
- 264 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
À propos de ce livre
Poète, romancier, René Depestre est l'une des figures les plus originales de l'avant-garde artistique et intellectuelle de l'après-guerre. Sa vie suit les chaos de l'histoire et en épouse un temps les espoirs : à Paris, il rencontre André Breton, Louis Aragon et les surréalistes, et débat avec le représentant du mouvement de la négritude, Aimé Césaire ; en Tchécoslovaquie, il se lie d'amitié avec Pablo Neruda ; à Cuba, il s'engage auprès de Che Guevara et soutient le régime de Castro. C'est toute l'effervescence de cette vie d'engagements, et de désillusions aussi, que restitue ce livre. Il revient sur les grandes questions de la décolonisation et de la négritude. René Depestre, qui se définit lui-même comme « Haïtien errant », entend dépasser les séparations raciales, qui sont autant de pièges où s'appauvrit la diversité des cultures et des corps. « Porter tendrement sa couleur de peau », cette paix ne s'obtient que si l'on sait conjuguer la force de l'art et l'ardeur de l'action. Texte établi par Jean-Luc Bonniol. René Depestre est poète, romancier et essayiste. Il a publié de nombreux recueils de poésies, dont Étincelles. Il a travaillé au secrétariat de l'Unesco jusqu'en 1986, et il a obtenu le prix Renaudot en 1988 pour son roman Hadriana dans tous mes rêves. Jean-Luc Bonniol est anthropologue et historien, professeur émérite à l'université d'Aix-Marseille, spécialiste des sociétés créoles.
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Informations
Éditeur
Odile JacobAnnée
2018Imprimer l'ISBN
9782738141859ISBN de l'eBook
97827381418661
En mes vertes années haïtiennes
De mon enfance à Jacmel1, je garde le souvenir d’un double ravissement : la beauté du golfe et la végétation de rêve propre au site jacmélien. Mais, lors de mon dernier passage en ce lieu, après soixante ans d’absence, je me suis aperçu très clairement de l’abîme qui sépare aujourd’hui l’Haïti que j’avais connu de celui que j’ai retrouvé.
Nous vivions à la campagne, ou presque – Jacmel était une toute petite ville de moins de dix mille habitants – et la vie avait son charme. Aujourd’hui, je me demande si je ne suis pas en train d’idéaliser ces années d’enfance entre 1927-1928 et 1940, si vraiment mes souvenirs correspondent à la réalité de l’époque. Mais, à bien y penser, je suis d’avis que la vie haïtienne avait encore conservé des charmes réels, on peut dire jusqu’à Duvalier, en tout cas jusqu’à mon départ en 1946. Ma famille était une famille plutôt modeste, ma mère était « modiste », couturière, mon père pharmacien ou préparateur en pharmacie, je n’ai jamais su exactement. La pharmacie s’appelait Pharmacie de l’Étoile. On faisait partie d’une petite bourgeoisie de province. Le côté maternel Oriol était connu à Jacmel. Solon Oriol, notre grand-père, avait été général au temps précédant l’occupation militaire nord-américaine (1915-1934). Il perdit la vie lors d’une obscure jacquerie dans les mornes. Célia Leblanc ma grand-mère, avant d’être ruinée en 1896 par un incendie meurtrier, avait été longtemps à la tête d’un commerce d’exportation de café. Elle possédait une plantation dans la vallée de Marbial, fameux écosystème pour la qualité de ses caféiers. L’économie du café avait mis Jacmel en relation avec l’Europe. Beaucoup de steamers y venaient embarquer la précieuse denrée. Ces cargos rapides arrivaient de Grande-Bretagne, de France, d’Italie et des pays scandinaves. Dans la baie flottaient de nombreux pavillons étrangers. Par Jacmel, la Royal Mail britannique assurait l’ensemble du courrier entre les Haïtiens et les Européens. Il y avait à Jacmel une petite « élite », et une intelligentsia de province composée de gens très cultivés. Il y avait des conférences, du théâtre, de la poésie, des bals réputés, les familles organisaient des villégiatures à cheval, autour de Jacmel, dans des sites magnifiques, des sites de montagnes au-dessus de la mer des Caraïbes, de la baie de Jacmel, l’un des endroits les plus beaux du pays. Ma mère avait l’habitude d’évoquer les années de sa jeunesse autour de 1900, qui étaient vraiment éclatantes de joie de vivre !
