Le Mythe de Tapir Chamane
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Le Mythe de Tapir Chamane

Essai d’anthropologie psychanalytique

  1. 304 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Le Mythe de Tapir Chamane

Essai d’anthropologie psychanalytique

À propos de ce livre

Les mythes sont des rĂ©cits d'origine, rĂ©cits du temps oĂč les hommes Ă©taient proches des animaux ; oĂč ils parlaient le mĂȘme langage qu'eux, s'accouplaient avec eux, un temps oĂč il n'y avait pas de solution de continuitĂ© entre l'animalitĂ© et l'humanitĂ©. Ils racontent comment l'homme est sorti de la bestialitĂ© en inventant toute une sĂ©rie de diffĂ©rences, entre les gĂ©nĂ©rations comme entre les dieux et les hommes, Ă  partir de celle, princeps, du sexe de la femme. Dans cet essai, Patrice Bidou montre, sur un mythe amazonien de l'origine de la civilisation, comment les mythes mettent en scĂšne les conflits inconscients et comment leur narration revient au mĂȘme qu'une cure psychanalytique. Patrice Bidou, ethnologue, est chargĂ© de recherche au Laboratoire d'anthropologie sociale du CollĂšge de France.

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2001
Imprimer l'ISBN
9782738110398

Chapitre 1

UNE MYTHOLOGIE AMAZONIENNE
ENTRE LÉVI-STRAUSS ET FREUD

Pour moi, le mythe est d’abord une histoire, avec un commencement, un milieu et une fin, disait C. LĂ©vi-Strauss dans un sĂ©minaire du CollĂšge de France au dĂ©but des annĂ©es 1970. Je le cite de mĂ©moire, avec le temps, je ne saurais affirmer l’exactitude des mots, mais le sens, restĂ© gravĂ© dans ma mĂ©moire, est bien celui-lĂ . Le mythe est d’abord une histoire. Comment expliquer alors cette longue pĂ©riode de dormance avant que ne se trouve rĂ©activĂ©e une idĂ©e dont je sentais obscurĂ©ment que, sous sa trivialitĂ© de surface, elle dĂ©signait l’objet radicalement. Parce que, en mĂȘme temps que LĂ©vi-Strauss Ă©nonçait cette dĂ©finition du mythe, qui rĂ©sonnait comme un programme, non seulement il n’en donnait pas le mode d’emploi, mais, au contraire, la pensĂ©e structuraliste, qui sertissait alors si fortement l’étude des mythes, s’employait Ă  en dĂ©truire la dimension narrative, pour se garantir l’effet de systĂšme. Ce faisant, elle Ă©liminait le sens que ces rĂ©cits pouvaient avoir pour les hommes, les femmes et les enfants qui vivent dans les sociĂ©tĂ©s oĂč ils sont produits.
Deux assertions, comme deux lemmes de la pensĂ©e structuraliste, entament la grande Ɠuvre lĂ©vi-straussienne sur la mythologie. La premiĂšre touche Ă  l’autonomie de l’objet : « Les mythes se pensent entre eux » ; la seconde, Ă  celle des esprits qui les conçoivent et les pensent. « Car, si le but dernier de l’anthropologie est de contribuer Ă  une meilleure connaissance de la pensĂ©e objectivĂ©e et de ses mĂ©canismes, Ă©crit LĂ©vi-Strauss en ouverture des Mythologiques, cela revient finalement au mĂȘme que, dans ce livre, la pensĂ©e des indigĂšnes sud-amĂ©ricains prenne forme sous l’opĂ©ration de la mienne, ou la mienne sous l’opĂ©ration de la leur1. » Soit, d’un cĂŽtĂ©, un objet qui se passe de l’humain pour signifier et, de l’autre, une pensĂ©e qui se passe d’un corps sensible pour s’exercer ; l’un et l’autre trouvant leur point d’appui commun dans la structure de l’esprit humain, entendu dans le sens prĂ©curseur du mentalisme des cognitivistes : soit un esprit sans trouble, comme on parle d’une personne ou d’un pays « sans histoire ».
