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Y a-t-il encore une sociologie ?
À propos de ce livre
Depuis plus de trente ans, Raymond Boudon travaille à développer une sociologie scientifique qui s'inscrit dans la veine des pères fondateurs : Durkheim, Weber, Tocqueville, Pareto, Simmel et les autres. Il s'explique ici sur sa méthode et sa démarche, commente ses thèses sur l'utilisation des mathématiques en sociologie, sur l'éducation, sur l'idéologie,ou encore ses récentes analyses sur les valeurs et la rationalité. Une invitation à la sociologie et peut-être à une autre sociologie, par l'un de ses grands maîtres. Raymond Boudon est professeur à l'université Paris-IV. Il a été élu à l'Académie des sciences morales et politiques, à l'Academia europaea et, à titre étranger, à la British Academy, à la Société royale du Canada, à l'American Academy of Arts and Sciences, à l'Académie des sciences humaines de Saint-Pétersbourg et à l'Académie des arts et sciences d'Europe centrale. Il a notamment publié L'Inégalité des chances, La Logique du social, L'Idéologie ou l'origine des idées reçues, L'Art de se persuader, Le Sens des valeurs et Déclin de la morale ? Déclin des valeurs. Robert Leroux est professeur au département de sociologie de l'Université d'Ottawa (Canada). Il est spécialiste d'histoire de la pensée sociologique et d'épistémologie des sciences sociales.
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Social SciencesSujet
SociologyII
Aux fondements
de l’individualisme méthodologique
ROBERT LEROUX — Retraçons la genèse de l’individualisme méthodologique. À quel moment avez-vous eu l’idée d’élaborer, d’une façon générale, un modèle théorique qui explique l’action sociale à partir de ses composantes individuelles ?
RAYMOND BOUDON — Mon intérêt pour une sociologie de type individualiste commence à se cristalliser au moment où j’entre au Centre d’études sociologiques du CNRS, en 1962-1963, lorsque je commence à travailler avec André Davidovitch sur des questions de sociologie judiciaire. À cette époque, je préparais ma thèse sur L’Analyse mathématique des faits sociaux. Mon objectif principal relevait de l’épistémologie. Je souhaitais surtout inventorier les fonctions des modèles mathématiques dans les sciences sociales. Mais mes conversations avec Davidovitch m’ont laissé apparaître la possibilité d’apporter une contribution originale. Elles m’ont amené à me demander s’il n’était pas possible de chercher à répondre par la construction de modèles formalisés aux questions qu’il se posait à propos des régularités statistiques sur lesquelles il travaillait.
R. L. — Pouvez-vous nous parler de Davidovitch ?
R. B. — Davidovitch était un homme affable, chaleureux, intarissable. J’ai tout de suite sympathisé avec lui. Juriste de formation, ayant occupé des fonctions judiciaires, il était devenu sociologue et représentait au Centre d’études sociologiques la sociologie de la justice et du crime. Les travaux criminologiques de Gabriel Tarde étaient pour lui une source d’inspiration. Lorsque j’ai fait sa connaissance, il travaillait sur le Compte général de la justice criminelle : un rapport annuel produit par le ministère de la Justice depuis Napoléon. Davidovitch, qui avait disposé sur les étagères de son bureau toute la collection du Compte, y avait discerné des tendances séculaires qui l’intriguaient. Un problème l’intéressait tout particulièrement. Lorsque des faits délictueux sont portés à la connaissance du parquet, celui-ci peut engager l’affaire dans la machine judiciaire, ou la « classer ». Or Davidovitch avait repéré que la proportion des affaires classées par la justice augmentait de manière continue dans le temps, depuis le début du XIXe siècle. Il s’interrogeait sur les raisons d’être de cette tendance.
