Le Cerveau sur mesure
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Le Cerveau sur mesure

  1. 290 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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À propos de ce livre

Notre cerveau n'est pas un organe figĂ© une fois pour toutes quand nous devenons adultes. Il Ă©volue tout au long de notre vie, en fonction aussi de notre histoire, de notre culture. Et cette plasticitĂ© ouvre des perspectives pour tous ceux qui sont atteints de troubles liĂ©s Ă  un traumatisme ou Ă  une maladie dĂ©gĂ©nĂ©rative. Peut-on envisager de recouvrer la parole aprĂšs un accident vasculaire cĂ©rĂ©bral ? Va-t-on vers une mĂ©decine rĂ©gĂ©nĂ©ratrice ? À cĂŽtĂ© du cerveau rĂ©parĂ©, n'est-ce pas un cerveau augmentĂ©, voire dopĂ©, qui se profile grĂące aux programmes d'entraĂźnement cognitif, aux psychostimulants, aux molĂ©cules « intelligentes » et autres implants ? MĂ©moire surpuissante, vision nocturne parfaite, contrĂŽle Ă  distance de robots : que nous prĂ©parent les nouvelles neurosciences ? Et si l'immortalitĂ© n'Ă©tait pas seulement un rĂȘve ? Auteur du Voyage extraordinaire au centre du cerveau et de Biologie des passions, membre de l'AcadĂ©mie des sciences et de l'AcadĂ©mie de mĂ©decine, Jean-Didier Vincent est professeur Ă©mĂ©rite Ă  l'universitĂ© Paris-Sud et a dirigĂ© l'Institut Alfred-Fessard du CNRS Ă  Gif-sur-Yvette. Il a reçu en 2010 le prix FĂ©mina essai. Pierre-Marie Lledo, mĂ©daille de bronze du CNRS, a reçu le prix de neurologie de la Fondation pour la recherche mĂ©dicale en 2010. Membre de l'AcadĂ©mie europĂ©enne des sciences, il dirige le laboratoire de recherche Perception et mĂ©moire Ă  l'Institut Pasteur et le laboratoire GĂšne, synapse et cognition du CNRS. 

Foire aux questions

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2012
Imprimer l'ISBN
9782738127099
Chapitre 1
Il était une forme
« CrĂ©er, c’est aussi donner une forme Ă  son destin. »
Albert CAMUS,
Le Mythe de Sisyphe, 1942.
Parler de crĂ©er Ă  propos des origines de cette forme admirable, le cerveau, c’est s’exposer Ă  cette dĂ©testation au regard des savants qu’est le crĂ©ationnisme. Le seul crĂ©ateur dont la prĂ©sence effective sur la Terre (comme aujourd’hui dans les cieux) soit attestĂ©e, c’est justement le cerveau de l’homme, artisan gĂ©nial des outils allant de la simple pierre ou du brin de bois jusqu’au langage articulĂ© qui lui permettent d’instrumenter le monde pour le mettre Ă  sa disposition. D’ailleurs, au lieu d’origine, nous prĂ©fĂ©rons dire « commencement » dans le sens utilisĂ© par l’apĂŽtre Jean – au commencement Ă©tait le Verbe – ou dans celui de Goethe – au commencement Ă©tait l’Action – et pourquoi pas enfin au sens d’au commencement Ă©tait l’Amour, qui a notre prĂ©fĂ©rence. Et les rationalistes imbus de rigueur scientifique de s’indigner : il s’agirait lĂ  de spiritualisme, de thĂ©ologie, pire de magie ; un enchantement du monde avec en ombre portĂ©e la prĂ©sence de Dieu. Rien ne permet au scientifique d’infirmer celle-ci, pas plus que de la prouver. Le grand physicien Laplace ne rĂ©pondait pas Ă  l’empereur qui l’interrogeait : « Dieu n’existe pas », mais : « Je n’ai pas besoin de Dieu pour faire ce que je fais. » VoilĂ  la vĂ©ritable rigueur. Il faut toutefois insister sur le sens Ă  donner Ă  cette rigueur. Parce qu’au sein mĂȘme de la communautĂ© scientifique, un clivage rĂšgne Ă  ce sujet. Selon leur discipline, les scientifiques ne l’envisagent pas exactement de la mĂȘme maniĂšre. L’un de nous assistait rĂ©cemment Ă  la prestation d’une mathĂ©maticienne qui insistait pour qu’il y ait des mathĂ©matiques au lycĂ©e. Et de celles-ci, elle disait : « C’est magique ! » Un physicien prĂ©sent a aussitĂŽt bondi : « En science, il n’y a pas de magie. Il y a des causes. Lorsque je ne sais pas, je cherche Ă  comprendre, je cherche des lois ! » La mathĂ©maticienne, qui Ă©volue pourtant dans le domaine de la rationalitĂ© absolue, a insistĂ© : « Moi, ma dĂ©couverte est le produit d’un enchantement. J’enchante le monde avec mes mathĂ©matiques et je m’enchante avec mes thĂ©orĂšmes ! »
