
- 272 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Ă propos de ce livre
Au moment mĂȘme oĂč toutes nos idĂ©es reçues sur les rapports entre Occident et Moyen-Orient sont en passe d'ĂȘtre bousculĂ©es par le vent de l'histoire, celui que le New York Times qualifiait de « doyen des Ă©tudes moyen-orientales » livre sa vision du rĂŽle de la religion dans cette partie du monde. Quel est rĂ©ellement le poids de l'islam dans la politique, par le passĂ© et de nos jours ? La dĂ©mocratie est-elle possible en terre d'islam ? Pourquoi les discours extrĂ©mistes ont-ils un tel impact ? Pourquoi la question de la place des femmes dans la sociĂ©tĂ© est-elle si sensible ? La paix et la libertĂ© sont-elles vraiment possibles ? Les sociĂ©tĂ©s du Moyen-Orient s'occidentalisent-elles en profondeur ? Sur toutes ces questions que l'actualitĂ© nous incite Ă revisiter, l'un des plus grands spĂ©cialistes de l'islam prĂ©sente le dernier Ă©tat d'annĂ©es de rĂ©flexion et d'Ă©tude. ConsidĂ©rĂ© comme l'un des meilleurs interprĂštes de la culture et de l'histoire du Moyen-Orient, Bernard Lewis est historien, professeur Ă©mĂ©rite Ă l'UniversitĂ© de Princeton. Il a rĂ©cemment publiĂ© Que s'est-il passĂ© ? L'islam, l'Occident et la modernitĂ© et L'Islam en crise. Â
Foire aux questions
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Informations
Chapitre II
LâEurope et lâislam
Ă la fin du XVe siĂšcle, les peuples europĂ©ens ont connu une forte expansion qui, au milieu du XXe siĂšcle, a fini par placer le monde entier, Ă des degrĂ©s divers, dans lâorbite de la civilisation europĂ©enne. Lâexpansion europĂ©enne sâest effectuĂ©e vers lâouest par la mer et vers lâest par la terre. Dans certaines rĂ©gions, elle sâest traduite par la domination, puis lâassimilation ou lâexclusion des peuples indigĂšnes, ensuite par lâinstallation dâEuropĂ©ens de lâEst et de lâOuest sur des terres considĂ©rĂ©es comme vierges. Dans dâautres, cette expansion a mis les EuropĂ©ens en contact et souvent en opposition avec dâanciennes civilisations et de puissants Ătats. Au XXe siĂšcle, pratiquement tous ces Ătats avaient Ă©tĂ© vaincus et subjuguĂ©s, leurs populations et leurs territoires ouverts Ă la pĂ©nĂ©tration Ă©conomique, politique et culturelle de lâEurope. Les rares Ătats qui sont parvenus Ă survivre dans ce monde dominĂ© par lâEurope nâont pu le faire quâau prix de lâadoption gĂ©nĂ©ralisĂ©e du mode de vie dominant.
Lors de leur expansion en Afrique et en Asie, les EuropĂ©ens se sont trouvĂ©s face Ă trois grandes civilisations : celle de lâInde, celle de la Chine et celle de lâislam. Alors que le cĆur de ce dernier se trouvait dans les rĂ©gions du Moyen-Orient et de lâAfrique du Nord, peuplĂ©es majoritairement par de musulmans arabophones, persanophones ou turcophones, il existait Ă©galement de vastes populations musulmanes et de nombreux Ătats musulmans dans les steppes eurasiatiques, sur le sous-continent indien, dans la pĂ©ninsule et les Ăźles du Sud-Est asiatique et dans de larges rĂ©gions de lâAfrique noire.
Dans la relation qui sâest nouĂ©e entre lâEurope expansionniste et ces trois civilisations afro-asiatiques, il existait une diffĂ©rence de taille entre lâislam et les deux autres. Avant les grandes expĂ©ditions des dĂ©couvreurs et la phase dâexpansion, lâInde et la Chine Ă©taient restĂ©es trĂšs Ă©loignĂ©es de lâhorizon europĂ©en et passaient pour des pays semi-lĂ©gendaires, que lâon ne connaissait que grĂące Ă des rĂ©fĂ©rences fragmentaires tirĂ©es des Ăcritures ou des classiques, ou aux rĂ©cits occasionnels de voyageurs intrĂ©pides. Les Indiens et les Chinois connaissaient encore moins bien lâEurope, dont le nom mĂȘme et les populations nâapparaissaient nulle part dans leurs Ă©crits littĂ©raires et historiques.
