La Classe
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La Classe

  1. 224 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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À propos de ce livre

Les textes qui forment ce livre font entendre la voix de gens dont on parle beaucoup mais qu'on entend peu : les adolescents d'un collÚge dit des quartiers. Ce qu'ils racontent interroge directement le monde dans lequel nous vivons et celui qui se dessine. « Il ne faut pas s'attendre à y trouver des vérités générales, psychologiques ou sociologiques, mais les impressions qu'on en retire nous font plus avertis. On reste touché, et parfois ébahi, par ce qu'il y a d'énergie et de désir, mais aussi de fracture et de fragilité, chez ces jeunes de 14 à 16 ans. Leurs histoires n'ont rien de spectaculaire, et c'est dans leur banalité que réside leur qualité », dit Marie Desplechin de ces « autoportraits à deux », écrits par les étudiants de Sciences Po Lille avec des élÚves de troisiÚme du collÚge Paul-Verlaine, à Lille. Dans une préface qui parle d'école, de jeunesse et d'écriture, elle raconte l'histoire de l'atelier qu'elle a piloté. Un témoignage sur l'adolescence, en équilibre sur le fil qui sépare le témoignage de l'entreprise littéraire. Née à Roubaix, Marie Desplechin a publié une quarantaine d'ouvrages pour enfants ou pour adultes. Elle a obtenu le prix Médicis essais en 2005 pour La Vie sauve, écrit avec Lydie Violet, et, en 2011, le prix de l'Héroïne Madame Figaro pour Danbé, écrit avec Aya Cissoko. 

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2013
Imprimer l'ISBN
9782738128829
Préface
Les textes qui composent ce recueil sont des « autoportraits Ă  deux ». Ils ont Ă©tĂ© Ă©crits par des Ă©tudiants de Sciences Po Lille Ă  partir de leurs conversations avec des Ă©lĂšves de troisiĂšme du collĂšge Paul-Verlaine. Les Ă©tudiants en master de management des institutions culturelles et les collĂ©giens se sont rencontrĂ©s Ă  quatre reprises entre les mois de janvier et d’avril 2012. Les trois premiĂšres rencontres se sont dĂ©roulĂ©es au collĂšge. Elles ressemblaient Ă  des entretiens, au cours desquels les plus jeunes ont parlĂ© Ă  leurs aĂźnĂ©s de leur vie. Entre les sĂ©ances, les Ă©tudiants ont mis en ordre et Ă©crit ce qu’ils avaient entendu. Puis ils ont soumis leur texte Ă  son « auteur » et l’ont repris et complĂ©tĂ© en fonction de ses remarques. Le quatriĂšme et dernier rendez-vous a eu lieu Ă  Sciences Po, dans l’ancienne fabrique rĂ©habilitĂ©e de la rue de TrĂ©vise, qui offrait les jus de fruits et les biscuits du goĂ»ter. Le directeur de l’école, Pierre Mathiot, a fait un discours, sans se dĂ©stabiliser quand quelques collĂ©giennes lui ont lancĂ© d’une voix tonnante qu’il Ă©tait « trop mignon ». « C’est le directeur, lui ? Franchement, c’est le directeur ? » La principale du collĂšge, CĂ©cile TrĂ©moliĂšres, a fait un discours. J’ai fait un discours. Les collĂ©giens semblaient contents. Parmi les Ă©tudiants, la satisfaction Ă©tait moins unanime. Mais nous avions menĂ© Ă  bien l’entreprise dĂ©marrĂ©e quelques mois plus tĂŽt : nous avions collectĂ© et mis en forme une trentaine de rĂ©cits, imparfaits et touchants. Nous avions Ă©tĂ© capables, tous ensemble, de faire entendre la parole de gens qu’on n’écoute pas si souvent, faute aussi de les questionner. Pour un exercice, ce n’était pas si mal.