R. L. — Comment voyait-il ou voyiez-vous les choses ?
R. B. — Cette donnée macroscopique ne pouvait évidemment résulter que des décisions microscopiques prises par les magistrats du parquet, année après année. À la fin du XIXe siècle, Tarde s’était interrogé sur les raisons qui faisaient que les taux d’acquittement devant les tribunaux correctionnels déclinaient régulièrement. Il avait été magistrat. Il avait assumé la responsabilité du Compte général de la justice criminelle. Il avait proposé d’expliquer cette donnée macroscopique en prenant au sérieux l’idée qu’elle ne pouvait être que le résultat des décisions individuelles des magistrats instructeurs. Lorsqu’un magistrat instructeur décide d’envoyer une affaire à l’audience, c’est qu’il a l’impression d’avoir réuni suffisamment d’éléments pour que le procès se termine par une condamnation. Sinon, il aura fait tourner la machine judiciaire à vide. Cela n’est pas très grave dans une juridiction ou dans une conjoncture où les crimes et délits sont rares et où les ressources de la justice sont suffisantes. Cela devient d’autant plus grave que l’insuffisance des ressources de la machinerie judiciaire par rapport à l’augmentation de la criminalité s’accroît. Ayant observé une tendance à une augmentation de cette disparité, Tarde émit l’hypothèse qu’elle expliquait la diminution tendancielle des taux d’acquittement, le magistrat instructeur moyen devant au cours du temps accorder de plus en plus d’importance à la probabilité selon lui (à la probabilité subjective) que l’affaire se termine par une condamnation. C’est Davidovitch qui m’avait fait connaître ces analyses de Tarde. Il avait l’impression qu’il fallait expliquer l’évolution de la proportion des affaires classées de la même manière.
R. L. — Quelle a été votre contribution propre à cette recherche ?
R. B. — J’ai alors construit un modèle de simulation permettant de traduire ces logiques de comportement. Il s’agit d’un modèle très simple qui met en scène un magistrat idéal-typique essayant, en fonction de la gravité des actes et en fonction du risque d’encombrement de la justice, de prendre la meilleure décision possible. Il est résulté de ce travail un article que j’ai signé avec Davidovitch. Il se compose de deux parties dont l’un et l’autre avons assumé la responsabilité. Curieusement, Davidovitch se présentait, se voyait et écrivait plutôt comme un « durkheimien » : il décrivait volontiers les individus comme soumis à des forces sociales anonymes. Mais il analysait spontanément les phénomènes qui l’intriguaient comme résultant de comportements individuels de caractère stratégique. Je crois que de telles « contradictions » ne sont pas rares. Durkheim lui-même ne fait pas dans Le Suicide ou dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse ce qu’il recommande de faire dans Les Règles de la méthode sociologique. On est sensible à la contradiction entre deux propositions appartenant à un même système d’arguments. On peut ne pas être attentif à une contradiction entre des propositions appartenant à deux systèmes d’arguments indépendants auxquels on adhère également. La construction de ce modèle de simulation avait eu en même temps pour moi un côté ludique. Le début des années 1960 était l’époque des trieuses à cartes perforées et des ordinateurs dévoreurs de mètres carrés dont les performances n’arrivaient pas à la cheville du plus modeste ordinateur d’aujourd’hui. Le modèle grossier que j’avais construit avait été écrit en langage Fortran. Je m’étais beaucoup amusé à découvrir l’existence de ce langage rigide où toute erreur grammaticale est impitoyablement sanctionnée : l’interlocuteur-machine ne comprend plus rien aux messages qu’on lui adresse.
R. L. — C’est à partir de ce moment-là que l’individualisme méthodologique a pris de l’importance à vos yeux ?
R. B. — C’est bien à ce moment-là que j’ai eu l’impression vague que l’individualisme méthodologique était la méthodologie fondamentale des sciences sociales. Vague car, à l’époque, je ne connaissais même pas l’expression « individualisme méthodologique ». De mon expérience avec Davidovitch, je me contentais de tirer la conclusion générale qu’il fallait prendre au sérieux l’idée que ce sont les comportements individuels qui sont la cause des phénomènes macroscopiques, et particulièrement des tendances que font apparaître les relevés statistiques. Dans ma thèse, le thème de l’individualisme méthodologique n’apparaît pas, si ce n’est de façon implicite dans le chapitre sur les affaires classées, qui reprend ma contribution à l’article que j’avais signé avec Davidovitch. De nouveau, l’individualisme méthodologique y est présent, mais non nommé. J’avais donc à l’époque de ma thèse déjà utilisé l’approche de l’individualisme méthodologique, mais comme M. Jourdain faisait de la prose. L’idée selon laquelle le sociologue doit prendre au sérieux le fait que les comportements individuels sont les causes des phénomènes macroscopiques inspira ensuite mon Inégalité des chances. J’ai essayé dans ce travail de reconstituer une multitude de données statistiques produites par divers systèmes d’observation du monde scolaire, en tentant de les interpréter explicitement comme le résultat des décisions prises par les individus. C’est donc au contact du « terrain », en cherchant à expliquer les propriétés des courbes statistiques qu’on pouvait relever à propos de divers phénomènes, que j’ai compris l’importance de cette idée selon laquelle les données sociales, tels les pourcentages d’affaires classées, tels les pourcentages d’élèves ou d’étudiants qui s’orientent vers telle ou telle voie à l’intérieur du système scolaire, devaient être analysées comme le produit de comportements individuels. L’idée est simple à énoncer, mais sensiblement plus difficile à mettre en œuvre. Cette difficulté est l’une des raisons pour lesquelles elle ne s’est pas encore plus largement imposée.