Des vergers florissants voisinaient avec des cultures vivrières qui l’étaient tout autant. Les potagers faisaient également rêver. L’espace haïtien était aussi une fête quant à la variété des oiseaux : ortolans, colibris, tourterelles, pintades, oiseaux-palmistes, « madan-sara », oiseaux charpentiers, mal-finis, oiseaux-mouches, et des arbres fruitiers : manguiers, goyaviers, quenêpiers, corossoliers, caïmitiers, avocatiers, orangers, citronniers prospéraient sous la haute juridiction des arbres à pain, des palmiers et des cocotiers. L’eau coulait partout joyeusement. L’idée prédominante était l’idée de jardin. Un paysan n’avait pas une plantation : il avait un jardin. Les gens de la ville qui avaient une propriété, une ferme, une petite ferme à la campagne, en parlaient en termes de « jardin ». D’où la notion de « femme-jardin », aussi, à laquelle j’ai donné une connotation érotique. Des jardins dotés d’une très grande diversité végétale. On produisait toutes sortes de légumes, de tomates, de carottes, de la betterave, du giraumon, toutes sortes de légumes dans de véritables jardins potagers qui nous nourrissaient. Et puis beaucoup de fruits, énormément de fruits : du melon, du corossol (un très beau fruit dont on faisait des jus extraordinaires et des sorbets).
La plupart des familles de classe moyenne, pas seulement les riches, possédaient des résidences à la campagne. Nous aussi nous y avions une propriété, une petite ferme, avec des arbres fruitiers, un jardin potager, de l’eau, et même des domestiques ! Les deux mois les plus chauds, juillet et août, nos parents séjournaient dans la montagne. On avait l’impression de vivre au paradis. On était dans les mornes, mais des sentiers de chèvres nous conduisaient à pied jusqu’à la mer. Des vagues joyeuses nous y accueillaient. On passait la journée sur la plage. C’était une mer tonique, très sûre, sans aucun risque d’une attaque de requin. En ville, chaque samedi, notre père nous réveillait à l’avant-jour pour aller sur le littoral assister au lever du soleil tout autour du golfe. Après le merveilleux Charlot des soirées, c’était notre cinéma du petit matin. L’impétuosité des vagues, l’étincellement de l’écume, l’intensité de l’azur, les jeux de lumière autour des bateaux, des arbres, des toits de zinc, formaient un spectacle qui nous coupait le souffle. Loin ou près, partout où se portait le regard la force d’enchantement nous saisissait les entrailles.
« Mes enfants, disait papa Loulou, gardez pour toujours en vous le merveilleux que vous avez sous les yeux, c’est le don cosmique suprême du bon Dieu. » Raymonde, Maurice et moi, nous suivions allègrement notre père le long du littoral. On traversait à gué la Gosseline, rivière célèbre pour ses débordements. Sous les cocotiers du rivage, la balade durait toute la matinée. On rentrait à la maison, haletants, éblouis par le sentiment que cet ensoleillement divin allait nous accompagner la vie durant.
