
- 304 pages
- French
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eBook - ePub
À propos de ce livre
« Je les appelle les "ados. com", parce que ce sont les enfants de la com'. Ils savent se mettre en valeur. Ils sont très à l'aise en apparence, branchés en permanence via leur portable ou sur Facebook. Le problème avec eux, c'est qu'ils ne nous parlent pas de leurs états d'âme, ils les donnent à voir. Filles et garçons fument, boivent, s'affichent de plus en plus tôt, quitte à s'exposer à tous les dangers… Si nous voulons réellement communiquer avec eux et les aider à grandir, nous devons absolument en tenir compte. Dans ce livre, je retrace par quels chemins j'ai suivi leurs évolutions pour interpréter ce qu'ils nous montrent. J'invite le lecteur à découvrir cette approche novatrice qui mise sur les ressources vives des ados. com. Parents, éducateurs et soignants y trou-veront des pistes nouvelles leur permettant de restaurer échanges et dialogues avec les jeunes qu'ils ont en charge. » X. P. Xavier Pommereau propose une méthode innovante pour aider les ados d'aujourd'hui et leurs parents. Une approche unique pour les comprendre, les respecter et les soigner. Xavier Pommereau est psychiatre des hôpitaux, chef de service, chef du Pôle aquitain de l'adolescent (centre Abadie) du CHU de Bordeaux et auteur de nombreux ouvrages à succès sur les adolescents.
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Informations
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9782738123244
Partie II
Les images prises au mot
Chapitre 5
Les ados.com affichent leur souffrance :
impossible de ne pas la voir
impossible de ne pas la voir
Les jeunes d’avant l’ère numérique n’étaient pas en reste pour avoir le geste plus vif que la parole. Ils savaient (se) manifester en faisant corps entre pairs, s’insurger contre l’ordre établi, rompre bruyamment avec lui, voire – en situation de déroute ou de faiblesse – se livrer, les uns aux excès de violence, les autres aux abandons de toute sorte, dont ce fameux « corps en travers » que nous venons d’évoquer. Agir « en plein » ou « en creux », briller par l’hyperprésence ou l’absence, s’associer pour passer en force, telles sont les réactions éprouvées que tous les jeunes ont toujours su opposer plus ou moins vivement aux adultes les ayant en charge. Le fossé des générations séparait ainsi les jeunes « incompris » et les adultes « mal comprenants », ce qui avait l’avantage d’être net et précis, et l’inconvénient de rester assez fixe et rigide. Aujourd’hui, les lignes bougent tellement que la confusion menace. Dans une société de l’image et de l’individualité, avec une tendance au jeunisme sans cesse accrue, tout se passe comme si les adolescents devaient savoir se distinguer face à des adultes revendiquant la maintenance continuelle de leur propre jeunesse. Un déplacement des zones d’affrontement potentiel s’opère au plus près du corps de chaque adolescent, pour y trouver des limites, rendre l’identité moins confuse et floue, convoquer parents et adultes au ras de toutes les provocations. C’est le temps des marques, vestimentaires et réversibles, ou cutanées et indélébiles. Et c’est aussi l’exposition permanente de soi – ce qu’illustrent les petites lolitas devenues des « plagistes de ville » de plus en plus dévêtues en toutes circonstances. En consommateurs avertis, les adolescents cherchent à se faire reconnaître à travers leur look, leurs parures et leurs postures. Ils se veulent au top, c’est-à-dire en haut de l’affiche du spectacle de leur propre incarnation. Et ce n’est pas un hasard si les inscriptions cutanées de type piercing ou tatouage fleurissent autant sur la peau des ados.com pour dire l’embellissement de soi, l’appartenance ou l’affirmation identitaire.
