Robert Debré, une vocation française
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Robert Debré, une vocation française

  1. 368 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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Robert Debré, une vocation française

À propos de ce livre

 « Robert Debré a vécu les Années folles à 18 ans. Il a jeté la robe de son père rabbin pour endosser les habits des caciques de la IIIe République. Robert Debré ne fut pas seulement un grand pédiatre, le promoteur de la réforme hospitalo-universitaire, le récipiendaire d'un prix Nobel de la paix au titre de l'Unicef, le créateur du Centre international de l'enfance, le défenseur de la recherche biomédicale et de la santé publique, l'ambassadeur d'une solidarité française pour l'enfance déshéritée. Il ne fut pas seulement l'ami des poètes et des écrivains, de Charles Péguy à Paul Valéry, de l'abbé Mugnier à la princesse Bibesco. Robert Debré fut également le chef d'une famille républicaine dont les vocations multiples surent investir les sciences, les arts et la politique : mon père Olivier aimait peindre les couleurs de la Loire ; mon oncle Michel, par ses essais, lança la Ve République ; les cousins Schwartz apportèrent par les sciences leur contribution à ce que Robert Debré appelait la "maison Debré". » P. D. C'est la vocation indéfectiblement française d'un homme et de toute une famille que Patrice Debré restitue ici, avec le talent de l'écrivain, en une grande fresque d'histoire. Patrice Debré est professeur d'immunologie à l'université Pierre-et-Marie-Curie et membre titulaire de l'Académie de médecine. Il a été chef de service, directeur d'un institut de recherche à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière et ambassadeur de France chargé de la lutte contre le sida et les maladies transmissibles. Après une monumentale biographie de Louis Pasteur, il a notamment publié Vie et mort des épidémies ainsi que L'Homme microbiotique, qui ont rencontré un grand succès.

Foire aux questions

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2018
Imprimer l'ISBN
9782738141392
ISBN de l'eBook
9782738141408

CHAPITRE 1

Les chantres du début


« Vous êtes qui, vous ? » L’homme qui m’interrogeait était grand, son visage marqué par un léger ptôsis de la paupière gauche, sa longue blouse de médecin ceinte à la taille par un tablier qui la débordait. Je m’apprêtais à répondre que c’était mon premier stage avant de commencer mes études médicales et que j’avais choisi le service du professeur Jean Bernard, célèbre hématologiste, pour m’initier à mon futur métier, lorsque mon interlocuteur reprit. « Je veux dire par rapport aux Debré et puis… » Il s’interrompit un instant comme s’apprêtant à ajouter une phrase qui lui semblait tout aussi importante, prit une pissette d’alcool dont il aspergea sa main gauche qu’il passa délicatement sur son crâne chauve… « Et puis, continua-t-il, s’accoudant au chariot que poussait négligemment l’interne, et puis par rapport aux Debat-Ponsan. »
Qui êtes-vous ? Combien de fois dans la vie ai-je eu à répondre à cette question, dont l’importance ou l’interrogation variaient avec le temps et le regard inquisiteur de mon interlocuteur. Pour ceux que je rencontrais pour la première fois et qui n’étaient pas du métier médical, il s’agissait de me situer par rapport à l’une ou l’autre des personnalités familiales, le plus souvent politiques, plus rarement par rapport à mon grand-père. Quant à parler de mon père, il fallut longtemps pour qu’on me réponde d’un air entendu, en hochant gravement la tête, qu’on le connaissait de réputation. Rares étaient ceux qui me parlaient de peinture et exceptionnels ceux qui citaient Debat-Ponsan. L’homme qui m’interrogeait alors était Maxime Seligmann, un des principaux collaborateurs de Jean Bernard et un des pionniers de l’immunologie clinique, qui compta bien des années plus tard dans mon choix de carrière. Ce jour-là, je compris qu’il connaissait les origines familiales de mes grands-parents, celles alsaciennes de Robert Debré et celles toulousaines de Jeanne Debat-Ponsan, sa femme. Le centre Hayem, ce temple de l’hématologie au cœur de l’hôpital Saint-Louis, pouvait sembler un drôle d’endroit pour évoquer cette croisée des chemins, mais l’histoire était là pour nous y conduire et nous guider dans une autre maison, familiale celle-là…

