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La Philosophie et son histoire
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Informations
Sujet
PhilosophyDEUXIĂME PARTIE
HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
Présentation
Lâhistoire impose son ordre. Lâordre des sections est lâordre chronologique.
La premiĂšre section comprend deux comptes rendus. Serge Mouraviev analyse deux publications françaises sur HĂ©raclite ; Jacques Brunschwig analyse une publication collective â avec une contribution principale de Denis OâBrien â sur ParmĂ©nide. Jâai dit combien Ă©troitement la loi du genre associait, dans les livres comme dans les recensions, philosophie et philologie, et quels problĂšmes difficiles les exĂ©gĂštes avaient Ă rĂ©soudre pour interprĂ©ter les concepts fondateurs de la philosophie.
Les deux autres sections : grecque et mĂ©diĂ©vale, et moderne nâappellent pas de remarque particuliĂšre, si lâon fait exception des articles de Gilles-Gaston Granger sur le Temps physique et Temps tragique chez Aristote de Victor Goldschmidt et de Jacques Moutaux sur LâĂ©lucidation critique du jugement de goĂ»t selon Kant de Louis Guillermit. Ces deux livres, comme celui de Martial Gueroult dont il est rendu compte par Bernard SĂšve, sont des livres posthumes. Goldschmidt, Guillermit, Gueroult, ainsi que Ginette Dreyfus, que la mort frappa pendant quâelle Ă©ditait la DianoĂ©matique de Gueroult, appartenaient Ă une mĂȘme Ă©cole, spĂ©cifiquement française, caractĂ©risĂ©e par son attention particuliĂšre Ă lâarchitectonique des systĂšmes philosophiques et Ă leurs moyens de preuve propres.
Gueroult fut le maĂźtre de cette Ă©cole dont les origines remontent Ă la tradition française dâhistoire de la philosophie, mais aussi dâhistoire des sciences. Gueroult disait souvent ce quâil devait Ă Victor Delbos et Ă dâautres. Et lâon retrouve le souci du systĂšme dans les travaux du groupe de nos mathĂ©maticiens et de nos philosophes, NoĂ«l, Brochard, Evellin, Tannery, qui en 1892 et 1893 sâattachĂšrent Ă montrer que les arguments de ZĂ©non contre la possibilitĂ© du mouvement ne sont pas jetĂ©s au hasard, mais obĂ©issent Ă une idĂ©e organique1.
Les rĂ©dacteurs ont Ă©crit des hommages. Mais les hommages ne sâentendraient pas sans une sympathie intellectuelle pour une mĂ©thode que ceux du dehors ont souvent, en France surtout, tenue pour un carcan formaliste et bien entendu Ă©tranger Ă nos traditions, mais dont ceux qui lâont pratiquĂ©e ont mesurĂ© les exigences et la fĂ©conditĂ©.
J. V.
I
Les origines en GrĂšce
Comprendre Héraclite
Serge Mouraviev
Marcel Conche, HĂ©raclite, fragments, Ă©tablissement du texte grec, traduction et commentaires, PUF, coll. ĂpimĂ©thĂ©e, 1986, 496 p.1
Pour des raisons quâil serait intĂ©ressant dâĂ©tablir, mais qui ne nous concernent pas directement ici, les PrĂ©socratiques en gĂ©nĂ©ral et HĂ©raclite en particulier sont moins populaires en France et dans les pays dâexpression française que dans les pays de langues germaniques ou mĂȘme en Italie. Et si câest Ă un humaniste français de gĂ©nie, Henri Estienne, que nous devons la toute premiĂšre Ă©dition originale des fragments de lâĂphĂ©sien2, il aura fallu attendre encore 399 ans avant dâen voir paraĂźtre la premiĂšre Ă©dition critique française moderne3, publiĂ©e aprĂšs plus de 160 annĂ©es dâĂ©tudes hĂ©raclitĂ©ennes et prĂ©cĂ©dĂ©e par au moins une douzaine dâĂ©ditions allemandes, anglo-saxonnes ou italiennes4. En revanche, lâĂ©dition française suivante aura mis moins de 15 ans Ă paraĂźtre.