De la mĂȘme façon, lorsque nous suggĂ©rons qu’« au commencement Ă©tait l’Amour », nous faisons rĂ©fĂ©rence aux dĂ©buts de la vie sur la Terre, il y a plus d’un milliard d’annĂ©es, sans faire intervenir la moindre trace de transcendance. La vie apparaĂźt quand l’Amour vient Ă  la matiĂšre et dĂ©clenche le grand jeu de reconnaissances entre molĂ©cules organiques qui se lient par affinitĂ©s Ă©lectives. Rien ne se crĂ©e sans Ă©nergie. La vie extrait celle-ci du monde, Terre ou Soleil, et elle s’en sert aux fins de sa propre construction. La matiĂšre vivante se nourrit de la matiĂšre vivante. Les molĂ©cules s’associent pour dĂ©couvrir des formes nouvelles, les Ă©prouvent, les adoptent ou les abandonnent sous l’emprise de la sĂ©lection naturelle. L’évolution du vivant commence alors
 La forme des organismes traduit la constance et la stabilitĂ© des espĂšces. Cependant, Ă©trange paradoxe, cette identitĂ© singuliĂšre s’accompagne d’un remaniement permanent qui conduit Ă  la disparition d’espĂšces anciennes que de nouvelles viennent remplacer.
Ayant pour ainsi dire en tĂȘte l’étude du cerveau humain et de ses antĂ©cĂ©dents dans l’histoire Ă©volutive du rĂšgne animal, nous aborderons dans un premier temps, les terres fertiles de l’embryologie ; il s’agira de dĂ©crire comment le cerveau a Ă©mergĂ© Ă  partir d’un conglomĂ©rat de cellules que l’on nomme morula32. Nous verrons aussi comment la gĂ©nĂ©tique moderne, en rĂ©vĂ©lant l’existence d’un plan de construction inscrit dans une sĂ©quence gĂ©nĂ©tique particuliĂšre, a rĂ©introduit subrepticement la notion antique de forme dans le dĂ©bat scientifique. Empruntant les pas de DĂ©mocrite pour qui la forme dĂ©signe l’agencement des parties d’un tout33, nous nommerons structure l’organisation anatomique des entitĂ©s fonctionnelles du cerveau. Le lecteur sera alors invitĂ© Ă  visiter les principales structures du cerveau humain ou des rĂ©gions homologues34 d’autres vertĂ©brĂ©s. En dĂ©couvrant l’importance de l’expression des gĂšnes du dĂ©veloppement35 dans l’émergence de diffĂ©rentes formes et structures du systĂšme nerveux, y compris l’encĂ©phale36, la biologie moderne s’est emparĂ©e de cette question pour la replacer au centre des dĂ©bats scientifiques contemporains.
Les gĂ©nĂ©ticiens nous apprennent qu’il existe des gĂšnes qui dĂ©terminent la place relative des organes les uns par rapport aux autres. Dits « homĂ©otiques37 », ils sont capables d’organiser la structuration prĂ©cise du corps de l’embryon de l’avant vers l’arriĂšre. Depuis les travaux de Thomas Morgan38, les dĂ©couvertes fondamentales en gĂ©nĂ©tique ont surtout Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es Ă  partir des manipulations d’un insecte, la mouche du vinaigre, appelĂ©e aussi drosophile. Sans dĂ©roger Ă  cette rĂšgle, c’est durant les annĂ©es 1980 que les gĂšnes homĂ©otiques ont Ă©tĂ© dĂ©couverts chez la drosophile. Ils sont Ă  l’Ɠuvre non seulement pour construire le cerveau de l’embryon, mais aussi lorsqu’il s’agit de garantir la conservation de la forme, tel un moule que l’on conserve prĂ©cieusement, quelle que soit l’espĂšce considĂ©rĂ©e. Au cours de l’évolution des espĂšces, les gĂšnes homĂ©otiques ont ainsi Ă©tĂ© responsables de l’émergence d’entitĂ©s anatomiques bien distinctes le long du corps : une tĂȘte surmontant un thorax, lui-mĂȘme situĂ© au-dessus d’un abdomen. Ces entitĂ©s anatomiques sont dotĂ©es de propriĂ©tĂ©s fonctionnelles qui tiennent aussi bien Ă  leur nature qu’à leur agencement respectif les unes par rapport aux autres dans l’organisme. Nous le dĂ©taillerons plus loin, invertĂ©brĂ©s et vertĂ©brĂ©s sont bĂątis sur un schĂ©ma gĂ©nĂ©ral qui respecte cet agencement spatial ordonnĂ© par l’action des gĂšnes homĂ©otiques.
