La Nature de l'esprit
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La Nature de l'esprit

  1. 256 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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La Nature de l'esprit

À propos de ce livre

Les sciences cognitives se proposent de " naturaliser l'esprit ". Quel est le sens de ce projet ? Nos connaissances sur le cerveau permettent-elles de le rĂ©aliser ? Pour rĂ©pondre Ă  ces questions, Marc Jeannerod prend des exemples comme la biologie des Ă©motions, l'apparition du langage ou les mĂ©canismes de la communication entre les individus. À travers eux, il prĂ©sente la dĂ©couverte la plus rĂ©cente des sciences cognitives : les neurones miroirs, mobilisĂ©s aussi bien par la rĂ©alisation que par la reprĂ©sentation de l'action. Cette introduction Ă  l'une des grandes rĂ©volutions scientifiques de notre temps expose aussi ses implications cliniques, notamment pour la comprĂ©hension de maladies comme la schizophrĂ©nie ou l'autisme. Marc Jeannerod est professeur de physiologie Ă  l'universitĂ© Claude-Bernard-Lyon-I et directeur de l'Institut des sciences cognitives.

Foire aux questions

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2002
Imprimer l'ISBN
9782738110718
PREMIÈRE PARTIE
L’ancrage biologique de la cognition
Chapitre premier
NATURALISER LA COGNITION
Ce premier chapitre fournit des dĂ©tails historiques sur la genĂšse de l’idĂ©e de sciences cognitives et montre les interactions prĂ©coces de cette idĂ©e nouvelle avec les sciences du vivant. Le contexte scientifique de cette Ă©poque, en particulier dans le domaine des sciences du systĂšme nerveux (le terme de neurosciences n’a Ă©tĂ© utilisĂ© que plus tard, aprĂšs 19701), a d’abord Ă©tĂ© dominĂ© par la mĂ©taphore de l’ordinateur. MĂȘme si cette mĂ©taphore a Ă©tĂ© clairement rejetĂ©e par la suite, c’est peut-ĂȘtre lĂ  une des sources du malentendu persistant de la part des adversaires des sciences cognitives, qui n’ont pas su voir cette Ă©volution et qui persistent Ă  croire que les sciences cognitives considĂšrent toujours l’esprit comme un programme de calcul dans une machine dĂ©tachĂ©e de la rĂ©alitĂ©. À une certaine Ă©poque, en effet, l’objectif Ă©tait d’identifier les rĂšgles de fonctionnement de machines, idĂ©ales ou rĂ©elles, artificielles ou vivantes, susceptibles de traiter de l’information. Le neuropsychologue Karl Lashley, au cours d’une des rĂ©unions fondatrices des sciences cognitives, avait Ă©noncĂ© une espĂšce de profession de foi Ă  laquelle il avait demandĂ© Ă  tous les participants d’adhĂ©rer : « Tous les phĂ©nomĂšnes du comportement et de l’esprit peuvent et doivent ĂȘtre dĂ©crits en termes de mathĂ©matiques et de physique2. »
La vision actuelle est bien diffĂ©rente. Ces rĂšgles, qui semblaient opĂ©rationnelles pour rĂ©soudre les problĂšmes du linguiste, du spĂ©cialiste de l’intelligence artificielle ou du roboticien, ne sont pas celles de notre langage, de notre mĂ©moire, de la programmation de nos mouvements ou de notre perception des objets. En d’autres termes, l’analyse de rĂšgles permettant Ă  des machines créées par l’ĂȘtre humain de fonctionner ne nous rapproche pas de la connaissance des rĂšgles naturelles qu’utilise le cerveau, une machine que nous n’avons pas créée. Ces rĂšgles, artificielles ou naturelles, ont pourtant bien au moins un point commun puisque le cerveau de l’ingĂ©nieur qui construit une machine ne devrait pouvoir utiliser d’autres rĂšgles que celles Ă  partir desquelles il est lui-mĂȘme construit ! Le texte qui suit aborde ces problĂšmes et pose du mĂȘme coup les bases d’une naturalisation de la cognition.
La révolution cognitive
Reportons-nous une soixantaine d’annĂ©es en arriĂšre, au moment oĂč les sciences cognitives naissantes se donnaient pour objectif de rĂ©aliser la simulation de l’intelligence naturelle par des machines, et donc de parvenir Ă  la production d’une intelligence artificielle3. L’enjeu de cette entreprise Ă©tait radical : si la production de la machine simule l’Ɠuvre de la nature au point qu’on ne peut les distinguer l’une de l’autre, c’est que le cerveau n’est qu’une machine parmi d’autres et que la pensĂ©e, l’intelligence, la connaissance, en un mot la cognition, sont indĂ©pendantes des systĂšmes, biologiques ou non, qui les produisent.
