Lâascension Ă©conomique de la Chine au cours des trois derniĂšres dĂ©cennies et son accession au statut de grande puissance ont bouleversĂ© la donne sur la scĂšne internationale. Tous les secteurs dâactivitĂ© sont concernĂ©s, et le spatial nâĂ©chappe pas Ă la rĂšgle. LâĂ©volution est particuliĂšrement impressionnante depuis le milieu des annĂ©es 2000. En multipliant les lancements et les programmes, la Chine sâest taillĂ© une place de leader dans le club trĂšs fermĂ© des pays disposant dâun accĂšs autonome Ă lâespace. Elle est aujourdâhui le pays qui organise chaque annĂ©e le plus grand nombre de lancements. En 2018, PĂ©kin a ainsi procĂ©dĂ© Ă 39 tirs orbitaux, soit 5 de plus que les Ătats-Unis, 19 de plus que la Russie, et 31 de plus que lâEurope ! Une situation impensable Ă peine dix ans auparavant. Lâagence spatiale chinoise, la CNSA*, est active dans lâexploration de la Lune et de Mars. DĂ©but 2019, elle sâest distinguĂ©e en devenant le premier acteur au monde Ă poser un atterrisseur sur la face cachĂ©e de notre satellite. Lâagence travaille sur des sondes Ă destination des gĂ©antes gazeuses et possĂšde ses propres stations spatiales. Le pays a beaucoup investi sur le vol habitĂ©, ce qui lui permet aujourdâhui de disposer de capacitĂ©s qui font dĂ©faut Ă lâEurope et qui viennent tout juste dâĂȘtre restaurĂ©es aux Ătats-Unis. PĂ©kin vient par ailleurs de finaliser la mise en orbite de sa propre constellation* de positionnement par satellite. Ce GPS Chinois offre un argument gĂ©opolitique de poids au pays, en permettant aux nations alliĂ©es de se dĂ©tacher de lâinfluence amĂ©ricaine. On se demande donc quand cette ascension fulgurante va prendre fin, ou si elle va au moins ralentir.
LENTEMENT MAIS SĂREMENT
LâĂ©mergence de la Chine spatiale sâest dĂ©roulĂ©e en totale autarcie ou presque. PĂ©kin nâest pas impliquĂ© dans les programmes liĂ©s Ă la Station spatiale internationale et ne participe pas aux grandes missions dâexploration menĂ©es par la NASA. Le pays a cependant bĂ©nĂ©ficiĂ© de transferts de technologies de la part de Moscou, et entretient quelques liens avec des nations europĂ©ennes, dont la France. Ce qui distingue fortement le programme spatial chinois de ses Ă©quivalents amĂ©ricain, europĂ©en ou russe, câest son rythme lent et mesurĂ©. Les objectifs sont ambitieux, mais le pays nâhĂ©site pas Ă se donner dix ou vingt ans pour les remplir. Cette dĂ©marche est rendue possible par la stabilitĂ© politique du pays. Le pouvoir central nâa pas Ă se prĂ©occuper dâĂ©lections et peut donc se permettre de voir sur le long terme. Le programme dâexploration de la Lune Changâe par exemple, va bientĂŽt cĂ©lĂ©brer ses vingt ans, et devrait continuer sur sa lancĂ©e pendant au moins une ou deux autres dĂ©cennies.
Cette relative stabilitĂ© permet de se projeter assez facilement dans lâavenir spatial du pays. Câest dâailleurs pour cette raison que nous avons choisi de traiter ce thĂšme dans le premier chapitre de ce livre. Les prĂ©visions que nous allons maintenant apporter sâappuient sur un certain nombre dâhypothĂšses. La premiĂšre, câest que le parti communiste chinois va rester la force politique dominante dans le pays. Le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral Xi Jinping dispose a priori dâun poste Ă vie. En 2040, il aurait 86 ans : il y a donc de bonnes chances pour quâon assiste Ă au moins une passation de pouvoir. Nous allons supposer que ce changement de dirigeant nâaffectera pas ou peu la politique spatiale du pays. La seconde hypothĂšse sur laquelle se basent nos prĂ©dictions est que la Chine va continuer son dĂ©veloppement Ă un rythme soutenu. Peut-ĂȘtre pas avec les 10 % de croissance annuelle des annĂ©es 2000, mais tout de mĂȘme avec un taux susceptible de rendre les Occidentaux jaloux. En 2040, La Chine devrait donc se battre Ă©paule contre Ă©paule avec les Ătats-Unis pour la place de premiĂšre Ă©conomie du monde.
