
- 656 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
À propos de ce livre
Ce livre lève le voile sur le rôle décisif – et totalement méconnu – qu'a joué l'Asie dès 1900 sur la scène du monde. Sait-on ainsi que la victoire du Japon face à la Russie en 1905 a été déterminante pour le jeu des alliances qui entraîna la Première Guerre mondiale ? Ou encore que c'est en Mandchourie, dès les années 1920, que s'est mise en marche la Seconde Guerre mondiale ? Que la guerre froide est née en Asie en 1945, et que c'est également là que s'est recomposé l'ordre international, à la fin des années 1970 ? S'appuyant notamment sur les travaux d'historiens chinois, japonais ou coréens, Pierre Grosser montre que le Royaume-Uni, la Russie et les États-Unis étaient – et sont encore – des puissances asiatiques. Un livre qui renouvelle notre lecture géopolitique du XXe siècle et nous fait comprendre pourquoi l'Asie est si importante aujourd'hui. Pierre Grosser Pierre Grosser est historien, spécialiste des relations internationales qu'il enseigne à Sciences Po-Paris. Il a été directeur des études de l'Institut diplomatique du ministère des Affaires étrangères à sa création (2001-2009). Il est l'auteur de Traiter avec le diable ? (prix de la Revue des Deux Mondes, 2014).
Foire aux questions
Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramètres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrez comment résilier votre abonnement.
Non, les livres ne peuvent pas être téléchargés sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour être utilisés en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez télécharger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre téléphone portable ou votre tablette. Découvrez-en plus ici.
Perlego propose deux abonnements : Essentiel et Complet
- Essentiel est idéal pour les étudiants et les professionnels qui aiment explorer un large éventail de sujets. Accédez à la bibliothèque Essentiel comprenant plus de 800 000 titres de référence et best-sellers dans les domaines du commerce, du développement personnel et des sciences humaines. Il comprend un temps de lecture illimité et la voix standard de la fonction Écouter.
- Complet est parfait pour les étudiants avancés et les chercheurs qui ont besoin d'un accès complet et illimité. Accédez à plus de 1,4 million de livres sur des centaines de sujets, y compris des titres académiques et spécialisés. L'abonnement Complet comprend également des fonctionnalités avancées telles que la fonction Écouter Premium et l'Assistant de recherche.
Nous sommes un service d'abonnement à des ouvrages universitaires en ligne, où vous pouvez accéder à toute une bibliothèque pour un prix inférieur à celui d'un seul livre par mois. Avec plus d'un million de livres sur plus de 1 000 sujets, nous avons ce qu'il vous faut ! Découvrez-en plus ici.
Recherchez le symbole Écouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'écouter. L'outil Écouter lit le texte à haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accélérer ou le ralentir. Découvrez-en plus ici.
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS ou Android pour lire à tout moment, n'importe où, même hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous êtes en déplacement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application.
Oui, vous pouvez accéder à L' histoire du monde se fait en Asie par Pierre Grosser en format PDF et/ou ePUB ainsi qu'à d'autres livres populaires dans Économie et Économie de l'environnement. Nous disposons de plus d'un million d'ouvrages à découvrir dans notre catalogue.
Informations
CHAPITRE 1
Les origines asiatiques de la Première Guerre mondiale
En 2014, lors du centenaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale, la crise de l’été 1914 a été l’objet de toutes les attentions. Désormais, tous les dirigeants européens de l’époque semblent responsables du saut dans l’abîme. En effet, depuis quelques années, une sorte de consensus émerge pour considérer que la Première Guerre mondiale n’était pas inévitable, et qu’il ne faut pas donner a posteriori trop de poids aux « forces profondes » déterminant les choix des hommes au pouvoir, qu’il s’agisse du militarisme, des alliances, de l’impérialisme ou du nationalisme127.
Néanmoins, ces dirigeants étaient bien confrontés à une configuration internationale particulière des rapports de force. Le théâtre asiatique, généralement oublié dans l’histoire de la marche à la guerre, a contribué à élaborer cette configuration. Ce qui s’est passé en Asie pendant la douzaine d’années qui ont précédé la guerre a pesé lourd. Non que la guerre en Europe résulte directement d’une compétition entre impérialismes dans le reste du monde, comme l’a répété la vulgate marxiste-léniniste. Mais cette compétition, en Asie, a eu des répercussions diplomatiques en Europe. En effet, la polarisation entre deux camps résulte de transformations dans les empires périphériques, et surtout de la défaite de la Russie face au Japon en 1905. Il est difficile de continuer à estimer que le monde n’a pas été bouleversé par cette guerre lointaine, alors qu’elle a eu des impacts globaux ; certains historiens en font même l’équivalent d’une « Guerre mondiale zéro128 ».
