Le Clown et le Savant
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Le Clown et le Savant

  1. 96 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Le Clown et le Savant

À propos de ce livre

« L'un de nous, bateleur et cinĂ©aste, s'efforce de faire naĂźtre le rire, l'autre essaie de contribuer Ă  l'avancement de la physique mathĂ©matique. Rien ne devait nous rĂ©unir, mais le hasard malicieux le voulut autrement. Et nos bavardages ont confirmĂ© avec Ă©clat une vĂ©ritĂ© que nous osions Ă  peine pressentir : nous avons quasiment les mĂȘmes mots pour dĂ©crire nos efforts, nos joies, les raisons de nos Ă©checs ou les conditions de nos succĂšs. C'est notre Ă©merveillement devant cet Ă©tonnant cousinage que nous voudrions partager ici. »Claude de Calan est directeur de recherche au CNRS. Il a travaillĂ© sur la thĂ©orie quantique des champs et la physique des solides. Pierre Étaix est clown. FidĂšle Ă  Sennett, Linder, Chaplin ou Keaton, c'est l'un des maĂźtres du burlesque, un inventeur incomparable de gags visuels. Il a rĂ©alisĂ© Le Soupirant, Yoyo, Tant qu'on a la santĂ©, Le Grand Amour et Pays de cocagne. Pierre Étaix n'est pas qu'un grand cinĂ©aste. Il est aussi poĂšte, illustrateur, peintre.

Foire aux questions

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2004
Imprimer l'ISBN
9782738114136
ISBN de l'eBook
9782738183705
Sujet
Art
PremiÚre journée
— Tu plaisantes, Bric ! s’écria Saturnin en plantant sa canne dans la grĂšve humide des Salines.
Le flot, Ă  peine montant, n’avait pas encore envahi l’estuaire. DerriĂšre l’étendue des sables s’élargissait lentement la ligne vert et blanc des rouleaux, promesse de bars, de soles ou de plies. Mais promesse normande : p’tĂȘt’ ben qu’oui, p’tĂȘt’ ben qu’non

Saturnin Boulier, directeur de recherche de deuxiĂšme classe au CIMPA (Centre international de mathĂ©matiques pures et appliquĂ©es), avouait deux passions : les mathĂ©matiques et la pĂȘche en mer. Pour assouvir la premiĂšre, il passait ses journĂ©es, et parfois ses nuits, dans son laboratoire. Pour satisfaire la seconde, il retrouvait presque chaque dimanche son complice habituel sur la cĂŽte du Cotentin.
PĂȘcheur tout aussi acharnĂ©, AlbĂ©ric, que personne n’avait jamais appelĂ© autrement que Bric, poursuivait d’autres chimĂšres que son cousin Saturnin : acteur dans quelques cabarets, scĂ©nariste de deux ou trois films comiques, clown Ă©pisodiquement, il tentait, avec un succĂšs variable, de gagner sa vie en assumant le pĂ©rilleux mĂ©tier d’amuseur public. Depuis leur enfance, Saturnin avait appris Ă  se mĂ©fier de lui comme d’un redoutable pince-sans-rire. Il fut pourtant surpris quand Bric lui dĂ©clara froidement :
— Au fond, toi et moi, je crois que nous faisons Ă  peu prĂšs le mĂȘme mĂ©tier.
— Tu te moques de moi, rĂ©pĂ©ta Saturnin.
Il sentit remonter le lĂ©ger agacement qu’il avait toujours Ă©prouvĂ© devant ce cousin, brillant mais dĂ©routant, dont il devait sans fin suspecter les propos : le malaise qu’il appelait son « complexe Bric ». Avoir Ă  s’interroger sur le sĂ©rieux de son interlocuteur est dĂ©jĂ  quelque peu troublant pour un homme ordinaire. Pour un mathĂ©maticien, c’est un vĂ©ritable supplice. Saturnin considĂ©rait l’ambiguĂŻtĂ© comme une sorte de malhonnĂȘtetĂ©. Il pensait goĂ»ter l’humour tout autant qu’un autre. Quand il Ă©tait d’humeur badine, il s’y risquait lui-mĂȘme Ă  l’occasion. Mais jamais, au grand jamais, il ne se serait permis de laisser planer le moindre doute sur le caractĂšre ironique de ses facĂ©ties.
— PrĂ©tendre qu’il existe une quelconque relation entre le comique et les mathĂ©matiques est une plaisanterie, ajouta-t-il. Et j’entends d’ici ceux de mes Ă©tudiants qui ont gardĂ© de mes cours d’algĂšbre ou de gĂ©omĂ©trie le souvenir d’une torture sadique : ils jugeraient mĂȘme que c’est une mauvaise plaisanterie. Quels points communs pourrais-tu nous trouver ? Moi, dans mon mĂ©tier, je laboure, en retournant de lourdes mottes de symboles abscons, et toi tu valses au royaume de la fantaisie. À ma connaissance, ce n’est pas un comĂ©dien qui a fait avancer la preuve du thĂ©orĂšme de Fermat, et la table de logarithmes n’a jamais fait rire personne.
— Je maintiens que nos tñches se ressemblent, dit Bric imperturbable en amorçant sa ligne. Et comme la mer arrive, tu ferais bien de penser à garnir tes hameçons.
Devant eux, le front de la marĂ©e remplissait le chenal. Ils s’avancĂšrent cĂŽte Ă  cĂŽte et pĂ©nĂ©trĂšrent dans l’eau jusqu’aux mollets. D’un mĂȘme large balancement de leurs cannes, ils lancĂšrent les grappins sur deux paraboles impeccablement parallĂšles. Les deux plombs crevĂšrent en mĂȘme temps la surface des vagues et l’attente, la merveilleuse attente, commença. Mais Saturnin conservait un ressentiment diffus.
— Je sais bien, dit-il, que les mathĂ©matiques sont l’outil de base de toutes les sciences. Mais tu n’espĂšres pas, j’imagine, qu’elles permettent aussi de fonder ou d’élaborer l’art du comique. Si tu crois trouver le secret des pĂ©ripĂ©ties drolatiques dans la thĂ©orie des catastrophes