Une Ă©conomie plus forte, câest une capacitĂ© dâinvestissement plus importante, et cette puissance devrait avoir des rĂ©percussions sur les activitĂ©s spatiales du pays. LâaccĂ©lĂ©ration fulgurante Ă laquelle nous avons assistĂ© au cours des quinze derniĂšres annĂ©es va donc probablement se poursuivre. En 2040, lâagence spatiale chinoise et les entreprises privĂ©es du pays tireront probablement plus de 100 lanceurs* orbitaux par an. Soit lâĂ©quivalent de lâactivitĂ© spatiale de lâensemble de la planĂšte en 2020. Le pays disposera de tout un arsenal de moyens de lancement, allant du microlanceur au mastodonte capable de placer 100 tonnes en orbite en un seul tir. Cette vaste panoplie permettra de soutenir toute une gamme dâapplications allant du vol habitĂ© Ă lâexploration du SystĂšme solaire, en passant par les tĂ©lĂ©communications ou la dĂ©fense.
Pour en arriver lĂ , le pays va continuer sa dĂ©marche de dĂ©veloppement incrĂ©mental. Il ne tombera probablement pas dans le piĂšge dâune course Ă lâespace trĂšs coĂ»teuse avec les Ătats-Unis. Celle des annĂ©es 1960 a pesĂ© trĂšs lourdement sur lâĂ©conomie soviĂ©tique, et on peut parier que PĂ©kin a retenu la leçon. Cela ne signifie pas pour autant que lâagence spatiale chinoise sera en retard sur ses homologues amĂ©ricaine, europĂ©enne, russe ou indienne, bien au contraire. La NASA est capable de mobiliser Ă©normĂ©ment de moyens humains et financiers pour parvenir rapidement Ă un objectif. Elle en a fait la dĂ©monstration lors du programme Apollo. Elle doit par contre sâaccommoder dâun leadership changeant. Tous les quatre Ă huit ans, un nouveau locataire sâinstalle Ă la Maison-Blanche, et bien souvent, il change complĂštement lâorientation du programme spatial du pays. Ce qui implique la perte dâannĂ©es de recherche et de dĂ©veloppement pour se lancer dans une nouvelle direction. Sous lâemprise du parti communiste, la Chine ne sâembarrasse pas du processus dĂ©mocratique. Ce quâelle perd en vitesse de dĂ©veloppement, elle le gagne donc en stabilitĂ©. Entre 2004 et 2020, la NASA a dâabord jetĂ© toute son Ă©nergie vers la Lune, puis sous Obama, elle a redirigĂ© ses efforts vers lâexploration dâastĂ©roĂŻdes, avant de revenir sâintĂ©resser Ă la Lune une fois Donald Trump au pouvoir. Au cours de la mĂȘme pĂ©riode, la CNSA* est restĂ©e concentrĂ©e sur lâobjectif lunaire, sans jamais se laisser distraire. Si bien quâen 2020, elle dispose de plus de missions actives Ă la surface de notre satellite que lâagence spatiale amĂ©ricaine.
Au cours des vingt prochaines annĂ©es, il y a de bonnes chances pour que le scĂ©nario se rĂ©pĂšte. La CNSA* avancera lentement mais sĂ»rement vers des objectifs dĂ©finis longtemps Ă lâavance, tandis que la NASA devra jongler entre les souhaits des rĂ©publicains et ceux des dĂ©mocrates.
