Le Pouvoir et la Foi
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Le Pouvoir et la Foi

Questions d’islam en Europe et au Moyen-Orient

  1. 272 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Le Pouvoir et la Foi

Questions d’islam en Europe et au Moyen-Orient

À propos de ce livre

Au moment mĂȘme oĂč toutes nos idĂ©es reçues sur les rapports entre Occident et Moyen-Orient sont en passe d'ĂȘtre bousculĂ©es par le vent de l'histoire, celui que le New York Times qualifiait de « doyen des Ă©tudes moyen-orientales » livre sa vision du rĂŽle de la religion dans cette partie du monde. Quel est rĂ©ellement le poids de l'islam dans la politique, par le passĂ© et de nos jours ? La dĂ©mocratie est-elle possible en terre d'islam ? Pourquoi les discours extrĂ©mistes ont-ils un tel impact ? Pourquoi la question de la place des femmes dans la sociĂ©tĂ© est-elle si sensible ? La paix et la libertĂ© sont-elles vraiment possibles ? Les sociĂ©tĂ©s du Moyen-Orient s'occidentalisent-elles en profondeur ? Sur toutes ces questions que l'actualitĂ© nous incite Ă  revisiter, l'un des plus grands spĂ©cialistes de l'islam prĂ©sente le dernier Ă©tat d'annĂ©es de rĂ©flexion et d'Ă©tude. ConsidĂ©rĂ© comme l'un des meilleurs interprĂštes de la culture et de l'histoire du Moyen-Orient, Bernard Lewis est historien, professeur Ă©mĂ©rite Ă  l'UniversitĂ© de Princeton. Il a rĂ©cemment publiĂ© Que s'est-il passĂ© ? L'islam, l'Occident et la modernitĂ© et L'Islam en crise.  

Foire aux questions

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2011
Imprimer l'ISBN
9782738126719
Chapitre II
L’Europe et l’islam
À la fin du XVe siĂšcle, les peuples europĂ©ens ont connu une forte expansion qui, au milieu du XXe siĂšcle, a fini par placer le monde entier, Ă  des degrĂ©s divers, dans l’orbite de la civilisation europĂ©enne. L’expansion europĂ©enne s’est effectuĂ©e vers l’ouest par la mer et vers l’est par la terre. Dans certaines rĂ©gions, elle s’est traduite par la domination, puis l’assimilation ou l’exclusion des peuples indigĂšnes, ensuite par l’installation d’EuropĂ©ens de l’Est et de l’Ouest sur des terres considĂ©rĂ©es comme vierges. Dans d’autres, cette expansion a mis les EuropĂ©ens en contact et souvent en opposition avec d’anciennes civilisations et de puissants États. Au XXe siĂšcle, pratiquement tous ces États avaient Ă©tĂ© vaincus et subjuguĂ©s, leurs populations et leurs territoires ouverts Ă  la pĂ©nĂ©tration Ă©conomique, politique et culturelle de l’Europe. Les rares États qui sont parvenus Ă  survivre dans ce monde dominĂ© par l’Europe n’ont pu le faire qu’au prix de l’adoption gĂ©nĂ©ralisĂ©e du mode de vie dominant.
Lors de leur expansion en Afrique et en Asie, les EuropĂ©ens se sont trouvĂ©s face Ă  trois grandes civilisations : celle de l’Inde, celle de la Chine et celle de l’islam. Alors que le cƓur de ce dernier se trouvait dans les rĂ©gions du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, peuplĂ©es majoritairement par de musulmans arabophones, persanophones ou turcophones, il existait Ă©galement de vastes populations musulmanes et de nombreux États musulmans dans les steppes eurasiatiques, sur le sous-continent indien, dans la pĂ©ninsule et les Ăźles du Sud-Est asiatique et dans de larges rĂ©gions de l’Afrique noire.
Dans la relation qui s’est nouĂ©e entre l’Europe expansionniste et ces trois civilisations afro-asiatiques, il existait une diffĂ©rence de taille entre l’islam et les deux autres. Avant les grandes expĂ©ditions des dĂ©couvreurs et la phase d’expansion, l’Inde et la Chine Ă©taient restĂ©es trĂšs Ă©loignĂ©es de l’horizon europĂ©en et passaient pour des pays semi-lĂ©gendaires, que l’on ne connaissait que grĂące Ă  des rĂ©fĂ©rences fragmentaires tirĂ©es des Écritures ou des classiques, ou aux rĂ©cits occasionnels de voyageurs intrĂ©pides. Les Indiens et les Chinois connaissaient encore moins bien l’Europe, dont le nom mĂȘme et les populations n’apparaissaient nulle part dans leurs Ă©crits littĂ©raires et historiques.
