Le Mal de vivre
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Le Mal de vivre

Histoires de renaissances

  1. 288 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Le Mal de vivre

Histoires de renaissances

À propos de ce livre

« Je voulais dormir », « je voulais oublier », « je ne voulais plus vivre »  Chaque annĂ©e en France, les tentatives de suicide par mĂ©dicaments concernent plus de 150 000 personnes et autant de familles. Tous les suicidants ressentent un rĂ©el mal de vivre : dĂ©pression, angoisse, dĂ©couragement, accumulation de problĂšmes, situations d'impasse ou effondrement de l'estime de soi
 Mais mal de vivre ne signifie pas pour autant dĂ©sir de mourir. La personne qui fait une tentative de suicide avec des mĂ©dicaments tente aussi de signifier quelque chose par son geste, de trouver un soutien. Comment redonner espoir et goĂ»t Ă  la vie ? À travers de nombreux tĂ©moignages de personnes suicidaires, deux psychiatres nous donnent leurs conseils pour mieux comprendre, mieux Ă©couter et mieux aider. Parce qu'une rĂ©ponse adaptĂ©e peut contribuer Ă  une vĂ©ritable renaissance. Luc-Christophe Guillerm est mĂ©decin psychiatre Ă  Brest. Il exerce dans une clinique psychiatrique, en particulier dans une unitĂ© d'hospitalisation de crise. Brigitte Marc est mĂ©decin psychiatre et pĂ©dopsychiatre Ă  Brest. Elle a travaillĂ© plusieurs annĂ©es aux urgences psychiatriques de Nantes.

Foire aux questions

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2007
Imprimer l'ISBN
9782738119674
DeuxiĂšme partie
Un geste
difficile Ă  comprendre
Chapitre 5
Une question de pulsions ?
« Je ne sais pas pourquoi, mais dĂšs que j’ai un Ă©chec, dĂšs que l’on me dĂ©valorise, j’ai une envie immĂ©diate et non rĂ©flĂ©chie d’avaler des mĂ©dicaments. »
Un jeune homme de 23 ans parle ainsi de ses trois intoxications mĂ©dicamenteuses volontaires en quatre ans, survenues Ă  chaque fois sur ce qui ressemble communĂ©ment Ă  un coup de tĂȘte. TrĂšs lucide sur ces moments intenses, il Ă©voque lui-mĂȘme une sorte de pulsion qu’il ne parvient pas toujours Ă  refrĂ©ner et qu’il relie sans discussion Ă  une envie de mourir et Ă  une interprĂ©tation nĂ©gative d’une situation que bien d’autres parviendraient Ă  gĂ©rer. Une remarque dĂ©sobligeante, un Ă©chec, une mauvaise note, en fait tout ce qui accentue la vision nĂ©gative qu’il a de lui-mĂȘme. La question des pulsions s’articule avec la question de la motivation du geste, en particulier celle de l’évaluation du dĂ©sir de mort.
Des propos ambivalents
Lors des premiers entretiens suivant le rĂ©veil aux urgences, les soignants sont gĂ©nĂ©ralement Ă©tonnĂ©s par le discours ambivalent des patients, et l’évaluation du dĂ©sir de mort est souvent extrĂȘmement ardue. En effet, le patient manifeste un discours d’aprĂšs coup qui s’attache principalement Ă  raconter l’évĂ©nement dĂ©clenchant. Les propos s’embrouillent allĂšgrement, mĂȘlĂ©s aux instants confus du rĂ©veil, et les intentions exactes du geste ne sont guĂšre Ă©valuables. Intentions de mort, dĂ©sir d’oublier, regrets de s’ĂȘtre manquĂ©, mais aussi souvent regrets d’avoir voulu mourir et incomprĂ©hension de son propre geste. Parfois mĂȘme, le rescapĂ© mĂ©lange sans vraiment en prendre conscience toutes ces impressions. Cliniquement, il apparaĂźt une sorte de balance plus ou moins stable entre les dĂ©sirs de mort et de vie. Comment Ă©valuer alors ce « dĂ©sir » de mort ? C’est en effet bien souvent la premiĂšre question que se pose le mĂ©decin ou le psychologue dans ce contexte.