Le mythe est une histoire, ou raconte une histoire, avec un commencement, un milieu et une fin. Dans une histoire est prĂ©sente l’idĂ©e d’une tension entre le commencement et la fin de la narration. On pourrait Ă  ce propos parler d’une « diffĂ©rence de potentiel », y compris avec la notion de perte que ce vocable a en mĂ©canique2. Entamer la narration du mythe, c’est, selon une image tatuyo (cf. infra), dĂ©couper Ă  la hache des copeaux dans le tronc de l’arbre primordial qui, au commencement du monde, barrait l’horizon de l’humanitĂ©. Mais, pendant la nuit et le sommeil, les copeaux revenaient former le tronc de l’arbre, anĂ©antissant du mĂȘme coup le travail du jour. Comme un mythe inachevĂ© dont il faudrait reprendre la narration Ă  chaque aurore. Les Travailleurs CĂ©lestes prirent alors les copeaux et les jetĂšrent au loin. Quand l’arbre tomba, son tronc forma le cours de la riviĂšre, et ses branches se transformĂšrent en anacondas.
Selon une vision alternative du temps primordial, celui-ci est imaginĂ© non plus sous la forme d’un tronc dressĂ©, mais au contraire de fragments Ă©pars, mobiles, insaisissables, comme ces volatiles des sous-bois qui courent dans tous les sens, jaillissent et disparaissent dans les taillis de mĂȘme couleur que leur plumage. À moins encore qu’il ne soit fait d’assemblages fantaisistes comme les corps des monstres et autres chimĂšres qui apparaissent dans les rĂȘves. Dans tous les cas, parler est une perte : soit la perte d’une plĂ©nitude lisse, compacte, dure, soit la perte d’une plĂ©nitude friable, volatile : c’est une question de point de vue, d’une lĂ©gĂšre variation de l’imaginaire, comme un quart de tour dans un kalĂ©idoscope. Parler est une perte. C’est lĂ  le fondement du structuralisme et sans doute de tout systĂšme de pensĂ©e. D’un cĂŽtĂ© la perte du sein de la mĂšre, de l’autre la perte du babil de l’enfant. Dans ce cas, le mythe est non seulement l’histoire de cette perte, mais, en tant que suite articulĂ©e de mots, qui prennent dans la bouche la place du sein maternel, il est le corps mĂȘme du dĂ©lit. Autrement formulĂ©, Ă  la fois comme une question et un programme : de quelle grande rupture, de quel grand abandon, de quelle grande dĂ©couverte, le langage qui s’installe avec le mythe est-il la narration ?
Une histoire prend les choses Ă  un endroit donnĂ© et dans un Ă©tat donnĂ©, et les laisse dans un autre endroit, dans un autre Ă©tat. Éventuellement, le mythe se termine Ă  l’endroit de son dĂ©part ; dans ce cas, c’est la diffĂ©rence d’état qui transforme l’endroit. Comme un homme qui revient sur les lieux de sa naissance. Il trouve les choses changĂ©es, rapetissĂ©es, Ă  la fois familiĂšres et Ă©tranges, en partie identiques et en partie mĂ©connaissables. Cette diffĂ©rence de potentialitĂ© est constitutive du mythe. Si un homme (une femme) retrouvait complĂštement inchangĂ© le théùtre de sa naissance, il n’y aurait radicalement pas d’histoire, mais, dans ce cas, il n’y aurait sans doute pas d’homme (de femme) non plus. C’est un cas extrĂȘme. L’autre cas extrĂȘme, qui conduirait aux mĂȘmes aboutissements, serait celui d’un homme (d’une femme) qui ne reconnaĂźtrait rien de son lieu de naissance.