L’histoire commence, Ă  la fin du printemps, au cours d’une discussion dans un cafĂ© Ă  proximitĂ© de l’école. À la demande d’HĂ©lĂšne Serre, qui dirige le master, je suis venue faire une brĂšve intervention auprĂšs des Ă©tudiants. Nous avons retrouvĂ© Pierre Mathiot au dĂ©jeuner. C’est la premiĂšre fois que je me rends rue de TrĂ©vise, dans le quartier de Moulins. Je suis venue de la gare par le mĂ©tro, cinq stations sur une ligne directe. Un quart d’heure pour aller du centre de la vieille ville Ă  l’ancien quartier de fabriques, dĂ©sertĂ© par les industries. Pour passer d’un pan du monde Ă  un autre.
Quelqu’un qui a vĂ©cu dans une ville ouvriĂšre ruinĂ©e par la troisiĂšme rĂ©volution industrielle (j’ai grandi Ă  Roubaix) est sans doute particuliĂšrement sensible Ă  ce que dit la gĂ©ographie urbaine, la fortune disparue, les temps trop durs, la gentrification possible, le prĂ©sent incertain. Ce sont des histoires qui se lisent dans le tracĂ© des rues, l’architecture et le matĂ©riau des bĂątiments, l’économie des commerces, le mouvement des passants. Je me suis retrouvĂ©e Ă  Moulins comme chez moi.
Au coin de la rue de TrĂ©vise, se situe l’antenne lilloise de la Croix-Rouge. Le temps d’aller du mĂ©tro porte de Valenciennes Ă  l’école, on croise toutes sortes de gens qui ont des choses Ă  raconter. Des travailleurs sans travail, des gens du voyage et d’autres incapables de satisfaire Ă  l’exigence contemporaine de productivitĂ©. Comme on est dans le Nord oĂč la parole est facile, on a vite fait de partager quelques mots et quelques cigarettes. Cinquante mĂštres plus loin, on est Ă  l’école. De jeunes gens affairĂ©s, adaptables, parlent entre eux devant l’escalier qui mĂšne Ă  l’entrĂ©e. Cette rue de TrĂ©vise, c’est une scĂšne. Pas besoin d’avoir inventĂ© le lien social pour voir ce qui s’y joue. L’apartheid social autorĂ©gulĂ© dont nous nous sommes accommodĂ©s. Si nous cohabitons Ă  peu prĂšs, c’est dans l’ignorance les uns des autres. Et quand il nous arrive de reprendre des relations, elles sont souvent gouvernĂ©es par la dĂ©testation ou par la peur. Ce n’est pas nouveau. Seulement, aujourd’hui, c’est pĂ©trifiĂ©.
Pour l’école, l’environnement a quelque chose d’idĂ©al. Ce quartier, c’est un laboratoire de la ville. Pour le voisinage aussi, la cohabitation peut offrir des avantages : l’école a quelque chose du rĂ©servoir de ressources, de la boĂźte Ă  outils gĂ©ante. Ce qui n’a d’ailleurs pas Ă©chappĂ© aux Ă©tudiants, dont les associations interviennent auprĂšs des enfants alentour.
Nous esquissons, avec HĂ©lĂšne et Pierre, des projets autour du cafĂ©. Ils relĂšvent tous plus ou moins de l’écriture, un outil dont les Ă©tudiants ont la maĂźtrise et qui ne coĂ»te rien Ă  mettre en Ɠuvre. Un outil aussi dont j’ai une certaine pratique. Je pourrais conduire un travail collectif avec une classe de master, sur le modĂšle de coĂ©criture que j’ai expĂ©rimentĂ© Ă  plusieurs reprises et derniĂšrement encore avec Aya Cissoko pour DanbĂ©, qui vient de paraĂźtre chez Calmann-LĂ©vy.
