Un demi-cerveau suffit
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Un demi-cerveau suffit

  1. 192 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Un demi-cerveau suffit

À propos de ce livre

Voici l'histoire extraordinaire de Nico. Alors qu'il avait trois ans, on lui a retirĂ© la moitiĂ© droite du cerveau pour parer les effets d'une Ă©pilepsie incontrĂŽlable. À l'Ăąge de cinq ans, Nico est devenu l'Ă©lĂšve d'Antonio Battro, qui l'a accompagnĂ© durant sa scolaritĂ©, mettant Ă  profit les techniques nouvelles d'information et de communication. Ce livre est l'histoire de la maladie et du parcours de Nico pour accĂ©der au savoir et communiquer. C'est aussi une rĂ©flexion sur la nature du cerveau et du dĂ©veloppement mental. C'est enfin un manifeste chaleureux et optimiste pour une Ă©ducation adaptĂ©e aux handicapĂ©s mentaux. Antonio Battro, nĂ© en Argentine, diplĂŽmĂ© des universitĂ©s de Buenos Aires et de Paris, est mĂ©decin et psychologue. ÉlĂšve de Piaget Ă  GenĂšve, proche de Howard Gardner, il a aussi Ă©tudiĂ© l'intelligence artificielle au MIT, auprĂšs de Marvin Minsky, avant de se spĂ©cialiser dans l'utilisation de l'informatique pour les handicapĂ©s. Il a notamment Ă©tĂ© directeur adjoint Ă  l'École pratique des hautes Ă©tudes de Paris et professeur invitĂ© Ă  Harvard. Il est membre de l'AcadĂ©mie d'Ă©ducation d'Argentine.

Foire aux questions

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2003
Imprimer l'ISBN
9782738113467
1
Le cƓur est dans le cerveau
Ubi enim est thesaurus tuus ibi est et cor tuum
Car lĂ  oĂč est ton trĂ©sor, lĂ  aussi est ton cƓur
MATTHIEU, 6 : 21
Cet ouvrage traite de l’éducation et de la nature humaine. En y dĂ©crivant une expĂ©rience personnelle sur notre cerveau, le vĂŽtre tout comme le mien, je voudrais ouvrir un dĂ©bat sur le cerveau, l’éducation et le dĂ©veloppement humain sous un angle nouveau : celui de la puissance et de l’efficacitĂ© cĂ©rĂ©brales. En un sens, cet ouvrage vise Ă  nous faire prendre conscience du trĂ©sor que chacun possĂšde dans son crĂąne « car lĂ  oĂč est ton trĂ©sor, lĂ  aussi est ton cƓur ». Et le cƓur rĂ©side dans le cerveau.
Au-delĂ  de sa valeur mĂ©taphorique, l’expression « le cƓur rĂ©side dans le cerveau » peut avoir un sens littĂ©ral en neurologie moderne, comme l’indique Antonio R. Damasio (1994) :
Il existe une rĂ©gion du cerveau humain, le cortex prĂ©frontal ventromĂ©dian, dont la lĂ©sion perturbe, de façon constante et trĂšs claire, les processus de raisonnement et de prise de dĂ©cision, ainsi que ceux de l’expression et de la perception des Ă©motions, surtout dans le domaine personnel et social. On pourrait aussi dire mĂ©taphoriquement que les processus nerveux sous-tendant la raison et les Ă©motions se « recoupent » au niveau du cortex prĂ©frontal, ainsi qu’au niveau de l’amygdale.
Et l’auteur poursuit :
Il existe une rĂ©gion dans le cerveau humain, constituĂ©e par un ensemble d’aires corticales somatosensorielles situĂ©es dans l’hĂ©misphĂšre droit, dont la lĂ©sion perturbe Ă©galement les processus de raisonnement et de prise de dĂ©cision, ainsi que ceux relatifs Ă  l’expression et Ă  la perception des Ă©motions, et, en outre, interrompt la perception des messages sensoriels en provenance du corps (pp. 105-106).