Pendant les années qui suivent, le théâtre asiatique a été « neutralisé », tandis que l’Allemagne s’y est retrouvée isolée. La remontée en puissance de la Russie à partir de 1911-1912 a fait imploser le concert européen. Le facteur russe pèse lourd dans tous les calculs de la crise de l’été 1914. Pour les Britanniques, ce facteur russe est aussi « asiatique », puisque la Russie reste un concurrent en Asie, et une menace potentielle pour l’Empire.
Et pourtant, la guerre commence en Europe, alors que la situation recommence à se tendre en Asie, avec les discordes et la rivalité américano-japonaises, le retour des tensions impériales anglo-russes, et les frictions de l’alliance anglo-japonaise. Si la guerre n’y a pas éclaté en 1914, ces situations conflictuelles auraient pu dégénérer en guerres. Il n’était donc pas évident, à la veille de 1914, que Britanniques, Russes, Japonais et Américains se retrouvent dans le même camp contre l’Allemagne, tandis qu’il était imaginable que le Japon profite de la guerre en Europe pour s’en prendre aux intérêts russes et britanniques en Extrême-Orient.
La défaite russe face au Japon en 1905 bouleverse les équilibres européens
L’alliance anglo-japonaise de 1902
Il faut retourner un peu en arrière pour bien comprendre les enjeux. Les années 1880-1890 ont été celles de la « course à l’Afrique ». Puis, dans les dernières années du XIXe siècle, les puissances européennes cherchent toutes à obtenir un morceau du gâteau chinois, à un moment où l’Empire des Qing semble en plein déclin. Celui-ci est contraint de s’endetter, afin de payer la lourde indemnité qu’il doit verser au Japon après sa défaite de 1895.
La Russie, qui n’a pas participé à la curée africaine, donne la priorité à l’Asie. Elle a lancé en 1891 la construction du Transsibérien, qui permet de transporter des troupes vers la frontière chinoise, en cas de besoin, puis celle de la voie Orenbourg-Tachkent qui plonge en Asie centrale. L’alliance avec la France lui permet d’être tranquille en Europe, face à l’Allemagne, tandis que ses accords de 1897 et 1903 avec l’Autriche-Hongrie assurent la stabilité dans les Balkans. La France soutient la Russie en Asie, espérant un soutien russe sur l’Égypte face aux Britanniques, qui risquent de contrôler totalement la route vers l’Extrême-Orient passant par le canal de Suez.
Le système diplomatique qui s’est mis en place dans les années 1890 a permis la paix en Europe : il existe alors deux alliances qui fonctionnent de manière défensive et stabilisatrice, la Triplice (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie) et l’alliance franco-russe. Le Royaume-Uni agit pour sa part comme un électron libre. Les guerres qui semblent alors possibles sont des guerres entre empires coloniaux, britannique et français, ou bien britannique et russe. La politique de Bismarck avait encouragé les hostilités à la périphérie, franco-britanniques en Afrique et anglo-russes en Asie, afin de limiter les risques de guerre aux frontières de l’Empire allemand, et de maintenir en Europe une paix qui lui est favorable depuis 1871129.
Le Japon prétend désormais se mêler au jeu des impérialismes, puisqu’il s’est modernisé sur le modèle occidental. Il remporte une victoire surprenante sur la Chine durant la guerre de 1894-1895, et négocie une paix avantageuse. Allemands, Français et Russes font toutefois pression pour qu’il n’abuse pas de sa victoire. Or, en 1897, l’Allemagne s’empare de territoires qu’elle a forcé le Japon à rétrocéder à la Chine (en particulier Qingdao dans le Shandong), ce qui provoque une course aux concessions. C’est donc l’Allemagne qui a lancé la curée en Chine du Nord. Guillaume II est en effet obsédé par l’idée d’avoir une vraie base navale dans la région pour sa politique mondiale, et Qingdao doit devenir la vitrine des capacités allemandes à coloniser130. Les Allemands ont créé la formule du « territoire à bail », qui laisse carte blanche notamment pour installer des forces militaires, même si la Chine conserve la souveraineté « ultime » ; les Américains s’inspirent de cette formule en 1903 pour obtenir Guantánamo du gouvernement cubain131. Les Allemands profitent également de la défaite des Espagnols face aux Américains en 1898 pour obtenir les îles Carolines et Mariannes (sauf Guam que Washington place sous la juridiction de l’US Navy). En effet, une sorte de « partage du Pacifique » se déroule au même moment, en 1898-1899, fixant une carte politique qui restera inchangée jusqu’en 1914.