Nous nous quittons Ă  l’heure de reprendre les cours, en nous promettant de ne pas lĂącher l’affaire
 Les choses pourraient en rester lĂ  si HĂ©lĂšne et Pierre ne partageaient cette qualitĂ© : ils n’ont peur ni des dĂ©cisions ni des expĂ©riences. Quelques semaines plus tard, je reprends donc le train pour Lille. Ils ont organisĂ© une rĂ©union dans un Ă©tablissement scolaire situĂ© non loin de l’école, le collĂšge Verlaine. Nous sommes invitĂ©s Ă  rencontrer la principale, CĂ©cile TrĂ©moliĂšres, et les deux enseignantes de français en classe de troisiĂšme, Laurence Dequidt et Marie-Juliette Robine. Elles coaniment deux fois par semaine un atelier de français et sont partantes pour une expĂ©rience qui associerait Ă©tudiants et collĂ©giens.
Rue Berthelot, Ă  une dizaine de minutes Ă  pied de la rue de TrĂ©vise, Verlaine est classĂ© collĂšge Éclair. Il faut lire : « Écoles, collĂšges et lycĂ©es pour l’ambition, l’innovation et la rĂ©ussite ». Et comprendre : Ă©lĂšves issus majoritairement de milieux populaires, surreprĂ©sentation des difficultĂ©s d’apprentissage et de comportement. Les familles, en dĂ©pit du dĂ©sir qu’elles peuvent en avoir, sont rarement Ă  mĂȘme de transmettre le bagage culturel et les codes de rĂ©ussite qui assurent Ă  d’autres un parcours scolaire globalement victorieux. La chance des enfants, c’est l’institution scolaire. L’idĂ©e que les professeurs s’y font de leur mĂ©tier (Ă  condition qu’ils tiennent le coup) ressemble sans doute Ă  celle que s’en faisaient les hussards noirs de la RĂ©publique : c’est une mission. IdĂ©alement, il faudrait conduire chaque enfant sur un chemin qui lui permette d’accĂ©der Ă  lui-mĂȘme et d’échapper au dĂ©terminisme social. Et si vous ne le faites pas, la probabilitĂ© est mince qu’un autre s’en charge Ă  votre place.
Les mĂ©thodes traditionnelles ayant trouvĂ© leurs limites lĂ  plus encore qu’ailleurs, les collĂšges Éclair sont ouverts aux innovations pĂ©dagogiques. Nous pourrons conduire le projet dans le cadre des heures d’atelier, sans rien enlever aux heures de cours. Mieux
 l’autobiographie figure au programme de troisiĂšme. Laurence et Marie-Juliette proposent de faire Ă©crire de petits textes Ă  leurs Ă©lĂšves avant la venue des Ă©tudiants, ce qui les familiarisera avec le rĂ©cit de soi.
Les collĂ©giens de troisiĂšme sont rarement sollicitĂ©s pour donner leur avis. Ce sont des voix qui manquent. Ils ont entre quatorze et seize ans, ils sont sortis de l’enfance. À la fin de l’annĂ©e, ils passent le brevet des collĂšges, leur premier examen, et connaissent leur premiĂšre grande orientation sociale. En fonction de leurs rĂ©sultats, plus rarement de leurs dĂ©sirs, ils sont dirigĂ©s vers une seconde professionnelle, gĂ©nĂ©rale ou technologique. Or si toutes les filiĂšres peuvent mener Ă  un bac, elles ne sont pas Ă©galement considĂ©rĂ©es. Qu’importent les rĂ©els changements survenus au cours des vingt derniĂšres annĂ©es dans l’enseignement professionnel, parents, Ă©lĂšves, enseignants souvent, conservent la certitude qu’il n’y a que deux chemins au sortir de la troisiĂšme. Aux mauvais Ă©lĂšves, la voie professionnelle par dĂ©faut. Aux bons, la possibilitĂ© de continuer en « gĂ©nĂ©ral » jusqu’au prochain centre de tri. Ce n’est plus si vrai. Il y a dans toutes les acadĂ©mies des filiĂšres pro, dont certaines d’« excellence », qui offrent autant de facteurs de rĂ©ussite que les filiĂšres gĂ©nĂ©rales. Encore faut-il savoir s’y repĂ©rer. Et se projeter dans l’avenir. Or rares sont ceux qui ont, en troisiĂšme, une idĂ©e un peu prĂ©cise de ce qu’ils pourraient faire plus tard

Pourtant, il faut « choisir ». Ce n’est pas un droit. C’est une obligation. Choisir maintenant et choisir tout seul, quand les familles ne sont pas Ă  mĂȘme de maĂźtriser les subtils itinĂ©raires du dĂ©dale scolaire. Il n’y a pas Ă  s’étonner que l’avenir s’envisage alors plus souvent dans le registre de la relĂ©gation que dans celui de l’accomplissement. Ce sont des situations qui donnent Ă  penser. À quinze ans, on peut ĂȘtre plus perdu, mais on n’est pas plus idiot qu’à trente. Ils sont lĂ , sur le seuil de leur vie, ils la regardent qui arrive, ils l’évaluent.