C’est grĂące Ă  la conservation de ces gĂšnes qu’un Ɠuf de poule donnera invariablement un gallinacĂ© du genre Gallus domesticus ou que l’ovocyte de la femme fĂ©condĂ© par un spermatozoĂŻde humain produira toujours, et sans surprise, un petit humain. Aujourd’hui, les thĂ©ories modernes du dĂ©veloppement nous enseignent que les gĂšnes homologues intervenant dans les mĂȘmes rĂ©gions du gĂ©nome, chez des organismes aussi disparates que la mouche et l’homme, sont en quelque sorte des caractĂšres topologiques invariants et donc communs Ă  toutes les espĂšces – permanence de la forme avec variations.
Bien sĂ»r, l’idĂ©e d’une invariance des structures anatomiques, d’une espĂšce Ă  l’autre, n’a pas attendu l’avĂšnement de la biologie molĂ©culaire pour naĂźtre dans l’esprit des chercheurs. L’assertion d’une conservation de la forme rappelle les prĂ©ceptes dĂ©fendus jadis par Geoffroy Saint-Hilaire39 pour qui il existait un plan unique d’organisation du vivant. DĂšs 1796, il a Ă©noncĂ© cette loi sous la forme du « principe d’unitĂ© de composition organique », selon lequel les organes, qui peuvent varier de taille ou de fonction d’une espĂšce Ă  l’autre, occupent une position relative qui demeure constante des insectes aux vertĂ©brĂ©s40. Cette conception rĂ©volutionnaire Ă©tait considĂ©rĂ©e comme radicale Ă  l’époque, car elle s’opposait notamment Ă  la position centrale tenue par l’AcadĂ©mie des sciences et en particulier Ă  celle de Georges Cuvier41.
S’il est un domaine de la vie animale oĂč la pĂ©rennitĂ© des formes est remarquable, celui des structures nerveuses qui gĂšrent les dĂ©sirs, les passions et les diffĂ©rents aspects de l’affectivitĂ©, est la marque de tous les vertĂ©brĂ©s42. La grande innovation introduite par ces derniers dans l’évolution des espĂšces n’est pas tant la vertĂšbre qu’une tĂȘte d’un nouveau style43, dont il sera largement question plus loin. Celle-ci rassemble Ă  l’avant du corps les organes sensoriels (yeux, oreilles, organes olfactifs), bien protĂ©gĂ©s par un masque osseux, pour la recherche et l’approche des proies autour d’une vaste bouche qui les saisira, les tuera et les avalera. Toutes ces formes dĂ©rivent d’une mĂȘme structure embryonnaire, la crĂȘte neurale44 constituĂ©e de cellules en devenir45 qui, aprĂšs migration dans le corps et la tĂȘte, donneront notamment les os et le tissu conjonctif de la face avec sa gueule vorace et le systĂšme nerveux sympathique qui relie le cerveau aux organes vitaux du corps.
Cette organisation de la tĂȘte les conduit Ă  regarder le monde de l’avant et leur amĂšne des capacitĂ©s ouvertes d’investigations sur ce monde que nous pourrions qualifier de curiositĂ©. Ces nouvelles capacitĂ©s sont liĂ©es au systĂšme nerveux des vertĂ©brĂ©s, ainsi qu’au fonctionnement de gĂšnes du dĂ©veloppement, irrĂ©gulier dans le temps, qui privilĂ©gie certaines parties du corps, entraĂźnant une extraordinaire aptitude de relation au milieu. La contingence s’introduit dans la construction de l’individu. Ce grain de contingence supplĂ©mentaire s’accompagne d’un dĂ©sir accru, moteur de l’ouverture du sujet sur le monde : une subjectivitĂ© agissante. Pour le dire autrement, l’animal curieux regarde le monde et l’avenir, serait-on tentĂ© de dire. Bien sĂ»r, il n’y a lĂ  ni finalitĂ© ni intention.