— Pardon ?
— Oui, il existe un travail de RenĂ© Thom qui porte ce nom. Mais ne te laisse pas abuser par notre vocabulaire folklorique : ce qu’il cache est tout Ă  fait spĂ©cifique. Tu admettras que la crĂ©ation comique et la crĂ©ation mathĂ©matique supposent de longs apprentissages, totalement distincts l’un de l’autre. Alors, mon vieux, Ă  chacun son mĂ©tier ! Je suis sĂ»r qu’à l’avenir les cinĂ©astes, par exemple, puiseront plus abondamment aux ressources de l’informatique pour Ă©valuer le rythme de leur montage, mijoter de nouveaux trucages ou chercher des images de synthĂšse. Ils ne feront qu’ajouter d’autres instruments Ă  ceux, dĂ©jĂ  fort sophistiquĂ©s, qu’ils utilisent. Et je serais Ă©tonnĂ© que leur aptitude Ă  provoquer le rire croisse avec leur compĂ©tence technologique. Le jour oĂč un rĂ©alisateur en panne d’inspiration envisagera sĂ©rieusement de recourir Ă  la CCO

— La CCO ? Encore un sigle mathĂ©matique ?
— Non, la conception du comique par ordinateur.
— Ah ! murmura Bric, une baguette magique qui me serait bien utile

— Évidemment, dit Saturnin, tu peux avancer l’argument que les savants sont de drĂŽles de gens. Une distraction proverbiale, une superbe indiffĂ©rence Ă  l’égard des conventions vestimentaires ou des usages mondains leur confĂšrent un solide pouvoir hilarant. La chose est bien connue, et depuis le cĂ©lĂšbre Cosinus de Georges Colomb, alias Christophe, le filon n’a pas fini d’ĂȘtre exploitĂ©.
— Pour ma part, intervint Bric, je n’ai pĂ©nĂ©trĂ© qu’une fois dans un laboratoire. Et j’ai assistĂ© par hasard Ă  une discussion entre quatre physiciens. Ils avaient l’air de s’injurier copieusement devant un tableau noir, que chacun Ă  son tour striait de furieux hiĂ©roglyphes. Je ne comprenais pas un mot de leur jargon : exactement comme un spectateur placĂ© derriĂšre une vitre, qui voit gesticuler les protagonistes sans rien saisir de leur dialogue. La scĂšne m’est restĂ©e comme un superbe gag, mais cela n’a aucun rapport avec ce que je voulais dire

images
Bric s’interrompit brusquement : une secousse faisait plier le scion de sa canne. Sous l’Ɠil attentif de Saturnin, il manƓuvra son moulinet et hissa sur le sable un carrelet d’une livre.
— Un bon dĂ©but
 commenta-t-il en dĂ©crochant sa prise.
Il empala soigneusement sur son hameçon un autre arénicole, exécuta un nouveau lancer et revint à son sujet.
— Non, ce que j’affirme, c’est que le comique a ses rĂšgles, aussi rigoureuses que celles du mathĂ©maticien. Tu Ă©voquais la fantaisie tout Ă  l’heure : elle ne peut jouer que dans un cadre extrĂȘmement strict. Un film comique est un mĂ©canisme d’horlogerie, dont les moindres rouages doivent s’engrener sans heurt. Cela, la plupart des rĂ©alisateurs le savent, mĂȘme si peu d’entre eux respectent assez leur mĂ©tier pour s’y tenir. Comme pour la dĂ©monstration d’un thĂ©orĂšme, le droit Ă  l’erreur n’existe pas. DĂšs que l’auteur se contente d’une approximation, la sanction est immĂ©diate et le rire s’évanouit. L’art poĂ©tique « oĂč l’imprĂ©cis au prĂ©cis se joint » s’accorde peut-ĂȘtre aux Ă©lĂ©gies mĂ©lancoliques, il est incompatible avec le comique.
— Je reconnais, avoua Saturnin, que Verlaine ne m’a jamais semblĂ© particuliĂšrement cocasse. Mais, pour ĂȘtre honnĂȘte, je n’en ai lu que des fragments

— Par exemple, dit Bric, je prĂ©tends qu’une maĂźtrise absolue de l’espace est une condition nĂ©cessaire du comique. La mise en scĂšne d’une comĂ©die, les cascades d’un clown, les gags du cinĂ©ma burlesque ne sont efficaces que s’ils possĂšdent la grĂące mĂ©ticuleuse d’un ballet. Il est impossible de faire rire sans dĂ©finir avec soin la topographie des lieux. Les cauchemars d’un Bergman ou les analys...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Avant-propos
  5. PremiÚre journée
  6. DeuxiÚme journée
  7. TroisiÚme journée
  8. QuatriÚme journée
  9. CinquiÚme journée
  10. Remerciements