Dans le monde islamique, lâEurope Ă©tait tout aussi inconnue. Son nom apparaĂźt dans quelques anciennes traductions ou adaptations arabes de textes gĂ©ographiques grecs, mais il nâen Ă©tait pas pour autant utilisĂ© dans les productions gĂ©ographiques et politiques de lâislam mĂ©diĂ©val et ne sâest imposĂ© couramment quâau XIXe siĂšcle, lorsque la domination politique puis intellectuelle de lâEurope a entraĂźnĂ© lâadhĂ©sion Ă une nomenclature europĂ©enne.
Si le mot « Europe » Ă©tait inconnu, la rĂ©alitĂ© quâil recouvrait Ă©tait en revanche familiĂšre depuis longtemps. Contrairement Ă ses voisins et prĂ©dĂ©cesseurs, lâislam comme entitĂ© politique se dĂ©finissait par la religion en tant que sociĂ©tĂ© au sein de laquelle lâidentitĂ© et lâallĂ©geance Ă©taient dĂ©terminĂ©es par lâacceptation dâune foi commune. Pour les musulmans du Moyen Ăge, le monde se divisait en deux : la « maison dâislam », oĂč la foi et le droit islamiques prĂ©valaient, et le reste du monde, connu sous le nom de « maison de la guerre », oĂč la foi et le droit islamiques finiraient en temps et en heure par triompher grĂące aux musulmans. TrĂšs tĂŽt, ces derniers ont appris Ă faire la diffĂ©rence entre les sociĂ©tĂ©s de lâEst et du Sud, dont les dirigeants nâencourageaient aucune religion rĂ©vĂ©lĂ©e identifiable et dont les populations pouvaient ĂȘtre sensibles aux enseignements de lâislam, et celles du Nord et de lâOuest, qui se rĂ©clamaient du christianisme. Si le mot « Europe » ne signifiait rien, le mot « christianisme », en revanche, Ă©tait riche de sens.
La chrĂ©tientĂ© et lâislam avaient Ă©tĂ© voisins â ennemis le plus souvent â depuis lâavĂšnement de lâislam au VIIe siĂšcle. Leur relation Ă©tait ancienne, et ils entretenaient mĂȘme certaines affinitĂ©s Ă©lĂ©mentaires, mĂȘme si ces derniĂšres ont rarement Ă©tĂ© mises explicitement en avant au Moyen Ăge ou Ă lâĂ©poque moderne.
Que pouvaient bien avoir en commun lâislam et la chrĂ©tientĂ© ? On peut tout dâabord apporter une rĂ©ponse morale Ă cette question en Ă©voquant un hĂ©ritage commun, puis une rĂ©ponse concrĂšte : un territoire partagĂ©, ou plus exactement revendiquĂ© de part et dâautre.
Le christianisme et lâislam, de mĂȘme que leur prĂ©dĂ©cesseur, le judaĂŻsme, sont nĂ©s dans la mĂȘme rĂ©gion et ont Ă©tĂ© façonnĂ©s par les mĂȘmes influences. Les deux religions les plus tardives Ă©taient les hĂ©ritiĂšres des anciennes civilisations du Moyen-Orient et de celles qui les ont remplacĂ©es. Toutes deux ont Ă©tĂ© profondĂ©ment influencĂ©es par le judaĂŻsme, par la philosophie et les sciences grecques ainsi que par le droit et le mode de gouvernement romains. Elles avaient en commun une grande variĂ©tĂ© de souvenirs et de croyances portant sur la prophĂ©tie, la rĂ©vĂ©lation et les Ă©critures. Ces affinitĂ©s, exprimĂ©es dans la thĂ©ologie et mĂȘme dans la langue, crĂ©aient des possibilitĂ©s de dĂ©bat et donc de dialogue qui nâauraient pu voir le jour entre chrĂ©tiens ou musulmans dâun cĂŽtĂ© et les tenants des religions orientales, comme lâhindouisme ou le bouddhisme, de lâautre. Les chrĂ©tiens comme les musulmans se traitaient mutuellement dâinfidĂšles, mais, ce faisant, exprimaient une attitude commune vis-Ă -vis de la religion.
