
- 368 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
À propos de ce livre
Depuis une quinzaine d'années, le malaise social de la jeunesse des banlieues fait la une des journaux, alimentant les peurs et encourageant un certain discours social et politique autour des notions de crise, de désordre, de désocialisation... A cette problématique du vide social, du manque, ce livre, issu d'une expérience de terrain, propose une approche résolument sociologique et ethnologique des rapports entre adolescents. David Lepoutre s'intéresse à la jeunesse des banlieues de 10 à 16 ans, celle qui investit l'espace de la Cité réappropriée dans une topologie nouvelle, dans un réseau d'interconnaissance où l'amitié et les rituels sont riches et fondateurs d'un système original de relations sociales. Dans cette chronique au fil des jours, on explorera ainsi le cadre spatial, social, ethnique des grands ensembles. On écoutera le " langage de la culture des rues ", tant du point de vue de la langue proprement dite (argot, verlan, obscénités, diction) que de celui de ses interactions ("vannes", insultes, ragots, mensonges, jurements). On en viendra tout naturellement à étudier les différentes formes de l'échange de violence, qu'il soit sportif, ludique ou clairement conflictuel (vengeance, etc.). Pour finir, on s'interrogera sur le système de valeurs de cette " sous-culture " : l'honneur, dont le constant souci traverse la plupart des conduites et des conflits. La diffusion récente et massive de certains traits de cette culture des rues dans la société française permet sans doute aujourd'hui d'envisager l'intégration positive d'une catégorie de jeunesse jusqu'ici largement stigmatisée. David Lepoutre est professeur d'histoire-géographie dans le second degré et chargé de cours en ethnologie à l'université de Paris XIII et de Lille II. Il a vécu deux ans dans la cité des Quatre-Mille à La Courneuve et enseigne depuis sept ans dans un collège de cette même commune.
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Informations
PREMIÈRE PARTIE
FORMES ET CADRES DE SOCIABILITÉ
CHAPITRE 1
LES MODES D’APPROPRIATION DE L’ESPACE
Depuis le début des années 1970, c’est-à-dire pratiquement depuis qu’ils existent, les grands ensembles de banlieue ont toujours fait l’objet des critiques les plus virulentes de la part des sociologues, puis des hommes politiques, et, pour finir, des urbanistes et des architectes eux-mêmes. Bien souvent considérés par l’opinion publique, même encore aujourd’hui, comme des cités-dortoirs, c’est-à-dire comme des sortes de non-lieux où résideraient des non-personnes, ils sont devenus la cible de tous les discours stigmatisants, y compris les discours d’éradication les plus violents1. Ils font l’objet, depuis quelque temps, de politiques de réhabilitation qui comprennent au besoin des destructions partielles ou totales. Pourtant, et malgré tous les problèmes réels qu’ils traversent, ces quartiers urbains, occupés maintenant depuis plus de trente ans par une population qui s’est, certes, beaucoup renouvelée, mais dont une partie significative s’y est établie durablement, semblent avoir acquis, aux yeux des gens qui y résident, le statut de véritables « espaces habités », au sens où l’entendait Pétonnet2, c’est-à-dire appropriés, investis et socialement valorisés. C’est du moins de cette manière que l’on peut interpréter, d’une part, les stratégies adolescentes de gestion de l’image des lieux et, d’autre part, leurs représentations très construites autour de ce qu’on pourrait appeler un « imaginaire » des grands ensembles.
L’espace stigmatisé
La cité des Quatre-Mille, comme beaucoup d’autres dans son genre, souffre depuis longtemps d’une fort mauvaise image3. « On ne se bat pas pour habiter les Quatre-Mille », telle fut la réponse que m’assena ironiquement l’hôtesse d’accueil de l’O.P.H.L.M., lorsque je lui demandai si ma candidature pour un logement avait des chances d’être retenue4. De nombreux auteurs ont souligné cette « mauvaise réputation des cités qui exclut bien plus que la misère5 » et analysé les « effets de lieu6 » et autres phénomènes de « victimisation » qui affectent certains quartiers urbains7. Il se trouve que le grand ensemble des Quatre-Mille a lui-même fait l’objet d’une étude sociologique approfondie portant sur cette stigmatisation spatiale8. Les auteurs ont revisité l’histoire événementielle de La Courneuve et des Quatre-Mille de ces trente dernières années à travers sa couverture de presse, et ont mis en lumière le « poids des imageries » véhiculées par les médias et les effets produits au niveau de la population locale. Comme nous allons le voir, la gestion adolescente de cette image des lieux trouve sa spécificité à la fois dans une exacerbation des sentiments et dans la violence symbolique de certaines pratiques.

La cité des Quatre-Mille. © France Soir/J.-P. Masset.