Ce destin affichĂ© du cerveau des vertĂ©brĂ©s nous conduit au cerveau humain. Il est temps d’ouvrir le rideau sur l’atelier du maĂźtre tailleur qui confectionne ce cerveau sur mesure.
DerriÚre la diversité du rÚgne animal, un plan unique
Comment ne pas ĂȘtre Ă©bloui devant la fabuleuse diversitĂ© des espĂšces animales ? DerriĂšre celle-ci se cache en rĂ©alitĂ© un plan de base, un patron comme en utilisent les couturiers et tailleurs avant d’introduire leurs variations. Et c’est dans le « patrimoine gĂ©nĂ©tique » de chaque individu que ce patron est conservĂ©. L’ensemble des gĂšnes appelĂ© gĂ©nome est rĂ©parti sur les chromosomes au sein du noyau de la cellule qui est – on le sait depuis deux siĂšcles – l’unitĂ© de base des ĂȘtres vivants.
Certains gĂšnes ont pour fonction principale d’informer les cellules de leur migration durant l’embryogenĂšse, puis de prĂ©ciser leur positionnement final afin de contribuer Ă  la formation des organes (Ă©tape que l’on nomme organogenĂšse) dans les trois dimensions de l’espace euclidien : un axe dorso-ventral, un axe antĂ©ro-postĂ©rieur et un axe latĂ©ro-mĂ©dian (ou droit-gauche46). Par exemple, chez la drosophile, les gĂšnes homĂ©otiques de la famille Hom-C ont comme unique fonction d’assurer la spĂ©cialisation sur l’axe antĂ©ro-postĂ©rieur des diffĂ©rents segments du corps de la mouche. Qu’un gĂšne de cette famille vienne Ă  muter et la mouche sera dotĂ©e, non plus d’une, mais de deux tĂȘtes. Chez les vertĂ©brĂ©s, deux groupes de gĂšnes participent Ă  la mise en place des deux grands axes de l’embryon : il s’agit des gĂšnes Hox47 et Pax48 qui dĂ©finissent le positionnement cellulaire respectivement le long de l’axe antĂ©ro-postĂ©rieur et de l’axe dorso-ventral du systĂšme nerveux central49.
L’idĂ©e relativement ancienne de plan unique d’organisation est Ă  l’origine aujourd’hui d’un concept central en embryologie, celui de zootype. Ce dernier correspond aux patrons particuliers d’expression des gĂšnes qui apportent des informations positionnelles prĂ©cises et Ă  un stade particulier du dĂ©veloppement embryonnaire d’un taxon50. Or la biologie du dĂ©veloppement nous apprend que tous les mĂ©tazoaires51 ont en commun une pĂ©riode de dĂ©veloppement durant laquelle tous les embryons de divers phylums se ressemblent. Par exemple, en vertu de ce principe, nous passons tous par un stade embryonnaire durant lequel nous Ă©bauchons des branchies comme nos prĂ©dĂ©cesseurs aquatiques ? Il est tout aussi surprenant de s’apercevoir que, comme les embryons de poissons, nous dĂ©veloppons des arcs branchiaux, de façon transitoire et fugace, qui sont Ă  l’origine, chez l’embryon humain, de l’apparition de six petits sacs de chair, appendus de chaque cĂŽtĂ© du cou et contenant chacun une excroissance cartilagineuse. Il en va de mĂȘme pour la notochorde, structure Ă©phĂ©mĂšre que nous fabriquons avant de la dĂ©sassembler pour rĂ©utiliser ses pierres de construction dans la fabrication des disques placĂ©s entre les vertĂšbres. Les bĂątisseurs d’églises et de chĂąteaux anciens ne procĂ©daient pas autrement.
Le stade particulier du dĂ©veloppement oĂč tous les embryons finissent par se ressembler est appelĂ© stade phylotypique52. L’existence de ce passage forcĂ©, oĂč tous les embryons acquiĂšrent la mĂȘme apparence, tient Ă  la prĂ©sence d’un complexe conservĂ© de gĂšnes homĂ©otiques53 qui prĂ©side Ă  la mise en place du plan d’organisation de tous les mĂ©tazoaires. Il s’agit des gĂšnes des complexes homĂ©otiques Hox qui ont Ă©tĂ© probablement parmi les facteurs les plus Ă©tudiĂ©s pour comprendre l’existence d’une filiation entre espĂšces.