Certes, du point de vue de la science (car dans notre optique les Ă©tudes hĂ©raclitĂ©ennes sont â doivent ĂȘtre ! â une science), lâappartenance nationale de tel ou tel chercheur nâa guĂšre dâimportance, pourvu que sa dĂ©marche sâinscrive dans le systĂšme international de coordonnĂ©es Ă©laborĂ© par la communautĂ© scientifique. Aussi, sâil ne sera question ci-dessous que de ces deux Ă©ditions critiques françaises et non des autres, parues avant ou aprĂšs5, ce nâest pas Ă cause de leur francophonie, mais simplement parce que, primo, elles sont relativement plus explicites quant aux motivations de leurs auteurs et, secundo, elles ont, si je puis dire, plus de « personnalitĂ© » que la plupart de leurs homologues hĂ©tĂ©roglottes. Autrement dit, elles se prĂȘtent mieux que les autres pour amorcer un dĂ©bat qui nâa que trop tardĂ© sur la crise actuelle de la philologie hĂ©raclitĂ©enne. Quelle crise ?
Il y a 85 ans, en 1904, dans sa thĂšse connue, Oswald Spengler se plaignait que toutes les interprĂ©tations possibles dâHĂ©raclite â au nombre de neuf â avaient Ă©tĂ© Ă©puisĂ©es et quâil nâen restait plus quâune : la bonne, quâil allait justement Ă©noncer6. Il y a 42 ans, en 1947, dans son PrĂŽlogo Ă la traduction espagnole de cette thĂšse, Rodolfo Mondolfo ne put sâempĂȘcher de rĂ©futer cette opinion, en Ă©nonçant 11 interprĂ©tations plus rĂ©centes que celle de Spengler7. Et cette prolifĂ©ration dâinterprĂ©tations diffĂ©rentes, souvent mutuellement irrĂ©ductibles et inconciliables, sâest tant et si bien poursuivie jusquâĂ nos jours que serait bien tĂ©mĂ©raire celui qui voudrait, en 1989, en dresser un inventaire tant soit peu complet8.
Chose plus grave, les divergences, loin de diminuer, se multiplient, sâapprofondissent et portent non seulement sur la doctrine proprement dite, mais aussi et toujours davantage sur le texte, sur des questions de philologie telles que lâauthenticitĂ© des fragments, leur degrĂ© de littĂ©ralitĂ©, leur leçon correcte, leur structure syntaxique, la signification des mots, etc. Si bien quâil nâexiste actuellement pratiquement aucun fragment, aucun tĂ©moignage, aucun point de doctrine sur lequel il y ait un consensus rĂ©el, dont la leçon, le sens et la portĂ©e ne fassent pas problĂšme et soient solidement Ă©tablis.
Si, au XIXe siĂšcle, lâobjet des dĂ©bats Ă©tait le sens philosophique Ă prĂȘter Ă un corpus de textes relativement stable et fixe, aujourdâhui ils portent avant tout sur la composition et le contenu matĂ©riel de ce corpus qui deviennent de plus en plus tributaires du « sens » quâon souhaite y trouver.
Bref, il est grand temps de dresser un constat dâĂ©chec : 180 annĂ©es aprĂšs Schleiermacher, malgrĂ© quelques rares acquis indubitables (en premier lieu, la dĂ©couverte dâun certain nombre de textes pertinents nouveaux), les Ă©tudes hĂ©raclitĂ©ennes en sont toujours au stade des tĂątonnements, des piĂ©tinements, du guesswork. Dâabord purement exĂ©gĂ©tique, celui-ci a peu Ă peu gagnĂ© les fondements philologiques de lâinterprĂ©tation, si bien quâon ne sait mĂȘme plus ce quâau juste on interprĂšte. Tout cela ne peut signifier quâune chose, que lâ « hĂ©raclitologie » nâa toujours pas dĂ©bouchĂ© sur une mĂ©thode tant soit peu adaptĂ©e Ă ce qui fait lâoriginalitĂ© des vestiges de la pensĂ©e dâHĂ©raclite et faute dâune telle mĂ©thode adĂ©quate Ă son objet, en arrive parfois jusquâĂ enfreindre les rĂšgles de toute philologie9.
Dans les pages qui suivent, je vais tenter de dĂ©gager plus concrĂštement quelques-unes des causes de cette situation et chercher les moyens dâen sortir, en analysant de plus prĂšs les deux ouvrages auxquels jâai dĂ©jĂ fait allusion : les Ă©ditions des fragments dâHĂ©raclite publiĂ©es, en 1972, par Jean Bollack et Heinz Wismann et, en 1986, par Marcel Conche. Ce faisant, je mâintĂ©resserai plus aux principes suivis quâaux rĂ©sultats concrets obtenus, aux prĂ©alables Ă©pistĂ©mologiques et autres sur lesquels repose leur dĂ©marche quâaux discussions de dĂ©tail, et lâon comprendra aisĂ©ment pourquoi. Une bonne mĂ©thode ne garantit pas des rĂ©sultats infaillibles, mais une mĂ©thode viciĂ©e (ou pas de mĂ©thode du tout) â tout en nâexcluant pas des traits de lumiĂšre Ă©pisodiques â conduit nĂ©cessairement soit dans une impasse, soit dans un monde irrĂ©el oĂč le fictif est roi.