DESTINATION LUNE
Lâun des objectifs principaux de lâagence spatiale chinoise restera la Lune et, en 2040, le pays devrait avoir rĂ©alisĂ© des progrĂšs fulgurants. La Chine a dĂ©jĂ rĂ©alisĂ© cinq grandes missions lunaires robotisĂ©es. Elle vient notamment de rĂ©ussir un retour dâĂ©chantillons, avec la mission Changâe 5. Cela signifie que le pays maĂźtrise tous les aspects techniques nĂ©cessaires au voyage habitĂ© jusquâĂ la surface de la Lune. Il est capable dây envoyer un vaisseau et de lâen faire revenir. Il ne reste maintenant plus quâĂ rĂ©pĂ©ter la mĂȘme opĂ©ration avec des hommes. Cela devrait tout de mĂȘme prendre un certain temps. Lâagence spatiale chinoise pourrait tenter un vol habitĂ© vers la Lune au tournant de la dĂ©cennie 2030. La premiĂšre mission sâapparenterait probablement aux programmes Apollo et Artemis amĂ©ricains, avec des sĂ©jours courts centrĂ©s autour dâun plantĂ© de drapeau.
Ă plus long terme, les Chinois ne cachent pas quâils considĂšrent la Lune comme un objectif gĂ©ostratĂ©gique. La Chine compte dĂ©jĂ envoyer certaines de ses missions robotiques vers cette rĂ©gion. On imagine facilement que les vols habitĂ©s suivront la mĂȘme logique.
POURQUOI LE PĂLE SUD LUNAIRE EST-IL LâOBJET DE TOUTES LES CONVOITISES ?
Dâune part, on y trouve des cratĂšres dont les profondeurs ne voient jamais la lumiĂšre du Soleil. En 2018, une Ă©quipe amĂ©ricaine a dĂ©montrĂ© quâils abritent de la glace dâeau, une ressource jugĂ©e fondamentale car elle peut ĂȘtre utilisĂ©e pour produire du carburant de fusĂ©e. Avec une station-service sur place, le voyage vers la Lune et mĂȘme au-delĂ deviendrait beaucoup plus simple. Qui maĂźtrisera le pĂŽle Sud lunaire sâouvrira donc des options sur lâensemble du SystĂšme solaire et de ses ressources. Câest Ă©videmment une perspective de trĂšs long terme, mais ni les Chinois ni les AmĂ©ricains ne souhaitent laisser lâexclusivitĂ© dâune telle option Ă la puissance rivale. Lâautre intĂ©rĂȘt majeur du pĂŽle Sud lunaire rĂ©side dans ce quâon appelle les pics de lumiĂšre Ă©ternelle. Du fait de lâinclinaison du satellite par rapport au Soleil, certains de ses reliefs sont presque continuellement exposĂ©s Ă la lumiĂšre. Ce qui en fait des cibles de choix pour dĂ©poser quelques panneaux photovoltaĂŻques. Avec de lâeau et de lâĂ©lectricitĂ© potentiellement disponibles, le pĂŽle Sud de la Lune est un endroit bien moins hostile que le reste de notre satellite.
Si lâagence spatiale chinoise parvient Ă rĂ©aliser un vol habitĂ© vers la Lune autour de 2030, une base permanente ou semi-permanente en 2040 paraĂźt envisageable. Le programme Apollo avait perdu sa raison dâĂȘtre aprĂšs le triomphe des premiers alunissages : une fois les SoviĂ©tiques battus, les Ătats-Unis nâavaient plus de raison de supporter un programme aussi coĂ»teux. Lâagence spatiale chinoise en revanche ne semble pas vouloir se placer dans une logique de course avec Washington. Une fois les premiers Chinois envoyĂ©s sur la Lune, elle devrait continuer Ă dĂ©rouler lentement et sĂ»rement la suite de son programme. On pourrait donc voir une base lunaire, puis le dĂ©but de lâexploitation des ressources du pĂŽle Sud au cours de la dĂ©cennie 2040.
LE VOL HABITĂ EN ORBITE BASSE*
En plus de lâaventure lunaire, PĂ©kin devrait mettre lâaccent sur le vol habitĂ© en orbite basse*. En 2040, le pays disposera dâau moins une station occupĂ©e de maniĂšre permanente. Cela lui offrira un argument de poids dans ses relations internationales, puisque la Chine sera ainsi en mesure dâinviter des astronautes de diverses nations Ă venir y sĂ©journer. Une dĂ©monstration sans Ă©quivoque de la puissance et de la gĂ©nĂ©rositĂ© du pays. Au-delĂ de cette fonction de prestige, la ou les station(s) chinoise(s) pourront servir Ă supporter la recherche scientifique, et Ă©ventuellement ĂȘtre convertie(s) en usine(s) de fabrication orbitale.