Dans le monde islamique, l’Europe Ă©tait tout aussi inconnue. Son nom apparaĂźt dans quelques anciennes traductions ou adaptations arabes de textes gĂ©ographiques grecs, mais il n’en Ă©tait pas pour autant utilisĂ© dans les productions gĂ©ographiques et politiques de l’islam mĂ©diĂ©val et ne s’est imposĂ© couramment qu’au XIXe siĂšcle, lorsque la domination politique puis intellectuelle de l’Europe a entraĂźnĂ© l’adhĂ©sion Ă  une nomenclature europĂ©enne.
Si le mot « Europe » Ă©tait inconnu, la rĂ©alitĂ© qu’il recouvrait Ă©tait en revanche familiĂšre depuis longtemps. Contrairement Ă  ses voisins et prĂ©dĂ©cesseurs, l’islam comme entitĂ© politique se dĂ©finissait par la religion en tant que sociĂ©tĂ© au sein de laquelle l’identitĂ© et l’allĂ©geance Ă©taient dĂ©terminĂ©es par l’acceptation d’une foi commune. Pour les musulmans du Moyen Âge, le monde se divisait en deux : la « maison d’islam », oĂč la foi et le droit islamiques prĂ©valaient, et le reste du monde, connu sous le nom de « maison de la guerre », oĂč la foi et le droit islamiques finiraient en temps et en heure par triompher grĂące aux musulmans. TrĂšs tĂŽt, ces derniers ont appris Ă  faire la diffĂ©rence entre les sociĂ©tĂ©s de l’Est et du Sud, dont les dirigeants n’encourageaient aucune religion rĂ©vĂ©lĂ©e identifiable et dont les populations pouvaient ĂȘtre sensibles aux enseignements de l’islam, et celles du Nord et de l’Ouest, qui se rĂ©clamaient du christianisme. Si le mot « Europe » ne signifiait rien, le mot « christianisme », en revanche, Ă©tait riche de sens.
La chrĂ©tientĂ© et l’islam avaient Ă©tĂ© voisins – ennemis le plus souvent – depuis l’avĂšnement de l’islam au VIIe siĂšcle. Leur relation Ă©tait ancienne, et ils entretenaient mĂȘme certaines affinitĂ©s Ă©lĂ©mentaires, mĂȘme si ces derniĂšres ont rarement Ă©tĂ© mises explicitement en avant au Moyen Âge ou Ă  l’époque moderne.
Que pouvaient bien avoir en commun l’islam et la chrĂ©tientĂ© ? On peut tout d’abord apporter une rĂ©ponse morale Ă  cette question en Ă©voquant un hĂ©ritage commun, puis une rĂ©ponse concrĂšte : un territoire partagĂ©, ou plus exactement revendiquĂ© de part et d’autre.
Le christianisme et l’islam, de mĂȘme que leur prĂ©dĂ©cesseur, le judaĂŻsme, sont nĂ©s dans la mĂȘme rĂ©gion et ont Ă©tĂ© façonnĂ©s par les mĂȘmes influences. Les deux religions les plus tardives Ă©taient les hĂ©ritiĂšres des anciennes civilisations du Moyen-Orient et de celles qui les ont remplacĂ©es. Toutes deux ont Ă©tĂ© profondĂ©ment influencĂ©es par le judaĂŻsme, par la philosophie et les sciences grecques ainsi que par le droit et le mode de gouvernement romains. Elles avaient en commun une grande variĂ©tĂ© de souvenirs et de croyances portant sur la prophĂ©tie, la rĂ©vĂ©lation et les Ă©critures. Ces affinitĂ©s, exprimĂ©es dans la thĂ©ologie et mĂȘme dans la langue, crĂ©aient des possibilitĂ©s de dĂ©bat et donc de dialogue qui n’auraient pu voir le jour entre chrĂ©tiens ou musulmans d’un cĂŽtĂ© et les tenants des religions orientales, comme l’hindouisme ou le bouddhisme, de l’autre. Les chrĂ©tiens comme les musulmans se traitaient mutuellement d’infidĂšles, mais, ce faisant, exprimaient une attitude commune vis-Ă -vis de la religion.
