
- 192 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Un demi-cerveau suffit
Ă propos de ce livre
Voici l'histoire extraordinaire de Nico. Alors qu'il avait trois ans, on lui a retirĂ© la moitiĂ© droite du cerveau pour parer les effets d'une Ă©pilepsie incontrĂŽlable. Ă l'Ăąge de cinq ans, Nico est devenu l'Ă©lĂšve d'Antonio Battro, qui l'a accompagnĂ© durant sa scolaritĂ©, mettant Ă profit les techniques nouvelles d'information et de communication. Ce livre est l'histoire de la maladie et du parcours de Nico pour accĂ©der au savoir et communiquer. C'est aussi une rĂ©flexion sur la nature du cerveau et du dĂ©veloppement mental. C'est enfin un manifeste chaleureux et optimiste pour une Ă©ducation adaptĂ©e aux handicapĂ©s mentaux. Antonio Battro, nĂ© en Argentine, diplĂŽmĂ© des universitĂ©s de Buenos Aires et de Paris, est mĂ©decin et psychologue. ĂlĂšve de Piaget Ă GenĂšve, proche de Howard Gardner, il a aussi Ă©tudiĂ© l'intelligence artificielle au MIT, auprĂšs de Marvin Minsky, avant de se spĂ©cialiser dans l'utilisation de l'informatique pour les handicapĂ©s. Il a notamment Ă©tĂ© directeur adjoint Ă l'Ăcole pratique des hautes Ă©tudes de Paris et professeur invitĂ© Ă Harvard. Il est membre de l'AcadĂ©mie d'Ă©ducation d'Argentine.
Foire aux questions
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Informations
1
Le cĆur est dans le cerveau
Ubi enim est thesaurus tuus ibi est et cor tuum
Car lĂ oĂč est ton trĂ©sor, lĂ aussi est ton cĆur
MATTHIEU, 6 : 21
Cet ouvrage traite de lâĂ©ducation et de la nature humaine. En y dĂ©crivant une expĂ©rience personnelle sur notre cerveau, le vĂŽtre tout comme le mien, je voudrais ouvrir un dĂ©bat sur le cerveau, lâĂ©ducation et le dĂ©veloppement humain sous un angle nouveau : celui de la puissance et de lâefficacitĂ© cĂ©rĂ©brales. En un sens, cet ouvrage vise Ă nous faire prendre conscience du trĂ©sor que chacun possĂšde dans son crĂąne « car lĂ oĂč est ton trĂ©sor, lĂ aussi est ton cĆur ». Et le cĆur rĂ©side dans le cerveau.
Au-delĂ de sa valeur mĂ©taphorique, lâexpression « le cĆur rĂ©side dans le cerveau » peut avoir un sens littĂ©ral en neurologie moderne, comme lâindique Antonio R. Damasio (1994) :
Il existe une rĂ©gion du cerveau humain, le cortex prĂ©frontal ventromĂ©dian, dont la lĂ©sion perturbe, de façon constante et trĂšs claire, les processus de raisonnement et de prise de dĂ©cision, ainsi que ceux de lâexpression et de la perception des Ă©motions, surtout dans le domaine personnel et social. On pourrait aussi dire mĂ©taphoriquement que les processus nerveux sous-tendant la raison et les Ă©motions se « recoupent » au niveau du cortex prĂ©frontal, ainsi quâau niveau de lâamygdale.
Et lâauteur poursuit :
Il existe une rĂ©gion dans le cerveau humain, constituĂ©e par un ensemble dâaires corticales somatosensorielles situĂ©es dans lâhĂ©misphĂšre droit, dont la lĂ©sion perturbe Ă©galement les processus de raisonnement et de prise de dĂ©cision, ainsi que ceux relatifs Ă lâexpression et Ă la perception des Ă©motions, et, en outre, interrompt la perception des messages sensoriels en provenance du corps (pp. 105-106).
