Prendre la vie à pleines mains
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Prendre la vie à pleines mains

Entretiens avec Émilie Lanez

  1. 224 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Prendre la vie à pleines mains

Entretiens avec Émilie Lanez

À propos de ce livre

Pendant quarante ans, Aldo Naouri a soigné le corps en écoutant, au-delà de ses maux, des histoires de vie. Il les questionne, les dénoue. Il libère. Il raconte ici les moments clés de sa vie, ceux qui éclairent sa singulière clinique. Pourquoi le benjamin d'une fratrie soudée dans sa lutte contre l'adversité a-t-il consacré sa vie à étudier la force des histoires familiales ? Pourquoi l'enfant qui a grandi ballotté au cours de plusieurs migrations s'est-il penché, adulte, sur la vitalité des liens qui nous façonnent ? Quels ont été ses guides ? Quelles rencontres l'ont marqué ? En reconstituant son parcours intellectuel, il explicite son travail consacré à la famille, dont il dit avec constance qu'elle est la première – la seule ? – école du lien social. Il interroge l'éducation contemporaine et réfléchit à l'amour. Celui qui oblige parce qu'il nous construit. Aldo Naouri a notamment publié Les Filles et leurs Mères, Éduquer ses enfants, Les Pères et les Mères, L'enfant bien portant, ou encore, Adultères, qui ont tous connu un immense succès. 

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2013
Imprimer l'ISBN
9782738129468
ISBN de l'eBook
9782738177018
ÉMILIE LANEZDocteur Naouri, vous avez exercé la pédiatrie pendant près de quarante ans et vous insistez sur le fait que vous n’êtes rien d’autre qu’un pédiatre. Pourtant, tout au long des ouvrages que vous avez publiés, vous ne cessez de marteler que le corps est inscrit dans le langage, que le corps parle et que la maladie de l’enfant s’inscrit dans une histoire, qu’elle soit ou non saisissable.
Racontez-nous comment vous en êtes arrivé à poser une telle affirmation.
ALDO NAOURI – J’ai en effet toujours soutenu ce que vous résumez si bien. Je professe que l’enfant est un chaînon des histoires qui lui échoient et qu’il a pour mission de transmettre à son tour. Dès qu’il vient au monde, il est une véritable éponge sensorielle. Si bien qu’il réagit de toutes sortes de manières, y compris par son corps, aux messages que l’une ou l’autre de ces histoires lui adressent.
Je ne suis cependant pas parvenu par hasard à cette conclusion, au demeurant totalement étrangère à la formation que j’ai reçue. Elle s’est imposée à moi alors que j’étais un tout jeune pédiatre. Et je vais vous raconter comment les choses se sont passées.
Lorsque j’ai ouvert mon cabinet, je me suis vite aperçu que ma formation hospitalo-universitaire n’allait pas m’être d’un grand secours. À l’hôpital, j’étais confronté à des cas graves, pour lesquels il me fallait mobiliser tout le savoir qui m’avait été transmis. En ville, ce n’était plus le cas. Les bobos que je recevais ne présentaient strictement aucun intérêt. Je m’ennuyais donc prodigieusement et, comme depuis toujours, je détestais ça. Au point d’en arriver parfois à me dire que je m’étais fourvoyé et qu’il me fallait peut-être prendre une autre direction. J’aimais beaucoup la médecine générale. Je l’ai exercée en faisant des remplacements pour gagner ma vie pendant mes études de spécialité. L’étendue de ses champs satisfaisait ma curiosité. J’ai renoncé à en faire mon métier, en raison principalement de l’insupportable paperasse qui encombrait son exercice – ce qui est toujours le cas. La pédiatrie, c’est ce qui s’en rapprochait le plus. Ce n’est pas une spécialité d’organe, c’est de la médecine générale pour enfants, avec la paperasse en moins. Les pathologies mortelles y sont par ailleurs rares. Ce qui pour moi n’était pas un mince avantage car j’avais déjà relevé que je supportais mal d’être appelé auprès d’un défunt pour délivrer un certificat de décès.