L’homme (l’homme ou la femme) apparaĂźt donc situĂ© quelque part entre ces deux pĂŽles extrĂȘmes, hypothĂ©tiques et monstrueux, de la mĂ©moire intĂ©grale des origines, comme un abĂźme, et de la perte complĂšte de l’origine, comme un autre gouffre. L’homme se situe lĂ  oĂč il y a Ă  la fois de l’effacement et de la liaison avec l’origine. LĂ  oĂč il y a du langage articulĂ© et du babil, des mots et des borborygmes, de la raison et de la dĂ©raison. Bref, lĂ  oĂč existe une histoire, nĂ©cessairement mythique, puisqu’il manque Ă  jamais des Ă©lĂ©ments qu’il faut imaginer au plus prĂšs, des scĂ©narios qu’il faut reconstruire au mieux.
Le chef de la grande maison tatuyo terminait la narration du mythe par cette locution : ti wame3, « voici les noms », « voici les choses », « voici notre histoire », selon les trois sĂ©mantĂšmes contenus dans le vocable wame. Le mythe donc, comme une histoire des noms et des objets correspondant aux noms. L’histoire de la premiĂšre rencontre des ancĂȘtres avec les noms, les objets, l’histoire de leurs premiers usages, premiers enseignements, premiĂšres maladies et premiĂšres guĂ©risons.
Le vocable wame rĂ©fĂšre d’abord aux noms des personnes, Ă  commencer par ceux des grandes figures de la mythologie : EmĂ«reko PinĂ”, Pohe PinĂ”, Wamari PinĂ”, DyebĂĄ Dyai, Meni Kumu, WekĂ«a Kumu, Kafe Sawari, Warimi, Adyawaroa, et, de l’autre cĂŽtĂ© de la coupure des sexes : Rahe BoomĂ”, Dyawira, MenĂȘ Riyo, Romi Kumu, Ape RomiĂ”. La plupart, remarquons-le, sont des noms composĂ©s, qui dĂ©signent des entitĂ©s sans existence dans le monde, ni chez les animaux ni chez les humains, des artefacts particuliers aux temps mythiques, de pures constructions de l’imaginaire, dont le mythe raconte interminablement le dĂ©part et par lĂ  mĂȘme fixe la permanence.
Le vocable s’applique ensuite aux noms de lieu. Les noms du site d’émergence d’abord et, ensuite, tous les sites « dressĂ©s » sur le bord de la riviĂšre, dont la vision en perspective donne Ă  l’espace sa profondeur. Le nom d’un grand personnage suffit Ă  identifier complĂštement un mythe ; un nom de lieu situe un Ă©vĂ©nement sur le chemin de la naissance, dans le cadre d’un avant (aval) et d’un aprĂšs (amont), la linĂ©aritĂ©-temporalitĂ© Ă©tant radicalement constitutive du mythe.
Le vocable wame s’applique enfin Ă  tous les objets, plantes, animaux, armes, outils, parures rituelles, qui forment la substance propre, la matiĂšre concrĂšte du mythe. Ce qui permet de dire que la langue du mythe est une langue de noms (propres), c’est-Ă -dire d’unitĂ©s primordiales qui n’ont pas de rĂ©fĂ©rents au-dehors, et certainement pas dans la rĂ©alitĂ©, laquelle commence prĂ©cisĂ©ment lĂ  oĂč se termine le mythe. On pourrait dire du mythe qu’il est le dĂ©ploiement sĂ©quentiel de la somme des noms contenus dans le nom de l’ancĂȘtre : tous synonymes de son dĂ©part, tous emblĂ©matiques de sa disparition.
Ainsi, de mĂȘme que l’on parle de « nom propre » pour une personne, de mĂȘme pourrait-on parler d’« histoire propre » pour le mythe. Soit, lĂ , un nom commun, moins le sens ; et ici, une histoire qui existe par elle-mĂȘme, sans commentaire.
