
- 276 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
101 expériences de philosophie quotidienne
À propos de ce livre
Immobiliser l'éphémère, songer à tous les lieux du monde, téléphoner au hasard, regarder l'autre dormir, courir dans un cimetière, rire d'une idée sérieuse, trop manger, imaginer qu'on va mourir… De petites expériences intérieures qui déconcertent le corps comme l'esprit, provoquent le sens des mots et des conventions, secouent l'ordre du monde et dérangent celui de nos habitudes. Instants volés au cours ordinaire de la vie par une série facétieuse de protocoles de dépaysement : invention de nouveaux regards, de gestes insolites, d'idées un peu folles. Mais derrière les apparences futiles et provocatrices de ces discrets coups de folie, une expérience plus en profondeur est proposée : retrouver l'étranger dans le familier, renverser les évidences qui saturent le quotidien, et par là libérer l'étonnement qui, selon Platon et Aristote, est la source de l'interrogation philosophique. Ces cent une manières d'aller contre les inerties de la vie sont autant d'occasions de provoquer l'impulsion à questionner qui revitalise l'existence. Un manuel du savoir-vivre à contretemps de soi-même. Roger-Pol Droit, chercheur au CNRS en philosophie et chroniqueur au journal Le Monde, est l'auteur, entre autres, de La Compagnie des philosophes. --Emilio Balturi
Foire aux questions
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Informations
1
S’appeler soi-même
Durée : 20 minutes environ
Matériel : un lieu silencieux
Effet : double
Asseyez-vous par terre au milieu d’une pièce calme, de préférence peu meublée. Demeurez tout d’abord quelques instants attentif au silence, sachant que vous allez parler et entendre. En écoutant intensément les très légers bruits qui vous entourent, pensez que bientôt cette paix va cesser. Préparez-vous à l’irruption d’une parole.
Prononcez alors à voix haute votre prénom. Articulez distinctement, et répétez, insistez. Comme si vous deviez héler, d’assez loin, une personne demeurant sourde à vos appels. Imaginez que vous interpellez quelqu’un qui vous connaît, mais ne vous aperçoit pas. De l’autre côté d’un champ. Ou bien d’une rive vers un bateau. Ou encore d’une maison à une autre.
Au début, les quinze ou vingt premières fois, vous avez l’impression d’être simplement en train de parler dans le vide. Vous appelez quelqu’un d’absent, d’inaccessible, d’une manière absurde et ridicule. Vous avez beau allonger les voyelles, prononcer les syllabes sur des tons différents, vous n’arrivez pas à y croire. Continuez. La porte est bien fermée.
Peu à peu, vous commencez à ressentir l’impression d’être appelé. De manière d’abord confuse, à peine perceptible. Hésitante, mal assurée. C’est là qu’il convient de s’installer, attentif à cet équilibre instable entre le dedans et le dehors. Insistez, répétez, appelez-vous encore quelques dizaines de fois, machinalement, automatiquement. C’est bien votre voix. C’est aussi celle de l’autre, là-bas. Vous venez juste de l’apercevoir.
Votre voix n’est pas dédoublée. Et bien sûr vous non plus. Vous sentez toutefois que vous êtes double, scindé en quelque sorte au-dedans. C’est bien vous qui appelez, mais vous ne savez pas qui. C’est bien vous qui êtes appelé, mais vous ne savez pas d’où. Ou plutôt si, évidemment, vous savez bien que c’est vous dans les deux cas, et « vous », vous supposez que ça ne fait qu’un. D’ailleurs, vous le savez, et là-dessus tout le monde est d’accord. Mais non, justement, ce n’est pas ce que vous éprouvez à présent. Vous savez bien que « vous » et « vous » ne font qu’un, mais vous ne le ressentez plus de manière pleine, évidente. Celui qui appelle est le même, et n’est pas le même, que celui qui est appelé.
L’expérience consiste à prolonger quelques instants ce jeu du dedans et du dehors, de l’appel et de l’écoute. Il faut éprouver, aussi loin que possible, ce qu’a d’insolite ce prénom que l’on connaît, mais que jamais on ne peut adresser à soi-même sans justement se sentir un autre. Seuls les autres, évidemment, vous nomment ainsi, et vous-même, en temps normal, ne vous appelez jamais. Continuez à vous héler, à intervalles réguliers, en criant presque certaines fois. Le but est de susciter ce léger malaise, pas forcément désagréable, qui accompagne un petit décollement de soi par rapport à soi. Se maintenir un moment dans cette situation de fin vertige.