Outre donc ce prodigieux ennui, j’ai vite compris que moi qui croyais devoir, comme c’était le cas à l’hôpital, ne m’occuper que de l’enfant, je n’avais pratiquement pas affaire à lui tant il tenait une place secondaire dans la consultation. Ce n’est pas lui en effet qui monopolisait le devant de la scène, mais son parent, le plus souvent sa mère – cette distribution des rôles ne nous avait été enseignée d’aucune façon. Or c’est ce parent qui était le « client », c’est-à-dire, ne nous berçons pas d’illusions, celui qui choisissait de revenir ou pas. Il vaut mieux en prendre acte quand on crée un cabinet et qu’on entreprend de « se faire » une clientèle – ce qui est plus délicat qu’on ne l’imagine. D’autant que le recours au pédiatre n’était pas encore entré dans les mœurs. À l’époque, je n’étais que le second de l’arrondissement, qui en compte plus d’une soixantaine aujourd’hui.
J’avais à peine 28 ans. Je ne me rendais pas même compte que je n’étais qu’un gamin et voilà que je suis entré brutalement en collision avec quelque chose qui a été absolument déterminant pour toute la suite de ma carrière, sinon de ma vie. Ce cas fondamental, que je vais raconter une fois de plus ici1, a produit en moi une véritable mutation et a été à la base de toute ma réflexion ultérieure.
Un matin, je suis appelé par le père d’un bébé de 3 mois qui souffre de diarrhée. Ma clientèle est encore très maigre. Je ne vais pas bouder le revenu de la visite, même si le cas banal, à la portée de n’importe quel généraliste, ne peut me faire espérer me tailler une réputation et voir affluer les patients. Je me rends donc au domicile du patient, à trois cents mètres de mon cabinet. Je trouve un bébé qui va bien : sa langue n’est pas sèche et il n’a aucun signe de déshydratation. En guise d’ordonnance, je recommande aux parents de suspendre le lait et de le remplacer par de la soupe de carottes, dont j’écris la recette. Je détaille également la manière dont le lait devra être réintroduit, car je ne compte pas revoir cet enfant.
Or, le lendemain, le père me rappelle. Il me semble préoccupé, il me prie de revenir. Le bébé est dans le même état, toujours aussi peu inquiétant. Penaud, je me fais rassurant. Je conseille de continuer à suivre mes recommandations diététiques et je prescris une petite médication astringente. Le lendemain, voilà que le père me requiert une fois de plus. Même si ce « revenu » somme toute aussi bienvenu que facile avait de quoi me réjouir, je me pose des questions, mais des questions seulement techniques. Car le tableau clinique qui se présente à mes yeux est en tous points identique à celui de la veille. Le symptôme ne cesse pas, me dit-on, bien que j’aie fait ce qu’il fallait pour le traiter. J’ajoute donc un antiseptique intestinal, histoire de rassurer à peu de frais les parents.
Ce qui ne semble avoir eu aucun effet puisqu’une visite m’est encore demandée le lendemain matin. Perplexe et n’ayant pas d’autre recours, je propose aux parents de faire faire une coproculture pour rechercher une bactérie pathogène susceptible d’expliquer la persistance du mal. Le soir même, à 22 heures, le père me rappelle une fois de plus et me fait part de son inquiétude et de celle de son épouse. Là, je me dis que me déplacer quatre fois pour une diarrhée banale sans parvenir à en obtenir la guérison, ce n’est vraiment pas glorieux, pas du tout. Je lui dis de conduire son enfant à l’hôpital en lui expliquant qu’on le perfusera probablement pour mettre son tube digestif au repos. Il accepte de suivre mon conseil sans faire le moindre commentaire. Le lendemain, vers 13 heures, il me rappelle pour me dire que l’hôpital lui demande de venir chercher son enfant qui n’a plus eu une seule selle et qui est donc guéri. Bien que peu fier et n’ayant rien compris à cette évolution, je me réjouis avec lui de la bonne nouvelle.
Quelques heures passent, et la sonnerie du téléphone retentit à nouveau. C’est encore le père. Il semble effrayé et me supplie de revenir. La diarrhée aurait repris de plus belle. J’y vais. Et je suis vraiment très embêté parce que je ne comprends toujours rien, absolument rien, à ce qui se passe. Et, de surcroît, le bébé va bien, très bien même. Je ne sais ni quoi faire ni quoi penser de ce cas bénin, mais si étrange et pour lequel j’ai épuisé l’intégralité des solutions fournies par ma formation.
