ©diaire des organes des sens, et du monde intĂ©rieur par lâintermĂ©diaire des signaux vĂ©gĂ©tatifs et humoraux.
3. Le fonctionnement dâun cerveau est le rĂ©sultat dâune histoire telle que deux cerveaux ne sont jamais les mĂȘmes, non seulement du fait quâils procĂšdent de deux gĂ©nomes diffĂ©rents, mais aussi du fait de leur appartenance Ă deux vies, deux histoires, deux expĂ©riences. Le cerveau retient une partie de cette histoire sous forme de mĂ©moire, oĂč il puise des Ă©lĂ©ments lors de la construction dâune reprĂ©sentation. Deux ordinateurs identiques programmĂ©s de la mĂȘme façon seraient des clones totalement interchangeables.
4. Le cerveau fonctionne dans un rĂ©seau qui comprend dâautres cerveaux. LâintersubjectivitĂ©, le fait que nous sommes en communication avec dâautres individus, est une dimension fondamentale de notre fonctionnement, dĂšs la vie embryonnaire. Au cours de la vie, le cerveau est dans un nĆud de relations avec ceux dâautres individus. Notre systĂšme nerveux est dâailleurs Ă©quipĂ© de mĂ©canismes spĂ©cifiques trĂšs sensibles pour dĂ©coder les signaux qui nous proviennent dâautres ĂȘtres vivants, et en particulier de congĂ©nĂšres. Parmi ces mĂ©canismes, on peut citer Ă titre dâexemple ceux qui nous permettent de reconnaĂźtre les visages et de dĂ©tecter les expressions faciales, ou encore ceux qui permettent de diffĂ©rencier les mouvements qui appartiennent Ă une forme vivante de ceux qui sont produits par un systĂšme mĂ©canique. La troisiĂšme partie de ce livre est consacrĂ©e Ă ce problĂšme de la « cognition sociale ».
Cognition et propriétés émergentes
Lâhistoire du mouvement cognitiviste nous apprend que, dĂšs les annĂ©es fondatrices, existait une forte interpĂ©nĂ©tration entre les sciences mathĂ©matiques et physiques et la biologie. La premiĂšre rĂ©volution cognitive, celle de la cybernĂ©tique, Ă©tait, pour partie, une tentative dâintĂ©gration de concepts biologiques avec ceux qui provenaient de diverses thĂ©ories mathĂ©matiques, comme la thĂ©orie de lâinformation. Les biologistes Ă©taient dâailleurs fortement prĂ©sents dans ces dĂ©bats : parmi les participants aux rĂ©unions fondatrices (les ConfĂ©rences Macy), on rencontrait des neurologues comme Warren McCuloch, des anatomistes comme von Bonin ou des physiologistes comme Ralph Gerard, Lorente de No ou Heinrich KlĂŒver6. Un de ces pĂšres fondateurs Ă©tait Arturo Rosenblueth qui, avec Walter Cannon, se posait en continuateur de Claude Bernard. En rĂ©action au rĂ©ductionnisme en biologie, il affirmait la dĂ©pendance des parties par rapport au tout. La bio-cybernĂ©tique de Cannon permettait de concevoir des systĂšmes rĂ©gulateurs en feed-back qui pouvaient rendre compte du fonctionnement de nombreux systĂšmes, en particulier dans le domaine de lâendocrinologie naissante.
