
- 288 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Ă propos de ce livre
« Je voulais dormir », « je voulais oublier », « je ne voulais plus vivre »⊠Chaque année en France, les tentatives de suicide par médicaments concernent plus de 150 000 personnes et autant de familles. Tous les suicidants ressentent un réel mal de vivre : dépression, angoisse, découragement, accumulation de problÚmes, situations d'impasse ou effondrement de l'estime de soi⊠Mais mal de vivre ne signifie pas pour autant désir de mourir. La personne qui fait une tentative de suicide avec des médicaments tente aussi de signifier quelque chose par son geste, de trouver un soutien. Comment redonner espoir et goût à la vie ? à travers de nombreux témoignages de personnes suicidaires, deux psychiatres nous donnent leurs conseils pour mieux comprendre, mieux écouter et mieux aider. Parce qu'une réponse adaptée peut contribuer à une véritable renaissance. Luc-Christophe Guillerm est médecin psychiatre à Brest. Il exerce dans une clinique psychiatrique, en particulier dans une unité d'hospitalisation de crise. Brigitte Marc est médecin psychiatre et pédopsychiatre à Brest. Elle a travaillé plusieurs années aux urgences psychiatriques de Nantes.
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Informations
DeuxiĂšme partie
Un geste
difficile Ă comprendre
difficile Ă comprendre
Chapitre 5
Une question de pulsions ?
« Je ne sais pas pourquoi, mais dĂšs que jâai un Ă©chec, dĂšs que lâon me dĂ©valorise, jâai une envie immĂ©diate et non rĂ©flĂ©chie dâavaler des mĂ©dicaments. »
Un jeune homme de 23 ans parle ainsi de ses trois intoxications mĂ©dicamenteuses volontaires en quatre ans, survenues Ă chaque fois sur ce qui ressemble communĂ©ment Ă un coup de tĂȘte. TrĂšs lucide sur ces moments intenses, il Ă©voque lui-mĂȘme une sorte de pulsion quâil ne parvient pas toujours Ă refrĂ©ner et quâil relie sans discussion Ă une envie de mourir et Ă une interprĂ©tation nĂ©gative dâune situation que bien dâautres parviendraient Ă gĂ©rer. Une remarque dĂ©sobligeante, un Ă©chec, une mauvaise note, en fait tout ce qui accentue la vision nĂ©gative quâil a de lui-mĂȘme. La question des pulsions sâarticule avec la question de la motivation du geste, en particulier celle de lâĂ©valuation du dĂ©sir de mort.
Des propos ambivalents
Lors des premiers entretiens suivant le rĂ©veil aux urgences, les soignants sont gĂ©nĂ©ralement Ă©tonnĂ©s par le discours ambivalent des patients, et lâĂ©valuation du dĂ©sir de mort est souvent extrĂȘmement ardue. En effet, le patient manifeste un discours dâaprĂšs coup qui sâattache principalement Ă raconter lâĂ©vĂ©nement dĂ©clenchant. Les propos sâembrouillent allĂšgrement, mĂȘlĂ©s aux instants confus du rĂ©veil, et les intentions exactes du geste ne sont guĂšre Ă©valuables. Intentions de mort, dĂ©sir dâoublier, regrets de sâĂȘtre manquĂ©, mais aussi souvent regrets dâavoir voulu mourir et incomprĂ©hension de son propre geste. Parfois mĂȘme, le rescapĂ© mĂ©lange sans vraiment en prendre conscience toutes ces impressions. Cliniquement, il apparaĂźt une sorte de balance plus ou moins stable entre les dĂ©sirs de mort et de vie. Comment Ă©valuer alors ce « dĂ©sir » de mort ? Câest en effet bien souvent la premiĂšre question que se pose le mĂ©decin ou le psychologue dans ce contexte.