À cet instant précis et pour la première fois, je me mets à être sensible à quantité de détails de la scène que j’avais rencontrés à l’identique à plusieurs reprises sans les relever ou les faire intervenir dans ma tentative de traiter du cas. Et ce d’autant que, selon les consignes de ma formation, ils n’avaient strictement rien à y voir2. La chambre de l’enfant malade se trouve au rez-de-chaussée dans une arrière-cour d’immeuble. Elle ne comporte pas de fenêtre. Elle est vide, absolument vide. Le seul meuble qu’elle comprend, perpendiculaire au mur de gauche par rapport à la porte, est un lit blanc à hauts barreaux fort cher ; je le sais, nous n’avons pu nous en offrir un pour nos enfants. La grand-mère est plantée, en pleine lumière, face à la porte, les avant-bras appuyés aux barreaux du lit. Je vois son chignon en galette, que je trouve fort laid. En face d’elle, à genoux, en larmes pendant qu’elle rhabille son bébé, la mère, sa fille, avec ce même chignon en galette aplatie. Le père fait les cent pas dans une trajectoire perpendiculaire au lit, les mains fourrées dans ses poches. Et, comme elle l’a fait à chacune des consultations précédentes, la grand-mère me livre son commentaire dans une phrase, toujours la même, dont j’avais déjà pris la mesure de l’insignifiance et de l’ineptie. C’est la cinquième fois en effet que je l’entends répéter : « C’est normal, docteur, c’est leur premier, c’est un garçon, il a 3 mois, il a la diarrhée. »
Agacé, je supporte mal de l’entendre une fois encore psalmodier cette absurdité. Je suis là, planté devant l’enfant, mystifié, honteux, vexé, furieux d’être aussi impuissant. Je lui lance alors sur un mode agressif : « Et alors ? »
Comme si elle n’attendait que ça, elle se précipite vers moi, avec un large sourire et des yeux rieurs derrière ses épaisses lunettes de myope en me disant, de sa voix aigrelette et sur un mode jubilatoire : « C’est normal, docteur, c’est leur premier enfant, c’est un garçon, il a 3 mois et il a la diarrhée. Il va mourir ! » Et elle poursuit, avant que je ne sois revenu de ma stupéfaction : « Avant ma naissance, ma mère a eu un garçon. À 3 mois, il a eu une diarrhée et il est mort. Ma fille que vous voyez n’est pas ma première. Avant elle, j’ai eu un garçon. À 3 mois, il a eu une diarrhée et il est mort. Alors, c’est normal, docteur… »
Je ne la laisse pas finir sa litanie morbide. Je la saisis par les épaules, je lui fais faire brutalement un demi-tour sur elle-même et je la fiche dehors en hurlant que je ferai des visites surprises et que si je la retrouve dans cette chambre, je lui casserai les reins. En guise d’ordonnance, j’attrape une feuille et j’écris « entrée interdite à la grand-mère », ordre que je punaise sur la porte.
Ce garçon a évidemment « guéri ».
Cette histoire m’a d’abord fait beaucoup réfléchir au symptôme tel que le décrit le parent dont il n’y a en principe pas lieu de se défier. C’est ainsi que je me suis avisé que je n’avais jamais vu les selles de cet enfant : chaque fois, on m’avait dit que l’enfant venait d’être changé.
Premier point que m’enseignait ce cas : le symptôme est toujours « allégué » et rapporté en fonction du vécu du parent ; il importe donc de toujours en vérifier la réalité.