Du cĂŽtĂ© de ce qui allait devenir les neurosciences, cette pĂ©riode de 1930 Ă 1950 contribue Ă imposer la notion dâorganisation fonctionnelle qui se substituera bientĂŽt Ă lâexplication dominante du comportement et du fonctionnement psychique par les rĂ©flexes. La thĂ©orie de la « forme », en particulier, affirmait que la totalitĂ© ne peut se rĂ©duire Ă la somme de ses parties, que lâorganisme constitue une unitĂ© fonctionnelle en interaction avec son environnement. Lâouvrage de Kurt Goldstein â La Structure de lâorganisme â se proposait de dĂ©montrer que les effets dâune lĂ©sion cĂ©rĂ©brale ne peuvent pas sâexpliquer par la perte dâune seule fonction localisĂ©e mais relĂšvent dâune rupture de lâadaptation globale de lâorganisme Ă son milieu, dâun changement dâattitude vis-Ă -vis de lâenvironnement. Selon cette conception, lâorganisme et le milieu constituent solidairement une forme que la lĂ©sion dĂ©sorganise et dissocie. Il sâagit ici, on le voit, non de quelque propriĂ©tĂ© mystĂ©rieuse ou « Ă©mergente », mais seulement de la prise en compte du fonctionnement ordonnĂ© dâun ensemble de mĂ©canismes rĂ©gulateurs. On dĂ©couvrait alors que le cerveau est un systĂšme dynamique qui ne se rĂ©duit pas Ă son anatomie et que les effets de lĂ©sions se comprennent par la rupture des relations entre structures normalement interconnectĂ©es. La fonction rĂ©side donc dans la coordination entre structures cĂ©rĂ©brales7. Ce mĂȘme argument holiste Ă©tait aussi utilisĂ© par Karl Lashley, qui pensait que les traitements de haut niveau (dont le reflet Ă©tait lâintelligence) rĂ©sultent de lâorganisation dynamique de lâensemble du systĂšme nerveux. Il concevait les diffĂ©rentes localisations cĂ©rĂ©brales comme inopĂ©rantes en tant que divisions fonctionnelles prĂ©sumĂ©es (puisquâelles Ă©taient, selon ses termes, « Ă©quipotentielles ») et faisait reposer le fonctionnement de lâensemble sur le principe dâ« action de masse » (la complexitĂ© du traitement dĂ©pend de la masse de tissu impliquĂ©e)8. Rappelons cependant, avant de poursuivre dans cette ligne, que les localisations cĂ©rĂ©brales dont parlaient Lashley et ses contemporains (pour en nier lâexistence) nâont plus grand-chose Ă voir avec les actuelles modifications localisĂ©es de lâactivitĂ© cĂ©rĂ©brale, observĂ©es Ă lâaide des techniques modernes dâimagerie cĂ©rĂ©brale. Ce que ces techniques nous rĂ©vĂšlent, câest lâexistence de rĂ©seaux dâactivitĂ© connectant diverses rĂ©gions cĂ©rĂ©brales. Ces rĂ©seaux sâactivent lors de lâexĂ©cution dâune tĂąche donnĂ©e pour laisser ensuite place Ă dâautres. La mĂȘme rĂ©gion (la mĂȘme localisation) peut appartenir Ă plusieurs rĂ©seaux fonctionnels diffĂ©rents, ce qui ne signifie pas pour autant, dâailleurs, quâelle puisse remplir plusieurs fonctions : il serait plus juste de dire que diffĂ©rentes fonctions requiĂšrent la participation de la mĂȘme rĂ©gion. Ainsi dĂ©crite, lâactivitĂ© cĂ©rĂ©brale prend un aspect dynamique finalement assez proche des conceptions de Goldstein ou de Lashley.
Tout se ramenait alors Ă une question dâorganisation fonctionnelle des Ă©lĂ©ments les uns par rapport aux autres plutĂŽt que de localisations rigides spĂ©cifiĂ©es par la seule anatomie. Les neurologues nâĂ©taient dâailleurs pas les seuls Ă se poser la question du rĂ©ductionnisme. Dans un autre domaine des sciences de la vie, celui de la biologie molĂ©culaire Ă ses dĂ©buts, le mĂȘme dĂ©bat Ă©tait alimentĂ© par les questions que se posait Erwin Schrödinger. Dans son manifeste de 1943, Quâest-ce que la vie ?, Schrödinger cherchait les raisons de lâincapacitĂ© de la physique et de la chimie de son Ă©poque Ă fournir une explication du vivant9. On ne pouvait en effet se contenter de la rĂ©ponse du physicien naĂŻf, Ă savoir que, si les ...
Table des matiĂšres
- Page de titre
- Du mĂȘme auteur aux Ă©ditions odile jacob
- Copyright
- Table
- INTRODUCTION
- PREMIĂRE PARTIE. L'ancrage biologique de la cognition
- DEUXIĂME PARTIE. La reprĂ©sentation des actions
- TROISIĂME PARTIE. La cognition sociale
- CONCLUSION
- APPENDICEÂ : NOTES EXPLICATIVES
- BIBLIOGRAPHIE
- Notes
- REMERCIEMENTS
- INDEX