Or nous allons voir que, quand lâhĂ©misphĂšre droit est anatomiquement ou fonctionnellement supprimĂ©, comme dans le cas que nous allons Ă©tudier, lâhĂ©misphĂšre restant compense activement cette perte, et lâintervention semble nâavoir aucune incidence sur la cognition, la sociabilitĂ© et les Ă©motions.
Cette Ă©tude nous apporte des donnĂ©es nouvelles. Il sâagit dâun enfant qui, prĂ©sentant une hĂ©miplĂ©gie congĂ©nitale du cĂŽtĂ© droit, a dĂ» subir Ă lâĂąge de 3 ans et 7 mois une hĂ©misphĂ©rectomie fonctionnelle en raison dâune Ă©pilepsie incontrĂŽlable. Cet enfant, Nico, a donc perdu lâusage dâun hĂ©misphĂšre cĂ©rĂ©bral tout entier, mais il va Ă lâĂ©cole oĂč on lâa suivi et Ă©tudiĂ© de prĂšs depuis la derniĂšre annĂ©e de maternelle jusquâau CE2. Si brĂšve que soit la pĂ©riode correspondant prĂ©cisĂ©ment Ă ces trois annĂ©es de la vie dâun enfant (de 5 Ă 8 ans), elle nâen est pas moins importante pour autant. En outre, je considĂšre cette recherche comme le dĂ©but dâune Ă©tude longitudinale qui devrait se poursuivre jusquâau dĂ©but de lâĂąge adulte. JâespĂšre quâelle me donnera lâoccasion de fonder un nouveau domaine dâĂ©tude que je propose dâappeler la « neuro-Ă©ducation » et qui aurait pour but de combler le fossĂ© entre la science de lâĂ©ducation et les neurosciences1. Jâessaierai aussi de montrer comment on peut renforcer le cerveau (ou le demi-cerveau) en lui donnant pour prothĂšse un ordinateur, et comment ce processus pourrait sâapparenter au partage universel des connaissances dans notre nouvelle sociĂ©tĂ© numĂ©rique. Le programme est ambitieux, mais je ne suis sĂ»rement pas seul dans cette aventure.
Ce livre pourrait peut-ĂȘtre aussi servir de guide pour Ă©duquer lâenfant hĂ©micĂ©rĂ©bral. Jâaimerais beaucoup quâil puisse aider les familles de ceux qui ont subi la dure Ă©preuve de cette opĂ©ration radicale quâest lâhĂ©misphĂ©rectomie.
Je dois cependant souligner un point fondamental : la remarquable rĂ©cupĂ©ration de Nico tient en partie Ă ce que lâhĂ©misphĂ©rectomie portait sur le cĂŽtĂ© droit, qui est mineur, et quâelle a Ă©tĂ© effectuĂ©e quand il Ă©tait trĂšs jeune. Si la mĂȘme opĂ©ration devait porter sur lâhĂ©misphĂšre gauche, qui est dominant, et Ă un Ăąge plus avancĂ©, les rĂ©sultats seraient vraisemblablement diffĂ©rents, et sĂ»rement pas toujours aussi satisfaisants que dans le cas que nous allons Ă©tudier ici en dĂ©tail. Ce livre est donc fondĂ© sur lâĂ©volution positive dâun enfant hĂ©micĂ©rĂ©bral gauche, aussi faut-il se garder de lâextrapoler Ă dâautres cas sans effectuer les distinctions qui sâimposent.