Entre le moment du passage Ă lâacte et les entretiens du rĂ©veil, plusieurs remaniements se sont produits, en particulier au niveau de ce que lâon appelle le Moi. Ă lâĂ©vidence, lâindividu nâest plus exactement le mĂȘme Ă son rĂ©veil et ceci peut ĂȘtre un Ă©lĂ©ment perturbateur pour lâĂ©valuation objective du dĂ©sir de mort. « Au moment du rĂ©veil, Ă©crivent ainsi Jean-Claude Rolland et Olivier Quenard21, le Moi qui parle est un Moi de nouveau en vie qui a triomphĂ© de la mort et qui nâa plus rien Ă voir avec le Moi menacĂ© et dĂ©bordĂ© par la tendance suicidaire. [âŠ] Le sujet va tendre Ă reconstruire lâĂ©vĂ©nement suicidaire Ă la lumiĂšre de son statut de vainqueur, [âŠ] minimisant lâimportance de lâordalie, et surtout lâimportance du danger de mort, jusquâĂ un point oĂč celle-ci peut ĂȘtre complĂštement dĂ©niĂ©e. » ce dĂ©ni est effectivement frĂ©quemment retrouvĂ© dans le discours du rĂ©veil Ă travers de nombreuses expressions comme : « Je voulais dormir », « Je voulais oublier », « je voulais me calmer. » Ce dĂ©ni risque de gĂ©nĂ©rer, ou peut-ĂȘtre ne fait-il simplement que les rĂ©vĂ©ler, une banalisation et une minimisation de la prise du mĂ©dicament, surtout sâil nâexiste aucune sĂ©quelle physique comme câest le cas habituellement. Il est alors bien frĂ©quent dâaboutir Ă une conduite dâannulation magique, dans laquelle la seule demande formulĂ©e par le patient est celle de sa sortie immĂ©diate. Banalisation et minimisation ne sont pas le fait exclusif des patients ; lâentourage y participe volontiers, se dĂ©fendant ainsi en quelque sorte dâun sentiment de culpabilitĂ© que lâintoxication mĂ©dicamenteuse volontaire Ă©veille en lui. De la mĂȘme façon, dâailleurs, lâinstitution soignante peut avoir tendance Ă banaliser ce geste.
Freud et le suicide
Si lâon examine le discours du rĂ©veil, on constate aisĂ©ment que les patients affirment avec ambivalence leur dĂ©sir de mort, essentiellement car ce discours vient aprĂšs coup et aprĂšs les remaniements du Moi dont nous venons de parler. En fait, « le dĂ©sir de mort nâest jamais univoque, mais est toujours lâun des termes dâune ambivalence rĂ©alisĂ©e avec plus ou moins de violence, [âŠ] ambivalence vie-mort qui renvoie sans doute Ă lâambivalence du conflit devenu invivable pour le sujet, et qui envahit tout son champ de perception », Ă©crivent Jacques Vedrinne et Jean-Pierre Soubrier. Le concept de mort est bien plus souvent associĂ© Ă des idĂ©es de paix, de sommeil, de renouveau, voire de renaissance. En fait, « lâaspect dĂ©finitif de la mort est le plus souvent Ă©vacuĂ©, et lorsquâil est envisagĂ©, il nâentraĂźne pas lâangoisse qui lui est habituellement corrĂ©lĂ©e22 ». La rĂ©alitĂ© de la mort, de la destruction corporelle, nâest bien souvent pas reprĂ©sentĂ©e par les suicidants au moment oĂč ils dĂ©cident dâabsorber leur traitement.
En fait, nous avons lâimpression que le sujet est pris dans un mouvement de va-et-vient, de flux et de reflux. La balance oscillerait du cĂŽtĂ© « mort » lors du passage Ă lâacte et reviendrait parfois du cĂŽtĂ© « vie » lors de la prise de conscience du geste lui-mĂȘme, le sujet prĂ©venant ainsi, bien souvent, lâentourage. DerriĂšre cette balance vie-mort qui apparaĂźt cliniquement, certains ont voulu, dans la continuitĂ© de Sigmund Freud, y associer les concepts de pulsion de vie et pulsion de mort.