Outre cet hĂ©ritage commun, ces deux religions partageaient Ă©galement un territoire. Lâexpansion de la foi et de lâĂtat musulmans aux VIIe et VIIIe siĂšcles sâest largement faite au dĂ©triment de la chrĂ©tientĂ©. Ă lâEmpire perse, les musulmans ont pris lâIrak, alors majoritairement chrĂ©tien. Ă lâEmpire romain christianisĂ© et Ă quelques autres Ătats chrĂ©tiens, ils ont pris la Syrie, la Palestine, lâĂgypte, lâAfrique du Nord, la pĂ©ninsule IbĂ©rique et la Sicile. Aujourdâhui, câest le Portugal et lâEspagne qui nous viennent Ă lâesprit lorsque nous pensons Ă des rĂ©gions dâEurope un temps abandonnĂ©es Ă lâislam, puis reconquises. Dans les pays du Levant et en Afrique du Nord, le christianisme Ă©tait pourtant plus ancien et plus solidement implantĂ© que dans le sud-ouest de lâEurope, et leur perte â surtout celle de la Terre sainte â a Ă©tĂ© ressentie bien plus douloureusement par lâOccident mĂ©diĂ©val chrĂ©tien. Plus tard, lâarrivĂ©e des Mongols en Europe de lâEst puis leur conversion Ă lâislam ont fait passer la majeure partie de cette rĂ©gion sous contrĂŽle islamique. Tandis que les Tatars islamisĂ©s dominaient la Russie et la steppe, les Turcs ottomans pĂ©nĂ©traient dans la pĂ©ninsule des Balkans et se dirigeaient vers le cĆur de lâEurope.
Le christianisme comme lâislam avaient du mal Ă admettre lâexistence de lâautre en tant que religion importante, que foi concurrente et que civilisation porteuse dâun autre message Ă lâhumanitĂ©. Des deux cĂŽtĂ©s, cette mauvaise volontĂ© sâexprimait dans la pratique par lâutilisation de qualificatifs ethniques et non religieux pour caractĂ©riser lâadversaire. Les musulmans parlaient des chrĂ©tiens europĂ©ens en les appelant les « Romains », les « Slaves » ou les « Francs » ; tandis que les EuropĂ©ens utilisaient les mots « Sarrasins », « Maures », « Turcs » ou « Tatares » pour parler des musulmans, en fonction des groupes rencontrĂ©s. Chaque religion Ă©tait pourtant pleinement consciente que lâautre se caractĂ©risait par une autre rĂ©vĂ©lation et une autre vision du monde, et elles lâexprimaient toutes deux par le recours Ă des adjectifs tels quâincroyants, infidĂšles, paynim et kafir.
Chronologiquement, le christianisme est nĂ© plus tĂŽt que lâislam, et ce ne fut pas sans consĂ©quences sur leur attitude lâun envers lâautre. Chaque religion se considĂ©rait comme la rĂ©vĂ©lation dĂ©finitive des intentions de Dieu vis-Ă -vis de lâhumanitĂ©. Pour les chrĂ©tiens, les juifs Ă©taient des prĂ©curseurs et en tant que tels pouvaient ĂȘtre traitĂ©s avec une certaine forme de tolĂ©rance limitĂ©e et prĂ©caire. Leur religion Ă©tait authentique mais incomplĂšte et corrompue. Les musulmans pouvaient envisager les chrĂ©tiens et les juifs comme des prĂ©curseurs dont les livres sacrĂ©s dĂ©rivaient de rĂ©vĂ©lations authentiques mais incomplĂštes et corrompues par ceux qui en avaient eu la garde et ne sâen Ă©taient pas montrĂ©s dignes. Pour ces raisons mĂȘmes, ces deux rĂ©vĂ©lations ne pouvaient quâĂȘtre dĂ©trĂŽnĂ©es par la rĂ©vĂ©lation parfaite et dĂ©finitive de lâislam.