Et puis, c’est un Ăąge oĂč on sait parler. On se connaĂźt un passĂ©, une figure, une vie sociale hors de la famille, des goĂ»ts, des rĂ©voltes, des secrets. On peut se raconter sans se livrer. Personne ne contraindra un adolescent Ă  dire de lui ce qu’il a dĂ©cidĂ© de taire. Parmi les qualitĂ©s de cet Ăąge, on peut compter sur la mĂ©fiance, le mauvais caractĂšre, l’obstination. C’est une garantie.
Pourquoi ne pas leur confier, Ă  eux, le soin de se raconter ? L’idĂ©e est de faire entendre leur voix Ă  des gens qui ne l’ont jamais entendue, de la donner Ă  lire Ă  des lecteurs inconnus. Et lĂ , ça se complique. Écrire sur soi est toujours un bon exercice, voire une chouette expĂ©rience thĂ©rapeutique, c’est aussi une entreprise difficile Ă  laquelle des gens qui maĂźtrisent pourtant la technique Ă©chouent le plus souvent. On est vite muet, ou trop long, encombrĂ© de soi, perdu dans son histoire, lacunaire, excessif, ennuyeux.
La parole, en revanche, est une source intarissable de bons rĂ©cits. SpontanĂ©e, elle est mobile, rapide ; on peut la reprendre, la corriger. Chaque individu, qu’il la cherche ou non, a sa propre musique. Et on ne risque pas de « faire des fautes ». Le souci Ă©tant qu’elle se laisse difficilement attraper. Il lui faut des passeurs, qui aient l’oreille juste et le clavier entraĂźnĂ©. C’est lĂ  que les Ă©tudiants entrent en scĂšne. CĂŽtĂ© clavier, ils ont appris Ă  Ă©crire. CĂŽtĂ© oreille, ils ont pour eux leur jeunesse. Moins de dix ans les sĂ©parent de leurs cadets. À la diffĂ©rence de la plupart de leurs enseignants, tous appartiennent Ă  la gĂ©nĂ©ration des digital natives. Ils n’auront pas besoin de traducteurs pour se comprendre. À cela s’ajoute un cĂŽtĂ© cƓur qui n’a rien d’indiffĂ©rent. On fait mieux ce qu’on aime bien. Or les Ă©tudiants feront figure de grands frĂšres, de grandes sƓurs, Ă  la fois familiers et exotiques. Ils seront dĂ©sirables.