Dans un premier temps (1915), lorsque Freud se rĂ©fĂšre Ă une pulsion, il considĂšre la pulsion sexuelle. Il oppose alors les pulsions dâautoconservation, situĂ©es du cĂŽtĂ© du principe de rĂ©alitĂ©, aux pulsions sexuelles, situĂ©es du cĂŽtĂ© du principe de plaisir. Dans Deuil et MĂ©lancolie (1917), Freud sâinterroge sur ce qui peut pousser un sujet jusquâĂ lâautodestruction23 : « Nous avons reconnu comme Ă©tat originaire dâoĂč part la vie pulsionnelle, un amour si considĂ©rable du Moi pour lui-mĂȘme, nous voyons se libĂ©rer, dans lâangoisse qui se manifeste quand la vie est menacĂ©e, une charge si gigantesque de libido narcissique, que nous ne saisissons pas comment ce Moi peut consentir Ă son autodestruction. » Puis, aprĂšs 1920, il introduit un nouveau dualisme, pulsion de mort et pulsion de vie. Cette pulsion de mort « reprĂ©sente la tendance fondamentale de tout ĂȘtre vivant Ă retourner Ă lâĂ©tat anorganique24 », câest-Ă -dire tend Ă la rĂ©duction complĂšte des tensions vers un retour Ă un Ă©tat antĂ©rieur. Cette pulsion de mort est assimilĂ©e Ă©galement Ă une sorte de « pulsion de paix ».
Les pulsions dâautoconservation
Si la notion de pulsion de mort demeure lâune des thĂ©ories freudiennes les plus controversĂ©es, le concept dâautoconservation se rĂ©vĂšle Ă lâinverse particuliĂšrement pertinent. Pour Jean-Claude Rolland et Olivier Quenard, ces pulsions, que lâon pourrait rapprocher du concept dâinstinct de survie, seraient sidĂ©rĂ©es chez certaines personnes, par exemple lors de circonstances de vie difficiles, favorisant alors le passage Ă lâacte suicidaire. La distinction avec le concept de pulsion de mort est essentielle : quand nous Ă©voquons un mal de vivre, nous considĂ©rons quâil ne sâagit pas pour autant nĂ©cessairement dâun dĂ©sir de mort. La sidĂ©ration de ces pulsions dâautoconservation gĂ©nĂšre un dĂ©sinvestissement narcissique de « ce Moi qui nâest soudain plus aimĂ© » et « perd, au fond, toute sa substance et du coup, toute capacitĂ© de rĂ©sistance25 ». Le dĂ©sir de mort nâest pas tant celui dâune mort physique que celui de la mort symbolique dâun personnage qui souffre et vit une situation dâimpasse, et souhaiterait, inconsciemment bien Ă©videmment, renaĂźtre autrement, parfois simplement voir ses souffrances sâapaiser, souvent retrouver autour de lui un environnement concernĂ© par ses difficultĂ©s et prĂȘt Ă le soutenir. Plus que tout autre moyen de tentative de suicide, lâintoxication mĂ©dicamenteuse volontaire tĂ©moigne dâun dĂ©sir dâĂ©chapper Ă la rĂ©alitĂ© traumatique et de se retirer du monde extĂ©rieur, avec le risque trĂšs mal Ă©valuĂ© que ce retrait ne soit dĂ©finitif. Lâambivalence des propos des suicidants au rĂ©veil tient peut-ĂȘtre dans cette distinction vis-Ă -vis de ce que reprĂ©sente le concept de mort, mort physique ou mort symbolique.
