
- 336 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Les âmes blessées
À propos de ce livre
« À cause de la guerre, du fracas de mon enfance, j'ai été, très jeune, atteint par la rage de comprendre. J'ai cru que la psychiatrie, science de l'âme, pouvait expliquer la folie du nazisme. J'ai pensé que le diable était un ange devenu fou et qu'il fallait le soigner pour ramener la paix. Cette idée enfantine m'a engagé dans un voyage de cinquante ans, passionnant, logique et insensé à la fois. Ce livre en est le journal de bord. Pour maîtriser ce monde et ne pas y mourir, il fallait comprendre ; c'était ma seule liberté. La nécessité de rendre cohérent ce chaos affectif, social et intellectuel m'a rendu complètement psychiatre dès mon enfance. Cinquante ans d'aventure psychiatrique m'ont donné des moments de bonheur, quelques épreuves difficiles, le sentiment d'avoir été utile et le bilan de quelques méprises. Mon goût pour cette spécialité est un aveu autobiographique. L'histoire de ces cinquante années raconte aussi comment j'ai traversé la naissance de la psychiatrie moderne, depuis la criminelle lobotomie, l'humiliante paille dans les hôpitaux, Lacan le précieux, la noble psychanalyse malgré ses dérives dogmatiques, l'utile pharmacologie devenue abusive quand elle a prétendu expliquer tout le psychisme, et l'apaisement que m'a apporté la théorie de l'attachement, dont la résilience, mon chapitre préféré, étudie une nouvelle manière de comprendre et de soulager les souffrances psychiques. Ce long chemin m'a conduit à tenter d'expliquer, de soulager et parfois de guérir les souffrances psychiques. Il m'a donné le plaisir de comprendre et le bonheur de soigner les âmes blessées. » B. C. Boris Cyrulnik est neuropsychiatre et directeur d'enseignement à l'université de Toulon. Il est l'auteur d'immenses succès, et notamment de Sauve-toi, la vie t'appelle, premier tome de ses Mémoires, dont voici le deuxième tome : Les âmes blessées.
Foire aux questions
Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramètres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrez comment résilier votre abonnement.
Non, les livres ne peuvent pas être téléchargés sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour être utilisés en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez télécharger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre téléphone portable ou votre tablette. Découvrez-en plus ici.
Perlego propose deux abonnements : Essentiel et Complet
- Essentiel est idéal pour les étudiants et les professionnels qui aiment explorer un large éventail de sujets. Accédez à la bibliothèque Essentiel comprenant plus de 800 000 titres de référence et best-sellers dans les domaines du commerce, du développement personnel et des sciences humaines. Il comprend un temps de lecture illimité et la voix standard de la fonction Écouter.
- Complet est parfait pour les étudiants avancés et les chercheurs qui ont besoin d'un accès complet et illimité. Accédez à plus de 1,4 million de livres sur des centaines de sujets, y compris des titres académiques et spécialisés. L'abonnement Complet comprend également des fonctionnalités avancées telles que la fonction Écouter Premium et l'Assistant de recherche.
Nous sommes un service d'abonnement à des ouvrages universitaires en ligne, où vous pouvez accéder à toute une bibliothèque pour un prix inférieur à celui d'un seul livre par mois. Avec plus d'un million de livres sur plus de 1 000 sujets, nous avons ce qu'il vous faut ! Découvrez-en plus ici.
Recherchez le symbole Écouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'écouter. L'outil Écouter lit le texte à haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accélérer ou le ralentir. Découvrez-en plus ici.
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS ou Android pour lire à tout moment, n'importe où, même hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous êtes en déplacement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application.
Oui, vous pouvez accéder à Les âmes blessées par Boris Cyrulnik en format PDF et/ou ePUB ainsi qu'à d'autres livres populaires dans Psychologie et Histoire et théorie en psychologie. Nous disposons de plus d'un million d'ouvrages à découvrir dans notre catalogue.
Informations
CHAPITRE 1
Psychothérapie du Diable
Comprendre ou soigner
Il faisait beau à Paris, en mai 1968. L’air était léger, tout le monde parlait à tout le monde, sur le trottoir, au milieu des rues, à la terrasse des cafés. On faisait de petits attroupements, on se disputait, on riait, on se menaçait, on argumentait vigoureusement sur des problèmes dont on ne connaissait pas le moindre mot. C’était la fête ! Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, un imprécateur galvanisait l’auditoire. Je savais qu’il était schizophrène car je l’avais entendu délirer, quelques jours avant, dans un service de psychiatrie de l’hôpital Sainte-Anne. Mais là, je voyais ce patient au micro expliquer à voix forte sa conception de l’existence. Le public, enthousiasmé, applaudissait et criait à la fin de chaque phrase. Alors il souriait, attendait la fin des acclamations et prononçait une autre phrase qui provoquait une nouvelle allégresse, et ainsi de suite.