Entre le moment du passage Ă  l’acte et les entretiens du rĂ©veil, plusieurs remaniements se sont produits, en particulier au niveau de ce que l’on appelle le Moi. À l’évidence, l’individu n’est plus exactement le mĂȘme Ă  son rĂ©veil et ceci peut ĂȘtre un Ă©lĂ©ment perturbateur pour l’évaluation objective du dĂ©sir de mort. « Au moment du rĂ©veil, Ă©crivent ainsi Jean-Claude Rolland et Olivier Quenard21, le Moi qui parle est un Moi de nouveau en vie qui a triomphĂ© de la mort et qui n’a plus rien Ă  voir avec le Moi menacĂ© et dĂ©bordĂ© par la tendance suicidaire. [
] Le sujet va tendre Ă  reconstruire l’évĂ©nement suicidaire Ă  la lumiĂšre de son statut de vainqueur, [
] minimisant l’importance de l’ordalie, et surtout l’importance du danger de mort, jusqu’à un point oĂč celle-ci peut ĂȘtre complĂštement dĂ©niĂ©e. » ce dĂ©ni est effectivement frĂ©quemment retrouvĂ© dans le discours du rĂ©veil Ă  travers de nombreuses expressions comme : « Je voulais dormir », « Je voulais oublier », « je voulais me calmer. » Ce dĂ©ni risque de gĂ©nĂ©rer, ou peut-ĂȘtre ne fait-il simplement que les rĂ©vĂ©ler, une banalisation et une minimisation de la prise du mĂ©dicament, surtout s’il n’existe aucune sĂ©quelle physique comme c’est le cas habituellement. Il est alors bien frĂ©quent d’aboutir Ă  une conduite d’annulation magique, dans laquelle la seule demande formulĂ©e par le patient est celle de sa sortie immĂ©diate. Banalisation et minimisation ne sont pas le fait exclusif des patients ; l’entourage y participe volontiers, se dĂ©fendant ainsi en quelque sorte d’un sentiment de culpabilitĂ© que l’intoxication mĂ©dicamenteuse volontaire Ă©veille en lui. De la mĂȘme façon, d’ailleurs, l’institution soignante peut avoir tendance Ă  banaliser ce geste.
Freud et le suicide
Si l’on examine le discours du rĂ©veil, on constate aisĂ©ment que les patients affirment avec ambivalence leur dĂ©sir de mort, essentiellement car ce discours vient aprĂšs coup et aprĂšs les remaniements du Moi dont nous venons de parler. En fait, « le dĂ©sir de mort n’est jamais univoque, mais est toujours l’un des termes d’une ambivalence rĂ©alisĂ©e avec plus ou moins de violence, [
] ambivalence vie-mort qui renvoie sans doute Ă  l’ambivalence du conflit devenu invivable pour le sujet, et qui envahit tout son champ de perception », Ă©crivent Jacques Vedrinne et Jean-Pierre Soubrier. Le concept de mort est bien plus souvent associĂ© Ă  des idĂ©es de paix, de sommeil, de renouveau, voire de renaissance. En fait, « l’aspect dĂ©finitif de la mort est le plus souvent Ă©vacuĂ©, et lorsqu’il est envisagĂ©, il n’entraĂźne pas l’angoisse qui lui est habituellement corrĂ©lĂ©e22 ». La rĂ©alitĂ© de la mort, de la destruction corporelle, n’est bien souvent pas reprĂ©sentĂ©e par les suicidants au moment oĂč ils dĂ©cident d’absorber leur traitement.