La vie des gens sur terre commence avec le dĂ©part de l’ancĂȘtre, qui, au dĂ©but, dĂ©tient captif le sens dans son corps massif. Dans ce cas, pas plus que les noms ne se traduisent, pas plus ne se traduit ni ne s’interprĂšte le mythe, sans risquer de lui faire perdre sa fonction en tant que telle, sa fonction iconique. Dans ce sens, l’interprĂ©tation des mythes est une iconoclastie.
De fait, chaque fois que je me suis essayĂ© sur le terrain Ă  restituer Ă  mes interlocuteurs tatuyo quelques interprĂ©tations qui me semblaient Ă©videntes, j’ai Ă©tĂ© incompris, voire mal reçu. AprĂšs coup, leurs rĂ©actions me paraissent somme toute comparables Ă  celles qu’on pourrait attendre de la part d’un monsieur Dupont Ă  qui l’on voudrait faire dire constamment qu’il est « du pont » ; Ă  la longue, il y perdrait son identitĂ©. La pensĂ©e iconique fonctionne en court-circuit de la pensĂ©e discursive.
Que le mythe parle essentiellement de la naissance de l’homme et du statut de l’humain est ce qui Ă©tait d’emblĂ©e visĂ© par LĂ©vi-Strauss quand il rappelait Ă  son auditoire qu’il ne fallait pas perdre de vue que le mythe Ă©tait d’abord une histoire, avec un commencement, un milieu et une fin. Pour le mythe aussi, l’anatomie, c’est le destin. Cela dit, on chercherait en vain dans son Ɠuvre une mise en application d’un tel programme. On pouvait mĂȘme penser la chose complĂštement enterrĂ©e sous les quatre tomes des Mythologiques si l’auteur ne revenait, en tardivetĂ©, Ă  dĂ©finir le mythe comme une histoire. Dans De prĂšs et de loin, il Ă©voque son passĂ©, le terrain, son Ɠuvre, les lois de l’esprit, l’exercice de la pensĂ©e. Il est questionnĂ© par Didier Éribon, qui ouvre ainsi le dĂ©bat :
— Je voudrais vous poser une question simple : qu’est-ce qu’un mythe ?
— C’est tout le contraire d’une question simple, rĂ©torque LĂ©vi-Strauss, car on peut y rĂ©pondre de plusieurs façons. Si vous interrogiez un Indien amĂ©ricain, il y aurait de fortes chances qu’il rĂ©ponde : une histoire du temps oĂč les hommes et les animaux n’étaient pas encore distincts (mon soulignement).
Cette dĂ©finition me semble trĂšs profonde. Car, malgrĂ© les nuages d’encre projetĂ©s par la tradition judĂ©o-chrĂ©tienne pour la masquer, aucune situation ne paraĂźt plus tragique, plus offensante pour le cƓur et l’esprit, que celle d’une humanitĂ© qui coexiste avec d’autres espĂšces vivantes sur une terre dont elles partagent la jouissance, et avec lesquelles elle ne peut communiquer. On comprend que les mythes refusent de tenir cette tare de la crĂ©ation pour originelle ; qu’ils voient dans son apparition l’évĂ©nement inaugural de la condition humaine et de l’infirmitĂ© de celle-ci4.
Avant d’aborder le contenu mĂȘme de la dĂ©finition, arrĂȘtons-nous un moment sur ce qu’on pourrait appeler ses « attendus », car ils touchent Ă  un problĂšme qu’aucune Ă©tude sĂ©rieuse des mythes ne saurait Ă©luder, Ă  savoir la position royale occupĂ©e par les animaux dans ce genre de rĂ©cit. Que LĂ©vi-Strauss y voie la marque nostalgique d’une familiaritĂ© perdue avec le monde animal, on est prĂȘt Ă  le suivre. À condition toutefois que soit clairement indiquĂ© ce qui dans l’anatomie