Mon père était un homme, je ne dirais pas cultivé, mais il était loin d’être un ignorant. Il était au courant d’un tas de choses de la vie. Quand il ne pouvait satisfaire notre curiosité, il se précipitait sur le seul livre qu’il y avait à la maison : le Tout en un. Encyclopédie illustrée, publiée en 1921 par la librairie Hachette. Le Tout en un tenait lieu de bibliothèque, avec ses milliers de gravures, de portraits, de tableaux synoptiques. Cette encyclopédie me permit d’associer notre papa Loulou à une sorte d’« érudition enchantée » qui réunissait tous les livres en un seul. « Ce dictionnaire, s’exaltait-il, l’œil en feu, est le papa de toute une bibliothèque. Les autres livres tombent comme des mangos mûrs de ses pages. C’est un capitaine-bouquin comme on n’en a jamais vu. Voici, mes enfants, le compère général-maître-livre qui doit vous guider dans la vie. »
Le soir, sur l’oreiller de mes 7 ans, je me souhaitais, avec attendrissement, une tête d’adulte estampillée du label « Tout-en-un-encyclopédie-illustrée ». Malheureusement on a perdu l’exemplaire familial au cours de nos déménagements, mais un ami français m’a entendu parler de ce livre, il l’a cherché et l’a trouvé pour moi chez un libraire de Toulouse, et il m’en a fait cadeau, ce que j’ai beaucoup apprécié. J’ai parfois l’impression que c’est l’exemplaire de mon père que j’ai toujours gardé.
À notre mère Dianira, nous devions la connaissance du vaudou. Alors que notre grand-mère Célia Leblanc ne voulait rien savoir d’« un culte païen qui nous éloignait de la culture française », ma mère, dès notre enfance, tint à nous mettre au courant de l’ensemble de l’héritage africain. Chaque année, lors de grandes vacances à la montagne, avec les paysans de l’endroit, elle organisait de vraies cérémonies, non pas des cérémonies folkloriques ou touristiques comme on en voit aujourd’hui à Port-au-Prince ou dans d’autres villes, mais de vraies cérémonies qui correspondaient au calendrier liturgique du vaudou. On nous initiait, on recevait des bains rituels, on était à l’intérieur de la cérémonie, on n’était pas des spectateurs. Il n’y avait pas de spectateurs, d’ailleurs, dans ces cérémonies. Il n’y avait pas des gens assis, en train de regarder des paysans convoquer leurs dieux et vivre avec leurs dieux. Nous étions de plain-pied avec leur équipée mystique. Ma mère elle-même avait la faculté de se changer en cheval d’un loa : elle pouvait être chevauchée par un dieu, un dieu pouvait l’habiter, cela arrivait parfois, mais elle était alors une autre personne ; elle n’était plus notre mère, elle était Aïda Wèdo, et nous parlait, à nous, les enfants, comme si elle était une divinité. Cela signifie que nous avons vécu de l’intérieur l’expérience religieuse du vaudou. Un soir, la machine Singer qui l’aidait à nous élever se manifesta dans sa tête sous la forme d’un « loa blanc », sous le nom que le négociant allemand du bord de mer avait usurpé : le célèbre poète autrichien Hugo von Hofmannsthal. On vécut ainsi de très près l’expérience, décisive dans le culte vaudou, de la crise de possession ou transe rituelle. Ces cérémonies étaient très belles, j’étais un petit garçon impressionné à la fois par la présence des loas, une présence quasi surréaliste, dans ce qu’ils disaient, dans leur comportement, dans leur gestuelle, ce qui a d’ailleurs frappé André Breton en Haïti. Cela a dû également frapper l’imagination de l’enfant que j’étais, avec en plus la sensualité des jeunes filles qui dansaient. De belles filles dansaient, presque nues, avec une grande liberté, sans aucun esprit égrillard, sans aucun esprit de divertissement, elles chantaient des chants merveilleux du vaudou, à 2 ou 3 heures du matin, en pleine campagne. Tout cela avait une dimension esthétique, c’était très beau. J’ai des souvenirs inoubliables de ces fêtes païennes auxquelles nous étions initiés, mais je ne pensais pas, dans ma conscience d’enfant, qu’il s’agissait d’une fête païenne. Je vivais innocemment la foi de mes ancêtres…