Prières juives pour la République française

À quoi pouvait donc penser Moïse Michel lorsque, levant les yeux vers la gargouille qui se dressait sur le pourtour de la collégiale de Colmar, il vit la « truie aux juifs » ? L’animal en pierre sur lequel s’agrippaient des juifs à chapeaux pointus, tandis que d’autres tétaient goulûment ses mamelles n’était-il pas un outrage au fameux tabou sacré, à l’interdit du porc ? Il se dit sans doute qu’il avait vu d’autres « Judensau » qui s’acharnaient sur son malheureux peuple, depuis le Palatinat où il avait vécu jusqu’à la lointaine Bavière où il était né. L’antisémitisme, ici comme ailleurs, s’affichait aussi à la porte des églises. Mais le colporteur juif pensa plutôt, revivant les vignes, forêts de sapins sombres et monts verdoyants traversés dans son parcours, qu’il était maintenant en Alsace, y était bien, et allait déposer son sac. Moïse Michel eut deux fils, dont le cadet Anschel Moïse fut à l’origine de notre famille. Anschel n’eut pas l’occasion ou le besoin, comme son frère aîné Michel Moyses, de demander au roi Louis XVI la permission de se marier avec une fille de sa religion, car la révolution de 1789 mit un terme à cette juridiction. La Révolution fit mieux. En 1791, elle fit des juifs des citoyens français. La question s’était pourtant un temps posée et tandis que les séfarades du Sud accédèrent rapidement à ce droit, de nombreux ouvrages circulaient pour refuser l’autorisation à reconnaître les juifs d’Alsace comme « citoyens actifs ». On gagnait plus à taxer cette immigration qu’à l’intégrer, si bien qu’avec leur dialecte yiddish mâtiné d’allemand, réparti en presque autant de bourgades que de familles, l’assimilation des juifs d’Alsace apparaissait problématique. Elle eut lieu, et comme tout citoyen juif français, Anschel connut par la suite les lois de l’Empire. Le 20 juillet 1808, Napoléon, empereur des Français, roi d’Italie et protecteur de la Confédération du Rhin, édicta un décret qui transforma son identité… et ainsi celle de sa filiation :
  • Article 1 : Ceux des sujets de notre Empire qui suivent le culte hébraïque, et qui, jusqu’à présent, n’ont pas eu de nom de famille et de prénom fixes, seront tenus d’en adopter dans les trois mois de la publication de notre présent décret, et d’en faire la déclaration par-devant l’officier de l’état civil de la commune où ils sont domiciliés.
  • Article 3 : Ne seront point admis comme noms de famille, aucun nom tiré de l’Ancien Testament, ni aucun nom de ville. Pourront être pris comme prénoms, ceux autorisés par la loi du 11 germinal an XI.
Anschel dut ainsi choisir un nom et le déclarer à l’état civil. S’accordant avec son frère aîné pour choisir le même, ce à quoi ils n’étaient pas contraints, et dont le lignage explique quelques pierres tombales d’Alsace, ils prirent celui de Débré, transformé ensuite en Debré. C’était la première fois que ce nom apparaissait dans l’histoire, qu’elle soit juive ou dorénavant française, d’ailleurs transcrit avec faute sur les registres : Anschel avec son accent judéo-alsacien se fit mal comprendre, et l’officier nota le mot Després. Debré vient de l’hébreu Dabar qui signifie au pluriel « paroles de », un choix particulièrement approprié car Anschel était devenu chantre de synagogue et donnait des leçons de yiddish et de Talmud aux petites communautés juives dont il traversait les bourgades. Le chantre ou « Hazan » est l’aide du rabbin, celui qui met les textes sacrés en scène, ou plutôt en chant, lui-même parfois assisté d’aides-chanteurs. Libre la semaine, mais devant assurer sa pitance, il se charge, en éducateur occasionnel, d’enseigner aux enfants les premiers éléments de l’écriture et de la lecture à partir des textes sacrés. Le jour des offices, il accompagne la Torah ou les psaumes des prophètes par la