Comment en sortir ? De quelle manière colmater l’écart, recoller les bords ?
Dites simplement, d’une voix haute et forte, avec le plus grand naturel possible : « Oui ! J’arrive ! »
2
Vider le sens d’un mot
Durée : 2 à 3 minutes environ
Matériel : ce qu’on a sous la main
Effet : désymbolisant
Ça peut être n’importe où, et sans heure particulière. Il suffit, cette fois encore, que vous soyez sûr de n’être pas entendu. Mieux vaut n’être pas gêné, en cours de route, par la crainte du ridicule. Parler seul n’est rien. Être épié et moqué troublerait le résultat recherché.
Donc, simplement quelque lieu où personne ne vous entend. Prenez ce que vous avez sous la main, l’objet le plus courant, un crayon, une montre, un verre, ou même une pièce de votre vêtement, bouton ou ceinture, poche ou lacet. Peu importe. Il suffit d’une chose banale. Sa dénomination est habituelle, sa présence est familière. À cet objet correspond pour vous, depuis toujours, le même mot. Identique, naturel, normal.
Prenez donc en main cette petite chose sans malice, sans étrangeté, sans risque. Répétez son nom, à voix basse, en la regardant. Fixez, par exemple, le crayon qui est entre vos doigts en répétant : « crayon », « crayon », « crayon », « crayon », « crayon », « crayon », « crayon », « crayon », « crayon », « crayon ». Vous pouvez continuer encore. Ce ne devrait pas être long. En quelques instants, le mot familier se décolle, se racornit. Vous ressassez une suite de sons étranges. Série de bruits absurdes, insignifiants, qui ne dénomment rien, ne désignent aucune chose et demeurent insensés, fluides ou râpeux.
Sans doute avez-vous déjà joué ainsi, enfant. Tous ou presque, nous avons éprouvé, comme ça, l’extrême fragilité du lien entre mots et choses. Dès qu’on le tord ou le tire, dès qu’on le distend, ce lien cesse d’être simple. Il s’entortille ou se brise. Le terme se dessèche, s’émiette. Coquille éparpillée d’inanité sonore.
Ce qui arrive à l’objet n’est pas moins étonnant. Il semble que sa matière devienne plus épaisse, plus dense, plus brute. La chose est là davantage et autrement, dans son étrangeté innommable, dès qu’elle tombe en dehors du fin filet des vocables habituels.
Ce vieux jeu dissociatif, il faut le répéter. Tenter d’observer la fuite même du sens, l’émergence rêche du réel hors des mots. Entrevoir l’écaille sous la prose. Redire plusieurs fois le même mot, pour la même chose, dissipe toute signification. N’est-ce pas merveilleux ? Effrayant ? Drôle ? Quelques instants suffisent pour fissurer cette fine pellicule où nous nous tenons en place, satisfaits de pouvoir dire le nom des choses.
3
Chercher « je » en vain
Durée : indéfinie
Matériel : aucun
Effet : dissolvant
C’est l’un des termes que vous utilisez le plus. Au cours de la journée, le mot « je » figure dans presque toutes vos phrases. Depuis votre plus tendre enfance, vous avez cessé de vous désigner par votre prénom. « Je » est devenu le mot par lequel vous exprimez vos désirs, vos déceptions, vos projets, vos espérances, vos actes les plus divers, vos sensations physiques, vos maladies, vos jouissances, vos plans, votre ressentiment, votre tendresse, votre goût pour la vanille ou votre aversion pour le fenouil. Vous avez lié depuis très longtemps ce mot si bref à la multitude de vos états d’âme. Il est intimement imbriqué à vos sentiments, à vos souvenirs. En apparence, rien ne se fait sans lui. On le retrouve dans tous vos récits, tous vos jugements. Pas la moindre décision, pas la moindre rumination ne lui échappe.
Curieuse situation : tout le monde se sert du même mot. La plus irréductible intimité, la plus singulière existence, pour chacun d’entre nous, est liée à un terme qu’il n’a ni choisi ni forgé, et dont tous les autres se servent identiquement. Un pronom de la langue. Rien n’est moins personnel que ce pronom « personnel ». L’existence à laquelle il se rapporte demeure, du point de vue linguistique, parfaitement interchangeable. Ce peut être n’importe qui, affirmant « je suis content » ou bien « je suis triste ». Chacun, différent de tous les autres, se désigne soi-même par un mot qu’utilisent tous les autres. Situation hautement paradoxale. Mais vous n’y songez pas, comme tout le monde d’ailleurs. Vous avez bien assez à faire pour ne pas vous encombrer de ce genre de questions.