Or nous allons voir que, quand l’hĂ©misphĂšre droit est anatomiquement ou fonctionnellement supprimĂ©, comme dans le cas que nous allons Ă©tudier, l’hĂ©misphĂšre restant compense activement cette perte, et l’intervention semble n’avoir aucune incidence sur la cognition, la sociabilitĂ© et les Ă©motions.
Cette Ă©tude nous apporte des donnĂ©es nouvelles. Il s’agit d’un enfant qui, prĂ©sentant une hĂ©miplĂ©gie congĂ©nitale du cĂŽtĂ© droit, a dĂ» subir Ă  l’ñge de 3 ans et 7 mois une hĂ©misphĂ©rectomie fonctionnelle en raison d’une Ă©pilepsie incontrĂŽlable. Cet enfant, Nico, a donc perdu l’usage d’un hĂ©misphĂšre cĂ©rĂ©bral tout entier, mais il va Ă  l’école oĂč on l’a suivi et Ă©tudiĂ© de prĂšs depuis la derniĂšre annĂ©e de maternelle jusqu’au CE2. Si brĂšve que soit la pĂ©riode correspondant prĂ©cisĂ©ment Ă  ces trois annĂ©es de la vie d’un enfant (de 5 Ă  8 ans), elle n’en est pas moins importante pour autant. En outre, je considĂšre cette recherche comme le dĂ©but d’une Ă©tude longitudinale qui devrait se poursuivre jusqu’au dĂ©but de l’ñge adulte. J’espĂšre qu’elle me donnera l’occasion de fonder un nouveau domaine d’étude que je propose d’appeler la « neuro-Ă©ducation » et qui aurait pour but de combler le fossĂ© entre la science de l’éducation et les neurosciences1. J’essaierai aussi de montrer comment on peut renforcer le cerveau (ou le demi-cerveau) en lui donnant pour prothĂšse un ordinateur, et comment ce processus pourrait s’apparenter au partage universel des connaissances dans notre nouvelle sociĂ©tĂ© numĂ©rique. Le programme est ambitieux, mais je ne suis sĂ»rement pas seul dans cette aventure.
Ce livre pourrait peut-ĂȘtre aussi servir de guide pour Ă©duquer l’enfant hĂ©micĂ©rĂ©bral. J’aimerais beaucoup qu’il puisse aider les familles de ceux qui ont subi la dure Ă©preuve de cette opĂ©ration radicale qu’est l’hĂ©misphĂ©rectomie.
Je dois cependant souligner un point fondamental : la remarquable rĂ©cupĂ©ration de Nico tient en partie Ă  ce que l’hĂ©misphĂ©rectomie portait sur le cĂŽtĂ© droit, qui est mineur, et qu’elle a Ă©tĂ© effectuĂ©e quand il Ă©tait trĂšs jeune. Si la mĂȘme opĂ©ration devait porter sur l’hĂ©misphĂšre gauche, qui est dominant, et Ă  un Ăąge plus avancĂ©, les rĂ©sultats seraient vraisemblablement diffĂ©rents, et sĂ»rement pas toujours aussi satisfaisants que dans le cas que nous allons Ă©tudier ici en dĂ©tail. Ce livre est donc fondĂ© sur l’évolution positive d’un enfant hĂ©micĂ©rĂ©bral gauche, aussi faut-il se garder de l’extrapoler Ă  d’autres cas sans effectuer les distinctions qui s’imposent.
