Parcours en pensée
Chapitre 1
Une philosophie de la surprise
Un philosophe sans idée fixe
Il est une image insistante qui accompagne le nom de Bergson, et qui bien souvent prĂ©cĂšde la lecture de son Ćuvre : celle dâun inlassable chantre du changement, du devenir et de la mobilitĂ©, soucieux de rĂ©tablir la part de contingence et dâinattendu dâune rĂ©alitĂ© mobile, inachevĂ©e, toujours en train de se faire. Il est vrai que câest lĂ un leitmotiv qui traverse Ă ce point tous les livres du philosophe, quâil serait tentant dây voir, comme certains, une vĂ©ritable obsession, confinant presque au comique (Bergson a lui-mĂȘme montrĂ© dans son cĂ©lĂšbre essai sur le rire le caractĂšre justement risible de la figure de lâobstinĂ© !) : le grand penseur du changement nâaurait jamais variĂ©, le philosophe de lâimprĂ©visible nâaurait au fond cessĂ© de dire⊠toujours la mĂȘme chose.
Une telle impression nâest certes pas sans fondement. Dans toute son Ćuvre, et dĂšs son premier livre, Bergson sâest efforcĂ© de reconsidĂ©rer la totalitĂ© des problĂšmes de la philosophie, et, au-delĂ , lâexistence humaine dans son ensemble, Ă partir de lâunique expĂ©rience du temps, quâil appelle plus prĂ©cisĂ©ment « la durĂ©e », et dont il ne cesse de rappeler quâelle est le « centre mĂȘme de sa doctrine » (EP, p. 443) : ce dont il est parti, Ă quoi il est « constamment revenu », et vers quoi tout lecteur ou commentateur de son Ćuvre doit lui-mĂȘme « sans cesse revenir » (ibid.), sous peine de passer Ă cĂŽtĂ© de lâessentiel.
On aurait tort cependant de conclure ici Ă une quelconque obsession bergsonienne du temps. En 1924, dans un entretien tardif, Bergson prĂ©cise Ă son interlocuteur et disciple Jacques Chevalier, que la durĂ©e, pourtant « centrale » dans toute son Ćuvre, nâest pas pour lui une « idĂ©e fixe » (EP, p. 967). Bergson se dĂ©fend dâĂȘtre le penseur monomaniaque dâun seul principe quâil aurait eu pour ambition de retrouver partout et dâimposer Ă tout prix dans tous les domaines. En aucun cas, il nâest question pour lui dâadhĂ©rer a priori Ă une vision du monde, et si ĂȘtre bergsonien câest constamment revenir Ă la durĂ©e, ce ne sera jamais Ă la faveur dâun postulat initial, et comme par automatisme, mais toujours Ă chaque fois au contact et Ă lâĂ©preuve de lâexpĂ©rience, en renonçant Ă toute idĂ©e prĂ©conçue, fut-elle mĂ©taphysique. Ăvoquant, dans le mĂȘme entretien, les recherches qui devaient le conduire Ă son grand livre de 1907, LâĂvolution crĂ©atrice, Bergson va mĂȘme jusquâĂ dire : « Lorsque jâabordais lâĂ©tude de la vie, je doutais que la vie durĂąt, quâelle Ă©voluait » (EP, p. 967). DĂ©claration stupĂ©fiante quand on connaĂźt lâaffinitĂ© ontologique Ă laquelle Bergson conclura finalement entre la vie et la durĂ©e ! « Partout oĂč quelque chose vit, Ă©crira-t-il, il y a, ouvert quelque part, un registre oĂč le temps sâinscrit » (EC, p. 16 ; câest Bergson qui souligne cette phrase). On pourrait dire que LâĂvolution crĂ©atrice a dâabord Ă©tĂ© une « Ă©volution crĂ©atrice » pour son auteur. Si en dĂ©finitive la durĂ©e a finalement dĂ» ĂȘtre ontologiquement rattachĂ©e Ă la vie, cela nâaura donc pas Ă©tĂ© pas en vertu dâune dĂ©cision prĂ©alable, et par consĂ©quent arbitrairement, mais parce quâelle sây Ă©tait « rĂ©ellement » trouvĂ©e. La recommandation mĂ©thodologique vaudra dĂšs lors pour toute lâĆuvre :
« Ătendre logiquement une conclusion, lâappliquer Ă dâautres objets sans avoir rĂ©ellement Ă©largi le cercle de ses investigations, câest une inclination naturelle Ă lâesprit humain, mais Ă laquelle il ne faut jamais cĂ©der » (PM, p. 98).