Outre cet hĂ©ritage commun, ces deux religions partageaient Ă©galement un territoire. L’expansion de la foi et de l’État musulmans aux VIIe et VIIIe siĂšcles s’est largement faite au dĂ©triment de la chrĂ©tientĂ©. À l’Empire perse, les musulmans ont pris l’Irak, alors majoritairement chrĂ©tien. À l’Empire romain christianisĂ© et Ă  quelques autres États chrĂ©tiens, ils ont pris la Syrie, la Palestine, l’Égypte, l’Afrique du Nord, la pĂ©ninsule IbĂ©rique et la Sicile. Aujourd’hui, c’est le Portugal et l’Espagne qui nous viennent Ă  l’esprit lorsque nous pensons Ă  des rĂ©gions d’Europe un temps abandonnĂ©es Ă  l’islam, puis reconquises. Dans les pays du Levant et en Afrique du Nord, le christianisme Ă©tait pourtant plus ancien et plus solidement implantĂ© que dans le sud-ouest de l’Europe, et leur perte – surtout celle de la Terre sainte – a Ă©tĂ© ressentie bien plus douloureusement par l’Occident mĂ©diĂ©val chrĂ©tien. Plus tard, l’arrivĂ©e des Mongols en Europe de l’Est puis leur conversion Ă  l’islam ont fait passer la majeure partie de cette rĂ©gion sous contrĂŽle islamique. Tandis que les Tatars islamisĂ©s dominaient la Russie et la steppe, les Turcs ottomans pĂ©nĂ©traient dans la pĂ©ninsule des Balkans et se dirigeaient vers le cƓur de l’Europe.
Le christianisme comme l’islam avaient du mal Ă  admettre l’existence de l’autre en tant que religion importante, que foi concurrente et que civilisation porteuse d’un autre message Ă  l’humanitĂ©. Des deux cĂŽtĂ©s, cette mauvaise volontĂ© s’exprimait dans la pratique par l’utilisation de qualificatifs ethniques et non religieux pour caractĂ©riser l’adversaire. Les musulmans parlaient des chrĂ©tiens europĂ©ens en les appelant les « Romains », les « Slaves » ou les « Francs » ; tandis que les EuropĂ©ens utilisaient les mots « Sarrasins », « Maures », « Turcs » ou « Tatares » pour parler des musulmans, en fonction des groupes rencontrĂ©s. Chaque religion Ă©tait pourtant pleinement consciente que l’autre se caractĂ©risait par une autre rĂ©vĂ©lation et une autre vision du monde, et elles l’exprimaient toutes deux par le recours Ă  des adjectifs tels qu’incroyants, infidĂšles, paynim et kafir.
Chronologiquement, le christianisme est nĂ© plus tĂŽt que l’islam, et ce ne fut pas sans consĂ©quences sur leur attitude l’un envers l’autre. Chaque religion se considĂ©rait comme la rĂ©vĂ©lation dĂ©finitive des intentions de Dieu vis-Ă -vis de l’humanitĂ©. Pour les chrĂ©tiens, les juifs Ă©taient des prĂ©curseurs et en tant que tels pouvaient ĂȘtre traitĂ©s avec une certaine forme de tolĂ©rance limitĂ©e et prĂ©caire. Leur religion Ă©tait authentique mais incomplĂšte et corrompue. Les musulmans pouvaient envisager les chrĂ©tiens et les juifs comme des prĂ©curseurs dont les livres sacrĂ©s dĂ©rivaient de rĂ©vĂ©lations authentiques mais incomplĂštes et corrompues par ceux qui en avaient eu la garde et ne s’en Ă©taient pas montrĂ©s dignes. Pour ces raisons mĂȘmes, ces deux rĂ©vĂ©lations ne pouvaient qu’ĂȘtre dĂ©trĂŽnĂ©es par la rĂ©vĂ©lation parfaite et dĂ©finitive de l’islam.