En fait, nous avons l’impression que le sujet est pris dans un mouvement de va-et-vient, de flux et de reflux. La balance oscillerait du cĂŽtĂ© « mort » lors du passage Ă  l’acte et reviendrait parfois du cĂŽtĂ© « vie » lors de la prise de conscience du geste lui-mĂȘme, le sujet prĂ©venant ainsi, bien souvent, l’entourage. DerriĂšre cette balance vie-mort qui apparaĂźt cliniquement, certains ont voulu, dans la continuitĂ© de Sigmund Freud, y associer les concepts de pulsion de vie et pulsion de mort.
Dans un premier temps (1915), lorsque Freud se rĂ©fĂšre Ă  une pulsion, il considĂšre la pulsion sexuelle. Il oppose alors les pulsions d’autoconservation, situĂ©es du cĂŽtĂ© du principe de rĂ©alitĂ©, aux pulsions sexuelles, situĂ©es du cĂŽtĂ© du principe de plaisir. Dans Deuil et MĂ©lancolie (1917), Freud s’interroge sur ce qui peut pousser un sujet jusqu’à l’autodestruction23 : « Nous avons reconnu comme Ă©tat originaire d’oĂč part la vie pulsionnelle, un amour si considĂ©rable du Moi pour lui-mĂȘme, nous voyons se libĂ©rer, dans l’angoisse qui se manifeste quand la vie est menacĂ©e, une charge si gigantesque de libido narcissique, que nous ne saisissons pas comment ce Moi peut consentir Ă  son autodestruction. » Puis, aprĂšs 1920, il introduit un nouveau dualisme, pulsion de mort et pulsion de vie. Cette pulsion de mort « reprĂ©sente la tendance fondamentale de tout ĂȘtre vivant Ă  retourner Ă  l’état anorganique24 », c’est-Ă -dire tend Ă  la rĂ©duction complĂšte des tensions vers un retour Ă  un Ă©tat antĂ©rieur. Cette pulsion de mort est assimilĂ©e Ă©galement Ă  une sorte de « pulsion de paix ».
Les pulsions d’autoconservation
Si la notion de pulsion de mort demeure l’une des thĂ©ories freudiennes les plus controversĂ©es, le concept d’autoconservation se rĂ©vĂšle Ă  l’inverse particuliĂšrement pertinent. Pour Jean-Claude Rolland et Olivier Quenard, ces pulsions, que l’on pourrait rapprocher du concept d’instinct de survie, seraient sidĂ©rĂ©es chez certaines personnes, par exemple lors de circonstances de vie difficiles, favorisant alors le passage Ă  l’acte suicidaire. La distinction avec le concept de pulsion de mort est essentielle : quand nous Ă©voquons un mal de vivre, nous considĂ©rons qu’il ne s’agit pas pour autant nĂ©cessairement d’un dĂ©sir de mort. La sidĂ©ration de ces pulsions d’autoconservation gĂ©nĂšre un dĂ©sinvestissement narcissique de « ce Moi qui n’est soudain plus aimĂ© » et « perd, au fond, toute sa substance et du coup, toute capacitĂ© de rĂ©sistance25 ». Le dĂ©sir de mort n’est pas tant celui d’une mort physique que celui de la mort symbolique d’un personnage qui souffre et vit une situation d’impasse, et souhaiterait, inconsciemment bien Ă©videmment, renaĂźtre autrement, parfois simplement voir ses souffrances s’apaiser, souvent retrouver autour de lui un environnement concernĂ© par ses difficultĂ©s et prĂȘt Ă  le soutenir. Plus que tout autre moyen de tentative de suicide, l’intoxication mĂ©dicamenteuse volontaire tĂ©moigne d’un dĂ©sir d’échapper Ă  la rĂ©alitĂ© traumatique et de se retirer du monde extĂ©rieur, avec le risque trĂšs mal Ă©valuĂ© que ce retrait ne soit dĂ©finitif. L’ambivalence des propos des suicidants au rĂ©veil tient peut-ĂȘtre dans cette distinction vis-Ă -vis de ce que reprĂ©sente le concept de mort, mort physique ou mort symbolique.