PrĂ©cisons toutefois que les deux ouvrages dont il sera question ici ne sont pas tout Ă fait typiques de lâensemble de lâhĂ©raclitologie. La grande masse de la production hĂ©raclitologique serait mieux reprĂ©sentĂ©e, disons, par lâĂ©dition de Miroslav Marcovich â insurpassĂ©e jusquâĂ ce jour pour lâabondance des sources Ă©ditĂ©es, et cependant incomplĂšte, vierge de toute rĂ©flexion mĂ©thodologique et cultivant une tradition philologique oĂč le SprachgefĂŒhl, lâanalogie, divers rapprochements et lâautoritĂ© des prĂ©dĂ©cesseurs constituent pratiquement tout lâoutillage utilisĂ©. Bollack et Wismann ont le mĂ©rite dâavoir les premiers contestĂ© les vertus de cette innocence mĂ©thodologique10, Marcel Conche celui dâavoir sĂ©rieusement remis en cause nombre de ses « acquis » concrets.
1. Lâoptique sĂ©paratiste11
1.1. MalgrĂ© son titre (qui conviendrait mieux Ă une Ă©tude monographique), le livre de B. & W.12 revĂȘt les dehors innocents dâune brĂšve Ă©dition critique comme nous en connaissions dĂ©jĂ beaucoup13, des fragments dâHĂ©raclite : les fragments y figurent sans les contextes des citateurs ; les textes bio- et doxographiques ont Ă©tĂ© omis. Les fragments en grec, numĂ©rotĂ©s selon Diels-Kranz (nous commencions Ă en perdre lâhabitude aprĂšs Wheelwright, Marcovich et Roussos14), sont suivis chacun dâun apparat rĂ©duit aux leçons manuscrites essentielles et aux leçons modernes acceptĂ©es, dâune traduction française et de brefs commentaires. Ces derniers suivent un plan fixĂ© dâavance (sous 1. sont placĂ©es « les indications concernant la forme du texte », sous 2. « les remarques de nature grammaticale, notamment lâanalyse syntaxique de la phrase », sous 3. nous trouvons « lâinterprĂ©tation et la distinction des niveaux » (p. 55)). Le noyau central (p. 57-361) est prĂ©cĂ©dĂ© dâune assez longue introduction, « La raison du discours » (p. 11-53), et prĂ©cĂšde lui-mĂȘme les classiques index des sources (p. 365-370) et index des mots grecs (p. 371-385). Vient ensuite (surprise !) un index grammatical et stylistique « Formes de langue » (p. 387-399), et le livre se termine par une plus que sommaire Bibliographie (p. 401-405). Par consĂ©quent, lâouvrage nâavait en apparence, Ă un index prĂšs, rien dâexceptionnel. En apparence. Car les apparences Ă©taient trompeuses.
Sous ces dehors « acadĂ©miques » se dissimulait un ouvrage polĂ©mique Ă lâextrĂȘme. Nous nous attendions Ă retrouver dâanciennes connaissances, mais nous nous sommes trouvĂ©s plongĂ©s dans un monde aux trois quarts nouveau. Les leçons, les traductions, les explications nâavaient pratiquement rien de commun avec celles, pourtant si diverses, auxquelles nous nous Ă©tions faits. Elles lançaient un vĂ©ritable dĂ©fi Ă la tradition presque deux fois centenaire dâexĂ©gĂšse hĂ©raclitĂ©enne, Ă la « lignĂ©e » â de Schleiermacher Ă lui-mĂȘme â que M. Marcovich avait si ingĂ©nument reproduite sur la jaquette de son Editio Maior dâHĂ©raclite15. Le livre de B. & W. remettait en question vigoureusement, dĂ©libĂ©rĂ©ment, avec un malin plaisir mĂȘme, les fruits quâune patiente Ă©rudition croyait avoir amassĂ©s au terme de minutieuses recherches16. La dĂ©marche premiĂšre des auteurs semblait bien ĂȘtre le doute cartĂ©sien. Ils nâacceptaient rien sur parole. Ils balayaient tout et recommençaient Ă zĂ©ro. Et comme ils empruntaient le plus souvent des chemins inexplorĂ©s (ou, plutĂŽt, ainsi que nous verrons, un seul et unique chemin inexplorĂ©), ils Ă©taient conduits en des lieux bien diffĂ©rents de ceux auxquels nous nous Ă©tions accoutumĂ©s.