Second point : le symptôme fait vivre au parent quelque chose d’émotionnel qui le submerge et sur lequel il n’a aucun contrôle. En l’occurrence, le symptôme intervenait dans le cours d’une histoire. Ainsi mon geste coupant la litanie de la grand-mère a interdit la répétition de cette histoire. Et que disait, en substance et en sous-texte, cette vieille femme à sa fille ? « Je t’ordonne, quelle qu’en soit l’énormité du prix, de ne pas déroger à notre destin, à ce qui semble être une mission, notre mission, celle dont ma mère a payé le prix, dont j’ai payé le prix et dont tu dois te résoudre à payer le prix : l’enfant que nous faisons, nous, les femmes, doit être une fille exclusivement dévolue à notre généalogie féminine. Le père, cet homme qui, comme le tien, est là, déambulant muet dans la chambre, le père n’a aucune importance. »
Mon intervention a plu au père, qui a vu l’effrayante puissance de cette grand-mère enfin limitée. Cette femme ne se réjouissait évidemment pas en conscience de la maladie de son petit-fils. Elle ne se rendait pas même compte qu’elle se laissait écraser par ce qu’elle croyait être un destin inéluctable. Elle ne m’a d’ailleurs pas tenu la moindre rigueur de ma brutalité. Elle m’a bien au contraire fait beaucoup de publicité et m’a marqué une vive sympathie tout au long des années pendant lesquelles j’ai suivi ses petits-enfants.
L’amusant de cette histoire, c’est sa chute, son lapsus final. Tout cela s’était passé peu avant Noël. Et, à l’occasion de la fête, le père m’a apporté la plus grande boîte que j’aie jamais vue de… crottes en chocolat !
Deux années plus tard, quand la jeune mère a accouché non d’une fille mais d’un deuxième garçon, j’ai mesuré l’efficacité de ce traitement « non médical » du cas : le fameux destin avait été « bloqué ». La répétition, mortifère dans la mesure où elle ne cherche qu’à faire du même avec du même, a laissé place à la reproduction, vivifiante elle, parce qu’elle fait usage du différent pour créer du nouveau. Les lois de la biologie se vérifient jusque dans la physiologie de la psyché.
Cette histoire a modifié, avez-vous dit, votre pratique médicale…
Avec ce cas, j’ai amorcé, sans en prendre nettement conscience, une sorte de processus d’autonomisation. L’intervention de l’histoire et du langage dans le déroulé de cet acte d’essence médicale a bouleversé mes repères. J’avais été jusque-là l’enfant, loyal et totalement soumis, du discours médical. Et voilà que, face à la perspective d’un échec, qui en théorie aurait eu tôt ou tard des chances de conduire cet enfant obstinément diarrhéique à la mort, je me suis détaché du savoir qui me portait. Je me suis réveillé. Et j’ai retrouvé quelque chose de profondément enfoui en moi : l’importance du langage et de toutes ses nuances. Une importance que j’avais violemment récusée et profondément refoulée au nom de la rationalité qui avait présidé à ma formation. Laquelle formation avait pris soin de m’avertir précisément contre le langage réputé insaisissable, sujet à caution, trompeur et pouvant même faire verser dans la paranoïa. Toutes raisons qui imposent de s’en tenir au vérifiable et au scientifique, qui, seuls, protègent de l’aventurisme et des dérives délirantes. L’enseignement délivré, à mon époque où la clinique était reine, insistait sur l’importance de la vérification et du recoupement des indices et des informations recueillies. Quand on demandait au grand interniste qu’était Fred Siguier quelle était sa spécialité, il répondait, non sans une certaine fierté : « L’interrogatoire ! »
J’ai mis du temps à comprendre que ce qui est intervenu en moi et qui m’a extrait de l’impérialisme de ma formation avait quelque chose à voir avec la tradition orale de ma culture d’origine. Dans ma famille, on parlait le judéo-libyen, une variante locale du judéo-arabe. Cette langue, la seule que j’ai parlée jusqu’à mes 5 ou 6 ans, a modelé notre psyché. Elle a été la langue de tout ce qui a fabriqué notre culture : le ton de nos échanges, nos chants, les histoires, le recours aux contes, les proverbes, les aphorismes et jusqu’aux complaintes funèbres de ma mère veuve en étaient issus. Cette langue, comme chaque langue au demeurant, était porteuse de croyances, de traditions, d’une vision du monde.