Lorsque ces gĂšnes subissent des mutations, des « transformations homĂ©otiques » apparaissent, substituant alors un organe Ă  un autre. L’exemple de la transformation d’une antenne de drosophile en patte reste probablement le cas le plus dĂ©taillĂ© dans la littĂ©rature scientifique54. C’est cette propriĂ©tĂ© qui incite Ă  considĂ©rer cette famille de gĂšnes comme garante de l’identitĂ© d’un organisme55. C’est ainsi que la dĂ©couverte de l’existence d’un complexe de gĂšnes homĂ©otiques commun aux insectes et aux mammifĂšres a eu l’effet d’un sĂ©isme dans la communautĂ© des biologistes qui estimaient, jusqu’aux annĂ©es 1980, que ces animaux avaient des plans d’organisation diffĂ©rents. On sait par exemple que le systĂšme nerveux central des insectes, subdivisĂ© en trois parties – protocerebrum, deutocerebrum et tritocerebrum – est positionnĂ© ventralement56, tandis que celui des vertĂ©brĂ©s est exclusivement placĂ© en position dorsale57.
Les gĂšnes homĂ©otiques constituent un ensemble de gĂšnes trĂšs variĂ©s, qu’on rencontre chez tous les eucaryotes (cellules possĂ©dant un noyau), c’est-Ă -dire chez les animaux, les vĂ©gĂ©taux, les champignons et les protistes (eucaryotes unicellulaires). Au sein de ce vaste ensemble du vivant, seuls les gĂšnes Hox proches des gĂšnes homĂ©otiques de la drosophile, et issus probablement d’un mĂȘme gĂšne ancestral58, forment une famille particuliĂšre prĂ©sente uniquement chez les animaux pluricellulaires.
L’analyse gĂ©nĂ©tique montre clairement que les gĂšnes homĂ©otiques sont regroupĂ©s sous la forme d’un complexe portĂ© par le mĂȘme chromosome de la drosophile. Cependant, l’observation plus dĂ©taillĂ©e de leur position montre que leur agencement sur ce mĂȘme chromosome n’est pas fortuit. Au contraire, ces gĂšnes sont agencĂ©s selon un ordre prĂ©cis dans l’espace ; la position des gĂšnes Hox sur le chromosome dĂ©pend de la rĂ©gion du corps placĂ©e sous son contrĂŽle. Cette rĂšgle de correspondance parfaite entre la position des diffĂ©rentes parties du corps et celle des gĂšnes Hox associĂ©s Ă  leurs rĂ©gions cibles, est appelĂ©e colinĂ©aritĂ© spatiale. Les gĂšnes situĂ©s Ă  l’extrĂ©mitĂ© du chromosome labial interviennent au niveau de la tĂȘte, ceux positionnĂ©s Ă  l’autre bout du chromosome (domaine abdominal) concernent exclusivement les rĂ©gions les plus postĂ©rieures de l’embryon.
La dĂ©couverte de l’existence d’un parallĂ©lisme entre la carte gĂ©nĂ©tique et l’axe de polaritĂ© antĂ©ro-postĂ©rieure du plan du corps a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e il y a plus de trente ans par Edward Lewis59. Cette rĂšgle concerne tous les vertĂ©brĂ©s et les poissons primitifs dont le fameux amphioxus60 tant prisĂ© par les biologistes. Ces espĂšces appartiennent toutes Ă  la lignĂ©e des chordĂ©s61 et sont sĂ©parĂ©es des arthropodes depuis plus de cinq cent cinquante millions d’annĂ©es62. L’universalitĂ© du systĂšme gĂ©nĂ©tique rĂ©gulateur du dĂ©veloppement embryonnaire montre que des mĂȘmes fonctions gĂ©nĂ©tiques peuvent ĂȘtre partagĂ©es au sein du vivant. Cette convergence souligne, s’il Ă©tait besoin, la trĂšs probable origine unique de la Scala naturae.
L’analyse molĂ©culaire des gĂšnes Hox rĂ©vĂšle une particularitĂ© inattendue pour les biologistes : certains gĂšnes possĂšdent en commun une rĂ©gion quasi identique. Ce motif rĂ©pĂ©titif appe...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Dédicace
  5. Introduction
  6. Chapitre 1 - Il était une forme
  7. Chapitre 2 - Le chef-d’Ɠuvre
  8. Chapitre 3 - L’atelier du cerveau
  9. Chapitre 4 - Le cerveau réparé
  10. Chapitre 5 - Le cerveau augmentĂ© et les multiples façons d’accommoder un cerveau
  11. Épilogue
  12. Annexe I
  13. Annexe II
  14. Notes
  15. Remerciements
  16. Ouvrages de Jean-Didier Vincent chez Odile Jacob