Dans le hall de la faculté de médecine, un petit monsieur, avec une canne élégante, expliquait comment un même fait pouvait être interprété de manière radicalement opposée. Il nous racontait que Cook, le navigateur anglais, en découvrant la liberté sexuelle des Polynésiens, avait parlé d’« immoralité », alors que le Français Bougainville en faisait la preuve d’une « idylle naturelle ».
Nous applaudissions, nous nous disputions à chacune de ses phrases, et personne ne savait que ce petit monsieur s’appelait Georges Devereux, professeur d’ethnopsychiatrie au Collège de France. Nous étions heureux quand il nous disait que les missionnaires offusqués avaient imposé aux Polynésiennes le port de robes ultrapuritaines qui avaient tellement émoustillé la curiosité des hommes qu’elles avaient provoqué une flambée de hardiesses sexuelles1.
Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, mon schizophrène provoquait, lui aussi, l’enthousiasme des foules en affirmant que « destruction n’est pas démolition », en précisant que la télévision volait ses idées pour les implanter dans l’âme des innocents, en affirmant que la névrose était la conséquence de la morale sexuelle et en engageant chaque personne à fuir dans la stratosphère où mille vies étaient possibles dans l’horreur du Paradis d’où il revenait à l’instant.
Chacune de ses phrases, intelligentes ou surprenantes, provoquait une explosion d’acclamations. J’étais en compagnie de Roland Topor qui, pour une fois ne riait pas. J’ai même cru percevoir un peu d’ironie dans son sourire, qui contrastait avec la ferveur de ceux qui prenaient des notes.
Mon schizophrène avait un public qui réagissait avec la même dévotion que la nôtre quand nous écoutions le professeur du Collège de France. Ayant aperçu ce patient quelques jours avant dans un service de psychiatrie, j’en avais trop vite conclu que son auditoire était composé de naïfs, ravis de se laisser embarquer par leurs émotions plutôt que par leurs idées. Je me croyais initié puisque je savais d’où venaient ces idées délirantes, que les non-initiés adoptaient avec ferveur. J’avais tort. Aujourd’hui, je dirais que les utopies scientifiques ont sur le public le même effet séparateur entre « celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas2 ». Avant toute raison, nous éprouvons une sensation de vérité qui parle de notre goût du monde, plus que de sa réalité.
L’objet du chirurgien est plus facile à comprendre. C’est un morceau de corps cassé, un tube bouché ou une masse abîmée qu’il convient de réparer afin que l’ensemble se remette à fonctionner. Dans les sépultures anciennes, on trouve beaucoup de squelettes d’enfants et de femmes très jeunes. Les squelettes d’hommes plus âgés (40 à 50 ans) sont presque tous polyfracturés, prouvant que la violence du travail, de la chasse et des bagarres est une manière archaïque de fabriquer du social. Les cals osseux soudés en bonne position témoignent que les paléochirurgiens connaissaient l’art de construire des attelles. Mais les trépanations ? Quelle indication pour une trépanation ? Bien avant le néolithique, les « neurochirurgiens » savaient couper les os du crâne avec des silex taillés. La plaque osseuse détachée provient toujours d’une face latérale du crâne, car une trépanation médiane aurait déchiré le sinus veineux situé au-dessous et provoqué la mort de l’opéré.
J’ai vu à Sabbioneta, près de Mantoue, le crâne du seigneur Vespasiano Gonzaga (1531-1591), trépané pour des céphalées et ce qu’on appellerait aujourd’hui une paranoïa. Ce chef de guerre, constructeur de villes et de théâtres, se prenait pour un empereur romain. On peut lire, dans le compte rendu opératoire3, qu’il souffrait de la folie des grandeurs et de persécution. Le trou de trépanation est énorme et le bourrelet osseux prouve qu’il a vécu plus de vingt ans après l’opération. C’est probablement un stéréotype culturel, une pensée toute faite, qui a posé l’indication de l’ouverture du crâne. Un slogan de l’époque répétait probablement qu’un démon habite dans le crâne de ceux qui souffrent de céphalées et d’idées de grandeur. L’indication neurochirurgicale était logique : il suffit de tailler une fenêtre dans l’os du crâne pour que le démon s’échappe, soulageant le seigneur qui redeviendra normal.
C’est une croyance qui donne à une plainte sa signification morbide. C’est une représentation culturelle qui entraîne des décisions thérapeutiques différentes4. Ce n’est pas seulement la maladie qui provoque des débats techniques, ce sont aussi des conflits de discours qui finissent par imposer une vision de la maladie, dans un contexte social et pas dans un autre.