L’idĂ©e fondatrice Ă©tait alors que penser, c’est calculer ; que calculer, c’est manipuler des symboles ; et donc, que la pensĂ©e est une activitĂ© symbolique dĂ©tachĂ©e de la rĂ©alitĂ© biologique. On en arrive, par cet enchaĂźnement logique, Ă  assimiler dans une mĂȘme catĂ©gorie la cognition artificielle, rĂ©sultat du fonctionnement d’ordinateurs, et la cognition naturelle, qui rĂ©sulte du fonctionnement de cerveaux : l’une et l’autre sont les produits de « machines pensantes », c’est-Ă -dire d’ensembles physico-mathĂ©matiques douĂ©s de la propriĂ©tĂ© de manipuler des symboles.
On peut rappeler briĂšvement les expĂ©riences de salon qui ont marquĂ© ce dĂ©bat. Tel est par exemple le jeu de l’imitation imaginĂ© par Alan Turing. Le jeu se joue Ă  trois : une machine, un ĂȘtre humain, un observateur. L’observateur pose des questions et observe les rĂ©ponses de la machine ou de l’ĂȘtre humain qui lui sont transmises par un Ă©cran d’ordinateur. Si l’observateur ne peut distinguer la rĂ©ponse donnĂ©e par la machine de celle donnĂ©e par l’ĂȘtre humain, c’est que la machine a parfaitement simulĂ© le comportement de l’ĂȘtre humain et donc qu’elle a gagnĂ© (test de Turing) ; et, si la machine gagne, sa victoire dĂ©montre que la pensĂ©e est bien une manipulation de symboles par une machine quelconque, cerveau ou autre.
À l’opposĂ©, John Searle rĂ©pondait par le jeu de la chambre chinoise qui se joue Ă©galement Ă  trois : un sujet est dans une piĂšce fermĂ©e, avec des caractĂšres chinois qu’il ne connaĂźt pas mais qu’il peut identifier par leur forme. Il dispose aussi d’une rĂšgle qui lui indique la sĂ©quence de caractĂšres qu’il doit produire en rĂ©ponse Ă  chaque sĂ©quence qu’un observateur extĂ©rieur lui transmet. Il manipule des symboles sans les comprendre et pourtant ses rĂ©ponses sont jugĂ©es pertinentes par un Chinois qui le confond avec un vrai Chinois. Bien que le sujet rĂ©ussisse le test de Turing, il ne pense pas pour autant : manipuler des symboles n’est donc pas penser4.
La comparaison entre cerveau et ordinateur n’est pas pertinente
L’assimilation Ă©troite entre cognition naturelle et cognition artificielle, parmi d’autres obstacles Ă©pistĂ©mologiques, rencontre aussi celui des « rĂ©alisations multiples ». Le fait qu’il existe en gĂ©nĂ©ral plusieurs façons de rĂ©soudre un problĂšme donnĂ© n’implique pas que, si deux systĂšmes aboutissent au mĂȘme rĂ©sultat, ils sont identiques ni mĂȘme qu’ils fonctionnent suivant les mĂȘmes principes. Le fait que le cerveau et l’ordinateur parviennent Ă  rĂ©soudre le mĂȘme problĂšme n’implique donc pas qu’ils utilisent les mĂȘmes moyens, ni que le cerveau parvient Ă  la solution en manipulant des symboles abstraits.
Cette notion de rĂ©alisations multiples soulĂšve une difficultĂ© potentielle lorsqu’on cherche Ă  Ă©tablir une corrĂ©lation entre un Ă©tat cĂ©rĂ©bral et un Ă©tat mental. Les deux types d’états, en effet, sont loin d’ĂȘtre compatibles entre eux. Les Ă©tats cĂ©rĂ©braux prĂ©sentent une complexitĂ© intrinsĂšque incomparablement plus grande que l’état mental correspondant : ils rĂ©sultent d’interactions entre un trĂšs grand nombre d’élĂ©ments (neurones, synapses, rĂ©cepteurs, etc.), qui ne sont pas reprĂ©sentĂ©s individuellement au niveau mental. On ne peut que faire l’hypothĂšse que les productions mentales qui sont la consĂ©quence du fonctionnement cĂ©rĂ©bral intĂšgrent ces aspects Ă©lĂ©mentaires du fonctionnement cĂ©rĂ©bral et ne reflĂštent pas de maniĂšre dĂ©taillĂ©e les mĂ©canismes sous-jacents. Pour prendre un exemple, un mouvement quelconque du bras est le rĂ©sultat de l’activitĂ© d’un grand nombre de neurones et de fibres musculaires, dont l’expression individuelle est fondue dans la trajectoire du bras. On n’a pourtant pas de difficultĂ© Ă  admettre que le mouvement est coextensif de ces activitĂ©s Ă©lĂ©mentaires simultanĂ©es : c’est la façon dont se manifestent ces activitĂ©s Ă©lĂ©mentaires lorsqu’on examine les effecteurs du systĂšme moteur, de mĂȘme que l’état mental est la façon dont se manifeste l’activitĂ© des multiples Ă©lĂ©ments qui constituent l’état cĂ©rĂ©bral lorsqu’on examine son fonctionnement au niveau cognitif5.