Acting-out et passage à l’acte
Dans la pratique quotidienne, les patients Ă©voquent assez souvent cette notion de pulsion, sans qu’il s’agisse nĂ©cessairement des mĂȘmes pulsions que nous venons d’évoquer. En effet, en dehors des pathologies psychiatriques, un grand nombre d’intoxications mĂ©dicamenteuses volontaires s’effectuent de maniĂšre impulsive, brutale, presque non mentalisĂ©e ; un simple Ă©vĂ©nement peut suffire Ă  dĂ©clencher un geste, tels une dispute, un Ă©chec, une contrariĂ©tĂ©. Il s’agit d’une des caractĂ©ristiques frĂ©quentes des intoxications mĂ©dicamenteuses volontaires. Classiquement, on distingue Ă  ce titre deux concepts sĂ©mantiques : celui d’« acting-out » qui est une conduite proche du symptĂŽme et visant Ă  montrer quelque chose Ă  autrui, et celui de « passage Ă  l’acte » qui ne s’adresserait Ă  personne et n’attendrait aucune interprĂ©tation ; l’un serait en attente d’un dĂ©cryptage par autrui (l’acting-out), alors que le second se situerait sur un versant d’irrĂ©versibilitĂ©. La nuance est fondamentale et essentielle dans la prise en charge et la gravitĂ© potentielle des intoxications mĂ©dicamenteuses volontaires, car la dimension de message cryptĂ© positionne diffĂ©remment l’individu face au dĂ©sir de mort au moment oĂč s’effectue le geste. Dans l’urgence, la diffĂ©rence entre les deux est difficile, d’oĂč l’intĂ©rĂȘt de se donner quelques jours avant d’inscrire le geste dans l’histoire d’un patient. Pourtant, le travail ne sera pas le mĂȘme dans les deux cas : le passage Ă  l’acte tĂ©moigne d’une souffrance psychique non verbalisable et d’une incapacitĂ© de symbolisation, et il est souvent difficile de travailler sur le discours ; avec l’acting-out, « nous travaillons Ă  aider le sujet Ă  inscrire son mal-ĂȘtre dans un discours, tout autant que nous approfondissons Ă  qui ce discours peut bien s’adresser26 », et ce travail peut, dans une conception d’intervention de crise, dĂ©boucher sur des hypothĂšses de travail. Dans tous ces cas, il n’est pas nĂ©cessaire de parvenir Ă  un Ă©tat dĂ©pressif pour voir un individu absorber une dose toxique de mĂ©dicaments ; un Ă©vĂ©nement prĂ©cipitant peut suffire dans un contexte de vulnĂ©rabilitĂ©.
Deux situations cliniques
Dans un autre registre, certaines situations Ă©voluent de maniĂšre linĂ©aire vers le dĂ©couragement, le dĂ©sespoir, le pessimisme, frĂ©quemment des Ă©tats dĂ©pressifs ou encore vers un sentiment trĂšs fort d’impasse. Dans ces cas, on a l’impression que la balance dont nous parlions prĂ©cĂ©demment penche vers le dĂ©sir de mort plus par dĂ©ficit de ces pulsions de vie, ou encore des pulsions d’autoconservation, que par accentuation des pulsions de mort. La clinique psychiatrique des intoxications mĂ©dicamenteuses volontaires laisserait assez facilement penser qu’il existe deux phĂ©nomĂšnes pulsionnels sous-jacents : d’un cĂŽtĂ© une pathologie de l’impulsivitĂ©, d’un autre une pathologie de l’effondrement progressif des instincts de conservation, ou encore peut-ĂȘtre de ce que l’on appelle l’instinct de survie. Dans les deux cas, le geste s’inscrit, non seulement dans une conception pulsionnelle (le moment du geste), mais Ă©galement dans un contexte de vulnĂ©rabilitĂ©. La tendance Ă  l’impulsivitĂ© tĂ©moigne d’une intolĂ©rance aux dĂ©ceptions, aux frustrations, aux pertes, comme c’est le cas dans les Ă©tats-limites par exemple ; l’affaiblissement des Ă©nergies vitales peut tĂ©moigner d’une certaine dĂ©pressivitĂ©, d’un Ă©tat d’esprit ressemblant au Taedum Vitae des philosophes, d’une fatigue de la vie, d’un Ă©puisement, d’un manque de capacitĂ© projective, ou encore d’un manque d’estime de soi. Joseph Conrad disait Ă  ce sujet : « Il me semble que le suicide est souvent l’aboutissement d’un simple Ă©puisement mental, non pas un geste dĂ©sespĂ©rĂ©, mais le symptĂŽme final d’un effondrement complet. »
Pourquoi certains passent Ă  l’acte tandis que d’autres rĂ©sistent ?