Lire Bergson, ce sera se souvenir Ă chaque livre, chaque page, chaque paragraphe, que rien nâest jouĂ©, ni garanti Ă lâavance. Revenir au temps nâest pas un but en soi, nâest pas « le » but ultime, mais une exigence, dont les effets doivent ĂȘtre eux-mĂȘmes imprĂ©visibles. Câest pourquoi le philosophe qui rĂšgle son effort sur le temps rigoureusement compris, ne peut ĂȘtre, Ă tout Ăąge, quâun « Ă©tudiant » (PM, p. 73), et sa philosophie, non pas un systĂšme, mais une multiplicitĂ© de tentatives qui prennent chacune la forme dâun « essai ». Mais « oĂč sera-t-on conduit ? Nul ne le sait. » (PM, p. 72).
« Une surprise nous attendait »
Sâil est vrai que les rĂ©sultats philosophiques atteints furent Ă chaque fois inattendus, leur point de dĂ©part le fut tout autant, en ce sens que rien ne prĂ©destinait Bergson Ă la durĂ©e et Ă la thĂšse mĂ©taphysique qui lui est associĂ©e, celle dâune imprĂ©visibilitĂ© constitutive du rĂ©el. Il faudrait mĂȘme aller plus loin : câest Ă contrecĆur que la durĂ©e sâest imposĂ©e Ă lui. Au dĂ©but de La PensĂ©e et le mouvant, dans un texte-testament quâil fait paraĂźtre sept ans avant sa mort, et dans lequel il retrace sur un registre autobiographique les origines de sa propre philosophie, Bergson Ă©voque une « surprise ». Dans sa « premiĂšre jeunesse », entre 1881 et 1883, Ă sa sortie de lâĂcole normale supĂ©rieure, son intention Ă©tait, explique-t-il, de poursuivre la philosophie â alors trĂšs commentĂ©e en France â de Spencer, quâon a dĂ©jĂ mentionnĂ©e plus haut, non sans cependant la rectifier sur certains points, et notamment en mĂ©canique. Dans sa jeunesse, et selon ses propres mots, Bergson Ă©tait alors tournĂ© vers les sciences et les mathĂ©matiques, avec le projet revendiquĂ© « dâĂ©tendre Ă lâunivers entier lâexplication mĂ©caniste, seulement prĂ©cisĂ©e et serrĂ©e de plus prĂšs » (EP, p. 966) !
Câest alors quâun Ă©vĂ©nement se produit, que Bergson relate dans ces termes, en commençant par rappeler sa dĂ©termination de marcher dans les pas de Spencer :
« Nous aurions voulu reprendre cette partie de son Ćuvre, la complĂ©ter et la consolider. Nous nous y essayĂąmes dans la mesure de nos forces. Câest ainsi que nous fĂ»mes conduits devant lâidĂ©e de Temps. LĂ , une surprise nous attendait » (PM, p. 2).
Tout tient ici dans lâĂ©cart entre les deux mots qui encadrent presque ce passage et se rĂ©pondent en Ă©cho : le projet initial dâune « reprise » brusquement contrariĂ© par une « surprise ». En effet, la confrontation avec la notion de temps, qui devait nâĂȘtre quâun chapitre parmi dâautres dâun programme de vĂ©rification et de consolidation thĂ©oriques, vint tout Ă coup enrayer lâentreprise de continuer Spencer, de sorte que le temps apparut dâabord Ă Bergson, pour emprunter une image de LâĂvolution crĂ©atrice pour le dĂ©signer, comme ce qui « met des bĂątons dans les roues » (EC, p. 233). Et voici Bergson, qui nâaurait voulu que prolonger un hĂ©ritage, contraint dâentreprendre quelque chose de nouveau : rien de moins quâune philosophie.