Ce que je viens de dire nâimplique aucun jugement. La dĂ©marche cartĂ©sienne nâa per se rien de rĂ©prĂ©hensible. Mieux, comme je lâai dĂ©jĂ indiquĂ© tout Ă lâheure, elle Ă©tait devenue depuis un certain temps une nĂ©cessitĂ©. Les rĂ©sultats de la philologie traditionnelle Ă©taient loin dâĂȘtre univoques. Les points de vue les plus opposĂ©s sây affrontaient. La liste des amendements et des conjectures sâallongeait (pour Ă©tudier un fragment, il fallait passer en revue x leçons diffĂ©rentes et connaĂźtre les y interprĂ©tations proposĂ©es pour chacune)17. Une critique poussĂ©e Ă outrance avait dĂ©jĂ dĂ©cimĂ©, pour qui se laissait influencer par elle, un bon sixiĂšme des fragments hĂ©raclitĂ©ens proclamĂ©s inauthentiques18. Si bien que la « tradition » en question nâavait rien dâune Ă©cole et â mises Ă part quelques solutions de dĂ©tail â elle nâavait pas grand-chose de positif (en fait de certitudes) Ă son palmarĂšs, sinon, surtout, sa tendance Ă Ă©voluer dans un champ clos de rĂšgles et de procĂ©dĂ©s consacrĂ©s par lâusage et Ă cultiver abusivement omnium consensu des solutions qui nâĂ©taient tout au plus que provisoires.
Dans cette situation assez dĂ©sespĂ©rante, une reconsidĂ©ration des mĂ©thodes et un rejet a priori des opinions hĂ©ritĂ©es sâimposaient et, je le rĂ©pĂšte, B. & W. ont eu le mĂ©rite dâavoir compris cela les premiers et dâavoir cherchĂ© Ă leur substituer une mĂ©thode et des rĂ©sultats meilleurs. Malheureusement, ils nâont pas dĂ©crit cette mĂ©thode de façon explicite, exceptĂ© quelques remarques Ă©parses dans le prospectus publicitaire et lâavant-propos du livre (p. 7-8), ainsi que dans la mise au point mentionnĂ©e supra dans la note 11. Le livre lui-mĂȘme ne nous offre quâun Ă©noncĂ© succinct de leurs conclusions. Notre tĂąche premiĂšre sera donc dâextraire la mĂ©thode des rĂ©sultats quâelle a permis dâobtenir et des arguments invoquĂ©s Ă lâappui de ces rĂ©sultats.
1.2. Une telle remise en question des « fausses Ă©vidences » (cf. supra, n. 16) supposait en premier lieu, naturellement, un retour aux sources, câest-Ă -dire un nouvel inventaire complet des textes pertinents, leur critique philologique, lâanalyse de leur contenu, lâanalyse des tĂ©moignages biographiques et doxographiques, lâanalyse des contextes des citations, etc.
B. & W. nâignoraient pas cela, ils affirmaient mĂȘme que ce travail avait Ă©tĂ© accompli dĂšs avant la parution dâHĂ©raclite ou la SĂ©paration et annonçaient la publication prochaine dâun volume supplĂ©mentaire reflĂ©tant les rĂ©sultats de lâexamen des sources : « Pour atteindre la phrase dâHĂ©raclite, il fallait faire le dĂ©tour par la tradition et analyser les contextes. Le travail a Ă©tĂ© accompli prĂ©alablement Ă celui-ci et sera publiĂ© sĂ©parĂ©ment, mais les rĂ©sultats sont inclus ici dans lâĂ©tablissement du texte aussi bien que dans le commentaire » (p. 1 du prospectus). « On nâignore pas quâil faudrait faire lâhistoire critique des courants de lâinterp...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Présentation générale
- PremiĂšre partie - LAÂ PHILOSOPHIE PRĂSENTE ET SONÂ RAPPORT AÂ LâHISTOIRE
- DeuxiĂšme partie - HISTOIRE DEÂ LAÂ PHILOSOPHIE
- Liste des auteurs de comptes rendus
- Table
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