La pénétration russe au nord de la Chine avait d’abord été économique, et négociée avec les autorités chinoises. Ainsi, les Russes obtiennent-ils en 1896 un contrat pour construire le Chemin de fer de l’Est chinois ; la main-d’œuvre est principalement chinoise, mais la compagnie qui l’exploite crée un véritable empire en Mandchourie. Ensuite, la progression est davantage coercitive, notamment pour obtenir à bail, en 1898, Port-Arthur (Lüshun en chinois) et Dalniy (Dalian en chinois, Dairen en japonais), que la Triple Intention avait également poussé Tokyo à rétrocéder. La Russie possède désormais un port libre de glace toute l’année pour sa flotte de guerre et un port marchand très actif, par lequel entre la moitié du thé importé en Russie. En 1900, dans le cadre de l’intervention lors de la révolte des Boxeurs, les affrontements sur place (notamment le massacre de Blagoveshchensk commis par des cosaques expulsant des colons chinois) mènent à la première guerre entre Russes et Chinois, avant celles de 1929 et de 1969. Les troupes tsaristes progressent sans beaucoup de difficultés et occupent une partie importante de la Mandchourie. Leurs violences suscitent un sentiment antirusse dans la région, tandis que les Anglais, les Américains et surtout les Japonais s’inquiètent de cette occupation à laquelle ils n’arrivent pas à mettre fin132.
En réalité, les rivalités entre puissances sont tempérées par des collaborations interimpérialistes, notamment dans les affaires, bancaires et ferroviaires. Des modus vivendi sont également négociés bilatéralement afin d’éviter empiétements et tensions excessives, et pour ne pas permettre à Pékin de trop jouer de la compétition entre puissances et entre créditeurs. La plupart des prêts sont gagés sur les revenus douaniers de la Chine, administrés en grande partie par des Britanniques (en réalité, surtout des Irlandais), et adossés sur la force militaire des puissances qui évitera tout défaut de paiement chinois. Surtout, lors de la révolte des Boxeurs, les armées de huit puissances interviennent de concert en 1900-1901 pour « donner une leçon » à l’impératrice de Chine qui leur a déclaré la guerre en juin 1900. Des « expéditions punitives supranationales » sont menées par les troupes de plusieurs puissances. Autre forme de coopération : dix puissances administrent ensemble Tianjin, tandis que l’administration de Shanghai est clairement « transnationale », même si les Britanniques la dominent133.
Néanmoins, plus la Chine se désintègre, plus la Russie et le Japon se retrouvent face à face, et plus les Britanniques s’inquiètent des ambitions de leurs concurrents. Puissance la plus anciennement installée en Chine, le Royaume-Uni s’aperçoit en effet que ses rivaux, anciens (la France et la Russie) et nouveaux (Japon, Allemagne, et bientôt États-Unis), sont vraiment entreprenants. Certes, Salisbury, son Premier ministre, avait affirmé qu’en Asie, « il y a de la place pour nous tous ». Mais il est pris par surprise par l’opération allemande de 1897, et s’inquiète d’une compétition anarchique pour des bases navales et des concessions de chemin de fer, qui ne peut mener qu’à la constitution de sphères d’influence exclusives, et donc à la désintégration de l’Empire chinois. Cela n’empêche pas les Britanniques d’obtenir, en 1898, un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans pour 900 km2 de « nouveaux territoires » qui étendent leur possession de Hong Kong, centre du commerce et de l’influence britannique en Extrême-Orient.
