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La Fabrique du regard
À propos de ce livre
Comment pouvons-nous croire les images quand, d'évidence, elles ne sont pas les choses ? Et pourtant que seraient la biologie, la géographie, l'astronomie, la médecine, sans images ? Qu'est-ce alors que voir ? Et que savoir ? Des gravures de Vésale aux clichés duXIXe siècle, des photographies calculées de trous noirs aux images issues de la sonde spatiale Pathfinder et aux échographies désormais courantes, voici l'histoire de l'imagerie dans les sciences. Où l'on découvre comment la technique a modifié notre vue sur le monde : nos images ne se contentent pas d'affiner notre regard ; elles le fabriquent littéralement, nous donnant accès à un réel inaccessible à l'œil humain. Chercheur au CNRS, Monique Sicard a notamment publié L'Année 1895, l'image écartelée entre voir et savoir et Chercheurs ou Artistes ? Entre art et science, ils rêvent le monde.
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Art généralDEUXIÈME PARTIE
La photographie
CHAPITRE VIII
Légitimations
François Arago, 1839
Les fondements d’une confiance
L’accueil chaleureux reçu par la photographie au sein du monde scientifique à partir de l’année 1839 ne manque pas d’étonner : rien n’est moins scientifique qu’une image. Globale, sans clé d’entrée, non discursive, apte à changer de sens sous l’effet des variations de contextes, une image n’est douée de nulle rigueur. Elle n’offre nulle sûreté d’interprétation, reste indescriptible, inépuisable par les mots. Surtout — et malgré tous les discours objectivants — elle ne fonctionne que dans une réception sensible.
Le Point de vue d’après nature pris d’une fenêtre de la maison du Gras à Saint-Loup de Varennes, considéré comme la « première photographie connue », aurait été réalisé en 1826 ou 1827 par Nicéphore Niépce. Ce n’est pourtant pas cette date qui est retenue par la postérité comme date fondatrice de la photographie, mais celle de son annonce officielle par François Arago : l’année 1839. La diffusion, le « faire savoir » importent plus que la découverte ; le « Comment ça marche ? » plus que l’acte fondateur lui-même. Pour François Brunet1, fêter l’année 1839 revient à consacrer un « imposteur » (Daguerre), à donner « une vue tronquée, erronée de l’invention ».
Certes, la photographie n’est pas née, ponctuellement, un certain jour de 1839. Il y eut aussi, cette année-là, lecture par W. H. Fox Talbot d’un mémoire sur l’art du dessin photogénique ou procédé par lequel les objets naturels peuvent se tracer eux-mêmes, sans l’aide du crayon de l’artiste. Il y eut aussi l’entrevue d’Hippolyte Bayard avec François Arago ; et l’année suivante, en 1840, la mise au point du calotype par W. H. Fox Talbot. Il ne convient pas tant de s’étonner ici qu’un instant sacré consacre l’apparition soudaine d’une technique, que d’interroger l’importance exceptionnelle qui reste accordée à cette année 1839.
Niépce est mort depuis six ans. Depuis sa mort, Daguerre, en charge du contrat signé avec lui en 1829, poursuit deux voies techniques simultanées : la sienne propre et celle ouverte par Niépce. En juin 1837, Isidore, fils de Nicéphore Niépce, vient à Paris afin de signer avec Daguerre un « traité définitif ». Daguerre est alors un notable bien engagé dans ce que l’on appellerait aujourd’hui les « industries culturelles » avec la gestion de ses deux dioramas, l’un en France, l’autre en Angleterre. Ce dernier traité fait mention d’un nouveau procédé mis au point par Daguerre seul : le daguerréotype. En 1838, Daguerre tente en vain de fonder une société par actions afin de protéger ses procédés. Il propose ensuite de les céder au gouvernement Louis-Philippe en échange d’une rente et obtient que François Arago annonce la découverte, sans en dévoiler les procédés, lors de la séance du 7 janvier 1839 à l’Académie des sciences. Le 8 mars 1839, le diorama parisien dont il est propriétaire est détruit par un incendie. Il est décidé qu’une rente serait accordée simultanément au fil de Niépce et à Daguerre, celui-ci bénéficiant d’un supplément pour « les secrets du diorama ».