L’étĂ© passe. Les classes font leur rentrĂ©e. L’école de la rue de TrĂ©vise obĂ©it Ă  un calendrier divisĂ© en semestres qui n’en sont pas et auxquels je ne comprends rien. J’attends qu’HĂ©lĂšne me rappelle pour revenir Ă  cette idĂ©e magnifique que nous avions eue quelques mois plus tĂŽt
 Et me rendre compte que les choses ne se passeront pas tout Ă  fait comme je le prĂ©voyais. J’avais imaginĂ© un groupe d’une vingtaine d’étudiants. Ils sont plus de quarante. Comment s’arranger avec une classe d’atelier de dix-sept ou dix-huit Ă©lĂšves ? Faute de mieux, j’imagine une sĂ©rie en miroir : d’une part vingt couples Ă©tudiants/collĂ©giens, d’autre part vingt couples Ă©tudiants/Ă©tudiants. À la sĂ©rie des portraits des collĂ©giens, rĂ©pondra, comme en reflet, la sĂ©rie de ceux des Ă©tudiants, c’est jouable

Forte de ce bricolage, je vais faire la connaissance des collĂ©giens de notre atelier. Leur collĂšge est construit au cƓur d’un quartier de petites rues, de maisons modestes devant lesquelles, au printemps, fleuriront des rosiers. Des arbres, des haies, une grande cour de rĂ©crĂ©ation, des chants d’oiseaux au lever du jour. Et une grille devant laquelle CĂ©cile TrĂ©moliĂšres veille Ă  ce qu’on ne traĂźne pas. La tension dans laquelle on y vit n’est pas perceptible aux gens de passage. Il faut qu’elle Ă©clate pour qu’elle apparaisse pour ce qu’elle est, rongeuse, opiniĂątre, omniprĂ©sente.
Quand j’arrive, Laurence et Marie-Juliette me remettent les textes des collĂ©giens. Leurs auteurs sont tels que je les imaginais (j’ai rencontrĂ© des quantitĂ©s de classes de collĂšge ces quinze derniĂšres annĂ©es, dans le cadre des rencontres scolaires avec des Ă©crivains). Ils sont vivants, rĂ©actifs et plutĂŽt curieux de voir ce que je peux bien apporter. À quelques mois prĂšs, certains sont presque adultes tandis que d’autres en finissent avec l’enfance. Parmi les filles, il y a des jeunes femmes ; parmi les garçons, de grands bĂ©bĂ©s. Majoritairement, les noms sonnent belges ou maghrĂ©bins et on compte quelques outsiders. Ils sont Ă  l’image des quartiers de Lille.
Avant tout, je veux les convaincre. Il faut qu’ils comprennent que le projet ne se fera pas malgrĂ© eux, que leur bonne volontĂ© n’a rien de facultatif. Elle est indispensable Ă  la rĂ©ussite du projet (et je ne mesure pas encore Ă  quel point elle sera dĂ©terminante
). En somme, j’expose exactement ce que je pense : je suis curieuse de ce qu’ils ont Ă  dire, Ă  la fois parce qu’ils sont uniques et parce qu’ils reprĂ©sentent leur gĂ©nĂ©ration. Pour le mode d’emploi, il faudra qu’ils parlent, qu’ils lisent et qu’ils corrigent. L’exercice sera peut-ĂȘtre inhabituel, mais il s’agira bien d’un travail sur la langue. Je termine sur le contrat de confiance qui nous liera : chacun aura le contrĂŽle sur son texte et rien ne circulera sans son accord.
On m’écoute dans un silence Ă  peine troublĂ©. S’ils sont surpris, ils ne sont pas hostiles. Comme personne ne voit trĂšs bien oĂč je veux en venir, ce n’est dĂ©jĂ  pas mal
 Des questions ? « Madame, les Ă©tudiants, c’est pour tout le monde ? » Je confirme, et lĂ , c’est un Ă©lan d’enthousiasme. Un jeune Ă  prĂȘter
 L’aubaine.
« Madame, je peux avoir une Ă©tudiante ? » Dans l’ensemble, les filles prĂ©fĂšrent la fĂ©e marraine au prince charmant. Du cĂŽtĂ© des garçons, on est plus rĂ©servĂ©, Ă  l’exception de quelques gros malins : « Madame, je suis un lover
 » Ça devrait pouvoir s’arranger : un cursus consacrĂ© Ă  la culture draine habituellement plus de filles que de garçons
 Quand arrive la fin de l’heure, nous nous sĂ©parons trĂšs contents les uns des autres. Ma grandiose entreprise « autobiographique Ă  deux » vient de se transformer en agence de fiançailles.