Cherchez malgré tout où se trouve ce « je ». Existe-t-il ? Comment le repérer ? À quoi le reconnaître ? Si vous tentez de poser ces questions et de les résoudre avec application, vous allez expérimenter que ce « je » n’est pas simple à localiser ni à authentifier.
Ce n’est pas une expérience brève, dont les limites sont aisées à circonscrire. Cela pourrait au contraire ressembler à une longue traque. Il faut du temps, des occasions diverses, une certaine constance et de l’obstination. Où est donc cette évidence appelée « je » ? Vous chercherez longtemps, en différents endroits, sous des angles distincts. Il y a de fortes chances pour que, au bout du compte, vous reveniez bredouille. C’est là que les choses commencent à devenir intéressantes.
Parmi les pistes que vous pouvez tenter de suivre, il convient de rappeler l’existence du corps. Ce « je », singulier et pourtant semblable aux autres, n’est-ce pas simplement ce corps, ses habitudes et ses faiblesses, ses fragilités et ses particularités ? Vous ne trouverez pourtant jamais « je » dans votre corps. Aucune de vos cellules n’a survécu depuis dix ans. Aucun des éléments de votre corps n’est demeuré identique. Qu’appellerez-vous « je » ? La forme ? La structure d’ensemble ? L’organisation ? Reste la pensée, classiquement. Tout change, mais pas vos souvenirs, votre conscience de demeurer le même, identique malgré les altérations. Là non plus, vous ne mettrez pas la main sur « je ». Vous ne trouverez jamais que des pensées, des séquences, des souvenirs, des associations d’idées, des désirs qui sont affectés de ce que vous appelez « je ».
Entre toutes ces sensations, entre tous ces événements mentaux, « je » semble être le dénominateur commun. Mais ce n’est pas un support ni un moteur. Juste un air de famille. Une qualité commune à des pensées et sensations fort diverses, presque comme une couleur ou un parfum. Une façon d’apparaître. Éventuellement un style. Rien d’autre. « Je » n’est pas quelque chose ni quelqu’un. Ce n’est pourtant pas seulement un mot. C’est sans doute un certain refrain, un pli, une qualité seconde et relative.
Si vous parvenez à expérimenter cela, il faudra savoir ensuite quoi en faire. Quelle incidence peut avoir sur votre existence cette impossible trouvaille ? Comment vous débrouillez-vous de cette défection de « je » ? C’est une autre histoire.
4
Faire durer le monde vingt minutes
Durée : 21 minutes
Matériel : un monde et une pendule
Effet : effrayant ou rassurant
Le passé s’incruste. Le voici dans les moindres gestes. Il se love dans les pensées, même celles qui apparemment ne semblent pas se soucier de lui. L’avenir, lui aussi, ne cesse de soutenir le moindre projet. Il accompagne nos plus infimes anticipations.
Que se passerait-il si nous tentions — même illusoirement, à peine, pour jouer — de défaire ces terribles contraintes ? Imaginons donc, autant qu’il est possible, que le passé n’a jamais eu lieu et que l’avenir n’existe pas. Essayons de croire que ce monde, tel qu’il est, ne dure que vingt minutes. Il a été constitué d’emblée, juste à l’instant, tel quel, nous compris. À la minute précédente, il n’existait pas. Tout ce que le monde contient présentement comme vestiges, ruines antiques, bibliothèques, monuments, archives, souvenirs proches ou lointains, tout cela vient d’apparaître en même temps. Les archives sont bien là, les témoins aussi, mais le passé dont ils parlent n’a jamais existé autrement qu’à l’instant.
Ce monde — infini, divers, multiple — possède une durée de vie limitée à vingt minutes exactement. Au-delà il disparaîtra totalement, définitivement. Pas de déflagration gigantesque, aucune explosion cosmique. Pas d’embrasement insensé ni de fournaise immense. Rien qu’une extinction brusque. Comme s’évanouit une bulle de savon, comme cesse soudain de briller une lumière.
Installez-vous dans ce monde de vingt minutes. Constatez combien il est, en un sens, identique au nôtre : mêmes volumes, mêmes cieux. Aucun objet ne diffère. Les mêmes gens font les mêmes choses. Voyez : ce n’est pourtant pas du tout le même univers. Ce ...