Cette approche thĂ©orique des pulsions est insuffisante Ă  elle seule car elle n’explique pas la rĂ©sistance de certains et la fragilitĂ© d’autres face aux difficultĂ©s de la vie, face au mal de vivre. Pourquoi, aprĂšs tout, deux sujets placĂ©s dans les mĂȘmes conditions de vie et d’évĂ©nements n’auront pas la mĂȘme rĂ©action face au suicide ? Le concept d’étayage, tel que l’entend Winnicott, est peut-ĂȘtre pertinent ici. De maniĂšre triviale, les pulsions constituent une sorte de bouillonnement intĂ©rieur et tempĂ©tueux qui demande Ă  ĂȘtre canalisĂ©, tel un fleuve qui rencontrerait un barrage plus ou moins solide face Ă  lui. Ce barrage pourrait ĂȘtre assimilĂ© au concept de « dĂ©fenses psychiques ». Cet Ă©tayage fonctionne alors comme le soutien d’une construction, mais il se fonde sur deux niveaux : un niveau ancien, fonction de l’environnement intime du nourrisson et de l’enfant ; un niveau plus actuel, fondĂ©, lui, sur les Ă©tayages dont l’adulte peut avoir besoin et qui sont plus du ressort du cadre environnemental. Quand les Ă©tayages familiaux ont Ă©tĂ© prĂ©sents et efficaces, les Ă©vĂ©nements de vie auront un impact moins destructeur car l’adulte aura appris durant ses premiĂšres annĂ©es ce qu’est la notion de sĂ©curitĂ© de base et d’individuation, c’est-Ă -dire la capacitĂ© Ă  vivre et Ă  rĂ©agir comme un ĂȘtre autonome qui n’a plus besoin de bĂ©quille psychique, un ĂȘtre qui contrĂŽle ses Ă©motions, ses pulsions, ses mouvements intĂ©rieurs inconscients, un ĂȘtre qui peut tolĂ©rer les absences et les pertes sans vouloir disparaĂźtre. L’étayage parental permet de contenir les emballements pulsionnels. La littĂ©rature psychiatrique met en Ă©vidence la frĂ©quence de facteurs d’instabilitĂ© dans le passĂ© des individus suicidants, qu’il s’agisse d’une grande frĂ©quence de pertes prĂ©coces (dĂ©cĂšs, sĂ©paration, divorce), d’une instabilitĂ© psychologique des parents, de suicide ou tentatives de suicide d’un parent, ou de maltraitances physique ou sexuelle. L’impulsivitĂ© de certains passages Ă  l’acte correspond souvent Ă  une maniĂšre apprise de rĂ©agir aux contrariĂ©tĂ©s, aux dĂ©ceptions, aux pertes. Si l’enfant ne trouve pas de rempart solide face Ă  l’émergence de ses pulsions et de ses angoisses, il risque fort de retrouver Ă  l’ñge adulte une maniĂšre inadĂ©quate de rĂ©agir face aux difficultĂ©s de la vie.