Pour l’enfant que j’étais, au-delà de la religion, cette dimension esthétique du vaudou était peut-être une poétique de la foi. Elle devait se métisser avec l’éducation catholique qu’on recevait des frères bretons de notre école primaire congréganiste, des frères bretons établis en Haïti depuis le concordat avec le Vatican de la fin du XIXe siècle. Si je me transporte dans l’esprit du jeune catholique que j’étais alors, je peux me remémorer comment s’opérait la juxtaposition entre le dogme dont j’étais empreint et cet univers païen. Le catholicisme haïtien est un catholicisme qui a déjà fait un pas vers le vaudou et la réciproque est vraie… Je ne sais pas si un anthropologue, un spécialiste, me contredirait, ce qu’en penserait par exemple Laënnec Hurbon, qui en est un grand connaisseur… Le vaudou, tel qu’il est pratiqué en Haïti, n’est pas la transplantation pure et simple des croyances religieuses du Bénin (l’ancien Dahomey). Les esclaves, issus de diverses ethnies africaines, étaient porteurs d’une grande diversité de croyances : traditions fon, yoruba, ewe, ashanti, congo… Le vodoun fon, prédominant en Haïti, devait se greffer sur plusieurs rites chrétiens lors du processus de résistance au programme d’évangélisation du clergé catholique. Le vaudou est donc lui-même le résultat d’une créolisation religieuse. C’est-à-dire qu’il n’y aurait pas eu de vaudou, dans le sens haïtien, s’il n’y avait pas eu une entreprise d’évangélisation des esclaves de Saint-Domingue. On a voulu imposer le catholicisme aux esclaves, mais il se trouve que ces esclaves étaient eux aussi porteurs d’un dogme religieux qui était le vodoun de leurs ancêtres africains. Ils ont fait des concessions au catholicisme, et cela dans la liturgie même. La preuve, c’est qu’on ne peut pas commencer une cérémonie vaudoue sans invoquer le Dieu des chrétiens, sans évoquer certains saints qui sont plus populaires que d’autres, comme saint Michel, saint Philippe et saint Jacques, saint Antoine de Padoue, qui sont admis comme s’ils étaient des loas et qui sont intégrés au rituel… L’inverse n’est pas vrai : on n’invite pas Damballah Wèdo ou Agoüé Taroyo à participer à la messe chrétienne en Haïti, mais les curés, pragmatiquement, dans leurs paroisses, à la campagne notamment, ont fait le chemin inverse : ils ont accepté que leurs fidèles aient un pied dans l’Église chrétienne et un autre pied dans le houmfort. C’était admis et cela a permis la création d’un consensus religieux, profitable aux deux systèmes, de telle sorte que le vaudou apparaît comme un compromis historique avec le catholicisme. Les prêtres intelligents qui se sont trouvés en Haïti, surtout après le Concordat de 1860, ont pu éviter une guerre religieuse (autrement on aurait pu expulser les curés, interdire les Églises chrétiennes : les pouvoirs, sous l’influence des houngans, pouvaient expulser l’Église catholique à n’importe quel moment). Pour éviter cela, il y a eu une tolérance du clergé catholique par rapport aux rituels et aux croyances vaudous. Ce qui fait qu’en ce qui me concernait cela ne pouvait pas créer un drame, quand, enfant, j’allais à la confession, j’assistais aux messes, je recevais la communion, je chantais les cantiques (je connaissais très bien la liturgie chrétienne, parce que ma famille était très pratiquante, très catholique, elle connaissait le système chrétien de l’intérieur). Il y a eu une créolisation religieuse. Elle a fait la synthèse entre croyances d’origine africaine et christianisme. Plusieurs dogmes religieux maintenaient ainsi en nous la valeur syncrétique de notre foi. C’était possible parce que le vaudou est un polythéisme. De telles osmoses de la pratique religieuse ne sont pas possibles entre l’islam et le catholicisme, entre celui-ci et le bouddhisme, entre les grandes religions révélées. Le vaudou obéit finalement à un esprit de syncrétisme analogue aux anciens cultes de l’Orient classique.
En 1941, le despote Élie Lescot2 accorda son soutien au clergé catholique lors d’une campagne antisuperstitieuse. Les autorités croyaient le moment venu d’éliminer le vaudou de l’imaginaire des Haïtiens. Ceux-ci étaient invités à le tenir pour un agrégat de superstitions qui déshonoraient la culture haïtienne. Des curés et des associations sous leurs ordres eurent recours à la violence pour détruire des houmforts, confisquer des objets rituels, persécuter des houngans à travers le pays. La campagne antisuperstitieuse ne devait pas faire long feu. Un mouvement de résistance organisé autour de Price-Mars, Jacques Roumain, Alfred Métraux, obligea les extrémistes du clergé et du gouvernement à faire marche arrière.