LĂ encore, il existe un contraste important entre la rĂ©action de lâislam face Ă lâexpansion europĂ©enne et celle de lâInde et de la Chine. Pour les hindous, les bouddhistes, les confucianistes et les autres, la civilisation chrĂ©tienne Ă©tait nouvelle et inconnue ; ceux qui lâavaient apportĂ©e â et tout ce quâils avaient apportĂ© dâautre â pouvaient donc, dans une certaine mesure, ĂȘtre jugĂ©s en fonction de leurs mĂ©rites. Pour les musulmans, le christianisme â et par extension tout ce qui pouvait lui ĂȘtre associĂ© â Ă©tait connu, familier et dĂ©valorisĂ©. Ce qui Ă©tait vrai dans le christianisme avait Ă©tĂ© incorporĂ© Ă lâislam ; tout ce qui ne lâavait pas Ă©tĂ© Ă©tait forcĂ©ment faux.
Quant aux chrĂ©tiens, et pour des raisons Ă©videntes, la mĂȘme diffĂ©rence caractĂ©risait leur attitude face aux trois grandes civilisations asiatiques. Ni les Indiens ni les Chinois nâavaient jamais conquis lâEspagne, pris Constantinople ou assiĂ©gĂ© Vienne. Ni les hindous, ni les bouddhistes, ni les confucĂ©ens (du moins Ă lâĂ©poque) nâavaient rejetĂ© les Ăvangiles chrĂ©tiens en les jugeant corrompus et dĂ©passĂ©s pour les remplacer par une version plus rĂ©cente et plus satisfaisante de la parole de Dieu.
Si les chrĂ©tiens et les musulmans avaient peu de respect et dâestime pour les autres religions que la leur, ils Ă©taient pleinement conscients des dangers que reprĂ©sentaient les puissances hostiles inspirĂ©es par ces autres religions. Pendant trĂšs longtemps, cette peur a Ă©tĂ© induite par la menace que lâislam faisait peser sur lâEurope, et, pendant tout le Moyen Ăge, lâislam nâa cessĂ© dâĂȘtre perçu comme autre chose quâun danger mortel. En Ă peine plus dâun siĂšcle, les armĂ©es musulmanes avaient arrachĂ© au monde chrĂ©tien les cĂŽtes du sud et de lâest de la MĂ©diterranĂ©e ; ils avaient conquis le Portugal et lâEspagne, une partie de lâItalie et sâattaquaient dĂ©sormais Ă la France. En Europe de lâEst, les invasions des Tatares, puis des Turcs ont fait planer la menace musulmane jusquâĂ lâĂ©poque moderne.
Il est aujourdâhui Ă la mode de prĂ©senter les croisades comme la premiĂšre incursion violente de lâimpĂ©rialisme occidental dans le tiers-monde. Cette interprĂ©tation anachronique nâa aucun sens dans le contexte de cette Ă©poque. Avant tout, lâavancĂ©e des armĂ©es chrĂ©tiennes au XIe siĂšcle avait pour but de desserrer lâĂ©tau des musulmans en Europe et de reconquĂ©rir les territoires perdus de la chrĂ©tientĂ©. Lâoffensive contre les musulmans en France, la reprise de la Sicile et la reconquĂȘte progressive de lâEspagne faisaient partie dâun mĂȘme mouvement qui a culminĂ© avec lâarrivĂ©e des croisĂ©s au Levant Ă la fin du XIe siĂšcle. Comme lâEspagne et le Portugal, la Syrie et la Palestine Ă©taient de vieilles terres chrĂ©tiennes, et il Ă©tait du devoir des chrĂ©tiens de les reprendre, dâautant que câest lĂ quâĂ©taient situĂ©s les lieux saints du christianisme. Leur conquĂȘte par lâislam Ă©tait encore relativement rĂ©cente, et les deux pays comptaient encore dâimportantes populations chrĂ©tiennes.
La reconquĂȘte du sud de lâEurope a Ă©tĂ© dĂ©finitive et elle a dĂ©limitĂ© en un sens lâEurope elle-mĂȘme. Au Levant, les croisĂ©s ont Ă©chouĂ©. Ils se sont heurtĂ©s Ă une vague nouvelle dâexpansion musulmane menĂ©e cette fois non par les Arabes, mais par les Turcs, qui avaient dĂ©jĂ conquis la majeure partie de lâAnatolie grecque et chrĂ©tienne, et qui sâapprĂȘtaient Ă faire entrer lâislam turc dans le sud-est et dans lâest de lâEurope, grĂące aux conquĂȘtes effectuĂ©es par une Horde dâOr islamisĂ©e et turquisĂ©e. Cette expansion a entraĂźnĂ© Ă son tour dâautres rĂ©actions de la part de lâEurope, avec lâexpansion de la Moscovie et, des siĂšcles plus tard, celle des peuples chrĂ©tiens des Balkans.