Quelques jours plus tard, accompagnĂ©e d’HĂ©lĂšne et de Laurence, je me prĂ©sente devant l’assemblĂ©e des Ă©tudiants. Changement de ton. J’ai prĂ©parĂ© ce que je comptais dire. Sur le principe, rien qui diffĂšre tellement de ce que j’ai racontĂ© aux collĂ©giens. Sur le dĂ©tail, je m’efforce d’ĂȘtre plus prĂ©cise. Sortir de l’entre-soi. Faire circuler la parole. Fonctionner en collectif. Fabriquer un objet. Explorer un genre Ă  la marge de la littĂ©rature, du journalisme et de la sociologie. Partager l’échec comme la rĂ©ussite. Prendre le risque
 Je parle, je parle, et c’est terrible comme ils sont nombreux. Toutes ces tĂȘtes baissĂ©es sur les bureaux

Je l’avoue, le programme a quelque chose d’inquiĂ©tant : nous partons de pas grand-chose, nous ne sommes sĂ»rs de rien, nous espĂ©rons arriver quelque part. Plus je veux me montrer convaincante, plus je suis assommante. J’atteins le fond quand je sors de mon sac mon exemplaire de Louons maintenant les grands hommes et que je lis ces quelques lignes de James Agee, qui sont pour moi comme un texte sacrĂ©1 :
Dans un roman, une maison ou une personne tient entiĂšrement sa signification, son essence mĂȘme de l’écrivain. Ici, une maison ou une personne ne tient de moi que sa signification la plus restreinte : sa vraie signification est bien plus grande, gigantesque. Elle est d’exister ici et maintenant, comme vous et moi, et comme aucun personnage d’imagination ne peut exister. Son immense poids, son mystĂšre et sa dignitĂ© tiennent en ce fait. Quant Ă  moi, je peux vous en dire seulement ce que j’en ai vu, seulement selon les moyens de la seule exactitude dont me voici capable : et ceci Ă  son tour tient sa valeur cardinale, non de mes aptitudes, mais du fait que j’existe moi aussi, non Ă  la façon d’un ouvrage de fiction mais comme ĂȘtre humain.
Aucune rĂ©action. Ceux qui me regardent le font avec attention et perplexitĂ©. Ils se demandent avec raison ce que tout cela veut dire. Je me fais l’impression d’ĂȘtre une folle devant un parterre d’infirmiers. Et c’est un peu ça. Je leur parle d’une rĂ©alitĂ© parallĂšle, dont je ne perçois pas qu’elle leur est complĂštement Ă©trangĂšre
 Ma conviction elle-mĂȘme a quelque chose de suspect.
Non contente d’ĂȘtre trĂšs dĂ©calĂ©e, je suis nulle en pĂ©dagogie. Je mesure mal la distance qui nous sĂ©pare et combien nos intĂ©rĂȘts divergent. Je me suis imaginĂ© que nous allions travailler ensemble en collĂšgues que rassemble un projet commun. J’ai pensĂ© que je serais pour eux comme une chef de service, une Ă©ditrice, une amie, pourquoi pas ? C’est idiot : ils n’ont besoin ni de mes projets ni de mon amitiĂ©. Ils sont lĂ  pour obtenir des notes, un diplĂŽme, un stage, un travail. Ils attendent qu’on leur fournisse des savoirs, des modes d’emploi. L’époque est fĂ©roce et ils n’ont pas le loisir de perdre leur temps. C’est la rĂšgle du jeu, celle qu’on leur apprend depuis le dĂ©but de leur scolaritĂ©. Jusque-lĂ , ils l’ont appliquĂ©e avec succĂšs. Ils voient mal ce que je viens faire dans le dispositif. Ni Ă  quoi je vais bien pouvoir servir.