Acting-out et passage Ă lâacte
Dans la pratique quotidienne, les patients Ă©voquent assez souvent cette notion de pulsion, sans quâil sâagisse nĂ©cessairement des mĂȘmes pulsions que nous venons dâĂ©voquer. En effet, en dehors des pathologies psychiatriques, un grand nombre dâintoxications mĂ©dicamenteuses volontaires sâeffectuent de maniĂšre impulsive, brutale, presque non mentalisĂ©e ; un simple Ă©vĂ©nement peut suffire Ă dĂ©clencher un geste, tels une dispute, un Ă©chec, une contrariĂ©tĂ©. Il sâagit dâune des caractĂ©ristiques frĂ©quentes des intoxications mĂ©dicamenteuses volontaires. Classiquement, on distingue Ă ce titre deux concepts sĂ©mantiques : celui dâ« acting-out » qui est une conduite proche du symptĂŽme et visant Ă montrer quelque chose Ă autrui, et celui de « passage Ă lâacte » qui ne sâadresserait Ă personne et nâattendrait aucune interprĂ©tation ; lâun serait en attente dâun dĂ©cryptage par autrui (lâacting-out), alors que le second se situerait sur un versant dâirrĂ©versibilitĂ©. La nuance est fondamentale et essentielle dans la prise en charge et la gravitĂ© potentielle des intoxications mĂ©dicamenteuses volontaires, car la dimension de message cryptĂ© positionne diffĂ©remment lâindividu face au dĂ©sir de mort au moment oĂč sâeffectue le geste. Dans lâurgence, la diffĂ©rence entre les deux est difficile, dâoĂč lâintĂ©rĂȘt de se donner quelques jours avant dâinscrire le geste dans lâhistoire dâun patient. Pourtant, le travail ne sera pas le mĂȘme dans les deux cas : le passage Ă lâacte tĂ©moigne dâune souffrance psychique non verbalisable et dâune incapacitĂ© de symbolisation, et il est souvent difficile de travailler sur le discours ; avec lâacting-out, « nous travaillons Ă aider le sujet Ă inscrire son mal-ĂȘtre dans un discours, tout autant que nous approfondissons Ă qui ce discours peut bien sâadresser26 », et ce travail peut, dans une conception dâintervention de crise, dĂ©boucher sur des hypothĂšses de travail. Dans tous ces cas, il nâest pas nĂ©cessaire de parvenir Ă un Ă©tat dĂ©pressif pour voir un individu absorber une dose toxique de mĂ©dicaments ; un Ă©vĂ©nement prĂ©cipitant peut suffire dans un contexte de vulnĂ©rabilitĂ©.
Deux situations cliniques
Dans un autre registre, certaines situations Ă©voluent de maniĂšre linĂ©aire vers le dĂ©couragement, le dĂ©sespoir, le pessimisme, frĂ©quemment des Ă©tats dĂ©pressifs ou encore vers un sentiment trĂšs fort dâimpasse. Dans ces cas, on a lâimpression que la balance dont nous parlions prĂ©cĂ©demment penche vers le dĂ©sir de mort plus par dĂ©ficit de ces pulsions de vie, ou encore des pulsions dâautoconservation, que par accentuation des pulsions de mort. La clinique psychiatrique des intoxications mĂ©dicamenteuses volontaires laisserait assez facilement penser quâil existe deux phĂ©nomĂšnes pulsionnels sous-jacents : dâun cĂŽtĂ© une pathologie de lâimpulsivitĂ©, dâun autre une pathologie de lâeffondrement progressif des instincts de conservation, ou encore peut-ĂȘtre de ce que lâon appelle lâinstinct de survie. Dans les deux cas, le geste sâinscrit, non seulement dans une conception pulsionnelle (le moment du geste), mais Ă©galement dans un contexte de vulnĂ©rabilitĂ©. La tendance Ă lâimpulsivitĂ© tĂ©moigne dâune intolĂ©rance aux dĂ©ceptions, aux frustrations, aux pertes, comme câest le cas dans les Ă©tats-limites par exemple ; lâaffaiblissement des Ă©nergies vitales peut tĂ©moigner dâune certaine dĂ©pressivitĂ©, dâun Ă©tat dâesprit ressemblant au Taedum Vitae des philosophes, dâune fatigue de la vie, dâun Ă©puisement, dâun manque de capacitĂ© projective, ou encore dâun manque dâestime de soi. Joseph Conrad disait Ă ce sujet : « Il me semble que le suicide est souvent lâaboutissement dâun simple Ă©puisement mental, non pas un geste dĂ©sespĂ©rĂ©, mais le symptĂŽme final dâun effondrement complet. »
Pourquoi certains passent Ă lâacte tandis que dâautres rĂ©sistent ?