EntamĂ©e Ă la fin du XVe siĂšcle, la grande expansion europĂ©enne vers lâest et vers lâouest a Ă©tĂ© Ă lâorigine la continuation de ce processus de libĂ©ration de lâEurope. Les Espagnols et les Portugais ont chassĂ© les Maures hors de la pĂ©ninsule IbĂ©rique et les poursuivirent ensuite jusquâen Afrique et au-delĂ . Les Russes ont repoussĂ© les Tatares de Moscovie et les ont poursuivis jusquâau fin fond de lâAsie.
Ă lâouest, les Espagnols et les Portugais ont Ă©tĂ© suivis par dâautres nations maritimes dâEurope occidentale puis, dans une moindre mesure, par les continentaux dĂ©pourvus dâaccĂšs Ă la mer. En Europe de lâEst, les Russes ont pu librement poursuivre leur expansion Ă lâest et au sud vers la mer Caspienne, la mer Noire et lâAsie centrale. Ă terme, lâEurope de lâEst, lâEurope de lâOuest et lâEurope centrale ont convergĂ© de nouveau vers le Moyen-Orient, lorsque la puissance ottomane a commencĂ© Ă faiblir puis Ă disparaĂźtre.
Aux XVIIIe et XIXe siĂšcles, ce nâĂ©tait plus lâEurope qui se trouvait prise dans lâĂ©tau musulman, mais les territoires islamiques, qui subissaient la rigueur de lâexpansion europĂ©enne. Au nord, les Russes ont avancĂ© dans les rĂ©gions musulmanes turcophones et persanophones situĂ©es entre la mer Noire et lâAsie centrale. Au sud, les puissances maritimes ont profitĂ© de leurs nouvelles bases dans le sud de lâAsie et de lâAfrique pour se rapprocher en passant par lâocĂ©an Indien, le golfe Persique et la mer Rouge. Plus Ă lâouest, les Espagnols, suivis plus tard et avec davantage de succĂšs par les Français et les Italiens, ont envahi lâAfrique du Nord musulmane. Au dĂ©but du XXe siĂšcle, la majeure partie du monde musulman se trouvait incorporĂ©e dans les quatre grands empires europĂ©ens : russe, hollandais, britannique et français. MĂȘme lâIran et la Turquie, les deux empires musulmans qui avaient rĂ©ussi Ă prĂ©server une indĂ©pendance prĂ©caire en pĂ©riode de domination europĂ©enne, se trouvaient dĂ©sormais profondĂ©ment pĂ©nĂ©trĂ©s par les intĂ©rĂȘts, les institutions et les idĂ©es europĂ©ens, Ă pratiquement tous les niveaux de la vie publique, mais aussi de la sphĂšre privĂ©e.
Les dirigeants du monde islamique ont eu trĂšs tĂŽt conscience de cette avancĂ©e europĂ©enne et des dangers quâelle reprĂ©sentait du point de vue politique, militaire et Ă©conomique. LâEmpire ottoman, qui a pris au XVIe siĂšcle la tĂȘte du monde islamique, nâa pas saisi tout de suite la pleine mesure de lâexpansion russe et europĂ©enne vers lâAsie, notamment aprĂšs lâincorporation de lâĂgypte, de la Syrie, puis de lâIrak dans les territoires ottomans et lâextension de la puissance ottomane sur les mers orientales. Une expĂ©dition ottomane a Ă©tĂ© envoyĂ©e en Inde, et une autre, plus modeste, a mĂȘme Ă©tĂ© envoyĂ©e jusquâĂ Acheh, sur lâĂźle de Sumatra. Au XVIe siĂšcle, les reprĂ©sentants de lâEmpire ont Ă©tudiĂ© la possibilitĂ© de percer deux canaux, lâun Ă travers lâisthme de Suez afin de permettre Ă la flotte ottomane de passer de la MĂ©diterranĂ©e Ă la mer Rouge, et lâautre entre le Don et la Volga afin de donner le moyen Ă la flotte ottomane de se dĂ©ployer de la mer Noire Ă la Caspienne.