Table des matières
- Couverture
- Titre
- Du même auteur Aux éditions Odile Jacob
- Dédicace
- Copyright
- Sommaire
- Introduction - Des aventures de tous les jours
- 1 - S’appeler soi-même
- 2 - Vider le sens d’un mot
- 3 - Chercher « je » en vain
- 4 - Faire durer le monde vingt minutes
- 5 - Voir les étoiles en bas
- 6 - Voir un paysage comme une toile tendue
- 7 - Perdre quelque chose et oublier quoi
- 8 - Savoir où l’on était le matin
- 9 - Se provoquer une douleur brève
- 10 - Se sentir éternel
- 11 - Téléphoner au hasard
- 12 - Retrouver sa chambre après un voyage
- 13 - Boire en pissant
- 14 - Faire un mur entre ses mains
- 15 - Marcher dans le noir
- 16 - Songer à tous les lieux du monde
- 17 - Éplucher une pomme dans sa tête
- 18 - Se représenter des entassements d’organes
- 19 - Se croire en altitude
- 20 - Imaginer qu’on va mourir
- 21 - Tenter de mesurer l’existence
- 22 - Compter jusqu’à mille
- 23 - Craindre l’arrivée du bus
- 24 - Courir dans un cimetière
- 25 - S’amuser comme un fou
- 26 - Apercevoir une femme à sa fenêtre
- 27 - Se fabriquer des vies
- 28 - Regarder les gens depuis une voiture
- 29 - Suivre les mouvements des fourmis
- 30 - Manger une substance sans nom
- 31 - Observer la poussière dans le soleil
- 32 - Résister aux fatigues
- 33 - Avoir trop mangé
- 34 - Faire l’animal
- 35 - Contempler un cadavre d’oiseau
- 36 - Reconnaître un jouet d’enfance
- 37 - Attendre sans rien faire
- 38 - Tenter de ne pas penser
- 39 - Aller chez le coiffeur
- 40 - Prendre une douche les yeux fermés
- 41 - Dormir sur le ventre au soleil
- 42 - Aller au cirque
- 43 - Essayer des vêtements
- 44 - Calligraphier
- 45 - Allumer un feu dans la cheminée
- 46 - Savoir qu’on parle
- 47 - Pleurer au cinéma
- 48 - Rencontrer des amis après des années
- 49 - Flâner chez les bouquinistes
- 50 - Devenir la musique
- 51 - S’arracher un cheveu
- 52 - Se promener dans une forêt imaginaire
- 53 - Manifester seul
- 54 - Tenir dans un hamac
- 55 - Inventer les titres de l’actualité
- 56 - Écouter les ondes courtes
- 57 - Couper le son de la télé
- 58 - Retrouver un lieu d’enfance qui paraissait bien plus grand
- 59 - S’habituer à manger quelque chose que l’on n’aime pas
- 60 - Jeûner quelque temps
- 61 - Grogner dix minutes
- 62 - Traverser une forêt en voiture
- 63 - Donner sans réfléchir
- 64 - Chercher un aliment bleu
- 65 - Devenir saint ou bourreau
- 66 - Retrouver des souvenirs perdus
- 67 - Regarder l’autre dormir
- 68 - Travailler un jour férié
- 69 - Considérer l’humanité comme une erreur
- 70 - S’installer dans la planète des petits gestes
- 71 - Débrancher le téléphone
- 72 - Sourire à n’importe qui
- 73 - Entrer dans l’espace d’un tableau
- 74 - Sortir du cinéma en plein jour
- 75 - Plonger dans l’eau froide
- 76 - Chercher des paysages immuables
- 77 - Écouter sa voix enregistrée
- 78 - Dire à une inconnue qu’elle est belle
- 79 - Croire en l’existence d’une odeur
- 80 - S’éveiller sans savoir où
- 81 - Descendre un escalier sans fin
- 82 - Résorber une émotion
- 83 - Immobiliser l’éphémère
- 84 - Aménager une pièce
- 85 - Rire d’une idée
- 86 - Disparaître à la terrasse d’un café
- 87 - Ramer sur un lac chez soi
- 88 - Rôder la nuit
- 89 - S’attacher à un objet
- 90 - Faire l’éloge du Père Noël
- 91 - Jouer avec un enfant
- 92 - Rencontrer le hasard pur
- 93 - Se mettre à genoux pour réciter l’annuaire
- 94 - Penser à ce que font les autres
- 95 - Faire partout du théâtre
- 96 - Tuer des gens dans sa tête
- 97 - Prendre le métro sans aller quelque part
- 98 - Enlever sa montre
- 99 - Endurer les bavards
- 100 - Ranger après la fête
- 101 - Partir à la recherche de la caresse infime
- Index des durées
- Index des matériels
- Index des effets
- Remerciements