Cette approche thĂ©orique des pulsions est insuffisante Ă elle seule car elle nâexplique pas la rĂ©sistance de certains et la fragilitĂ© dâautres face aux difficultĂ©s de la vie, face au mal de vivre. Pourquoi, aprĂšs tout, deux sujets placĂ©s dans les mĂȘmes conditions de vie et dâĂ©vĂ©nements nâauront pas la mĂȘme rĂ©action face au suicide ? Le concept dâĂ©tayage, tel que lâentend Winnicott, est peut-ĂȘtre pertinent ici. De maniĂšre triviale, les pulsions constituent une sorte de bouillonnement intĂ©rieur et tempĂ©tueux qui demande Ă ĂȘtre canalisĂ©, tel un fleuve qui rencontrerait un barrage plus ou moins solide face Ă lui. Ce barrage pourrait ĂȘtre assimilĂ© au concept de « dĂ©fenses psychiques ». Cet Ă©tayage fonctionne alors comme le soutien dâune construction, mais il se fonde sur deux niveaux : un niveau ancien, fonction de lâenvironnement intime du nourrisson et de lâenfant ; un niveau plus actuel, fondĂ©, lui, sur les Ă©tayages dont lâadulte peut avoir besoin et qui sont plus du ressort du cadre environnemental. Quand les Ă©tayages familiaux ont Ă©tĂ© prĂ©sents et efficaces, les Ă©vĂ©nements de vie auront un impact moins destructeur car lâadulte aura appris durant ses premiĂšres annĂ©es ce quâest la notion de sĂ©curitĂ© de base et dâindividuation, câest-Ă -dire la capacitĂ© Ă vivre et Ă rĂ©agir comme un ĂȘtre autonome qui nâa plus besoin de bĂ©quille psychique, un ĂȘtre qui contrĂŽle ses Ă©motions, ses pulsions, ses mouvements intĂ©rieurs inconscients, un ĂȘtre qui peut tolĂ©rer les absences et les pertes sans vouloir disparaĂźtre. LâĂ©tayage parental permet de contenir les emballements pulsionnels. La littĂ©rature psychiatrique met en Ă©vidence la frĂ©quence de facteurs dâinstabilitĂ© dans le passĂ© des individus suicidants, quâil sâagisse dâune grande frĂ©quence de pertes prĂ©coces (dĂ©cĂšs, sĂ©paration, divorce), dâune instabilitĂ© psychologique des parents, de suicide ou tentatives de suicide dâun parent, ou de maltraitances physique ou sexuelle. LâimpulsivitĂ© de certains passages Ă lâacte correspond souvent Ă une maniĂšre apprise de rĂ©agir aux contrariĂ©tĂ©s, aux dĂ©ceptions, aux pertes. Si lâenfant ne trouve pas de rempart solide face Ă lâĂ©mergence de ses pulsions et de ses angoisses, il risque fort de retrouver Ă lâĂąge adulte une maniĂšre inadĂ©quate de rĂ©agir face aux difficultĂ©s de la vie.