Je vais essayer de montrer comment lâĂ©tude scientifique dâun seul enfant hĂ©micĂ©rĂ©bral suivi et traitĂ© avec la plus grande attention peut jeter un Ă©clairage nouveau sur nos connaissances des caractĂšres universels de la nature humaine. Lâoccasion qui mâa Ă©tĂ© donnĂ©e de travailler avec Nico a transformĂ© ma vie intellectuelle et a sĂ»rement enrichi mon expĂ©rience affective. Cet enfant remarquable, intelligent et affectueux mâa amenĂ© Ă revoir beaucoup de mes idĂ©es sur le cerveau, lâesprit et lâordinateur, et peut-ĂȘtre Ă©branlera-t-il certaines des vĂŽtres. Je peux mieux comprendre maintenant lâinfluence profonde que certains Ă©lĂšves peuvent avoir sur leurs maĂźtres ou certains patients sur leurs mĂ©decins. Ces cas uniques transforment notre vision de lâhomme. Nico sâinscrit sĂ»rement au nombre de ces privilĂ©giĂ©s, et je lui dois beaucoup.
La neurologie clinique regorge dâĂ©tudes de cas extraordinaires. La prĂ©sentation de cas uniques a acquis de nos jours un certain crĂ©dit grĂące Ă la plume talentueuse de mĂ©decins distinguĂ©s comme Alexander R. Luria (1972, 1986, 1988), Oliver Sacks (1987, 1995, 1997), Norman Gesch-wind (1987) et Antonio R. Damasio (1994). Certains patients ont Ă©tĂ© suivis sur des dizaines dâannĂ©es, comme « lâhomme au monde Ă©clatĂ© » que Luria a prĂ©sentĂ© aprĂšs trente ans dâobservation. Les annales de psychologie contiennent aussi depuis longtemps nombre dâĂ©tudes de cas uniques. Jean Piaget a certainement Ă©tĂ© un maĂźtre dans lâanalyse dĂ©taillĂ©e du dĂ©veloppement dâenfants individuels. Il a publiĂ© ses Ă©tudes cĂ©lĂšbres sur ses enfants, Laurent, Jacqueline et Lucienne dans trois ouvrages qui se complĂštent : La naissance de lâintelligence chez lâenfant (1936), La construction du rĂ©el chez lâenfant (1937) et La formation du symbole chez lâenfant (1945). Jâai une jolie histoire Ă raconter Ă ce sujet. La premiĂšre fois que jâai eu le plaisir de dĂ©jeuner avec mon « patron » chez lui Ă Pinchat, prĂšs de GenĂšve, Mme Piaget, nĂ©e Valentine Chatenay, qui Ă©tait psychologue de formation, mâa dit quâelle portait toujours un petit carnet pendu Ă son cou pour pouvoir y noter ses observations sur ses enfants. Ces notes dĂ©taillĂ©es ont jouĂ© un grand rĂŽle dans les travaux de son mari. Je voudrais complĂ©ter lâĂ©vocation de ce dĂ©vouement parental en citant les commentaires de Luria (1986, p. 147) : « Dans le domaine de la science, les romantiques ne veulent ni dĂ©composer la rĂ©alitĂ© vivante en ses Ă©lĂ©ments constitutifs, ni reprĂ©senter la richesse des Ă©lĂ©ments concrets de la vie dans des modĂšles abstraits qui perdent les propriĂ©tĂ©s des phĂ©nomĂšnes mĂȘmes. Pour les romantiques, il est capital de prĂ©server la richesse de la rĂ©alitĂ© vivante, et ils aspirent Ă une science qui conserve cette richesse. »