cantillation des Teamin, les signes musicaux stigmatisant les textes de la Bible. Anschel dut se plaire à Westhoffen, car juif errant de bourgade en bourgade, ce fut là qu’il se fixa et prit femme. Il eut un fils Jacques, dont il est dit qu’il accrut la position familiale, car il était tout à la fois commerçant en graine et courtier en conscrits, ce qui lui permettait de vivre aisément des appelés du contingent national, principalement en temps de guerre. Mais il était surtout adjoint au maire – un des premiers juifs élus de la République –, ce qui lui apportait une certaine notabilité au sein de la communauté israélite. Il était aussi le digne et respectueux époux d’une des filles de l’un des rabbins les plus réputés de la ville. Son beau-père n’était-il pas l’archétype du rabbin Rebbe, ou tout au moins, comme le rappelait volontiers Robert Debré, celui qui avait inspiré ce héros de roman à Erckmann-Chatrian lorsqu’ils écrivirent L’Ami Fritz ? Erckmann s’était lui-même expliqué sur les personnages de son célèbre roman : « Ils ont tout pris de ma propre existence. L’ami Fritz, c’est moi… le vieux rabbin Sichel, c’est le rabbin Meyer Heyman de Phalsbourg, notre voisin et l’ami intime de mon père. »
Heyman, l’arrière-grand-père de Robert Debré, né en 1765, fut de 1827 à 1837 le rabbin de Phalsbourg qui accueillait à l’époque l’une des communautés juives les plus importantes du consistoire de Metz. Maigrement rétribué, car devenu, comme tous les rabbins, fonctionnaire de l’État après 1831, il complétait son salaire religieux par un autre : il était marchand de fer et de bois, et, mieux, touchait les loyers de la maison où vivait le père d’Erckmann. Le succès de librairie de L’Ami Fritz, en 1864, le propulsa comme un des représentants symboliques de la vie juive en Alsace-Lorraine. « Fritz » n’aimait-il pas ce rabbin « pour avoir sauté sur ses vieilles cuisses maigres, en lui tirant la barbiche, pour avoir appris le yiddish de sa propre bouche, pour s’être amusé dans la cour de la vieille synagogue », et pour avoir dîné tout petit dans la tente de feuillage que David Sichel dressait chez lui, comme tous les fils d’Israël, au jour de la fête des tabernacles. « L’ami Fritz » prenait plaisir à boire avec le rabbin un verre de kirschenwasser, tout en supportant l’insistance que mettait ce grand-père populaire à vouloir le marier. Le père Rebbe représentait le type même du « sadchan », l’entremetteur juif, dont la réputation d’intelligence mêlée de rouerie le faisait confident des paysans chrétiens pour assurer leurs descendances. Aussi, quand Robert Debré rappelle que la littérature d’Erckmann-Chatrian était en bonne place dans la bibliothèque de son enfance, c’était pour insister sur les relations de confiance et d’amitié des communautés juives d’Alsace avec leurs compatriotes « goys ».
De l’union de la fille du rabbin Heyman avec Jacques Debré naquit en 1854 à Westhoffen un fils, Simon, le père de Robert Debré, qui devint rabbin à son tour. Pour toute scolarité, Simon suit les leçons de Talmud du rabbin Salomon Lévy de Brumath, puis celles des maîtres de la Yeshiva de Wurtzbourg, en Allemagne. C’est là, sans doute, qu’il se perfectionne aussi dans la langue allemande qu’il enseignera plus tard aux officiers de la garnison et, à un certain moment, au collège municipal de Sedan. La guerre de 1870 précipita sa destinée, car le traité de Francfort stipulait à tous les citoyens majeurs d’Alsace et de Lorraine qu’ils ne pouvaient conserver la nationalité française qu’à condition d’opter formellement pour elle et de gagner la France. Un mois avant l’expiration du délai, en septembre 1872, Simon Debré choisit la République. Il ne sera pas le seul. Près d’un dixième de la population d’Alsace-Lorraine décidera d’émigrer. Mais, à la différence des émigrations juives