Je vais essayer de montrer comment l’étude scientifique d’un seul enfant hĂ©micĂ©rĂ©bral suivi et traitĂ© avec la plus grande attention peut jeter un Ă©clairage nouveau sur nos connaissances des caractĂšres universels de la nature humaine. L’occasion qui m’a Ă©tĂ© donnĂ©e de travailler avec Nico a transformĂ© ma vie intellectuelle et a sĂ»rement enrichi mon expĂ©rience affective. Cet enfant remarquable, intelligent et affectueux m’a amenĂ© Ă  revoir beaucoup de mes idĂ©es sur le cerveau, l’esprit et l’ordinateur, et peut-ĂȘtre Ă©branlera-t-il certaines des vĂŽtres. Je peux mieux comprendre maintenant l’influence profonde que certains Ă©lĂšves peuvent avoir sur leurs maĂźtres ou certains patients sur leurs mĂ©decins. Ces cas uniques transforment notre vision de l’homme. Nico s’inscrit sĂ»rement au nombre de ces privilĂ©giĂ©s, et je lui dois beaucoup.
La neurologie clinique regorge d’études de cas extraordinaires. La prĂ©sentation de cas uniques a acquis de nos jours un certain crĂ©dit grĂące Ă  la plume talentueuse de mĂ©decins distinguĂ©s comme Alexander R. Luria (1972, 1986, 1988), Oliver Sacks (1987, 1995, 1997), Norman Gesch-wind (1987) et Antonio R. Damasio (1994). Certains patients ont Ă©tĂ© suivis sur des dizaines d’annĂ©es, comme « l’homme au monde Ă©clatĂ© » que Luria a prĂ©sentĂ© aprĂšs trente ans d’observation. Les annales de psychologie contiennent aussi depuis longtemps nombre d’études de cas uniques. Jean Piaget a certainement Ă©tĂ© un maĂźtre dans l’analyse dĂ©taillĂ©e du dĂ©veloppement d’enfants individuels. Il a publiĂ© ses Ă©tudes cĂ©lĂšbres sur ses enfants, Laurent, Jacqueline et Lucienne dans trois ouvrages qui se complĂštent : La naissance de l’intelligence chez l’enfant (1936), La construction du rĂ©el chez l’enfant (1937) et La formation du symbole chez l’enfant (1945). J’ai une jolie histoire Ă  raconter Ă  ce sujet. La premiĂšre fois que j’ai eu le plaisir de dĂ©jeuner avec mon « patron » chez lui Ă  Pinchat, prĂšs de GenĂšve, Mme Piaget, nĂ©e Valentine Chatenay, qui Ă©tait psychologue de formation, m’a dit qu’elle portait toujours un petit carnet pendu Ă  son cou pour pouvoir y noter ses observations sur ses enfants. Ces notes dĂ©taillĂ©es ont jouĂ© un grand rĂŽle dans les travaux de son mari. Je voudrais complĂ©ter l’évocation de ce dĂ©vouement parental en citant les commentaires de Luria (1986, p. 147) : « Dans le domaine de la science, les romantiques ne veulent ni dĂ©composer la rĂ©alitĂ© vivante en ses Ă©lĂ©ments constitutifs, ni reprĂ©senter la richesse des Ă©lĂ©ments concrets de la vie dans des modĂšles abstraits qui perdent les propriĂ©tĂ©s des phĂ©nomĂšnes mĂȘmes. Pour les romantiques, il est capital de prĂ©server la richesse de la rĂ©alitĂ© vivante, et ils aspirent Ă  une science qui conserve cette richesse. »