Ces percements sont restĂ©s Ă lâĂ©tat de projets et, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, lâEmpire ne semble jamais avoir Ă©tĂ© motivĂ© par une quelconque urgence. Pourquoi, dâailleurs, lâaurait-il Ă©tĂ© dans la mesure oĂč les Ottomans Ă©taient certains de leur supĂ©rioritĂ© Ă©crasante face Ă une Europe chrĂ©tienne divisĂ©e par des guerres religieuses, Ă©conomiques et dynastiques ? Certes, les EuropĂ©ens traversaient les mers pour Ă©tablir des Ă©changes commerciaux avec des pays lointains, mais les Ottomans contrĂŽlaient fermement les carrefours importants oĂč se croisaient lâEurope, lâAsie et lâAfrique. La flotte ottomane dominait la MĂ©diterranĂ©e orientale, oĂč la victoire chrĂ©tienne Ă la bataille de LĂ©pante ne fut guĂšre quâun incident sans importance. Les armĂ©es ottomanes circulaient librement dans le sud de lâEurope. Pendant un siĂšcle et demi, câest un pacha turc qui a rĂ©gnĂ© sur Buda, tandis que les soldats turcs ont fait par deux fois le siĂšge de Vienne. Les Ottomans avaient donc apparemment peu de raisons de craindre les puissances europĂ©ennes et de chercher Ă sâen dĂ©fendre.
Ils avaient encore moins de raisons de redouter la progression des idĂ©es europĂ©ennes. Les EuropĂ©ens chrĂ©tiens du Moyen Ăge Ă©taient parfaitement conscients que lâislam reprĂ©sentait une religion concurrente qui, Ă certains moments, avait mĂȘme semblĂ© menacer la survie mĂȘme du christianisme. De nombreux chrĂ©tiens sâĂ©taient dâailleurs convertis, et, parmi les premiers fidĂšles gagnĂ©s Ă lâislam en dehors de lâArabie, beaucoup â probablement une majoritĂ© â Ă©taient des chrĂ©tiens convertis. Pour lâEurope chrĂ©tienne, lâislam reprĂ©sentait un danger religieux autant que militaire. Les Ă©rudits europĂ©ens ont appris lâarabe, ont traduit le Coran et dâautres textes, et ont Ă©tudiĂ© la doctrine islamique ; ils avaient deux raisons de le faire. Dans lâimmĂ©diat, il sâagissait avant tout de protĂ©ger les chrĂ©tiens de la tentation dâune conversion. Il fallait ensuite, Ă plus longue Ă©chĂ©ance, convertir les musulmans. On peut voir dans ces Ă©tudes de lâarabe et de lâislam le germe de ce qui sera plus tard lâorientalisme. Il a fallu plusieurs siĂšcles aux chrĂ©tiens europĂ©ens pour comprendre quâil nâĂ©tait plus urgent dâempĂȘcher les conversions de chrĂ©tiens et que la conversion des musulmans nâavait jamais Ă©tĂ© envisageable. Entre-temps, Ă la Renaissance, avec le renouveau du savoir et lâĂ©mergence des Ă©tudes philosophiques, lâĂ©tude de lâarabe a fini par ĂȘtre assimilĂ©e dans les universitĂ©s Ă celle du latin, du grec et de lâhĂ©breu â langues classiques des Ăcritures â, et lâorientalisme est entrĂ© dans une nouvelle phase qui se prolonge encore aujourdâhui.
Ces mouvements nâont pas eu dâĂ©quivalent du cĂŽtĂ© de lâislam....
Table des matiĂšres
- Couverture
- Page de titre
- Copyright
- Table
- Dédicace
- Préface
- Chapitre I. Permis de tuer
- Chapitre II. L'Europe et l'islam
- Chapitre III. Religion et politique dans l'islam et le judaĂŻsme
- Chapitre IV. L'islam et la démocratie libérale
- Chapitre V. Enfin libres ?
- Chapitre VI. Guerre des sexes et choc des civilisations
- Chapitre VII. Démocratie et religion au Moyen-Orient
- Chapitre VIII. Paix et liberté au Moyen-Orient
- Chapitre IX. Démocratie, légitimité et succession au Moyen-Orient
- Chapitre X. Ce que l'histoire nous enseigne
- Chapitre XI. Liberté et justice en terre d'islam
- Chapitre XII. L'Europe et l'islam
- Chapitre XIII. Liberté et justice dans le Moyen-Orient moderne
- Remerciements
- QuatriĂšme de couverture