Le fait est que la comparaison entre cerveau et ordinateur rĂ©vĂšle plus de diffĂ©rences que de similitudes. En effet, les ordinateurs fonctionnent sur le principe du tout ou rien, en alignant trĂšs rapidement des symboles digitaux (0 ou 1) produits par des circuits intĂ©grĂ©s. Dans le cerveau, en revanche, l’information est le produit de l’intĂ©gration d’une multitude de variables physico-chimiques – des courants ioniques traversant les canaux de la membrane des neurones. L’activitĂ© d’un neurone qui rĂ©sulte de ces courants ioniques est bien, dans une certaine mesure, du type tout ou rien, mais le neurone n’est pas isolĂ©, il fonctionne au sein de populations oĂč de nombreux Ă©lĂ©ments agissent en parallĂšle. Le rĂ©sultat final de ce traitement est donc de nature probabiliste. Des modĂšles physiques plus rĂ©alistes du traitement neuronal ont Ă©tĂ© imaginĂ©s rĂ©cemment : ce sont les modĂšles connexionnistes qui possĂšdent certaines des caractĂ©ristiques du rĂ©seau nerveux biologique, en particulier celle de traiter l’information selon des voies parallĂšles (on parle de rĂ©seaux « neuromimĂ©tiques »). Leur existence mĂȘme, toutefois, et le fait qu’ils sont Ă©ventuellement capables de donner des rĂ©ponses Ă  des questions cognitives sont en contradiction avec la notion de traitement symbolique, fondĂ© sur un traitement sĂ©quentiel, qui reprĂ©sente l’attribut principal du traitement de l’information dans la version cognitiviste classique. Le fonctionnement mĂȘme de ces rĂ©seaux s’inspire d’ailleurs des connaissances acquises au cours des derniĂšres dĂ©cennies sur le fonctionnement du systĂšme nerveux : traitement de type analogique plutĂŽt que digital, importance de l’organisation spatiale, introduction de la notion de « poids synaptique » pour rendre compte d’un filtrage partiel des informations au niveau des connexions, autant de caractĂ©ristiques qui distinguent dĂ©finitivement ces rĂ©seaux du mode de fonctionnement des ordinateurs classiques. La question est de savoir si ces machines parviendront, Ă  terme, Ă  un niveau de cognition comparable Ă  celui de la cognition naturelle. Tout le problĂšme de l’analogie entre le cerveau et l’ordinateur est dans la nature de l’ordinateur dont on parle : s’agira-t-il un jour de machines plus molles, plus humides, de machines de l’ùre des biotechnologies ? Cette analogie est-elle un des avatars de la technologie momentanĂ©ment dominante ? Le cerveau a toujours Ă©tĂ©, et il est encore, le point sensible du discours technologique sur l’ĂȘtre humain : systĂšme hydraulique pour Descartes, central tĂ©lĂ©phonique pour Bergson, ordinateur il y a peu
 RĂ©servons-nous la possibilitĂ© que le cerveau soit en attente de l’analogie avec une machine qui n’existe pas encore, mais sera peut-ĂȘtre construite un jour.
Pour Ă©clairer ce dĂ©bat futur, il est bon de rappeler un certain nombre de dimensions fonctionnelles qui font la spĂ©cificitĂ© de la cognition naturelle et de son support biologique. Cette Ă©numĂ©ration est importante dans la mesure oĂč elle rĂ©vĂšle des propriĂ©tĂ©s qui sont par nature Ă©trangĂšres au monde de la cognition artificielle :
1. L’activitĂ© du systĂšme nerveux peut ĂȘtre reprĂ©sentĂ©e comme les contours d’une carte Ă  plusieurs dimensions plutĂŽt que comme une sĂ©quence de symboles. La localisation des phĂ©nomĂšnes au sein du rĂ©seau a une grande importance, elle est invariante d’un sujet Ă  l’autre, alors que, pour le fonctionnement d’une machine symbolique, l’emplacement oĂč les opĂ©rations sĂ©quentielles se dĂ©roulent est sans importance.