R. L. — C’est en effet dans L’Inégalité des chances, je crois, que vous utilisez le terme d’individualisme méthodologique. Avec le recul, il semble que c’est aussi dans cet ouvrage, en tout cas, qu’on a l’impression que vous développez d’une façon systématique un modèle général dans lequel vous cherchez à situer le comportement individuel dans son contexte social.
R. B. — Ayant quitté le CNRS pour l’université de Bordeaux, j’ai décidé de proposer un cours de sociologie de l’éducation. Les années 1964 et suivantes furent celles de l’explosion scolaire : l’effervescence des esprits accompagnait l’explosion des effectifs. Elle stimula la sociologie de l’éducation, qui connut un intérêt croissant. Il était normal que je choisisse ce sujet comme thème de cours. J’ai donc commencé à rassembler des statistiques. Ayant été invité à des colloques de l’OCDE sur des sujets de sociologie de l’éducation, j’en ai rapporté des montagnes de données. Je les ai interminablement compulsées, essayant d’y déceler des régularités, d’en dégager des différences. J’ai en même temps pris connaissance de l’abondante littérature produite en Scandinavie, au Royaume-Uni, aux États-Unis, bien sûr aussi en France (je pense ici aux travaux d’Alain Girard et Alfred Sauvy) et ailleurs sur les relations entre origine sociale et niveau scolaire, entre origine sociale et statut social acquis. Mon idée était qu’on devait pouvoir expliquer certaines de ces données en les analysant comme la conséquence de la logique des comportements individuels. Je poursuivis donc sur ce nouveau terrain l’idée qui m’avait guidé dans mon exercice de sociologie judiciaire. Bien entendu, les logiques de comportement en question devaient être contextualisées. C’était déjà le cas de mon magistrat instructeur idéal-typique : il était décrit comme prenant ses décisions dans un contexte dont, en l’occurrence, une caractéristique essentielle était le degré de disparité entre le niveau de la criminalité et les ressources de la justice. Il en allait de même dans le cas de ce nouveau terrain : les décisions d’orientation scolaire, les vœux des familles ou des élèves en matière d’orientation sont prises aussi dans un contexte dont il s’agit d’identifier les caractéristiques. Ayant la conviction que la même méthodologie paraissait devoir être efficace sur des sujets très différents, c’est effectivement à partir de ce moment que j’ai commencé à voir clairement qu’elle avait sans doute une portée générale.
R. L. — C’est chez Weber lui-même, dans la fameuse lettre de 1920 que vous avez souvent citée, que l’on trouve peut-être pour la première fois, d’une manière plus ou moins explicite, l’expression « individualisme méthodologique ».