Les maĂźtres de Nico Ă  l’école conservent en permanence ses rĂ©alisations et ses travaux. Je ne tiens pas chez moi ce genre de registre, mais ses parents me font rĂ©guliĂšrement part de ses progrĂšs les plus marquants. Ce que j’apprĂ©cie le plus, c’est l’amour qui marque l’attention et l’engagement que nĂ©cessite l’observation Ă  long terme. Cette attitude relĂšve plus de la science « romantique » que « classique », pour reprendre les termes de Luria. AttachĂ© aux valeurs de la science romantique, mon ami Thierry Deonna, spĂ©cialisĂ© en neurologie de l’enfant, m’écrivait : « La description neurologique scientifique exacte des dĂ©ficiences, des stratĂ©gies compensatoires, etc. est parfaitement compatible avec une description du “roman de vie” dans lequel se produit une expĂ©rience aussi unique et qui lui donne sa propre dimension existentielle2. »
Pour ce qui est des aspects mĂ©dicaux de l’intervention chirurgicale qu’est l’hĂ©misphĂ©rectomie (j’utilise le terme d’hĂ©misphĂ©rectomie comme synonyme d’hĂ©midĂ©corticectomie ou d’hĂ©midĂ©cortication), cette technique astucieuse a Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©e par le neurochirurgien Jean-Guy Villemure et son Ă©quipe Ă  l’UniversitĂ© McGill pour rĂ©soudre le problĂšme de l’épilepsie incontrĂŽlable. Les dĂ©tails essentiels de l’hĂ©mi-sphĂ©rectomie fonctionnelle sont donnĂ©s dans Tinuper et al. (1988), Smith et al. (1991), Villemure & Rasmussen (1993), Villemure & Mascott (1995). Ces auteurs ont mis au point une nouvelle technique pour retirer l’hĂ©misphĂšre cĂ©rĂ©bral atteint de lĂ©sions en Ă©vitant le risque d’une catastrophe majeure. Au lieu d’effectuer une rĂ©cession anatomique entiĂšre et complĂšte de l’hĂ©misphĂšre, qui aurait pu avoir des effets dĂ©vastateurs, ils ont tentĂ© et rĂ©ussi une intervention plus physiologique. La chirurgie fonctionnelle augmente les chances d’une bonne rĂ©cupĂ©ration aprĂšs l’ablation d’une partie importante du cerveau. En particulier, elle inhibe l’hĂ©mosidĂ©rose (dĂ©pĂŽt de fer dans les cellules) et l’hydrocĂ©phalie qui sont les complications les plus graves de l’hĂ©misphĂ©rectomie anatomique. De rĂ©centes statistiques montrent que la plupart des patients rĂ©agissent trĂšs positivement Ă  cette intervention, que les crises disparaissent et que les fonctions cognitives peuvent mĂȘme s’amĂ©liorer.
En dĂ©pit de son hĂ©miplĂ©gie gauche congĂ©nitale, Nico a rĂ©ussi Ă  marcher avant l’ñge de 1 an et 7 mois, et il a commencĂ© Ă  faire des phrases un peu avant 2 ans. Il a eu ses deux premiĂšres crises d’épilepsie Ă  22 mois, mais elles ont complĂštement disparu pendant les huit mois qui ont suivi ; elles ont ensuite repris, accompagnĂ©es de convulsions et de pertes de conscience. Tout traitement mĂ©dical s’est avĂ©rĂ© inutile et l’épileptogĂ©nĂ©citĂ© a augmentĂ© de façon spectaculaire. Un EEG a confirmĂ© l’existence d’un important foyer Ă©pileptique dans le cortex droit, impliquant les aires temporale, frontale et pariĂ©tale droites. Finalement, quand Nico a eu 3 ans et 7 mois, sa famille a dĂ©cidĂ© d’essayer un traitement neurochirurgical. À l’origine, l’opĂ©ration devait se limiter Ă  une rĂ©section du lobe temporal droit et Ă  une dĂ©connexion du lobe frontal droit sous contrĂŽle cortigraphique. Mais aprĂšs cette premiĂšre procĂ©dure, la cortigraphie a continuĂ© Ă  rĂ©vĂ©ler de multiples pics et dĂ©charges dans les aires droites restantes. Les mĂ©decins ont alors discutĂ© avec les parents de Nico des options qui se prĂ©sentaient, et ceux-ci ont acceptĂ© que l’on procĂšde Ă  une hĂ©misphĂ©rectomie fonctionnelle. La