2. Le cerveau fait partie d’un ensemble d’organes, d’un organisme. Le cerveau pilote l’organisme et reçoit de lui, non seulement son alimentation Ă©nergĂ©tique, mais de nombreuses informations. L’ordinateur n’a pas de corps (un pur esprit ?), il a seulement une alimentation Ă©lectrique qui lui permet de fonctionner. Cette relation du cerveau avec le corps est la source d’informations particuliĂšres, qui crĂ©ent un contexte individuel dans lequel s’inscrivent l’ensemble des informations venues du monde extĂ©rieur par l’intermĂ©diaire des organes des sens, et du monde intĂ©rieur par l’intermĂ©diaire des signaux vĂ©gĂ©tatifs et humoraux.
3. Le fonctionnement d’un cerveau est le rĂ©sultat d’une histoire telle que deux cerveaux ne sont jamais les mĂȘmes, non seulement du fait qu’ils procĂšdent de deux gĂ©nomes diffĂ©rents, mais aussi du fait de leur appartenance Ă  deux vies, deux histoires, deux expĂ©riences. Le cerveau retient une partie de cette histoire sous forme de mĂ©moire, oĂč il puise des Ă©lĂ©ments lors de la construction d’une reprĂ©sentation. Deux ordinateurs identiques programmĂ©s de la mĂȘme façon seraient des clones totalement interchangeables.
4. Le cerveau fonctionne dans un rĂ©seau qui comprend d’autres cerveaux. L’intersubjectivitĂ©, le fait que nous sommes en communication avec d’autres individus, est une dimension fondamentale de notre fonctionnement, dĂšs la vie embryonnaire. Au cours de la vie, le cerveau est dans un nƓud de relations avec ceux d’autres individus. Notre systĂšme nerveux est d’ailleurs Ă©quipĂ© de mĂ©canismes spĂ©cifiques trĂšs sensibles pour dĂ©coder les signaux qui nous proviennent d’autres ĂȘtres vivants, et en particulier de congĂ©nĂšres. Parmi ces mĂ©canismes, on peut citer Ă  titre d’exemple ceux qui nous permettent de reconnaĂźtre les visages et de dĂ©tecter les expressions faciales, ou encore ceux qui permettent de diffĂ©rencier les mouvements qui appartiennent Ă  une forme vivante de ceux qui sont produits par un systĂšme mĂ©canique. La troisiĂšme partie de ce livre est consacrĂ©e Ă  ce problĂšme de la « cognition sociale ».
Cognition et propriétés émergentes
L’histoire du mouvement cognitiviste nous apprend que, dĂšs les annĂ©es fondatrices, existait une forte interpĂ©nĂ©tration entre les sciences mathĂ©matiques et physiques et la biologie. La premiĂšre rĂ©volution cognitive, celle de la cybernĂ©tique, Ă©tait, pour partie, une tentative d’intĂ©gration de concepts biologiques avec ceux qui provenaient de diverses thĂ©ories mathĂ©matiques, comme la thĂ©orie de l’information. Les biologistes Ă©taient d’ailleurs fortement prĂ©sents dans ces dĂ©bats : parmi les participants aux rĂ©unions fondatrices (les ConfĂ©rences Macy), on rencontrait des neurologues comme Warren McCuloch, des anatomistes comme von Bonin ou des physiologistes comme Ralph Gerard, Lorente de No ou Heinrich KlĂŒver6. Un de ces pĂšres fondateurs Ă©tait Arturo Rosenblueth qui, avec Walter Cannon, se posait en continuateur de Claude Bernard. En rĂ©action au rĂ©ductionnisme en biologie, il affirmait la dĂ©pendance des parties par rapport au tout. La bio-cybernĂ©tique de Cannon permettait de concevoir des systĂšmes rĂ©gulateurs en feed-back qui pouvaient rendre compte du fonctionnement de nombreux systĂšmes, en particulier dans le domaine de l’endocrinologie naissante.