En 1827, Arago bénéficiait déjà d’une grande notoriété scientifique, mais il n’était pas encore député. En 1839, il est en mesure d’offrir à la nation l’une des trois grandes découvertes du siècle, avec la vapeur et l’électricité. Et puis Niépce est un inventeur, pas même un « savant ». Daguerre, lui, est déjà un chef d’entreprise. Il incarne une autre société. Arago justifie son soutien à Daguerre par le coût élevé du daguerréotype : la photographie sur papier n’eût pas, selon lui, nécessité l’intervention de l’Assemblée. Or, il se trouve que le daguerréotype convient bien à la science. Précis, exact, précieux, ne nécessitant pas la subjectivité d’un observateur, il intéresse une élite scientifique adepte de nouveautés. Innovation en rupture avec ce qui l’a précédé, a-historique, mieux que les performances photographiques de Niépce nécessitant de longs temps de pose, il apparaît comme un nouvel outil résolument tourné vers l’avenir, la promesse d’un monde nouveau.
En cette année 1839, le député démocrate et homme de science François Arago officialise donc la découverte de la photographie. En en rendant publics les procédés techniques, il offre à tous — « au monde entier » — l’invention. En échange, le ministère de l’Intérieur s’engage à verser une rente à vie à Daguerre et aux descendants de Niépce. En réalité, il ne s’agit pas seulement de récompenser des inventeurs, mais bien d’éviter de laisser échapper par l’État une découverte dont il pressent les puissants développements scientifiques et industriels.
En outre, Arago sait bien que la science a besoin d’une adhésion sociale et que « le public ne doit rien à qui ne lui a rendu aucun service2 ».
Les trois interventions effectuées par François Arago à l’Académie des sciences et à la Chambre des députés au cours des mois de janvier, juillet et août 1839, sont décisives. En dévoilant les secrets de fabrication, elles font basculer l’invention du privé au public. En mettant en branle une véritable circulation des images, elles jettent les bases de leur administration. La photographie s’installe dans une quadruple légitimité économique, sociale, scientifique et politique. Alors se mettent en place les fondements d’une confiance dans les images aux profondes conséquences symboliques, pratiques, économiques.
Effets d’annonce
Le 7 janvier 18393, François Arago entretient « avec beaucoup de détails » l’Académie des sciences au sujet d’une découverte faite par M. Daguerre mais ne dévoile pas les procédés de fabrication de la photographie. L’idée passe qu’il s’agit là d’une des plus prodigieuses inventions de notre siècle, que la France se doit de « doter le monde entier d’une découverte qui peut tant contribuer aux progrès des arts et des sciences ». Pour Arago, il semble indispensable que le gouvernement dédommage directement M. Daguerre dont il fait l’éloge. Il annonce qu’il adressera à ce sujet une demande au ministère ou aux Chambres mais souhaite s’assurer auparavant que la méthode est peu coûteuse, utilisable par tous.
Le 3 juillet 18394, il effectue à l’Assemblée nationale une importante intervention sur les travaux de la commission chargée de l’examen du projet de loi tendant à accorder une pension à Daguerre et aux enfants de Niépce, « pour la cession faite par eux du procédé servant à fixer les images de la chambre obscure ». À cette époque, les jeux sont faits et quasiment gagnés : l’Assemblée a déjà manifesté son intérêt pour les projets photographiques.
La communication transforme en ressource nationale un procédé technique. Arago se fait simultanément le chantre d’une nouvelle technologie et celui du progrès social. À cette fin, il use d’un langage didactique, clair. Il crée un effet d’annonce : une fois la loi votée, les procédés photographiques seront dévoilés lors d’une séance exceptionnelle à l’Académie des sciences. La photographie est une exactitude. Elle met en œuvre une physique, une chimie, des expériences. En outre, par l’usage d’une perspective centrale, elle « obéit aux règles géométriques » issues de la Renaissance.
Le 19 août 18395, François Arago prend de nouveau la parole. Cette fois, devant l’Académie des sciences et l’Académie des beaux-arts réunies, il dévoile les procédés techniques de la photographie. C’est cependant aux académiciens des sciences qu’Arago s’adresse en premier lieu. Soutenu par la conviction que la connaissance scientifique porte en germe des transformations sociales, il accorde à la photographie naissante un statut scientifique. De découverte inclassable, celle-ci devient outil de connaissance.
Arago, cependant, n’oublie pas le monde artistique, jusque-là dépositaire de l’histoire des images : il a pris soin de confier au peintre Paul Delaroche la rédaction d’une note préalable destinée à aider la commission préparatoire au projet de loi. Pour le peintre, « la correction des lignes, la précision des formes est aussi complète que possible dans les dessins de M. Daguerre, et l’on y reconnaît en même temps un modelé large, énergique, et un ensemble aussi riche de ton que d’effet. Le peintre trouvera dans ce procédé un moyen prompt de faire des collections d’études qu’il ne pourrait obtenir autrement qu’avec beaucoup de peine […] ». Paul Delaroche coupe court aux détracteurs : « En résumé, l’admirable découverte de M. Daguerre est un immense service rendu aux arts. » Pour les artistes, désormais, la photographie s’impose comme « objet de recherche et d’étude ».