R. B. — Max Weber écrit exactement que « la sociologie doit pratiquer une méthode strictement individualiste » (« Soziologie muss strikt individualistisch in der Methode betrieben werden »). L’expression « individualisme méthodologique » a été ensuite officialisée par Joseph Schumpeter qui avait dans sa jeunesse, comme il le note dans son History of Economic Analysis, effectué des vacations pour le compte de Weber. Il est bien possible que l’expression lui ait été inspirée par Weber. Mais elle n’est devenue courante que plus tard, sous l’influence de Friedrich von Hayek et de Karl Popper. Les convictions étant souvent le produit d’associations d’idées, l’impopularité de Hayek pendant toutes les décennies où sa pensée fut écrasée par celle de Keynes a rejailli sur la notion d’individualisme méthodologique : c’était une notion « libérale », donc condamnable. Ce n’est bien sûr pas moi qui ai découvert la lettre de Weber à laquelle vous faites allusion. Mais lorsque j’ai tenté d’attirer l’attention de la communauté des sociologues sur cette lettre, en la mettant en épigraphe du Dictionnaire critique de la sociologie, plusieurs commentaires entortillés ont développé l’idée que l’affirmation selon laquelle « la sociologie doit pratiquer une méthode strictement individualiste » était en parfaite contradiction avec l’œuvre de Weber. Weber n’avait-il donc pas tous ses esprits lorsqu’il a écrit cette lettre à Liefmann, dont il reprend pourtant les attendus ailleurs ? En tout cas, pour moi, il n’y avait aucun doute que la phrase en question exprimait au contraire l’essence de l’œuvre de Weber. Mais comme il est indiscutable qu’il est un géant de la sociologie, il était impossible aux yeux de certains qu’il eût jamais adhéré à une notion clairement condamnable, puisque Hayek l’avait défendue : les associations d’idées animent aussi la vie scientifique.
R. L. — À quel moment précisément avez-vous commencé à lire les travaux de Max Weber ?
R. B. — J’ai de la difficulté à répondre avec précision à cette question parce que je l’ai toujours lu, mais pendant très longtemps de façon superficielle : il était entendu qu’il fallait le lire ; donc je le lisais. À l’époque de ma thèse, j’étais convaincu que le grand homme était plutôt Durkheim. De plus, Weber est un auteur très difficile dans la mesure où il développe des théories parfois importantes en quelques phrases. C’est le cas par exemple de sa théorie de la magie. Elle représente une sorte de révolution copernicienne. Elle nous dit que le secret de l’explication de la magie ne réside pas dans la magie elle-même, mais dans la perception que l’observateur se fait du magicien. Une théorie révolutionnaire tient ici en une phrase : « Pour le primitif, le comportement du faiseur de feu est tout aussi magique que celui du faiseur de pluie. » Weber laisse au lecteur le soin de développer lui-même la phrase en question et la puissante théorie qu’elle contient. La phrase de Weber n’est que la première d’un développement que le lecteur est invité à reconstituer : « Pour le primitif, le comportement du faiseur de feu est tout aussi magique que celui du faiseur de pluie. Or, pour l’observateur, il ne l’est pas. Cela indique que… » Cette manière d’écrire ne résulte pas seulement d’un souci de sobriété de la part de Weber, mais aussi tout simplement, de ce que beaucoup de ses écrits ont la forme de notes. Peu de ses travaux ont été publiés de son vivant. Aussi ne pouvons-nous jamais être complètement sûrs qu’ils nous soient parvenus dans la forme définitive qu’il leur aurait donnée. C’est pourquoi Weber est très difficile à lire. Dans Le Judaïsme antique, il explique par une théorie précise pourquoi, à la différence des pharisiens, les sadducéens ne croient pas à la résurrection des morts : ici encore, l’explication tient en quelques phrases. En raison de mes « prénotions », mais aussi de la difficulté des textes de Weber, ce n’est que très progressivement que j’ai compris que son œuvre propose un nombre considérable de théories puissantes, mais dont on ne mesure l’originalité qu’à condition de développer ses indications elliptiques. En raison de la difficulté de son œuvre, de la combinaison entre concision et abondance qui la caractérise, elle a donné naissance à des lieux communs. Le lieu commun le plus courant est qu’elle témoigne surtout d’une érudition impressionnante, qu’elle développe des conjectures brillantes mais fragiles, qu’elle est de caractère avant tout descriptif. Un autre lieu commun est que Weber serait le père du relativisme. Un troisième, le plus célèbre, qu’il aura...
Table des matières
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Sommaire
- Préface
- Avant-propos
- I - Les années de formation
- II - Aux fondements de l’individualisme méthodologique
- III - Relecture des sociologues classiques
- IV - Pour une sociologie critique
- V - La sociologie et les sciences connexes
- VI - Idéologies, croyances et valeurs
- VII - Éducation, université et vie intellectuelle
- Bibliographie
Foire aux questions
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