technique appliquĂ©e dans ce cas consiste Ă  supprimer la rĂ©gion corticale centrale, le cortex parasagittal et le gyrus cingulĂ©, et Ă  pratiquer une lobectomie complĂšte, incluant l’amygdale et l’hippocampe. Les portions restantes du lobe frontal et des lobes pariĂ©to-occipitaux ont aussi Ă©tĂ© dĂ©connectĂ©es du tronc cĂ©rĂ©bral et de l’autre hĂ©misphĂšre. La pathologie mise au jour consistait en une polymicrogyrie des lobes temporal et pariĂ©tal droits avec une lĂ©gĂšre mĂ©ningite chronique. Nico s’est remarquablement rĂ©tabli. Les crises ont disparu, il n’a jamais perdu sa capacitĂ© de parler et a recommencĂ© Ă  marcher au bout de quelques jours. C’est maintenant un enfant en bonne santĂ© et qui travaille bien Ă  l’école. Ce qui est surprenant, c’est que, Ă  voir son comportement, personne ne pourrait imaginer la quantitĂ© impressionnante de neurones qu’il a perdue. En fait, si l’on n’a pas vu les images de son cerveau, il est impossible de croire qu’il ne lui en reste que la moitiĂ©. La figure 1.1 montre une vue spectaculaire de cette hĂ©misphĂ©rectomie fonctionnelle droite.
images
Figure 1.1 – Deux images de l’hĂ©misphĂ©rectomie fonctionnelle droite (Nico, 3 ans et 7 mois) : (a) vue horizontale ; (b) vue frontale. On ne voit que l’hĂ©misphĂšre gauche, la plus grande partie de l’hĂ©misphĂšre droit a Ă©tĂ© retirĂ©e.
Pour pĂ©nĂ©trer plus avant dans le cerveau gauche si remarquable de Nico, on pourrait utiliser d’autres techniques d’imagerie, comme l’image par rĂ©sonance magnĂ©tique fonctionnelle (IRMf), mais je persiste Ă  considĂ©rer qu’il n’est absolument pas justifiĂ© de pratiquer une recherche expĂ©rimentale avec des techniques cĂ©rĂ©brales non invasives, mĂȘme sur des volontaires. Je crois au dicton classique primum non nocere, mĂȘme si l’IRMf est inoffensive. Je suis persuadĂ© que ces techniques vont beaucoup progresser d’ici peu, tant dans la rĂ©solution de l’image que dans le confort de leur mise en Ɠuvre, et qu’il sera alors temps d’aller plus loin dans notre description de la fonction de ce demi-cerveau. En rĂ©sumĂ©, il est difficile d’établir une corrĂ©lation entre la rĂ©duction « catastrophique » de cette matiĂšre grise et le caractĂšre normal du dĂ©veloppement cognitif, social et affectif de Nico. Le seul problĂšme apparent de cet enfant est qu’il boite et qu’il ne bouge pas facilement son bras gauche. Il a aussi une hĂ©mianopie gauche et a du mal Ă  se concentrer sur une cible visuelle, comme, par exemple, quand il lit, mais, dans certaines tĂąches comme le langage parlĂ© ou Ă©crit, il est en tĂȘte de classe. Comment est-ce possible ? Comment un demi-cerveau peut-il assumer le rĂŽle d’un cerveau tout entier ?
Pour rĂ©pondre Ă  cette question, il est important d’avoir une vue d’ensemble du problĂšme. L’hĂ©misphĂ©rectomie ou l’hĂ©midĂ©cortication sont des interventions chirurgicales extrĂȘmes dans la pratique clinique, et la littĂ©rature sur ce sujet est essentiellement constituĂ©e de rapports cliniques, de suivis de patients et de statistiques Ă©manant de neurochirurgiens ou de neurologues. Je ne parlerai pas ici des aspects mĂ©dicaux parce qu’il existe sur ce sujet plusieurs bonnes revues qu’on peut consulter3.