UN HABITAT HONNI ET DÉGRADÉ
Située à La Courneuve, dans la Petite Couronne nord de la banlieue parisienne, la cité des Quatre-Mille a été construite au début des années 1960, pour répondre, à l’instar de tous les grands ensembles construits à cette époque, à la forte crise du logement de la période des Trente Glorieuses. Comprenant à l’origine 4 100 logements d’habitation H.L.M., le parc a été ramené depuis à 3 600 logements par le fait des différentes opérations de réhabilitation en cours. Le nombre d’habitants a parallèlement diminué, passant de 17 500 à 14 500 personnes en trente ans. Les Quatre-Mille figurent néanmoins toujours parmi les grands des grands ensembles, comme beaucoup de ceux qui ont été conçus et construits dans ces années-là, c’est-à-dire avant que la politique gouvernementale en matière de logement ne s’infléchisse et que la circulaire du ministre Guichard ne vienne mettre un terme en 1973 à ce type d’urbanisme9.
Les Quatre-Mille ne font pas figure d’exception dans le décor urbain qui les entoure. Excepté quelques rues pavillonnaires isolées, cette partie de la banlieue nord est largement occupée par des ensembles d’immeubles de grande taille. Entre les cités dionysiennes des Francs-Moisins et des Cosmonautes, la résidence du Parc, la tour Montalev, la résidence du Moulin-Neuf et la cité Beaufils, on peut même dire qu’ils ne déparent pas le paysage environnant. Néanmoins, il faut admettre qu’ils en imposent par leurs caractères de démesure et d’uniformité. La cité accroche spécialement le regard du passager du R.E.R. B en direction de Roissy. Les grandes barres sombres et bleutées, parallélépipèdes monolithiques parfaits, qui donnent sous certains angles et du fait de leurs proportions une impression de quasi-fragilité, forment avec la tour Leclerc, au centre de la cité, un ensemble tout à fait remarquable, de par sa taille et sa grande densité de bâtiments10.
Vu du centre-ville, pour peu que l’on prenne quelque hauteur, le grand ensemble ceinture l’horizon sur près de cinq cents mètres de largeur, du fait de l’illusion d’alignement des trois barres de la rue Maurice-Ravel, de l’avenue de Presov et de la rue Renoir. Au couchant, il offre même un spectacle non dépourvu de charme esthétique, les hautes barres donnant dans le contre-jour un certain relief à la platitude de La Plaine Saint-Denis.
La cité des Quatre-Mille est singulièrement impressionnante lorsqu’on y pénètre de nuit par la rue Langevin-Wallon qui longe le centre sportif du même nom et conduit jusqu’à la place Alfred-de-Musset, au cœur du grand ensemble. L’espace visuel se ferme rapidement et le regard est bientôt écrasé par les grands immeubles sombres : barre du mail Maurice-de-Fontenay sur la gauche, barre de Presov en face, extrémité sud de la barre Ravel à droite, qui entourent et dominent les barres R + 4 (rez-de-chaussée + quatre étages) de la place Alfred-de-Musset. Cette impression est rendue d’autant plus saisissante que l’endroit est seulement éclairé par des projecteurs blancs disposés au sommet des bâtiments, c’est-à-dire à près de quarante mètres du sol et ne diffusant qu’une lumière insuffisante et blafarde.
Trente ans après sa construction, on peut dire que la cité des Quatre-Mille accuse à la fois la marque de son temps et la marque du temps. L’extrême uniformité architecturale des grands ensembles bâtis dans les années 1960 a été revue et corrigée depuis, les constructions plus récentes témoignant, si ce n’est de préoccupations artistiques, du moins d’un certain souci des formes. Les Quatre-Mille sont en ce sens la pure expression de l’architecture de leur époque, production de masse sans aucune recherche esthétique. La nudité des façades n’a d’égale que la monotonie de couleur des revêtements en céramique à l’origine du nom de « cité bleue » attribué au grand ensemble à ses débuts.
Les bâtiments, qui ont été construits dans l’urgence et dans l’économie, sont dans un état de dégradation avancée. Ici encore, le grand ensemble fait figure de symbole11. La dégradation est ancienne, datant pour ainsi dire de la construction de la cité12. Il faut faire aussi la part du vieillissement naturel des bâtiments, qui n’est nullement l’apanage des constructions H.L.M. et qui rend nécessaires, comme partout ailleurs, des travaux de réparation et d’entretien réguliers13. Sans céder aux métaphores faciles des descriptions dantesques maintes fois revues, il faut admettre que l’aspect extérieur du grand ensemble n’est pas, loin s’en faut, des plus souriants. Les façades des bâtiments sont passablement abîmées et noircies, les huisseries extérieures atteintes par la rouille, les cages d’escalier souvent salies et couvertes de graffitis, les vitres des halls d’entrée totalement disparues. Quant aux espaces verts, et ce malgré leur réfection complète en 1984 et l’entretien constant dont ils sont l’objet14, ils font, si l’on ose dire, bien grise mine.