À la suite de cette seconde intervention de François Arago, le procédé photographique connaît une diffusion fulgurante.
L’effet des deux discours du 3 juillet et du 19 août est considérable. Le jeu des allers et retours de l’Académie à la Chambre, puis de la Chambre à l’Académie est habile. Arago use d’une légitimité scientifique lorsqu’il s’exprime à la Chambre des députés ; il bénéficie d’une légitimité politique lorsqu’il revient s’exprimer à l’Académie des sciences. Les conditions d’une adhésion sans faille à une invention qui, avant même son annonce officielle, subit déjà le feu des critiques6, est à ce prix.
François Arago ne limite pas ses stratégies à l’annonce d’une découverte : il installe les mécanismes d’une gestion et d’une administration de l’image. La dimension du profit est prise en compte : celui-ci n’est pas seulement d’ordre financier mais également d’ordre politique. La photographie est une ressource qu’il convient de faire fructifier et la fin conditionne la mise en ordre. Les précurseurs ne sont pas oubliés. Arago souligne leurs mérites respectifs (Porta l’Italien, Charles le Français, les Anglais Wedgwood et Humphry Davy). En situant cependant comme fondatrice la découverte de Daguerre, il coupe court d’emblée à toute revendication étrangère de priorité, donne à la photographie une dimension nationale.
Rêves d’Orient
Toute une circulation des images se met en branle. La dimension sensible, tabou de la science officielle de « l’après-Lumières », s’installe magnifiquement au sein des rationalités scientifiques. Les bénéfices sont réciproques. Les milieux scientifiques, qui auraient pu être les premiers à dénoncer les images comme obstacles à la réalité du monde, s’emparent sans complexes de la photographie naissante. Celle-ci apparaîtra même plus tard comme un hommage rendu à la physique : « Parmi les titres si nombreux qui [la] désignent […], il en est un qui frappe surtout : c’est le témoignage éclatant qu’elle a fourni de la puissance et de la haute portée des sciences physiques à notre époque. […] Où trouver un plus merveilleux enchaînement de créations fécondes7 ? »
Si l’argumentation et la rhétorique de François Arago portent autant leurs fruits c’est aussi que l’invention de la photographie et les mots pour la dire mettent à vif et réactivent de puissantes utopies. La promotion des nouvelles techniques de la photographie va de pair avec des rêves d’Orient inassouvis depuis l’expédition d’Égypte menée par Bonaparte de 1798 à 1801. Trop jeune — il avait alors entre douze et seize ans — Arago avait dû se contenter de prendre patience, à l’instar des adolescents du même âge. « Chacun songera à l’immense parti qu’on aurait tiré, pendant l’expédition d’Égypte, d’un moyen de reproduction si exact et si prompt ; chacun sera frappé de cette réflexion, que si la photographie avait été connue en 1798, nous aurions des images fidèles d’un bon nombre de tableaux emblématiques […]. »
Sa défense vigoureuse de la photographie ne peut se comprendre sans prendre en compte le projet illustré de La Description d’Égypte publié entre 1802 et 1812, au retour de l’expédition. L’ouvrage fut mené à bien dans l’esprit d’une collecte iconographique de grande envergure, elle-même directement héritée de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert dont l’article « Égypte » fournit les clés du projet de Bonaparte : « C’était jadis un pays d’admiration, c’en est un aujourd’hui à étudier. »
L’utopie encyclopédique, bien présente chez Arago et les premiers photographes, s’ancre doublement dans le sentiment de l’inachèvement de La Description d’Égypte et dans le rêve de découvertes et d’expéditions lointaines : « […] et sur plusieurs des grandes planches de l’ouvrage célèbre, fruit de notre immortelle expédition, de vastes étendues d’hiéroglyphes réels iront remplacer des hiéroglyphes fictifs ou de pure convention ; et les dessins surpa...
Table des matières
- Couverture
- Titre
- « Le champ médiologique » collection dirigée par Régis Debray
- Du même auteur
- Copyright
- Remerciements
- Préambule
- Première partie - La gravure
- Deuxième partie - La photographie
- Troisième partie - L’imagerie
- L’invitation médiologique
- Table
Foire aux questions
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