Si l’Allemagne est une nouvelle venue ambitieuse en Asie, les Britanniques se méfient surtout, comme d’habitude, des ambitions russes. En fait, les défis pesant sur l’Empire britannique s’accumulent, qu’il s’agisse de la rivalité traditionnelle avec la Russie dans toute l’Asie, des tensions avec les États-Unis en Amérique latine et avec les Français et les Allemands en Afrique, et de la guerre des Boers en Afrique du Sud à partir de 1899. Une guerre globale menée par les Russes et les Français contre l’Empire britannique est possible, ou même une ligue continentale franco-germano-russe isolant le Royaume-Uni. Traditionnellement, la Royal Navy pouvait se contenter, pour défendre l’Empire britannique en Asie, d’empêcher la sortie des flottes de ses concurrents européens de leurs ports : la défense de l’Asie se faisait en Europe. Désormais, face à la flotte russe du Pacifique, et face à la montée en puissance des marines japonaise et américaine, les Britanniques risquent de devoir envoyer durablement des bâtiments en Asie, et de multiplier les bases, alors même que l’Allemagne devient une puissance navale qui peut menacer les îles Britanniques134. Face à la Russie, il leur faudrait envoyer plus de 200 000 hommes en renfort aux Indes et une flotte importante en Extrême-Orient, alors qu’il faut tenir la Manche, la mer du Nord et la Méditerranée. De toute manière, la marine serait de peu d’utilité à partir du moment où les Russes peuvent désormais envoyer par train des renforts en Extrême-Orient.
Seule la diplomatie peut résoudre les dilemmes stratégiques auxquels les Britanniques sont confrontés. Dès lors, Londres joue la carte du rapprochement avec les États-Unis, qu’ils accueillent à bras ouverts en Asie lorsqu’ils s’emparent des Philippines entre 1898 et 1902135. Mais surtout, Londres choisit, pour la première fois, d’amender quelque peu son « splendide isolement » traditionnel, en signant un traité d’alliance avec le Japon.
Ce n’était pas le premier choix. À Londres, certains veulent trouver des arrangements directs avec le rival russe en Asie orientale. Mais Saint-Pétersbourg fait la sourde oreille. Des ouvertures sont également dirigées vers l’Allemagne, afin de faire face à l’alliance franco-russe, la plus menaçante pour les intérêts britanniques. Mais les Allemands ne veulent pas être confrontés à la Russie en Europe simplement pour permettre aux Britanniques de se libérer en Asie de la pression russe. En sens inverse, ils ne peuvent obtenir de Londres, en échange de leur soutien en Asie face à l’expansionnisme russe, la garantie d’une neutralité britannique dans les affaires européennes, en cas de guerre menée par l’Allemagne contre la France et la Russie. Surtout, les Allemands se prennent alors pour les « arbitres du monde ». Ils misent, à tort, sur l’irréductibilité des antagonismes anglo-russe et russo-japonais.
Les Britanniques mettent donc du temps à choisir le Japon, d’autant qu’ils ne croient pas qu’il puisse résister au géant russe en cas de guerre. Il existe pourtant un vrai lien financier entre les deux pays. Le Japon avait ouvert un compte à la Banque d’Angleterre pour gérer l’indemnité considérable que doit lui payer la Chine après sa défaite de 1895, payée de surcroît grâce à de l’argent levé sur les places européennes. Dans les dernières années du XIXe siècle, ce compte représentait près de la moitié des réserves d’or de la Banque d’Angleterre ; mais Tokyo a fini de rapatrier ces fonds en 1900. Au Japon, le choix de l’alliance avec le Royaume-Uni n’est pas une évidence non plus. Certains sont favorables à un accord avec la Russie, en lui laissant les mains libres en Mandchourie contre un quasi-monopole japonais en Corée. Se rapprocher du Royaume-Uni, monarchie constitutionnelle libérale, constitue aussi un risque pour le Japon impérial.
Ce jeu fluide se termine pourtant par la signature du traité d’alliance anglo-japonais, le 30 janvier 1902, pour une durée de cinq ans. Désormais, grâce au Japon, les Britanniques endiguent la Russie à l’extrémité du continent eurasiatique, sans plus avoir à courtiser l’Allemagne pour qu’elle remplisse ce rôle, et empêchent une dangereuse Triplice franco-russo-japonaise. Toutefois, Londres n’a choisi qu’une entente au niveau régional, et en limitant ses engagements, afin de n’être pas entraînée dans une guerre russo-japonaise pour la Corée, voire dans une guerre contre la Russie et son allié français (le degré de garantie française pour l’Extrême-Orient dans l’alliance franco-russe est alors un sujet de spéculations).