précédentes, guidées par des besoins purement économiques, cet exode était le choix d’un acte patriotique. Il portait à son apogée le mouvement des juifs de l’Est pour rejoindre la France, et surtout la capitale. Lorsqu’il gagne Paris qui compte alors vingt-deux mille juifs en majorité ashkénazes, Simon a 19 ans et s’inscrit au séminaire israélite. Que connut-il de la ville des Lumières ? À cette époque, les élèves du séminaire israélite de France ne profitaient que très médiocrement de la vie universitaire parisienne et restaient cloîtrés dans les murs de l’école. Ils bénéficiaient cependant pour leur enseignement d’excellents professeurs qui, à côté des études des textes sacrés, hébreux, histoire juive, théologie et Talmud, leur apprenaient littérature française, latin, grec, rhétorique, philosophie, histoire et géographie. On mettait ainsi en exergue les leçons du Sanhédrin qui souhaitait l’harmonie entre les lois de la République et les lois religieuses, et même plus encore, en demandant aux rabbins d’inculquer un patriotisme vibrant à leurs administrés. Ne s’agissait-il pas de former les futurs chefs spirituels de la communauté juive et d’inscrire celle-ci au cœur de la nation française ?
Lorsqu’il termina ses études, en 1876, Simon Debré épousa Marianne Trenel, la fille du directeur de l’école. Il faisait plus que de suivre par amour la coutume qui voulait que les rabbins choisissent pour femme une fille de rabbin, il entrait dans la famille d’un influent religieux, Isaac-Lion Trenel. Né à Metz en 1822, fils lui-même d’un ministre officiant, Trenel descendait de plusieurs notabilités talmudiques de Lorraine. Il avait été associé à l’histoire des juifs de l’Est car il avait assuré la transition de l’école rabbinique de Metz à Paris en 1856, une décision riche de sens. Elle consacrait l’affrontement entre un judaïsme libéral et progressif et celui, orthodoxe et conservateur, qui ne pardonnait pas à Napoléon la signature des décrets de 1808 mutilant la citoyenneté des juifs d’Alsace-Lorraine et brutalisant leurs traditions religieuses. L’installation de Trenel comme directeur de la nouvelle école rabbinique qui deviendra le séminaire israélite de France, en même temps que professeur de Talmud et de Torah, chargé d’enseignement hébraïque dans les lycées de la capitale, était un signe des temps et appartenait à l’histoire des communautés juives de France. Pour le Rabbin, c’était aussi un témoignage de ses engagements religieux et, d’une certaine manière, politiques. Car même s’il acceptait cette charge par dévouement, comme il l’indiquait à ses administrés, il s’affichait en faveur de la modernité, ainsi que le voulait le clergé juif. Avoir pris le parti des libéraux ne l’empêchait cependant pas d’être resté intransigeant dans la pratique du judaïsme et de se distinguer, dans sa famille, par une stricte sévérité. Alors que sa femme, toujours coiffée d’un bonnet de dentelle noire encadré de larges rubans, tentait d’atténuer sa rigueur, il exigeait l’obéissance aux règles de la religion. Robert Debré rappelait qu’un de ses oncles ne put prendre part au concours de l’École normale supérieure parce que les épreuves avaient lieu un samedi et qu’il fallait respecter le repos du sabbat.
Au sortir du séminaire, en 1880, Simon Debré fut désigné pour occuper le poste rabbinique de la communauté de Sedan qui avait connu un essor particulier après le traité de Francfort. Situé à l’extrême frontière des provinces annexées, Sedan, dont l’industrie traditionnelle était le travail de la laine et la fabrication du drap, avait accueilli une portion notable de l’immigration juive alsacienne. Fabricants, tisserands, marchands de drap, commissionnaires, tous avaient apporté leur clientèle et leurs relations, parfois transporté leurs machines ou amené avec eux leurs ouvriers