Lorsque nous sommes arrivés en Algérie, nous nous sommes trouvés sommés de l’abandonner et de faire face, pour rentrer dans le rang, à une double agression linguistique : il nous a fallu apprendre non seulement le français, mais aussi l’arabe local. Quand j’ai pénétré dans le monde du savoir, distillé par l’école puis par la faculté de médecine, avec la culture qui en découlait, j’ai refoulé ma langue maternelle, ma langue familiale et tout ce qu’elle charriait. Au point que j’en suis arrivé à être attendri et à sourire de la vision du monde à laquelle ma mère a persisté à demeurer accrochée. Et voilà que lors de cette rencontre avec ce nourrisson malade quelque chose s’est trouvé violemment ébranlé. J’ai fini par ne plus me faire sourd à ce que j’avais d’abord considéré comme une ineptie, la fameuse phrase de la non moins fameuse grand-mère. Elle relevait du conte, cette phrase, timidement certes par son côté lapidaire, mais sur un mode néanmoins insistant puisque je l’ai entendue cinq fois de suite : « C’est normal, docteur, c’est leur premier, c’est un garçon, il a 3 mois, il a la diarrhée. » La vision du monde développée par le conte et que véhicule la parole était-elle antinomique de celle qu’invitait à investir le discours de la faculté ? J’ai parié que non. La suite m’a donné raison, mais tout cela s’est passé à mon insu.
J’ai été, jusqu’à l’âge de 9 ans, un enfant très malade, un garçon chétif, objet de soins obsessionnels et de la surprotection de ma mère, qui a toujours entretenu à l’égard de la médecine une demande teintée de scepticisme. Quand on est malade, il faut aller voir le médecin, mais on ne saurait s’en contenter, il y a en effet quantité d’autres choses à faire. Je me souviens ainsi précisément de ce jour où3, alors que j’ai 3 ans, ma mère m’a conduit chez le médecin italien. Dans le couloir, scintille une paire de bottes noires, une image qui m’est revenue en rêve et qui a ramené ce souvenir. Le médecin nous fait entrer et je l’entends dire à ma mère, après m’avoir examiné, que c’est dommage qu’il n’y ait plus rien à faire pour un si bel enfant. Je souffre d’une broncho-pneumonie dépassant les ressources thérapeutiques de l’époque et ce médecin me condamne. Ma mère le quitte furieuse et, pour sans doute conjurer sa parole, elle m’emmène chez le taleb, le guérisseur arabe. À évoquer le souvenir, je sens presque encore cette couverture rouge sous laquelle, sanglotant à chaque pas, elle me porte.
Après l’avoir écoutée, le taleb l’enjoint d’accrocher au-dessus de mon lit une rate de mouton dans laquelle il lui faudra planter un peigne à poux. Il conclut sa prescription en la rassurant : « En même temps que la rate va sécher, lui dit-il, l’eau qui encombre les poumons de ton fils va s’évaporer. N’aie crainte, ton fils vivra. » Je passerai des jours à contempler cette rate se desséchant sous mes yeux. Qu’a fait le taleb en prescrivant et en tenant ces propos ? Sans démonter le procédé rituel thérapeutique qu’il a mis en place ni m’attarder sur son mode de pensée, je dirais qu’il a étroitement lié entre eux l’état de santé de l’enfant et le registre émotionnel de la mère. Comme s’il avait laissé entendre que toute affection est le résultat de forces contraires au bien qu’il faut réinvestir. Ce qu’on pourrait assimiler, bien évidemment, à une pensée magique si les succès de l’ethnopsychiatrie ne démontraient le contraire.
Autre exemple, la lutte contre le mauvais œil qui procède par quantité de rituels, dont ma mère accomplit chacun avec application afin d’être sûre qu’au moins l’un d’entre eux serait actif. Rentrée de chez le taleb, elle appelle un juif savant. Il arrive dans notre maison, me noue un foulard autour du cou, reprend le foulard, fait deux nœuds, récite des prières et le remet autour de mon cou. Ma mère le paie et lui verse un verre d’anisette. À peine a-t-il tourné les talons qu’elle asperge d’eau la chaise qu’il avait occupée avant de récupérer la flaque dans la paume de ses mains et de m’en enduire le visage. Croisant mon regard étonné, elle m’expliquera vouloir déjouer ainsi le mauvais œil dont le savant aurait pu malgré lui me frapper.
C’est une grande thématique que celle du mauvais œil et de la place qu’elle confère au regard. Il y aurait beaucoup à en dire puisqu’on la retrouve dans toutes les civilisations méditerranéennes. D’où et par quel biais a-t-elle pu se consti...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Dédicace
  5. Prendre la vie à pleines mains
  6. Remerciements
  7. Du même auteur