Mais en quoi consiste au juste cette « surprise » ? « Nous fĂ»mes trĂšs frappĂ©, poursuit Bergson dans le mĂȘme passage, de voir comment le temps rĂ©el [âŠ] Ă©chappe aux mathĂ©matiques » (PM, p. 2) ; ou ailleurs encore, et comme en Ă©cho Ă ces mĂȘmes lignes : « Je mâaperçus Ă mon grand Ă©tonnement que le temps scientifique ne dure pas » (EP, p. 745, câest Bergson qui souligne). Câest une vĂ©ritable rĂ©vĂ©lation qui sâimpose Ă Bergson : lâincapacitĂ© structurelle des sciences, et singuliĂšrement des mathĂ©matiques, Ă Ă©treindre le temps dans sa rĂ©alitĂ© la plus simple, la plus concrĂšte, la plus sensible. DerriĂšre le traitement scientifique du temps, Bergson dĂ©couvre, Ă sa grande stupĂ©faction, une sorte dâobjet impossible, comparable au « cercle carrĂ© » ou Ă la « montagne sans vallĂ©e » de la tradition : un temps qui ne dure pas. En ne considĂ©rant en effet que la « forme » abstraite du passage dâun instant Ă un autre, applicable Ă nâimporte quel objet, la science invente un temps neutre et indiffĂ©rent, un temps qui donc nâexiste pas, au sens fort, mais qui se rĂ©sout en une sĂ©rie indĂ©finie dâinstants quelconques, une juxtaposition dâunitĂ©s ou de simultanĂ©itĂ©s valables pour tous et pour tout, un « temps » oĂč plus rien ne (se) passe :
« Entre les simultanĂ©itĂ©s se passera tout ce quâon voudra, le temps pourrait sâaccĂ©lĂ©rer Ă©normĂ©ment, et mĂȘme infiniment, rien ne serait changĂ© pour le mathĂ©maticien, pour le physicien, pour lâastronome » (PM, p. 3).
La science traite le temps comme une variable manipulable Ă volontĂ© par la pensĂ©e. Lâastronome, par exemple, peut, par lâartifice du calcul, se reporter aujourdâhui Ă lâĂ©clipse de Lune qui se produira dans un an, dans dix ans ou dans mille ans. Ce faisant, ce nâest pas rĂ©ellement au temps quâil a affaire. Car le temps nâest pas ce cadre immuable qui reste identique Ă soi, qui peut ĂȘtre accĂ©lĂ©rĂ© sur commande et indiffĂ©remment rempli par nâimporte quel contenu. Le seul temps qui existe est celui vĂ©cu par une conscience, car en dehors dâelle qui le fait, il nây a quâun pur Ă©vanouissement : chaque moment qui apparaĂźt remplace le prĂ©cĂ©dent qui disparaĂźt, sans quâaucune succession ne puisse jamais se constituer. Ce temps rĂ©el, la « durĂ©e », est alors ce qui ne cesse de changer, ou mieux : il est le fait mĂȘme du changement, ce qui ne cesse de diffĂ©rer dâavec soi, pure diffĂ©rence, « hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© pure ». La surprise dont parle Bergson nâest donc pas seulement celle quâil Ă©prouve lui-mĂȘme devant lâĂ©cart entre le temps tel quâil est construit par la science et le temps quâil est vĂ©cu par la conscience. Elle est surtout pour quiconque le seul mode de donation possible du temps rĂ©el, dĂšs lors que chacun de ses moments est unique et inattendu.
Mais de cette surprise devant le temps dĂ©coule immĂ©diatement une consĂ©quence critique qui nâen finira pas de retentir dans toute lâĆuvre : la contestation du dĂ©terminisme. SitĂŽt en effet que la durĂ©e est reconnue dans sa rĂ©alitĂ©, et pour ce quâelle est, câest lâidĂ©e mĂȘme dâune « mathĂ©matique universelle » qui est refusĂ©e, câest-Ă -dire le projet dâapplication et dâextension du principe de causalitĂ© Ă lâensemble de la rĂ©alitĂ©. La durĂ©e oblige Bergson Ă admettre que le rĂ©el, contrairement Ă ce quâil a cru dâabord (et mĂȘme espĂ©rĂ© !) ne peut intĂ©gralement se rĂ©soudre en systĂšmes conservatifs, câest-Ă -dire en systĂšmes parfaitement dĂ©limitables dont lâĂ©tat ultĂ©rieur pourrait se dĂ©duire complĂštement de lâĂ©tat antĂ©rieur. Si le temps existe, tout nâest pas dĂ©terminable Ă lâavance, chaque moment apportant avec lui, et mĂȘme crĂ©ant par lâeffet mĂȘme de sa succession quelque chose qui nâĂ©tait pas contenu ni prĂ©sent dans le moment prĂ©cĂ©dent. ReconnaĂźtre la rĂ©alitĂ© du temps, câest admettre quâĂ chaque instant quelque chose se fait, qui ne peut pas ĂȘtre « donnĂ© » avant de se faire. La philosophie de Bergson nâest pas seulement un « chant » en lâhonneur de la mobilitĂ© et du changement (selon une formule proposĂ©e par Gilles Deleuze), elle est aussi un « cri » contre une certaine rationalitĂ© qui affirme que le mĂȘme succĂšde au mĂȘme, le semblable au semblable, lâidentique Ă lâidentique. Pour autant, il ne...