NĂ©anmoins, l’impact des Ă©vĂ©nements de vie pourra aussi ĂȘtre diffĂ©remment partagĂ© en fonction des Ă©tayages actuels de l’individu, fondĂ©s sur plusieurs Ă©lĂ©ments : l’équilibre familial, les soutiens amicaux, le rĂ©seau social, la stabilitĂ© de la sociĂ©tĂ©, la soliditĂ© des cadres environnementaux (travail, valeurs de la sociĂ©tĂ©). Nous avons ici la confrontation entre un cadre symbolique et imaginaire, inconscient, et un autre qui s’ancrerait plus dans le rĂ©el. Ces deux fondations sont essentielles et complĂ©mentaires. Elles expliquent Ă  la fois qu’un dĂ©faut d’étayage de l’enfance puisse parfois se compenser par un Ă©tayage environnemental (Ă©ducateurs, soutiens, amis), mais Ă©galement qu’un Ă©tayage normal de l’enfance puisse ĂȘtre dĂ©bordĂ© par des Ă©vĂ©nements de vie intenses, par exemple s’ils surviennent dans une pĂ©riode dĂ©structurĂ©e du sujet (chĂŽmage, solitude, maladie, perte des valeurs de l’environnement
).
Ceci est particuliĂšrement significatif dans ces intoxications mĂ©dicamenteuses volontaires consĂ©cutives Ă  un vĂ©cu d’impasse et d’épuisement face Ă  une situation qui perdure et rĂ©siste Ă  toute solution. Ces cas sont frĂ©quemment retrouvĂ©s d’individus ayant finalement dĂ©cidĂ© d’absorber des mĂ©dicaments aprĂšs avoir luttĂ© plusieurs mois pour rĂ©gler des situations de vie compliquĂ©es, et qui vivent ou ressentent leur situation comme insoluble. Le cas des mĂ©sententes conjugales est frĂ©quemment de ce registre, avec plusieurs phases Ă©volutives, mĂȘlĂ©es d’espoir, de tentatives de rĂ©conciliation, mais aussi de phases de disputes ou d’incomprĂ©hension qui peuvent envahir de plus en plus la vie quotidienne. Tout en doutant de leur amour pour l’autre, des sentiments ambivalents peuvent surgir, avec la volontĂ© de lutter, pour les enfants, pour Ă©viter un divorce, mais aussi celle d’abandonner, car toutes les solutions ont Ă©tĂ© essayĂ©es. Avec le temps et la rĂ©pĂ©tition des soucis, le dĂ©couragement pointe de plus en plus nettement, prenant une teinte vaguement dĂ©pressive. Au fur et Ă  mesure que le sujet Ă©cluse ses solutions, le sentiment d’impasse devient prĂ©valent, associĂ© au pessimisme, parfois Ă  un sentiment d’absurditĂ© et de vide affectif. Les actes et pensĂ©es du sujet semblent ne plus avoir de sens. Si le rĂ©seau social et affectif est de surcroĂźt dĂ©faillant, l’effondrement peut succĂ©der Ă  cette apparente rĂ©sistance. Une petite Ă©tincelle peut alors suffire chez cette personne de plus en dĂ©munie, faisant Ă©cran Ă  une situation dĂ©gradĂ©e depuis longtemps. L’intoxication mĂ©dicamenteuse volontaire est parfois le dernier recours, sans qu’il s’agisse pour autant d’une envie de mort mais plutĂŽt, trĂšs souvent, d’une conduite d’abandon au destin et Ă  la bienveillance d’autrui.
Finalement, ce ne sera pas rĂ©ellement l’aspect qualitatif de l’évĂ©nement qui comptera, mais bien plus l’aspect qualitatif de l’environnement qui Ă©taye le sujet, contrĂŽle ses mouvements d’angoisse et donne parfois un sens Ă  la recherche d...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Dédicace
  5. Introduction
  6. Entre vie et mort
  7. Un geste difficile Ă  comprendre
  8. Le temps du dialogue et de la reconstruction
  9. Notes
  10. Références bibliographiques
  11. Remerciements
  12. Autres livres de Luc-Christophe Guillerm