Ceux qui vont mal ne peuvent s’en contenter. Ils doivent heurter, trancher, se hérisser, faire crisser leur corps pour exprimer leur détresse. Jusqu’au début des années 2000, la moyenne d’âge des patients que nous recevons dans l’unité des jeunes suicidants est de 17 ans. Environ trois cents patients par an y font un ou plusieurs séjours de trois semaines. Pour plus des deux tiers, il s’agit de jeunes filles qui, depuis l’âge de 15 ans, se sont signalées par des « absences » répétées, déclinées sous forme de fugues, de syncopes et de crises de spasmophilie, avant d’en venir aux léthargies comateuses de la TS médicamenteuse. Les jeunes hommes suicidants ont eux aussi, pour moitié, connu la fugue et le coma toxique, donc la fuite et l’oubli dans l’espoir d’un changement d’état qui s’opérerait en quelque sorte « sans eux ». Les autres se sont montrés violents, contre autrui ou contre eux-mêmes, multipliant les cassures au sens propre et au figuré pour se couper de tout et ne plus souffrir. Au fil des années, notre équipe observe une évolution de ces manifestations, en lien avec l’importance croissante prise dans notre société par l’« esprit de consommation » et l’image de soi. Les jeunes qui vont mal consomment à outrance alcool et drogues, et ils s’abandonnent au bout de la nuit en coma éthylique, le corps en travers de la chaussée, au milieu des traces de leurs déchirures – canettes et bouteilles vides, et traînées de vomi. Dans le registre alimentaire, les crises de boulimie suivies elles aussi de vomissements, ceux-là délibérés pour éviter toute incidence sur le poids, laissent également des « reliefs » que l’entourage finit par découvrir, bien qu’elles soient effectuées en cachette. Ces adolescents laissent des traces tangibles de leur passage, comme pour confirmer leur existence et interpeller les adultes qui les ont en charge. Ils vont aussi s’employer dorénavant à le manifester à travers leur look et l’attaque de leur peau. Ils ne s’effacent plus, certains continuent à se battre contre autrui, mais beaucoup de combats se transforment en corps à corps avec soi-même. Ils s’affichent en se montrant mal dans leur peau, au pied de la lettre. Ils continuent à se couper, mais le font en s’en prenant à leur apparence, forçant jusqu’à la caricature les traits des nouveaux attributs de la nébuleuse naissante des ados.com.
À fleur de peau
Ce qu’ils ne peuvent pas dire, les ados.com en souffrance le « hurlent à corps perdu » et recourent pour cela aux visages cloutés, aux appendices percés et aux peaux scarifiées pour exprimer leur besoin immense de marquage identitaire afin de se sentir exister. Ceux qui arrivent chez nous après une TS débarquent parés de signes et insignes exprimant le « grand écart », la rupture, la crainte du contact, voire la torture auto-infligée. Ils affichent qu’ils sont à feu et à sang, écorchés vifs. Leur but n’est pas de séduire, mais de se distinguer de manière radicale et de l’inscrire à fleur de peau, en multipliant les piercings et les tatouages, en se hérissant de pointes et d’emblèmes provocants, comme pour avertir qu’ils refusent qu’on les touche.
Véritables écorchés vifs, ils font de leur peau l’écran de projection de leurs affres intimes. Ils se lacèrent, s’abrasent ou se brûlent la peau, et ont de moins en moins de choses à en dire, sinon qu’ils en ont « marre de tout », qu’ils se détestent ou qu’ils ne savent pas se calmer autrement qu’en s’automutilant. Ils expriment le besoin de se marquer le corps pour afficher leur souffrance, faire trace pour en témoigner et, sans le savoir, révéler leurs blessures intérieures indicibles. Avec mon équipe, nous allons peu à peu voir le corps de ces ados devenir ainsi le principal « théâtre » des affrontements et des revendications. Le mot ne doit pas être pris pour synonyme de fausseté des apparences destinée à leurrer, exercer un chantage sur les observateurs. Le « jeu » des représentations qui s’y produit convoque en effet reconnaissance et réactions, mais il échappe en grande partie à la conscience de ses acteurs. Nous réalisons que nous allons devoir imaginer d’autres scènes de projection que les seuls entretiens thérapeutiques, afin de les aider à en comprendre le sens.
Un autre constat s’impose : ces ados sont de plus en plus jeunes à manifester leur mal-être à travers ces conduites de rupture qu’ils cumulent souvent. La moyenne d’âge de nos patients est aujourd’hui de 15 ans, et la part des 13-14 ans augmente chaque année. Comment expliquer ce phénomène d’entrée plus précoce dans les troubles du comportement ? Si l’on s’en tenait au seul point de vue abadien, on pourrait dire – ce qui est par ailleurs fondé – que nos principaux correspondants médecins, infirmières de santé scolaire, éducateurs de foyer, etc. sont aujourd’hui mieux formés, donc davantage en mesure de nous adresser très tôt les jeunes en difficulté sans attendre que la situation ne dégénère. Mais l’observation dépasse largement nos vues. Les années collège voient se révéler des troubles qui ne débutaient autrefois qu’au lycée. Les tensions identitaires s’expriment plus tôt, ce qui là encore suit l’évolution de la jeunesse dans notre société : l’enfance se comprime, l’adolescence se dilate, et l’orée de l’âge adulte se floute. L’émergence de la puberté ne constitue plus aussi clairement qu’auparavant la lisière distinguant les enfants des adolescents, surtout entre 11 et 14 ans. Il y a aujourd’hui des adolescents avant l’heure, même si le propos peut paraître exagéré. Enfants de l’image et de la communication, les plus jeunes sont déjà des ados.com en herbe aspirés par la « planète ado » dont ils épousent les us, les coutumes et les débordements. À l’autre pôle de la nébuleuse, beaucoup de « vieux adolescents » continuent, bien au-delà de 18 ans, à recourir aux mêmes expédients face aux difficultés auxquelles ils ne parviennent pas à faire face.