NĂ©anmoins, lâimpact des Ă©vĂ©nements de vie pourra aussi ĂȘtre diffĂ©remment partagĂ© en fonction des Ă©tayages actuels de lâindividu, fondĂ©s sur plusieurs Ă©lĂ©ments : lâĂ©quilibre familial, les soutiens amicaux, le rĂ©seau social, la stabilitĂ© de la sociĂ©tĂ©, la soliditĂ© des cadres environnementaux (travail, valeurs de la sociĂ©tĂ©). Nous avons ici la confrontation entre un cadre symbolique et imaginaire, inconscient, et un autre qui sâancrerait plus dans le rĂ©el. Ces deux fondations sont essentielles et complĂ©mentaires. Elles expliquent Ă la fois quâun dĂ©faut dâĂ©tayage de lâenfance puisse parfois se compenser par un Ă©tayage environnemental (Ă©ducateurs, soutiens, amis), mais Ă©galement quâun Ă©tayage normal de lâenfance puisse ĂȘtre dĂ©bordĂ© par des Ă©vĂ©nements de vie intenses, par exemple sâils surviennent dans une pĂ©riode dĂ©structurĂ©e du sujet (chĂŽmage, solitude, maladie, perte des valeurs de lâenvironnementâŠ).
Ceci est particuliĂšrement significatif dans ces intoxications mĂ©dicamenteuses volontaires consĂ©cutives Ă un vĂ©cu dâimpasse et dâĂ©puisement face Ă une situation qui perdure et rĂ©siste Ă toute solution. Ces cas sont frĂ©quemment retrouvĂ©s dâindividus ayant finalement dĂ©cidĂ© dâabsorber des mĂ©dicaments aprĂšs avoir luttĂ© plusieurs mois pour rĂ©gler des situations de vie compliquĂ©es, et qui vivent ou ressentent leur situation comme insoluble. Le cas des mĂ©sententes conjugales est frĂ©quemment de ce registre, avec plusieurs phases Ă©volutives, mĂȘlĂ©es dâespoir, de tentatives de rĂ©conciliation, mais aussi de phases de disputes ou dâincomprĂ©hension qui peuvent envahir de plus en plus la vie quotidienne. Tout en doutant de leur amour pour lâautre, des sentiments ambivalents peuvent surgir, avec la volontĂ© de lutter, pour les enfants, pour Ă©viter un divorce, mais aussi celle dâabandonner, car toutes les solutions ont Ă©tĂ© essayĂ©es. Avec le temps et la rĂ©pĂ©tition des soucis, le dĂ©couragement pointe de plus en plus nettement, prenant une teinte vaguement dĂ©pressive. Au fur et Ă mesure que le sujet Ă©cluse ses solutions, le sentiment dâimpasse devient prĂ©valent, associĂ© au pessimisme, parfois Ă un sentiment dâabsurditĂ© et de vide affectif. Les actes et pensĂ©es du sujet semblent ne plus avoir de sens. Si le rĂ©seau social et affectif est de surcroĂźt dĂ©faillant, lâeffondrement peut succĂ©der Ă cette apparente rĂ©sistance. Une petite Ă©tincelle peut alors suffire chez cette personne de plus en dĂ©munie, faisant Ă©cran Ă une situation dĂ©gradĂ©e depuis longtemps. Lâintoxication mĂ©dicamenteuse volontaire est parfois le dernier recours, sans quâil sâagisse pour autant dâune envie de mort mais plutĂŽt, trĂšs souvent, dâune conduite dâabandon au destin et Ă la bienveillance dâautrui.
Finalement, ce ne sera pas rĂ©ellement lâaspect qualitatif de lâĂ©vĂ©nement qui comptera, mais bien plus lâaspect qualitatif de lâenvironnement qui Ă©taye le sujet, contrĂŽle ses mouvements dâangoisse et donne parfois un sens Ă la recherche d...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Dédicace
- Introduction
- Entre vie et mort
- Un geste difficile Ă comprendre
- Le temps du dialogue et de la reconstruction
- Notes
- Références bibliographiques
- Remerciements
- Autres livres de Luc-Christophe Guillerm