Nous en sommes donc Ă  un niveau trĂšs Ă©levĂ© de surditĂ© mutuelle quand, par chance, quelques bons dĂ©saccords viennent rĂ©tablir le lien entre nous. D’abord, ils ne sont pas trĂšs chauds pour le compte rendu de lecture que je leur demande en contrepoint du travail d’écriture (choisir et prĂ©senter un ouvrage de « littĂ©rature du rĂ©el » qui s’approche peu ou prou de ce que nous allons faire). Ensuite, ils sont trĂšs opposĂ©s au double dispositif. Écouter un collĂ©gien, d’accord. Parler Ă  un Ă©tudiant, pas question. LĂ , je suis d’accord avec eux : le collĂ©gien du quartier est plus marrant que l’étudiant de Sciences Po Lille. Ils ont par ailleurs des rĂ©ticences Ă  se dĂ©crire. Pour le coup, leur pudeur me semble un peu excessive. Quoi qu’il en soit, je promets de chercher une solution satisfaisante pour tout le monde. La situation est assez pĂ©rilleuse pour ne pas s’aliĂ©ner tout de suite l’ensemble de l’équipe.
Pour clore la rencontre, Laurence prĂ©sente son atelier et parle de ses Ă©lĂšves, des textes qu’ils ont Ă©crits et du bĂ©nĂ©fice qu’ils peuvent tirer de l’entreprise. Et puis voilĂ , c’est fini. Il y a peu de questions, elles portent toutes sur les aspects pratiques du travail. À quoi ressemblera le calendrier ? Quand faudra-t-il rendre les textes ? Et comment seront-ils Ă©valuĂ©s ?
Nous partons sur un malentendu. Je pense rĂ©alisation, ils pensent diplĂŽme. Je voudrais ne pas avoir Ă  donner de notes, ils savent que je n’y arriverai pas. J’aimerais sortir de l’exercice d’école et conduire un « vrai » travail, dont seuls l’échec ou la rĂ©ussite seraient la sanction, comme dans la « vraie vie ». C’est trĂšs gentil de ma part. Mais pourquoi me suivraient-ils ? Ils se fichent lĂ©gitimement de la « vraie vie » telle que je peux la concevoir. Leur « vraie vie » Ă  eux est ailleurs.
Dans le train du retour, HĂ©lĂšne et moi nous persuadons que tout est parti pour le mieux
 C’est un dĂ©faut et une qualitĂ© que nous partageons. Un volontarisme optimiste, Ă  l’occasion aveugle, parfois payant, Ă©puisant. Il nous a rĂ©ussi la derniĂšre fois que nous avons travaillĂ© ensemble. C’était pour Carolyn Carlson, Ă  Roubaix. Nous avions participĂ© Ă  la crĂ©ation d’une piĂšce pour les enfants, et c’était une expĂ©rience merveilleuse.
De retour Ă  Paris, je supplie Laurence et Marie-Juliette de nous ouvrir les deux classes d’atelier. Ainsi les effectifs correspondront peu ou prou. Je construis un calendrier qui concilie les horaires d’atelier, les mardi et jeudi, et mon agenda surchargĂ©. Enfin, j’envoie aux Ă©tudiants un mail interminable qui rappelle le...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Préface
  5. Lucile
  6. Yacine
  7. Aleyna
  8. Abibatou
  9. Sofiane
  10. Tamilla
  11. Mathilde
  12. Gaël
  13. Anissa
  14. Anissa
  15. Brandon
  16. Clémentine
  17. Valentin
  18. Océane
  19. Raphaël
  20. Nadia
  21. Antoine
  22. Jemila
  23. Nacer
  24. Rania
  25. Fenty
  26. Fanta
  27. Kenza
  28. Rachid
  29. InĂšs
  30. Laura
  31. Faudel
  32. Lamia
  33. Djamel
  34. Hind
  35. Claire
  36. Alison
  37. Malika
  38. Nessim

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