La réhabilitation : rénovation et ouverture
Le grand ensemble des Quatre-Mille fait l’objet d’une réhabilitation complète, étape par étape, depuis 1984, date de transfert du patrimoine immobilier des services parisiens à l’O.P.H.L.M. de La Courneuve. Ces travaux de grande ampleur, financés pour moitié par des subventions de l’État et de la ville, et pour le reste par des emprunts, seront normalement achevés dans la décennie en cours. La réhabilitation comprend, d’une part, des opérations de réfection portant à la fois sur les éléments de façade et de toiture (travaux d’étanchéité et d’isolation ther-mique, changement et renforcement des huisseries) et sur l’intérieur des logements (mise aux normes des installations de gaz et d’électricité, changement des appareils sanitaires) et, d’autre part, des opérations de restructuration du plan de masse et surtout des bâtiments (démolition de la barre Debussy, percement de grandes ouvertures dans la barre Balzac, transformations architecturales des barres de la place François-Villon et de la rue Joliot-Curie, transformation et réaménagement des rez-de-chaussée).
Le projet de réhabilitation, intitulé de manière significative « Pour que les Quatre-Mille habitent La Courneuve », vise donc, au-delà de la remise en état et de la rénovation des bâtiments, à transformer en profondeur l’ordre urbain du quartier. L’objectif est à la fois de rompre l’unité du grand ensemble, par les opérations de différenciation architecturale, et de l’ouvrir sur l’extérieur, par les démolitions, les percements et les réaménagements de voirie. En ce domaine, les concepteurs des grands ensembles récents semblent d’ailleurs avoir retenu certaines leçons du passé. C’est le cas, du moins, pour les immeubles H.L.M. du centre-ville de La Courneuve, construits au début des années 1980, et dont le plan de masse et l’architecture témoignent d’une autre conception de l’urbanisme. On notera ici le travail symbolique qui consiste à omettre volontairement d’attribuer un nom au grand ensemble. Ces immeubles ne sont officiellement désignés que par les rues et les places qui ont été aménagées en leur sein. Ceci n’empêche évidemment pas les adolescents de les appeler couramment cité « Inter » [Intermarché], du nom de la grande surface installée en son centre.
Il n’y a pas lieu ici d’établir un diagnostic — que nous ne serions pas en mesure de produire — sur l’impact social de la réhabilitation. Que celle-ci soit absolument nécessaire, impérative et urgente, au vu de l’état des immeubles avant travaux, ne fait pas l’ombre d’un doute. Cependant, si les aspects extérieurs des bâtiments et de la cité dans son ensemble s’en trouvent indéniablement modifiés, il n’est pas évident que cela change grand-chose au niveau des formes d’appropriation adolescente de l’espace.
LA GESTION DU STIGMATE SPATIAL
La jeunesse faisant souvent figure de point de cristallisation des conflits et des problèmes du grand ensemble, ses membres se trouvent être les porteurs privilégiés du stigmate spatial. De plus, les adolescents sont profondément inscrits dans les lieux pour y avoir passé l’essentiel de leur existence ; il leur faut par conséquent assumer pleinement l’image de la cité.
Dans un premier cas, cette image est manifestement refusée ou déniée. Il en va ainsi, par exemple, de Samir, quand je l’emmène en « virée » à Paris un samedi, qui n’a de cesse de manifester son dégoût et son aversion pour l’architecture parisienne : « Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il y a ici ? Y a rien d’ beau, franchement ! — C’est plus beau, La Courneuve ? — Bien sûr, c’est plus beau, qu’est-ce que tu crois ? » [note du 14 mars 1991]. Un autre adolescent, Khaled, que j’aperçois un soir en rentrant avec mes courses devant les barres d’Alfred-Musset, vient à ma rencontre et examine narquoisement, dans mes sacs en plastique, le contenu de mes provisions. Prenant en quelque sorte la mesure de mon intégration, il me lance alors : « C’est classe, d’habiter ici, hein Vid’da ? » [note du 10 mai 1993]. Même genre de réflexion de la part de Nasser, frère aîné de Samir, avec qui je discute dans la rue, quelque temps après mon installation : « Alors, La Courneuve ? — Bien, bien ! — C’est pas ce qu’on dit, hein, c’est pas aussi affreux qu’on l’entend partout ! » [note du 11 juin 1993]. On notera au passage la valeur de test de cette question adressée au nouveau venu, professeur, étranger au milieu social du grand ensemble et représentant supposé des classes dominantes, celles-là mêmes qui, par l’intermédiaire des médias, imposent dans une certaine mesure la mauvaise image des lieux.
Dans un deuxième cas, le stigmate est neutralisé par le détachement, l’humour, l’ironie. Reprenant à leur compte la rhétorique journalistique négative, les adolescents inventen...
Table des matières
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Sommaire
- Introduction
- Première partie - Formes et cadres de sociabilité
- Deuxième partie - Le langage de la culture des rues
- Troisième partie - Les échanges de violence
- Quatrième partie - Honneur et réputation
- Conclusion
- Bibliographie
- Table des illustrations et des encadrés