d’Alsace, et trouvaient, parmi leurs coreligionnaires sedanais, le meilleur accueil. C’est ainsi une communauté nouvelle patriote et bourgeoise qui était attribuée au rabbin Simon Debré pour son premier poste. En 1886, il reçoit du consistoire des israélites de France le diplôme du deuxième degré rabbinique (Morenou Harab) lui donnant « aptitude aux fonctions de grand rabbin ». Mais, s’il s’investissait dans son apostolat, la vie de tous les jours n’était pas si simple. Sa situation financière laissait à désirer car les cours d’allemand qu’il donnait à la garnison étaient gratuits, et sa source financière d’enseignement au collège se heurtait à la hiérarchie qui refusait, dans les visites protocolaires à la préfecture, qu’il prenne place avec le clergé. Aussi, lorsqu’on lui propose le poste de grand rabbin à Neuilly deux ans plus tard, acceptera-t-il avec enthousiasme, même si ses administrés « regretteront un pasteur et un ami dévoué, et un précieux collaborateur ».
À Neuilly, le couple et le jeune Robert qui était né en Lorraine, s’installent 5 bis, avenue Philippe-Le-Boucher. Le déménagement en région parisienne permit au rabbin d’autres occupations que celles du culte de la synagogue, car il sera également aumônier du Refuge de Neuilly et du lycée Janson-de-Sailly. En choisissant la République et la France, Simon Debré s’était attaché à son avenir et aux hommes qui le dessinaient. Il admirait ainsi Jules Ferry, non seulement parce que le Vosgien savait rassembler les Alsaciens sans distinction de religion, mais parce qu’il approuvait le progrès qu’apportait le savoir. Il avait une « aversion du clinquant, de la fausse science et des hypocrisies sous toutes leurs formes », et se montrait partisan résolu de l’école obligatoire, gratuite et laïque. À Janson-de-Sailly, il côtoyait ainsi les aumôniers de différentes religions, appréciait de converser avec les prêtres et les pasteurs, et comprenait qu’on laisse à chaque famille le choix des différents cultes. Ne prolongeait-il pas en cela la pensée et même les initiatives de son père, Jacques, qui avait voulu dans sa commune un même respect pour les trois religions et prôné qu’on y édifie trois lieux de pratique religieuse ?
« Le métier de rabbin, rappelait Robert Debré, [était] non celui d’un homme séparé du monde et faisant partie d’une Église, mais d’un savant et d’un sage. Connaissant les écritures, sachant interpréter les lois religieuses et juger les actes des hommes, capable de comprendre les symboles sacrés, il conseillait ses ouailles à la façon d’un patriarche. L’administration du culte, du consistoire et des communautés avait été établie suivant la pensée napoléonienne… Mon père était un érudit. Il enseignait au séminaire de la rue Vauquelin les langues sémitiques. Il cherchait des explications morales ou hygiéniques aux prescriptions du rituel. »
En même temps, Simon Debré restait intransigeant sur les gestes sacrés et, s’il était interdit de cueillir des fleurs le jour du sabbat, il rappelait volontiers : « Nos pères ont dit : “Entourez la loi de barrières.” », et il ajoutait : « Écoute Israël, l’Éternel est notre Dieu… Tu en parleras en demeura...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Dédicace
  5. Introduction
  6. CHAPITRE 1 - Les chantres du début
  7. CHAPITRE 2 - Abandonner l’étoile de Simon
  8. CHAPITRE 3 - La vérité ou la mort
  9. CHAPITRE 4 - La médecine, mode d’emploi
  10. CHAPITRE 5 - « Tirez, nom de Dieu ! »
  11. CHAPITRE 6 - Patron
  12. CHAPITRE 7 - Le temps nazi, un dégoût pour les hommes
  13. CHAPITRE 8 - Si tous les enfants du monde
  14. CHAPITRE 9 - Primum inter pares, le politique
  15. CHAPITRE 10 - En famille
  16. Principaux repères chronologiques concernant Robert Debré
  17. Bibliographie
  18. Table
  19. Du même auteur
  20. Index
  21. Cahier photos