LĂ  encore, il existe un contraste important entre la rĂ©action de l’islam face Ă  l’expansion europĂ©enne et celle de l’Inde et de la Chine. Pour les hindous, les bouddhistes, les confucianistes et les autres, la civilisation chrĂ©tienne Ă©tait nouvelle et inconnue ; ceux qui l’avaient apportĂ©e – et tout ce qu’ils avaient apportĂ© d’autre – pouvaient donc, dans une certaine mesure, ĂȘtre jugĂ©s en fonction de leurs mĂ©rites. Pour les musulmans, le christianisme – et par extension tout ce qui pouvait lui ĂȘtre associĂ© – Ă©tait connu, familier et dĂ©valorisĂ©. Ce qui Ă©tait vrai dans le christianisme avait Ă©tĂ© incorporĂ© Ă  l’islam ; tout ce qui ne l’avait pas Ă©tĂ© Ă©tait forcĂ©ment faux.
Quant aux chrĂ©tiens, et pour des raisons Ă©videntes, la mĂȘme diffĂ©rence caractĂ©risait leur attitude face aux trois grandes civilisations asiatiques. Ni les Indiens ni les Chinois n’avaient jamais conquis l’Espagne, pris Constantinople ou assiĂ©gĂ© Vienne. Ni les hindous, ni les bouddhistes, ni les confucĂ©ens (du moins Ă  l’époque) n’avaient rejetĂ© les Évangiles chrĂ©tiens en les jugeant corrompus et dĂ©passĂ©s pour les remplacer par une version plus rĂ©cente et plus satisfaisante de la parole de Dieu.
Si les chrĂ©tiens et les musulmans avaient peu de respect et d’estime pour les autres religions que la leur, ils Ă©taient pleinement conscients des dangers que reprĂ©sentaient les puissances hostiles inspirĂ©es par ces autres religions. Pendant trĂšs longtemps, cette peur a Ă©tĂ© induite par la menace que l’islam faisait peser sur l’Europe, et, pendant tout le Moyen Âge, l’islam n’a cessĂ© d’ĂȘtre perçu comme autre chose qu’un danger mortel. En Ă  peine plus d’un siĂšcle, les armĂ©es musulmanes avaient arrachĂ© au monde chrĂ©tien les cĂŽtes du sud et de l’est de la MĂ©diterranĂ©e ; ils avaient conquis le Portugal et l’Espagne, une partie de l’Italie et s’attaquaient dĂ©sormais Ă  la France. En Europe de l’Est, les invasions des Tatares, puis des Turcs ont fait planer la menace musulmane jusqu’à l’époque moderne.
Il est aujourd’hui Ă  la mode de prĂ©senter les croisades comme la premiĂšre incursion violente de l’impĂ©rialisme occidental dans le tiers-monde. Cette interprĂ©tation anachronique n’a aucun sens dans le contexte de cette Ă©poque. Avant tout, l’avancĂ©e des armĂ©es chrĂ©tiennes au XIe siĂšcle avait pour but de desserrer l’étau des musulmans en Europe et de reconquĂ©rir les territoires perdus de la chrĂ©tientĂ©. L’offensive contre les musulmans en France, la reprise de la Sicile et la reconquĂȘte progressive de l’Espagne faisaient partie d’un mĂȘme mouvement qui a culminĂ© avec l’arrivĂ©e des croisĂ©s au Levant Ă  la fin du XIe siĂšcle. Comme l’Espagne et le Portugal, la Syrie et la Palestine Ă©taient de vieilles terres chrĂ©tiennes, et il Ă©tait du devoir des chrĂ©tiens de les reprendre, d’autant que c’est lĂ  qu’étaient situĂ©s les lieux saints du christianisme. Leur conquĂȘte par l’islam Ă©tait encore relativement rĂ©cente, et les deux pays comptaient encore d’importantes populations chrĂ©tiennes.
La reconquĂȘte du sud de l’Europe a Ă©tĂ© dĂ©finitive et elle a dĂ©limitĂ© en un sens l’Europe elle-mĂȘme. Au Levant, les croisĂ©s ont Ă©chouĂ©. Ils se sont heurtĂ©s Ă  une vague nouvelle d’expansion musulmane menĂ©e cette fois non par les Arabes, mais par les Turcs, qui avaient dĂ©jĂ  conquis la majeure partie de l’Anatolie grecque et chrĂ©tienne, et qui s’apprĂȘtaient Ă  faire entrer l’islam turc dans le sud-est et dans l’est de l’Europe, grĂące aux conquĂȘtes effectuĂ©es par une Horde d’Or islamisĂ©e et turquisĂ©e. Cette expansion a entraĂźnĂ© Ă  son tour d’autres rĂ©actions de la part de l’Europe, avec l’expansion de la Moscovie et, des siĂšcles plus tard, celle des peuples chrĂ©tiens des Balkans.