Les maĂźtres de Nico Ă lâĂ©cole conservent en permanence ses rĂ©alisations et ses travaux. Je ne tiens pas chez moi ce genre de registre, mais ses parents me font rĂ©guliĂšrement part de ses progrĂšs les plus marquants. Ce que jâapprĂ©cie le plus, câest lâamour qui marque lâattention et lâengagement que nĂ©cessite lâobservation Ă long terme. Cette attitude relĂšve plus de la science « romantique » que « classique », pour reprendre les termes de Luria. AttachĂ© aux valeurs de la science romantique, mon ami Thierry Deonna, spĂ©cialisĂ© en neurologie de lâenfant, mâĂ©crivait : « La description neurologique scientifique exacte des dĂ©ficiences, des stratĂ©gies compensatoires, etc. est parfaitement compatible avec une description du âroman de vieâ dans lequel se produit une expĂ©rience aussi unique et qui lui donne sa propre dimension existentielle2. »
Pour ce qui est des aspects mĂ©dicaux de lâintervention chirurgicale quâest lâhĂ©misphĂ©rectomie (jâutilise le terme dâhĂ©misphĂ©rectomie comme synonyme dâhĂ©midĂ©corticectomie ou dâhĂ©midĂ©cortication), cette technique astucieuse a Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©e par le neurochirurgien Jean-Guy Villemure et son Ă©quipe Ă lâUniversitĂ© McGill pour rĂ©soudre le problĂšme de lâĂ©pilepsie incontrĂŽlable. Les dĂ©tails essentiels de lâhĂ©mi-sphĂ©rectomie fonctionnelle sont donnĂ©s dans Tinuper et al. (1988), Smith et al. (1991), Villemure & Rasmussen (1993), Villemure & Mascott (1995). Ces auteurs ont mis au point une nouvelle technique pour retirer lâhĂ©misphĂšre cĂ©rĂ©bral atteint de lĂ©sions en Ă©vitant le risque dâune catastrophe majeure. Au lieu dâeffectuer une rĂ©cession anatomique entiĂšre et complĂšte de lâhĂ©misphĂšre, qui aurait pu avoir des effets dĂ©vastateurs, ils ont tentĂ© et rĂ©ussi une intervention plus physiologique. La chirurgie fonctionnelle augmente les chances dâune bonne rĂ©cupĂ©ration aprĂšs lâablation dâune partie importante du cerveau. En particulier, elle inhibe lâhĂ©mosidĂ©rose (dĂ©pĂŽt de fer dans les cellules) et lâhydrocĂ©phalie qui sont les complications les plus graves de lâhĂ©misphĂ©rectomie anatomique. De rĂ©centes statistiques montrent que la plupart des patients rĂ©agissent trĂšs positivement Ă cette intervention, que les crises disparaissent et que les fonctions cognitives peuvent mĂȘme sâamĂ©liorer.
En dĂ©pit de son hĂ©miplĂ©gie gauche congĂ©nitale, Nico a rĂ©ussi Ă marcher avant lâĂąge de 1 an et 7 mois, et il a commencĂ© Ă faire des phrases un peu avant 2 ans. Il a eu ses deux premiĂšres crises dâĂ©pilepsie Ă 22 mois, mais elles ont complĂštement disparu pendant les huit mois qui ont suivi ; elles ont ensuite repris, accompagnĂ©es de convulsions et de pertes de conscience. Tout traitement mĂ©dical sâest avĂ©rĂ© inutile et lâĂ©pileptogĂ©nĂ©citĂ© a augmentĂ© de façon spectaculaire. Un EEG a confirmĂ© lâexistence dâun important foyer Ă©pileptique dans le cortex droit, impliquant les aires temporale, frontale et pariĂ©tale droites. Finalement, quand Nico a eu 3 ans et 7 mois, sa famille a dĂ©cidĂ© dâessayer un traitement neurochirurgical. Ă lâorigine, lâopĂ©ration devait se limiter Ă une rĂ©section du lobe temporal droit et Ă une dĂ©connexion du lobe frontal droit sous contrĂŽle cortigraphique. Mais aprĂšs cette premiĂšre procĂ©dure, la cortigraphie a continuĂ© Ă rĂ©vĂ©ler de multiples pics et dĂ©charges dans les aires droites restantes. Les mĂ©decins ont alors discutĂ© avec les parents de Nico des options qui se prĂ©sentaient, et ceux-ci ont acceptĂ© que lâon procĂšde Ă une hĂ©misphĂ©rectomie fonctionnelle. La