Se sentir exister
Qu’il ait l’impression d’être transparent aux yeux de ses proches, que son identité soit floutée du fait des mystères de ses origines ou des non-dits qui le concernent, qu’il ait été sali ou humilié par les violences subies, ou encore que des démons intérieurs l’agitent, l’adolescent en souffrance éprouve le douloureux sentiment de « non-exister ». Dans le but de retrouver de la densité, de l’épaisseur et de la netteté existentielles, il doit en quelque sorte surligner ses contours, quitte à trancher dans le vif de sa chair, s’incarner en jouant de son apparence et de ses postures, et se doter d’un sillage, faire trace pour être pris en compte, reconnu. Avec mon équipe, nous avons eu l’intuition que cette reconnaissance devait passer par la confiance, et qu’il ne fallait pas confondre vigilance et surveillance. Sorti des quarante-huit heures d’isolement, l’adolescent suicidant hospitalisé à l’UMPAJA du centre Abadie est libre de sortir dans le petit parc entourant le bâtiment par demi-heures renouvelables, à la condition d’en informer l’infirmière qui prend note du moment où il « descend » et de celui où il « remonte » dans l’unité. Une étrange comptabilité temporelle qui surprend nos élèves infirmiers stagiaires, mais qui va beaucoup plus loin qu’une simple réassurance en termes de responsabilité. Cette mesure souligne l’importance que nous donnons à la présence de chaque adolescent, tout en le maintenant à disposition des soignants qui voudraient s’entretenir avec lui puisqu’il est là pour se soigner. Reconnu comme responsable de lui-même, le jeune suicidant n’a pas à justifier ses allées et venues. Ni suspect ni coupable, il doit en revanche se signaler, respecter à la lettre ces conditions de déplacement, signifiant ainsi qu’il est partie prenante de ce travail de reconnaissance qui débute et qui doit aussi s’entendre comme une exploration à laquelle il est étroitement associé. La consigne est formelle, mais elle ne juge pas et ne discrimine personne. Elle lui permet d’intégrer le cadre, donc de s’approprier à son insu les temps de réflexion et ceux de détente. Les jeunes gens sont souvent très surpris : « C’est incroyable, vous nous faites confiance ! On pourrait très bien ne pas remonter. » Nous leur expliquons alors que s’ils ne remontaient pas, ils ne joueraient pas le jeu et pourquoi auraient-ils accepté alors d’être avec nous ? Le centre est un lieu ouvert où l’on vient de son plein gré. S’ils ne sont pas d’accord avec la méthode, personne ne les attachera. Quelle est la liberté qu’ils revendiquent, sinon celle de ne plus être le jouet des circonstances ? À nous de leur proposer un cadre rassurant, à eux de chercher à comprendre avec nous ce qui les déborde et les torture.

« À feu et à sang », autoportrait de Clara, 16 ans, centre Abadie.
Marquer son corps
À partir des années 2000, une néosymptomatologie apparaît ainsi chez les adolescents suicidaires comme chez certains jeunes anorexiques-boulimiques dont nous avons été amenés à nous occuper plus tard. Un double mouvement consistant, d’une part, à inscrire à la surface de soi les signes et stigmates de la rupture et, d’autre part, à exprimer de l’intérieur de soi vers l’extérieur, les tensions débordantes à travers rejets et saignements. L’inscription fait trace, et l’expression violente réalise une sorte de purge évacuatrice « projetée à la face du monde », même si elle a été le plus souvent effectuée en secret et que leur auteur se défend parfois farouchement de vouloir l’exposer. Les vomissements provoqués faisant suite aux crises de boulimie en sont, nous le verrons, une illustration. Et les scarifications en représentent une autre modalité particulièrement courante. Nos adolescents ne se contentent plus de dire : « Je vais mal, j’en ai marre, le monde est pourri, je le rejette et j’ai envie d’en finir. » Ils sont de plus en plus nombreux à afficher leur mal-être d’une manière qui nous saute littéralement aux yeux. Ceux qui exposent à fleur de peau des scarifications, des brûlures, des abrasions, parfois des morsures qu’ils s’infligent, le font soit pour se punir, soit pour se soulager. Se punir de quoi ? D’avoir eu des « mauvaises pensées », par exemple d’avoir souhaité la mort d’un proche dont l’adolescent se sent directement ou indirectement la victime. Et la peau devient alors le théâtre de tortures qui incarnent à la fois les violences subies et les pensées enragées qu’elles ont fait naître. Mais, le plus souvent, l’adolescent dit vouloir se soulager, d’une part en choisissant de transformer la souffrance psychique diffuse et impalpable qu’il ressent en douleur physique circonscrite, visible et contrôlée, et d’autre part en réalisant une saignée purificatrice destinée à « faire sortir » le mal. L’adolescent s’automeurtrit avec ses ongles ou plus fréquemment à l’aide d’un objet que d’aucuns jugeraient insignifiant (morceau de verre, fragment de lame de rasoir, couvercle de CD), mais qui a de l’importance au niveau symbolique parce qu’il provient généralement d’un proche.