et les mƓurs des animaux nous attire, ou nous repousse, nous fascine et nous dĂ©goĂ»te tout Ă  la fois, bref, nous remue si fortement que la civilisation, Ă  l’heure de son bilan, se sente obligĂ©e de se faire l’écho de cette intimitĂ© perdue. Mais, Ă  cette question, le structuralisme n’apporte pas de rĂ©ponse, et pour cause. AprĂšs avoir pris acte de l’écot payĂ© par LĂ©vi-Strauss Ă  une sorte d’écologie de l’esprit, il est donc nĂ©cessaire de redire clairement ce qui fait son vĂ©ritable intĂ©rĂȘt pour les animaux dans les mythes. Les animaux figurent dans les mythes, Ă©crit LĂ©vi-Strauss, pour autant que chacun, par son anatomie, sa physiologie, ou ses mƓurs, sert de support Ă  une opposition binaire5. LĂ©vi-Strauss exprimait la mĂȘme idĂ©e plusieurs annĂ©es auparavant, quand il affirmait, en opposition au fonctionnalisme anglo-saxon, que les espĂšces naturelles (les animaux du totĂ©misme) ne sont pas choisies en tant que « bonnes Ă  manger », mais parce que « bonnes Ă  penser6 ». Comme si les deux activitĂ©s, manger (ou Ă  l’inverse cracher) et penser, Ă©taient exclusives l’une de l’autre, relevaient de sphĂšres autonomes.
On reviendra plus avant sur la place des animaux dans les mythes. Je me tourne maintenant sur la dĂ©finition du mythe proposĂ©e par LĂ©vi-Strauss : « 
 une histoire du temps oĂč les hommes et les animaux n’étaient pas encore distincts ». Les mots « pas encore distincts » situent aussitĂŽt les utilisateurs des mythes dans un temps, postmythique, oĂč la distinction entre les hommes et les animaux est achevĂ©e. Le mythe apparaĂźt ainsi tendu entre les deux pĂŽles de l’indistinction et de la distinction, avec, au milieu, un moment, un acte, oĂč s’effectue le passage de l’un Ă  l’autre bout du mythe. Le passage apparaĂźt comme l’endroit clĂ© autour duquel le mythe pivote et bascule en tant qu’histoire de l’installation de l’homme sur terre. Il Ă©tablit selon quelle modalitĂ© l’humanitĂ© pense Ă  la fois sa distance et sa proximitĂ©, sa coupure et son lien Ă  l’origine.
La conception lĂ©vi-straussienne du passage est exposĂ©e avec une nettetĂ© particuliĂšre dans « L’interlude du discret », au commencement des Mythologiques. Dans ces quelques pages trĂšs denses, qui sont une sorte d’abrĂ©gĂ© de la pensĂ©e structuraliste, LĂ©vi-Strauss se saisit de trois mythes, ojibwa, tikopia, bororo, dont il montre qu’ils o...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Page de titre
  3. Copyright
  4. Dédicace
  5. Table
  6. INTRODUCTION
  7. Chapitre 1 - UNE MYTHOLOGIE AMAZONIENNE ENTRE LÉVI-STRAUSS ET FREUD
  8. Chapitre 2 - UNE CIVILISATION DU MANIOC AMER (Les Tatuyo du Pira-parana)
  9. Chapitre 3 - PORTRAIT DU MAÎTRE DE LA NOURRITURE
  10. Chapitre 4 - TAPIR CHAMANE, L’ANCÊTRE QUI NE VOULAIT PAS PARTIR (La mythologie)
  11. Chapitre 5 - LE RÊVE DU LAC
  12. Chapitre 6 - LA MAISON DE TAPIR CHAMANE
  13. Chapitre 7 - DES PLUMES, DE L’OR ET DES FÈCES
  14. Chapitre 8 - LE FILS, LA MÈRE ET LA BRU
  15. Chapitre 9 - UNE MYTHOLOGIE PRÉGÉNITALE
  16. Chapitre 10 - LE DÉPART DE L’ANCÊTRE ET L’AVÈNEMENT DU HÉROS
  17. Chapitre 11 - ÉPILOGUE
  18. CARTE
  19. INDEX DES MYTHES
  20. GLOSSAIRE DES TERMES INDIGÈNES
  21. BIBLIOGRAPHIE
  22. QuatriĂšme de couverture