technique appliquĂ©e dans ce cas consiste Ă supprimer la rĂ©gion corticale centrale, le cortex parasagittal et le gyrus cingulĂ©, et Ă pratiquer une lobectomie complĂšte, incluant lâamygdale et lâhippocampe. Les portions restantes du lobe frontal et des lobes pariĂ©to-occipitaux ont aussi Ă©tĂ© dĂ©connectĂ©es du tronc cĂ©rĂ©bral et de lâautre hĂ©misphĂšre. La pathologie mise au jour consistait en une polymicrogyrie des lobes temporal et pariĂ©tal droits avec une lĂ©gĂšre mĂ©ningite chronique. Nico sâest remarquablement rĂ©tabli. Les crises ont disparu, il nâa jamais perdu sa capacitĂ© de parler et a recommencĂ© Ă marcher au bout de quelques jours. Câest maintenant un enfant en bonne santĂ© et qui travaille bien Ă lâĂ©cole. Ce qui est surprenant, câest que, Ă voir son comportement, personne ne pourrait imaginer la quantitĂ© impressionnante de neurones quâil a perdue. En fait, si lâon nâa pas vu les images de son cerveau, il est impossible de croire quâil ne lui en reste que la moitiĂ©. La figure 1.1 montre une vue spectaculaire de cette hĂ©misphĂ©rectomie fonctionnelle droite.

Figure 1.1 â Deux images de lâhĂ©misphĂ©rectomie fonctionnelle droite (Nico, 3 ans et 7 mois) : (a) vue horizontale ; (b) vue frontale. On ne voit que lâhĂ©misphĂšre gauche, la plus grande partie de lâhĂ©misphĂšre droit a Ă©tĂ© retirĂ©e.
Pour pĂ©nĂ©trer plus avant dans le cerveau gauche si remarquable de Nico, on pourrait utiliser dâautres techniques dâimagerie, comme lâimage par rĂ©sonance magnĂ©tique fonctionnelle (IRMf), mais je persiste Ă considĂ©rer quâil nâest absolument pas justifiĂ© de pratiquer une recherche expĂ©rimentale avec des techniques cĂ©rĂ©brales non invasives, mĂȘme sur des volontaires. Je crois au dicton classique primum non nocere, mĂȘme si lâIRMf est inoffensive. Je suis persuadĂ© que ces techniques vont beaucoup progresser dâici peu, tant dans la rĂ©solution de lâimage que dans le confort de leur mise en Ćuvre, et quâil sera alors temps dâaller plus loin dans notre description de la fonction de ce demi-cerveau. En rĂ©sumĂ©, il est difficile dâĂ©tablir une corrĂ©lation entre la rĂ©duction « catastrophique » de cette matiĂšre grise et le caractĂšre normal du dĂ©veloppement cognitif, social et affectif de Nico. Le seul problĂšme apparent de cet enfant est quâil boite et quâil ne bouge pas facilement son bras gauche. Il a aussi une hĂ©mianopie gauche et a du mal Ă se concentrer sur une cible visuelle, comme, par exemple, quand il lit, mais, dans certaines tĂąches comme le langage parlĂ© ou Ă©crit, il est en tĂȘte de classe. Comment est-ce possible ? Comment un demi-cerveau peut-il assumer le rĂŽle dâun cerveau tout entier ?
Pour rĂ©pondre Ă cette question, il est important dâavoir une vue dâensemble du problĂšme. LâhĂ©misphĂ©rectomie ou lâhĂ©midĂ©cortication sont des interventions chirurgicales extrĂȘmes dans la pratique clinique, et la littĂ©rature sur ce sujet est essentiellement constituĂ©e de rapports cliniques, de suivis de patients et de statistiques Ă©manant de neurochirurgiens ou de neurologues. Je ne parlerai pas ici des aspects mĂ©dicaux parce quâil existe sur ce sujet plusieurs bonnes revues quâon peut consulter3.