Il est cependant intĂ©ressant de noter que la recherche en neuropsychologie ne s’est pas autant passionnĂ©e pour l’hĂ©misphĂ©rectomie que pour la dissociation des hĂ©misphĂšres. Alors que le nombre des publications en psychologie sur la bisection du cerveau est en progression constante, l’étude des consĂ©quences cognitives, sociales et affectives de l’excision d’un hĂ©misphĂšre cĂ©rĂ©bral est trĂšs pauvre. Cet ouvrage est, en un sens, une modeste tentative d’enrichir ce que nous savons des consĂ©quences de l’hĂ©misphĂ©rectomie sur la psychologie et sur l’éducation, mais il faudrait faire beaucoup plus. En fait, les neuropsychologues sont en quelque sorte les derniers arrivĂ©s dans ce domaine. Auparavant, la question centrale concernait la latĂ©ralitĂ© et la dominance dans le cerveau. Maintenant, et Ă  mon avis c’est un progrĂšs, le problĂšme s’est dĂ©placĂ© vers les stratĂ©gies de compensation du systĂšme nerveux et les questions qu’elles posent sur l’efficacitĂ© et la capacitĂ© du cerveau.
Nous pouvons partir d’un grand classique dans la nouvelle philosophie du cerveau. Dans The Self and Its Brain (1977), le philosophe Karl R. Popper et le chercheur en neurosciences John C. Eccles ont analysĂ© l’excision de chacun des deux hĂ©misphĂšres. Selon eux, alors que l’ablation complĂšte de l’hĂ©misphĂšre dominant [gauche] donne des rĂ©sultats quelque peu Ă©nigmatiques, « l’excision de l’hĂ©misphĂšre mineur [droit] sous anesthĂ©sie locale n’entraĂźne chez le patient aucune perte de conscience ou du sens de soi ». Partant de cette information rudimentaire, les auteurs sont arrivĂ©s Ă  la conclusion un peu rapide qu’« une hĂ©misphĂ©rectomie mineure donne un rĂ©sultat qui concorde parfaitement avec le postulat que la conscience de soi ne provient que d’activitĂ©s nerveuses dans l’hĂ©misphĂšre dominant [gauche] » (pp. 330-332). Ils en ont conclu que l’hĂ©misphĂšre droit Ă©tait un « cerveau mineur ». Les observations cliniques d’Obrador (1964) et d’Austin, Hayward & Rouhe (1972) leur avaient dĂ©jĂ  permis d’étayer cette idĂ©e. Quelques annĂ©es plus tard, Michael C. Corballis (1983) analysait les consĂ©quences cognitives de l’hĂ©misphĂ©rectomie prĂ©coce ou tardive, droite ou gauche, ce qu’on appelle la doctrine de Margaret Kennard : « Plus tĂŽt se produit la lĂ©sion cĂ©rĂ©brale, moins le comportement est affectĂ©. » Le moment oĂč survient la lĂ©sion du cerveau a une importance capitale pour le pronostic et la dĂ©cision mĂ©dicale. Elizabeth Bates (et al., 1992) a Ă©tudiĂ© en dĂ©tail dans quelle mesure le moment de survenue de la lĂ©sion du cerveau influence le dĂ©veloppement mental. La question que les auteurs abordaient Ă©tait d’identifier le degrĂ© de plasticitĂ© du cerveau chez l’enfant et chez l’adulte, en particulier de savoir comment les sujets pouvaient rĂ©cupĂ©rer leurs compĂ©tences linguistiques aprĂšs avoir p...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Dédicace
  5. Avant-propos
  6. 1 - Le cƓur est dans le cerveau
  7. 2 - Le modelage d’un nouveau cerveau
  8. 3 - L’analyse de la compensation
  9. 4 - Les débuts de la scolarité
  10. 5 - Le déplacement des fonctions dans le cortex
  11. 6 - Le double cerveau
  12. 7 - Cerveau, éducation et développement
  13. Notes
  14. Glossaire
  15. Références
  16. Index