Dans les formes typiques, l’adolescent s’inflige ces lésions de façon superficielle au niveau du poignet et de l’avant-bras, parfois sur le dos de la main, plus rarement sur la jambe lorsqu’il veut absolument les cacher à son entourage. Les deux poignets ou les deux avant-bras peuvent être attaqués, mais le plus souvent seul le côté opposé à la main directrice est concerné. Pourquoi à cet endroit du corps et pas ailleurs ? Parce que l’adolescent a besoin de voir de près l’effet produit afin d’en contrôler l’importance et d’être lui-même spectateur de cette scène au cours de laquelle la blessure fait plus ou moins sourdre du sang. Cette opération lui permet littéralement de reprendre ainsi la main sur sa souffrance, tandis que l’une agit sur l’autre qui subit, sous le contrôle constant du regard. La scarification fine et délicate a plutôt valeur d’incision évacuatrice, mais lorsqu’elles sont multiples et parallèles les unes aux autres, elles ont aussi pour but d’inscrire une marque personnelle sur soi, à l’image de Sandra, 16 ans, qui lorsqu’on lui demandait son nom répondait : « Je ne m’appelle pas », tandis qu’elle exhibait ses avant-bras scarifiés avant de préciser en guise d’identité : « Voilà mon code-barres ! » Le poignet est également un endroit du corps où se distinguent par transparence les veines – ces « liens de sang » – que les coupures viendront barrer, rayer, pour dire en images combien l’adolescent rêverait de pouvoir s’affranchir de ses attaches ou de ses pensées aliénantes.

Le passage à l’acte libérateur peut ainsi avoir différents niveaux de sens, comme les métaphores. Les brûlures auto-infligées par la braise d’une cigarette réalisent des lésions punctiformes qui « doivent faire mal et faire trace », articulant sadisme et masochisme, exposant souvent à l’insu de leur auteur des tortures révélatrices de violences sexuelles subies dans l’enfance. Les abrasions cutanées forment des plages de peau lésée plus ou moins étendues qui signent combien l’adolescent se sent à vif, littéralement à feu et à sang, dans l’incapacité de supporter la proximité d’un proche trop proche. Ajoutons que poignets et avant-bras meurtris pourront facilement s’exhiber ou au contraire se cacher, et parfois se révéler de manière imprévue au cours d’« effets de manche » échappant à la conscience du sujet. Il arrive en effet que l’adolescent « oublie » de masquer ses blessures en portant un T-shirt à manches courtes ou qu’il enveloppe son avant-bras dans un manchon tellement volumineux que tout le monde ne peut que s’interroger sur ce qu’il y a dessous. Ce « jeu » du montré-caché fait partie intégrante de la problématique, témoignant d’une avidité non assumée de reconnaissance. En faisant jaillir les blessures de l’âme à la surface de lui-même, l’adolescent les exprime et les révèle sans savoir qu’il transpose de la sorte ses souffrances les plus secrètes en plaies offertes au regard de tous. Ces violences auto-infligées ont indéniablement un effet apaisant à travers l’expression qu’elles réalisent, mais l’apaisement reste de courte durée tant que son auteur ne peut les traduire en mots et qu’elles ne sont pas reconnues à leur juste valeur par l’entourage, c’est-à-dire prises en compte et jugées impressionnantes. Elles sont par conséquent destinées à se répéter de manière plus ou moins addictive ou à s’aggraver, faute de sens et de reconnaissance.

« Mes conneries », lésions de Mélanie, 16 ans.
Et, lorsque ce n’est pas sur sa peau que l’adolescent donne à voir ses tourments, c’est sur un écran, autrement dit sur son blog, ou aujourd’hui sa page Facebook, où il va s’exposer à travers des poèmes, des photos provocatrices mêlant diverses exhibitions dont celle de son avant-bras ensanglanté, comme si cet affichage de l’intimité – frappant par son outrance et son registre paradoxal – venait là encore réaliser un mouvement libérateur allant du dedans vers le dehor...
Table des matières
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Dédicace
- Avant-propos
- Partie I - L’urgence de les « entendre »
- Partie II - Les images prises au mot
- Conclusion
- Merci !
- Du même auteur