La plupart des fidèles assistaient aux cérémonies, mais il y avait aussi des gens qui possédaient chez eux un autel, un petit autel sur lequel ils célébraient des services. Il s’agissait alors d’un culte domestique, personnel. En même temps, dans sa fonction sociale, le vaudou regroupait les croyants autour d’un rituel et d’un calendrier liturgique très particulier, en relation avec la liturgie chrétienne. Le culte réglait les travaux et les jours de la population. Il s’agissait d’un univers de croyances largement partagées : ces croyances, même dans les esprits qui paraissaient les plus rationnels, ne semblaient pas complètement évacuées. Et les histoires qui étaient racontées en ces occasions étaient présentées avec toutes les apparences de la véracité, parce que les gens les appréhendaient avec une grande sincérité. L’imaginaire haïtien, en dehors de toute foi, de toute philosophie religieuse, est environné d’une sorte d’aura de merveilleux. Ce réel merveilleux haïtien, on ne le trouve pas seulement dans la peinture, pas seulement dans la littérature, mais aussi dans le comportement politique. Il y a des aspects de la vie politique haïtienne qui donnent lieu à une sorte de fantastique, de réel merveilleux politique, mais qui est aussi ténébreux, satanique : c’est l’autre face de la médaille… Même dans le comportement habituel, quotidien de l’Haïtien, les esprits en sont marqués.
La vie haïtienne dans son ensemble était traversée par le vaste courant du merveilleux qui devait un jour féconder la création artistique et littéraire. Les gens se réunissaient le soir sur une galerie, dans la fraîcheur, pour « tirer des contes ». Il y avait deux sortes d’histoires : tantôt des contes comparables à ceux du folklore universel, avec des personnages mythiques. Les deux plus célèbres étaient Ti-Malice, l’équivalent de Renart, en France, et l’homme qui faisait rire aux larmes, le rocambolesque compère Bouki. Il y avait aussi une façon très haïtienne de parler des choses de la vie en société : lodyans (en créole). Le mot français « audience », dans cette acception particulière, désignait une forme de narration orale-satirique, égrillarde, picaresque, toujours associée au réel merveilleux. L’imaginaire haïtien avait la force d’une contagieuse parole de nuit : la culture orale d’un peuple qui, maintenu par la satrapie à l’écart de toute civilité démocratique, cherche un destin dans l’ordre du vaudou, quand ce n’est pas celui de l’art ou de la poésie.
Les meilleures « audiencières » étaient souvent des jeunes filles paysannes confiées aux familles comme restavec, terme très péjoratif pour nommer ces jeunes domestiques. La domesticité est encore l’institution la plus dégradante de la vie sociale haïtienne. C’est une forme d’esclavage. Ma mère, elle, traitait les filles comme ses enfants. Elles mangeaient à table à nos côtés comme des sœurs aînées. Leur compagnie nous mettait de plain-pied avec le fascinant monde rural. Elles nous « tiraient des contes », nous apprenaient des chansons, nous enseignaient des danses, nous initiaient aux plus intimes beautés de la vie de la campagne. Carmen, Félicie, Saintamise auront été les fées de mon enfance. Aux côtés de notre mère, elles firent régner dans notre foyer un enjouement et une tendresse à toute épreuve.
Quand on parle du vaudou il fa...
Table des matières
- Avant-propos
- Préface
- 1. En mes vertes années haïtiennes
- 2. L’hebdo La Ruche (1945-1946)
- 3. Rideau de fer et château en Bohême
- 4. Des clefs pour l’Amérique latine
- 5. Cuba : service après naufrage
- 6. Le réveil indigéniste
- 7. Haïti : une tragédie sans fin
- 8. Que peuvent les intelligentsias ?
- Conclusion
- Repères biographiques
- Notes (établies par Jean-Luc Bonniol)
- Œuvres de René Depestre
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