Tout innovateur est un transgresseur
Au XIXe siècle, la fièvre puerpérale tuait 20 % des jeunes accouchées. On expliquait cette catastrophe en disant que la lactation, survenant à un moment où l’air était vicié, provoquait la faiblesse mortelle des jeunes femmes. Ignace Semmelweis découvrit que les médecins qui pratiquaient les accouchements en sortant des salles de dissection avaient un taux de mortalité bien supérieur à ceux qui ne pratiquaient pas d’autopsies5. Cette découverte, qui mettait en cause les pratiques médicales, a indigné les universitaires qui se sont défendus en dénonçant les troubles psychiatriques dont commençait à souffrir Semmelweis. Il est mort quelques semaines après son internement dans un asile, mais, grâce à lui, l’espérance de vie des femmes a doublé en quelques années.
L’objet de la chirurgie qui, théoriquement est situé en dehors de l’observateur, aurait dû facilement devenir un objet de science. Or il n’exclut ni le monde mental du chirurgien, ni le contexte social, ni la guerre des récits. Alors, comment voulez-vous que la folie, objet flou de la psychiatrie, soit une chose palpable, mesurable et manipulable comme si le contexte technique et le prêt-à-penser des stéréotypes culturels n’existaient pas ?
Aujourd’hui, la science, à son tour, participe aux pensées toutes faites, car l’attitude scientifique produit une sensation de vérité : « Le livre de la nature est écrit en langue mathématique », affirme Galilée. Sans cette formulation, il n’y a pas d’accès aux phénomènes dénommés « lois » de la nature. Les matheux, en effet, possèdent cette forme exceptionnelle d’intelligence qui leur permet, grâce à un procédé de langage, sans observation et sans expérimentation, de donner une forme vraie à un segment de réel. Quelle prouesse ! Mais un paysan vous dira que connaître la formule chimique d’une tomate ne la fait pas pousser et un psychiatre confirmera que préciser la formule chimique d’un neuromédiateur ne soulage pas un schizophrène. On peut agir sur le réel grâce à d’autres modes de connaissance. Vous ne soupçonnez pas le nombre d’hommes qui ont su faire un enfant à leur femme sans rien connaître en gynécologie !
Dans la vie courante, le simple fait d’employer le mot « science » suggère implicitement qu’on aurait saisi une loi qui nous permettrait de devenir maître du réel. N’est-ce pas un fantasme de toute-puissance ? Quand on est enfant, la pensée magique nous satisfait. Il suffit de ne pas marcher sur les petits espaces qui disjoignent les pierres du trottoir pour avoir une bonne note à l’école. Un petit bracelet de laine donné par un adulte nous fait éprouver le sentiment que, grâce à cet objet, on va gagner le match de football. Ça n’agit pas sur le réel, mais ça contrôle notre manière d’éprouver le réel, donc de nous y engager.
À ce titre, vivre dans une culture où les données de la science structurent les récits, c’est alimenter « la grande utopie de la puissance humaine, de la force de la raison et de l’établissement à venir de bonheur universel6 ». Nous nous sentons surhommes parce que nous baignons dans des récits qui racontent les prodigieuses victoires de la science et nous font croire que nous pouvons tout maîtriser. Voir un phénomène psychiatrique, c’est donc s’engager dans la production d’une observation, avec notre tempérament et notre histoire privée. Les comptes rendus d’événements, les fables familiales et les mythes scientifiques nous entraînent à prépenser les faits.
Il y a deux mille quatre cents ans en Grèce, Hippocrate observe un phénomène étrange. Un homme, soudain, pousse un cri guttural, tombe, convulse par terre, se mord la langue, urine sous lui et, après quelques secousses, reprend conscience et se remet à vivre sans trouble apparent. Le médecin affirme : « Ça vient du cerveau. » Un prêtre s’indigne : « C’est une possession démoniaque. » Et un courtisan de César s’exclame : « C’est un Haut Mal, c’est la visite d’un esprit supérieur. »
Comment expliquer ces divergences sincères ? Hippocrate, ayant été chirurgien, savait que, derrière la peau, il y a un câblage de nerfs, de vaisseaux et de tendons enroulés autour d’une charpente osseuse. Son expérience personnelle lui avait appris à chercher une cause naturelle aux phénomènes observés. Le prêtre, lui, passait sa vie à socialiser les âmes, à les contraindre à concevoir un monde de même type. Il a bien vu que cet homme, en criant, en urinant et en se débattant par terre, n’avait pas respecté les codes de la bienséance. Le prêtre pense qu’il a perdu la raison et que le Dieu tout-puissant l’a puni pour ce péché. Quant au courtisan, admiratif de César dont il attendait probablement une promotion, il avait intérêt à penser que le fait qu’un empereur perde connaissance et tremble par terre était la preuve d’une initiation sacrée. Croyant décrire un même phénomène, les trois témoins ne parlaient que de leur propre manière de voi...
Table des matières
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Prologue
- Chapitre 1 - Psychothérapie du Diable
- Chapitre 2 - Folie, Terre d’asile
- Chapitre 3 - Une histoire n’est pas un destin
- Épilogue
- Table
- Du même auteur chez Odile Jacob