Une véritable alliance existe pourtant pour la première fois entre une grande puissance européenne et une puissance non blanche, mais qui sont toutes deux des monarchies136. Pour le Japon, elle permet d’espérer une neutralité française en cas de guerre russo-japonaise, la France ne prenant pas le risque d’affronter la Grande-Bretagne. La réaction de la France est modérée : elle s’inquiète pourtant d’une guerre en Asie qui pourrait l’engager très loin de l’Europe, ce dont Berlin ne pourrait que se réjouir, mais aussi d’une collusion anglo-japonaise qui menacerait, en cas de guerre russo-japonaise, une Indochine assez mal défendue. Il est de plus en plus question, dans la presse, d’un « péril jaune » menaçant la présence française en Indochine.
L’alliance anglo-japonaise donne à l’alliance franco-russe une tonalité plus antibritannique qu’antiallemande. Néanmoins, à Paris, le ministre des Affaires étrangères Delcassé est pourtant prêt à sacrifier les ambitions d’expansion depuis l’Indochine contre un rapprochement avec les Britanniques en Chine et au Siam, et leur soutien au Maroc : bref, à lâcher l’Asie pour l’Afrique. L’Asie du Sud-Est n’est plus, bientôt, un terrain de rivalité franco-britannique, et les banques britanniques et françaises commencent à travailler ensemble en Chine. Tout rapprochement avec l’Allemagne semblant impossible, car son prix serait un abandon définitif de l’Alsace-Lorraine, l’objectif de Paris devient d’apaiser le Royaume-Uni plus que de s’opposer partout à l’Empire britannique. Pour les Britanniques, un rapprochement avec la France, allié de la Russie, permettrait de parvenir à un accord interimpérial avec la Russie. Mais ces rapprochements ne sont qu’une ébauche.
La guerre russo-japonaise aurait pu devenir une guerre mondiale
Car, en ce début de siècle, l’Extrême-Orient est le lieu où les puissances européennes peuvent se retrouver dans une « guerre universelle137 », à cause de leurs appétits et de leurs rivalités. L’empereur d’Allemagne agite le « péril jaune » auprès de son cousin, le tsar Nicolas II, qu’il appelle l’« Amiral du Pacifique ». Il veut ainsi détourner la Russie vers l’Extrême-Orient, et empêcher tout rapprochement anglo-russe qui aurait isolé l’Allemagne en Europe. En même temps, l’empereur incite le Japon à résister à l’impérialisme russe en Mandchourie et en Corée. Enfin, il tire la sonnette d’alarme auprès des Américains sur les ambitions russes de dépeçage de la Chine, avant de sonner celle du « péril jaune », afin qu’ils ne regardent pas trop du côté de l’Europe. Bref, si dix ans auparavant, Londres était au centre du jeu, sans être lié à aucune des deux alliances, Berlin peut désormais être l’arbitre ultime entre deux alliances, franco-russe et anglo-japonaise.
La guerre russo-japonaise découle de la rivalité entre les deux empires en Mandchourie et en Corée. La Russie ne veut pas de guerre, et pense que le petit Japon n’osera pas se frotter à elle. Elle est aussi intransigeante dans ses positions diplomatiques...
Table des matières
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Quelques cartes
- Introduction
- CHAPITRE 1 - Les origines asiatiques de la Première Guerre mondiale
- CHAPITRE 2 - Les dimensions asiatiques de l’après-guerre (1918-1930)
- CHAPITRE 3 - La poudrière mandchourienne mène à la Seconde Guerre mondiale (1927-1939)
- CHAPITRE 4 - La mondialisation de la guerre par l’Asie (1939-1941)
- CHAPITRE 5 - L’Asie-Pacifique, théâtre essentiel de la guerre
- CHAPITRE 6 - La guerre froide et la décolonisation commencent en Asie
- CHAPITRE 7 - L’Asie fixe la géographie de la guerre froide
- CHAPITRE 8 - L’Asie au cœur de l’histoire de l’arme nucléaire
- CHAPITRE 9 - La vague révolutionnaire qui vient d’Asie (années 1960)
- CHAPITRE 10 - Les États-Unis et l’Asie, entre Vietnam et Chine (années 1970)
- CHAPITRE 11 - Le grand tournant de 1978-1979
- CHAPITRE 12 - La fin de la guerre froide est aussi asiatique
- Bibliographie
- Remerciements
- Table