EntamĂ©e Ă  la fin du XVe siĂšcle, la grande expansion europĂ©enne vers l’est et vers l’ouest a Ă©tĂ© Ă  l’origine la continuation de ce processus de libĂ©ration de l’Europe. Les Espagnols et les Portugais ont chassĂ© les Maures hors de la pĂ©ninsule IbĂ©rique et les poursuivirent ensuite jusqu’en Afrique et au-delĂ . Les Russes ont repoussĂ© les Tatares de Moscovie et les ont poursuivis jusqu’au fin fond de l’Asie.
À l’ouest, les Espagnols et les Portugais ont Ă©tĂ© suivis par d’autres nations maritimes d’Europe occidentale puis, dans une moindre mesure, par les continentaux dĂ©pourvus d’accĂšs Ă  la mer. En Europe de l’Est, les Russes ont pu librement poursuivre leur expansion Ă  l’est et au sud vers la mer Caspienne, la mer Noire et l’Asie centrale. À terme, l’Europe de l’Est, l’Europe de l’Ouest et l’Europe centrale ont convergĂ© de nouveau vers le Moyen-Orient, lorsque la puissance ottomane a commencĂ© Ă  faiblir puis Ă  disparaĂźtre.
Aux XVIIIe et XIXe siĂšcles, ce n’était plus l’Europe qui se trouvait prise dans l’étau musulman, mais les territoires islamiques, qui subissaient la rigueur de l’expansion europĂ©enne. Au nord, les Russes ont avancĂ© dans les rĂ©gions musulmanes turcophones et persanophones situĂ©es entre la mer Noire et l’Asie centrale. Au sud, les puissances maritimes ont profitĂ© de leurs nouvelles bases dans le sud de l’Asie et de l’Afrique pour se rapprocher en passant par l’ocĂ©an Indien, le golfe Persique et la mer Rouge. Plus Ă  l’ouest, les Espagnols, suivis plus tard et avec davantage de succĂšs par les Français et les Italiens, ont envahi l’Afrique du Nord musulmane. Au dĂ©but du XXe siĂšcle, la majeure partie du monde musulman se trouvait incorporĂ©e dans les quatre grands empires europĂ©ens : russe, hollandais, britannique et français. MĂȘme l’Iran et la Turquie, les deux empires musulmans qui avaient rĂ©ussi Ă  prĂ©server une indĂ©pendance prĂ©caire en pĂ©riode de domination europĂ©enne, se trouvaient dĂ©sormais profondĂ©ment pĂ©nĂ©trĂ©s par les intĂ©rĂȘts, les institutions et les idĂ©es europĂ©ens, Ă  pratiquement tous les niveaux de la vie publique, mais aussi de la sphĂšre privĂ©e.
Les dirigeants du monde islamique ont eu trĂšs tĂŽt conscience de cette avancĂ©e europĂ©enne et des dangers qu’elle reprĂ©sentait du point de vue politique, militaire et Ă©conomique. L’Empire ottoman, qui a pris au XVIe siĂšcle la tĂȘte du monde islamique, n’a pas saisi tout de suite la pleine mesure de l’expansion russe et europĂ©enne vers l’Asie, notamment aprĂšs l’incorporation de l’Égypte, de la Syrie, puis de l’Irak dans les territoires ottomans et l’extension de la puissance ottomane sur les mers orientales. Une expĂ©dition ottomane a Ă©tĂ© envoyĂ©e en Inde, et une autre, plus modeste, a mĂȘme Ă©tĂ© envoyĂ©e jusqu’à Acheh, sur l’üle de Sumatra. Au XVIe siĂšcle, les reprĂ©sentants de l’Empire ont Ă©tudiĂ© la possibilitĂ© de percer deux canaux, l’un Ă  travers l’isthme de Suez afin de permettre Ă  la flotte ottomane de passer de la MĂ©diterranĂ©e Ă  la mer Rouge, et l’autre entre le Don et la Volga afin de donner le moyen Ă  la flotte ottomane de se dĂ©ployer de la mer Noire Ă  la Caspienne.