Du cĂŽtĂ© de ce qui allait devenir les neurosciences, cette pĂ©riode de 1930 Ă  1950 contribue Ă  imposer la notion d’organisation fonctionnelle qui se substituera bientĂŽt Ă  l’explication dominante du comportement et du fonctionnement psychique par les rĂ©flexes. La thĂ©orie de la « forme », en particulier, affirmait que la totalitĂ© ne peut se rĂ©duire Ă  la somme de ses parties, que l’organisme constitue une unitĂ© fonctionnelle en interaction avec son environnement. L’ouvrage de Kurt Goldstein – La Structure de l’organisme – se proposait de dĂ©montrer que les effets d’une lĂ©sion cĂ©rĂ©brale ne peuvent pas s’expliquer par la perte d’une seule fonction localisĂ©e mais relĂšvent d’une rupture de l’adaptation globale de l’organisme Ă  son milieu, d’un changement d’attitude vis-Ă -vis de l’environnement. Selon cette conception, l’organisme et le milieu constituent solidairement une forme que la lĂ©sion dĂ©sorganise et dissocie. Il s’agit ici, on le voit, non de quelque propriĂ©tĂ© mystĂ©rieuse ou « Ă©mergente », mais seulement de la prise en compte du fonctionnement ordonnĂ© d’un ensemble de mĂ©canismes rĂ©gulateurs. On dĂ©couvrait alors que le cerveau est un systĂšme dynamique qui ne se rĂ©duit pas Ă  son anatomie et que les effets de lĂ©sions se comprennent par la rupture des relations entre structures normalement interconnectĂ©es. La fonction rĂ©side donc dans la coordination entre structures cĂ©rĂ©brales7. Ce mĂȘme argument holiste Ă©tait aussi utilisĂ© par Karl Lashley, qui pensait que les traitements de haut niveau (dont le reflet Ă©tait l’intelligence) rĂ©sultent de l’organisation dynamique de l’ensemble du systĂšme nerveux. Il concevait les diffĂ©rentes localisations cĂ©rĂ©brales comme inopĂ©rantes en tant que divisions fonctionnelles prĂ©sumĂ©es (puisqu’elles Ă©taient, selon ses termes, « Ă©quipotentielles ») et faisait reposer le fonctionnement de l’ensemble sur le principe d’« action de masse » (la complexitĂ© du traitement dĂ©pend de la masse de tissu impliquĂ©e)8. Rappelons cependant, avant de poursuivre dans cette ligne, que les localisations cĂ©rĂ©brales dont parlaient Lashley et ses contemporains (pour en nier l’existence) n’ont plus grand-chose Ă  voir avec les actuelles modifications localisĂ©es de l’activitĂ© cĂ©rĂ©brale, observĂ©es Ă  l’aide des techniques modernes d’imagerie cĂ©rĂ©brale. Ce que ces techniques nous rĂ©vĂšlent, c’est l’existence de rĂ©seaux d’activitĂ© connectant diverses rĂ©gions cĂ©rĂ©brales. Ces rĂ©seaux s’activent lors de l’exĂ©cution d’une tĂąche donnĂ©e pour laisser ensuite place Ă  d’autres. La mĂȘme rĂ©gion (la mĂȘme localisation) peut appartenir Ă  plusieurs rĂ©seaux fonctionnels diffĂ©rents, ce qui ne signifie pas pour autant, d’ailleurs, qu’elle puisse remplir plusieurs fonctions : il serait plus juste de dire que diffĂ©rentes fonctions requiĂšrent la participation de la mĂȘme rĂ©gion. Ainsi dĂ©crite, l’activitĂ© cĂ©rĂ©brale prend un aspect dynamique finalement assez proche des conceptions de Goldstein ou de Lashley.
Tout se ramenait alors Ă  une question d’organisation fonctionnelle des Ă©lĂ©ments les uns par rapport aux autres plutĂŽt que de localisations rigides spĂ©cifiĂ©es par la seule anatomie. Les neurologues n’étaient d’ailleurs pas les seuls Ă  se poser la question du rĂ©ductionnisme. Dans un autre domaine des sciences de la vie, celui de la biologie molĂ©culaire Ă  ses dĂ©buts, le mĂȘme dĂ©bat Ă©tait alimentĂ© par les questions que se posait Erwin Schrödinger. Dans son manifeste de 1943, Qu’est-ce que la vie ?, Schrödinger cherchait les raisons de l’incapacitĂ© de la physique et de la chimie de son Ă©poque Ă  fournir une explication du vivant9. On ne pouvait en effet se contenter de la rĂ©ponse du physicien naĂŻf, Ă  savoir que, si les ...

Table des matiĂšres

  1. Page de titre
  2. Du mĂȘme auteur aux Ă©ditions odile jacob
  3. Copyright
  4. Table
  5. INTRODUCTION
  6. PREMIÈRE PARTIE. L'ancrage biologique de la cognition
  7. DEUXIÈME PARTIE. La représentation des actions
  8. TROISIÈME PARTIE. La cognition sociale
  9. CONCLUSION
  10. APPENDICE : NOTES EXPLICATIVES
  11. BIBLIOGRAPHIE
  12. Notes
  13. REMERCIEMENTS
  14. INDEX