Il est cependant intĂ©ressant de noter que la recherche en neuropsychologie ne sâest pas autant passionnĂ©e pour lâhĂ©misphĂ©rectomie que pour la dissociation des hĂ©misphĂšres. Alors que le nombre des publications en psychologie sur la bisection du cerveau est en progression constante, lâĂ©tude des consĂ©quences cognitives, sociales et affectives de lâexcision dâun hĂ©misphĂšre cĂ©rĂ©bral est trĂšs pauvre. Cet ouvrage est, en un sens, une modeste tentative dâenrichir ce que nous savons des consĂ©quences de lâhĂ©misphĂ©rectomie sur la psychologie et sur lâĂ©ducation, mais il faudrait faire beaucoup plus. En fait, les neuropsychologues sont en quelque sorte les derniers arrivĂ©s dans ce domaine. Auparavant, la question centrale concernait la latĂ©ralitĂ© et la dominance dans le cerveau. Maintenant, et Ă mon avis câest un progrĂšs, le problĂšme sâest dĂ©placĂ© vers les stratĂ©gies de compensation du systĂšme nerveux et les questions quâelles posent sur lâefficacitĂ© et la capacitĂ© du cerveau.
Nous pouvons partir dâun grand classique dans la nouvelle philosophie du cerveau. Dans The Self and Its Brain (1977), le philosophe Karl R. Popper et le chercheur en neurosciences John C. Eccles ont analysĂ© lâexcision de chacun des deux hĂ©misphĂšres. Selon eux, alors que lâablation complĂšte de lâhĂ©misphĂšre dominant [gauche] donne des rĂ©sultats quelque peu Ă©nigmatiques, « lâexcision de lâhĂ©misphĂšre mineur [droit] sous anesthĂ©sie locale nâentraĂźne chez le patient aucune perte de conscience ou du sens de soi ». Partant de cette information rudimentaire, les auteurs sont arrivĂ©s Ă la conclusion un peu rapide quâ« une hĂ©misphĂ©rectomie mineure donne un rĂ©sultat qui concorde parfaitement avec le postulat que la conscience de soi ne provient que dâactivitĂ©s nerveuses dans lâhĂ©misphĂšre dominant [gauche] » (pp. 330-332). Ils en ont conclu que lâhĂ©misphĂšre droit Ă©tait un « cerveau mineur ». Les observations cliniques dâObrador (1964) et dâAustin, Hayward & Rouhe (1972) leur avaient dĂ©jĂ permis dâĂ©tayer cette idĂ©e. Quelques annĂ©es plus tard, Michael C. Corballis (1983) analysait les consĂ©quences cognitives de lâhĂ©misphĂ©rectomie prĂ©coce ou tardive, droite ou gauche, ce quâon appelle la doctrine de Margaret Kennard : « Plus tĂŽt se produit la lĂ©sion cĂ©rĂ©brale, moins le comportement est affectĂ©. » Le moment oĂč survient la lĂ©sion du cerveau a une importance capitale pour le pronostic et la dĂ©cision mĂ©dicale. Elizabeth Bates (et al., 1992) a Ă©tudiĂ© en dĂ©tail dans quelle mesure le moment de survenue de la lĂ©sion du cerveau influence le dĂ©veloppement mental. La question que les auteurs abordaient Ă©tait dâidentifier le degrĂ© de plasticitĂ© du cerveau chez lâenfant et chez lâadulte, en particulier de savoir comment les sujets pouvaient rĂ©cupĂ©rer leurs compĂ©tences linguistiques aprĂšs avoir p...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Dédicace
- Avant-propos
- 1 - Le cĆur est dans le cerveau
- 2 - Le modelage dâun nouveau cerveau
- 3 - Lâanalyse de la compensation
- 4 - Les débuts de la scolarité
- 5 - Le déplacement des fonctions dans le cortex
- 6 - Le double cerveau
- 7 - Cerveau, éducation et développement
- Notes
- Glossaire
- Références
- Index