Ces percements sont restĂ©s Ă  l’état de projets et, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, l’Empire ne semble jamais avoir Ă©tĂ© motivĂ© par une quelconque urgence. Pourquoi, d’ailleurs, l’aurait-il Ă©tĂ© dans la mesure oĂč les Ottomans Ă©taient certains de leur supĂ©rioritĂ© Ă©crasante face Ă  une Europe chrĂ©tienne divisĂ©e par des guerres religieuses, Ă©conomiques et dynastiques ? Certes, les EuropĂ©ens traversaient les mers pour Ă©tablir des Ă©changes commerciaux avec des pays lointains, mais les Ottomans contrĂŽlaient fermement les carrefours importants oĂč se croisaient l’Europe, l’Asie et l’Afrique. La flotte ottomane dominait la MĂ©diterranĂ©e orientale, oĂč la victoire chrĂ©tienne Ă  la bataille de LĂ©pante ne fut guĂšre qu’un incident sans importance. Les armĂ©es ottomanes circulaient librement dans le sud de l’Europe. Pendant un siĂšcle et demi, c’est un pacha turc qui a rĂ©gnĂ© sur Buda, tandis que les soldats turcs ont fait par deux fois le siĂšge de Vienne. Les Ottomans avaient donc apparemment peu de raisons de craindre les puissances europĂ©ennes et de chercher Ă  s’en dĂ©fendre.
Ils avaient encore moins de raisons de redouter la progression des idĂ©es europĂ©ennes. Les EuropĂ©ens chrĂ©tiens du Moyen Âge Ă©taient parfaitement conscients que l’islam reprĂ©sentait une religion concurrente qui, Ă  certains moments, avait mĂȘme semblĂ© menacer la survie mĂȘme du christianisme. De nombreux chrĂ©tiens s’étaient d’ailleurs convertis, et, parmi les premiers fidĂšles gagnĂ©s Ă  l’islam en dehors de l’Arabie, beaucoup – probablement une majoritĂ© – Ă©taient des chrĂ©tiens convertis. Pour l’Europe chrĂ©tienne, l’islam reprĂ©sentait un danger religieux autant que militaire. Les Ă©rudits europĂ©ens ont appris l’arabe, ont traduit le Coran et d’autres textes, et ont Ă©tudiĂ© la doctrine islamique ; ils avaient deux raisons de le faire. Dans l’immĂ©diat, il s’agissait avant tout de protĂ©ger les chrĂ©tiens de la tentation d’une conversion. Il fallait ensuite, Ă  plus longue Ă©chĂ©ance, convertir les musulmans. On peut voir dans ces Ă©tudes de l’arabe et de l’islam le germe de ce qui sera plus tard l’orientalisme. Il a fallu plusieurs siĂšcles aux chrĂ©tiens europĂ©ens pour comprendre qu’il n’était plus urgent d’empĂȘcher les conversions de chrĂ©tiens et que la conversion des musulmans n’avait jamais Ă©tĂ© envisageable. Entre-temps, Ă  la Renaissance, avec le renouveau du savoir et l’émergence des Ă©tudes philosophiques, l’étude de l’arabe a fini par ĂȘtre assimilĂ©e dans les universitĂ©s Ă  celle du latin, du grec et de l’hĂ©breu – langues classiques des Écritures –, et l’orientalisme est entrĂ© dans une nouvelle phase qui se prolonge encore aujourd’hui.
Ces mouvements n’ont pas eu d’équivalent du cĂŽtĂ© de l’islam....

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Page de titre
  3. Copyright
  4. Table
  5. Dédicace
  6. Préface
  7. Chapitre I. Permis de tuer
  8. Chapitre II. L'Europe et l'islam
  9. Chapitre III. Religion et politique dans l'islam et le judaĂŻsme
  10. Chapitre IV. L'islam et la démocratie libérale
  11. Chapitre V. Enfin libres ?
  12. Chapitre VI. Guerre des sexes et choc des civilisations
  13. Chapitre VII. Démocratie et religion au Moyen-Orient
  14. Chapitre VIII. Paix et liberté au Moyen-Orient
  15. Chapitre IX. Démocratie, légitimité et succession au Moyen-Orient
  16. Chapitre X. Ce que l'histoire nous enseigne
  17. Chapitre XI. Liberté et justice en terre d'islam
  18. Chapitre XII. L'Europe et l'islam
  19. Chapitre XIII. Liberté et justice dans le Moyen-Orient moderne
  20. Remerciements
  21. QuatriĂšme de couverture