LâAVENIR RADIEUX DE LA FABRICATION ORBITALE
Construire en orbite peut avoir plusieurs applications. Avec les procĂ©dĂ©s de lâimpression 3D, il est possible dâassembler directement dans lâespace des structures qui ne tiendraient pas sous la coiffe dâune fusĂ©e. Les stations, satellites et autres vaisseaux pourront ainsi adopter des formes bien plus libres que celles quâils ont aujourdâhui. Les stations spatiales pourraient jouer un rĂŽle central dans la naissance de ces vĂ©ritables chantiers navals orbitaux. Des expĂ©riences allant dans ce sens vont ĂȘtre rĂ©alisĂ©es dĂšs lâannĂ©e prochaine par le satellite Archinaut One.
Lâautre application de la fabrication en orbite concerne les matĂ©riaux. En microgravitĂ©, certains dâentre eux ne se comportent pas comme sur Terre et adoptent des propriĂ©tĂ©s inĂ©dites. En 2016, la NASA a ainsi annoncĂ© quâelle allait supporter la fabrication de fibres optiques Ă bord de la Station spatiale internationale. Les fibres rĂ©sultantes sont trĂšs pures, car lâabsence de pesanteur empĂȘche des cristaux de sây former (un rĂ©sultat impossible Ă reproduire sur Terre). Tout comme lâagence spatiale amĂ©ricaine, la CNSA* (Chinese National Space Administration) va chercher Ă dĂ©velopper ce type dâapplications au cours des prochaines dĂ©cennies. Les matĂ©riaux fabriquĂ©s en orbite resteront probablement bien trop coĂ»teux pour intĂ©grer des produits de la vie quotidienne, mais ils supporteront sans doute des applications de recherche et de dĂ©fense.
LOGIQUES GUERRIĂRES
La Chine et les Ătats-Unis semblent se diriger vers une logique de nouvelle guerre froide et câest dâautant plus vrai pour tout ce qui se passe en orbite. Depuis dĂ©jĂ dix ans, la NASA a interdiction formelle de collaborer avec la Chine, une situation qui mĂšne Ă des programmes complĂštement sĂ©parĂ©s et bien souvent concurrents. AmĂ©ricains et Chinois investissent dâailleurs massivement dans le spatial militaire. Sous lâimpulsion de Donald Trump, les Ătats-Unis viennent de crĂ©er la Space Force, un corps dâarmĂ©e entiĂšrement dĂ©diĂ© Ă la guerre au-delĂ de lâatmosphĂšre. Les Chinois disposent dĂ©jĂ dâun organe Ă©quivalent depuis cinq ans. Au cours des vingt prochaines annĂ©es, on peut imaginer que PĂ©kin va accentuer ses capacitĂ©s offensives et dĂ©fensives dans ce domaine : armes antisatellites placĂ©es au sol ou directement en orbite, satellites hyper manĆuvrants capable dâaller inspecter ou saboter dâautres engins spatiaux, et bien sĂ»r des moyens dâespionnage toujours plus nombreux et sophistiquĂ©s.
Lâespace comme nouveau champ de conflit est une tendance quâon voit Ă©merger depuis maintenant quelques annĂ©es. Si pour le moment aucune action hostile nâa jamais Ă©tĂ© entreprise directement en orbite, les choses pourraient rapidement changer. La Chine aspire Ă devenir une puissance militaire de premier plan et ne peut donc pas fermer les yeux sur cette possibilitĂ©. Nous dĂ©taillerons ce sujet plus en profondeur dans le chapitre dĂ©diĂ© Ă la guerre dans lâespace.
MARS DANS LE VISEUR, ENTRE AUTRESâŠ
Fort heureusement, une bonne partie du programme spatial chinois devrait continuer Ă supporter des visĂ©es scientifiques. En plus de son effort lunaire, la CNSA* a Mars dans le viseur. Lâagence spatiale chinoise vient de lancer sa premiĂšre ...