"Quand j'ai réalisé que mes enfants, quand ils auraient l'âge de comprendre, n'auraient pas la possibilité de poser des questions aux survivants de la Shoah, j'ai voulu créer un lien humain entre eux et cette histoire."
De cet impératif de transmission est né le projet Les Derniers que Sophie Nahum décline aujourd'hui en recueillant la parole des derniers enfants cachés survivants de la Shoah.
Des 60 000 à 70 000 enfants mis à l'abri des rafles en France occupée, ils ne sont plus nombreux à pouv
"Quand j'ai réalisé que mes enfants, quand ils auraient l'âge de comprendre, n'auraient pas la possibilité de poser des questions aux survivants de la Shoah, j'ai voulu créer un lien humain entre eux et cette histoire."
De cet impératif de transmission est né le projet Les Derniers que Sophie Nahum décline aujourd'hui en recueillant la parole des derniers enfants cachés survivants de la Shoah.
Des 60 000 à 70 000 enfants mis à l'abri des rafles en France occupée, ils ne sont plus nombreux à pouv
"Quand j’ai réalisé que mes enfants, quand ils auraient l’âge de comprendre, n’auraient pas la possibilité de poser des questions aux survivants de la Shoah, j’ai voulu créer un lien humain entre eux et cette histoire."
De cet impératif de transmission est né le projet Les Derniers que Sophie Nahum décline aujourd'hui en recueillant la parole des derniers enfants cachés survivants de la Shoah.
Des 60 000 à 70 000 enfants mis à l’abri des rafles en France occupée, ils ne sont plus nombreux à pouvoir témoigner de leur expérience de la clandestinité, de leur perte d’identité, de l’arrachement à leur milieu familial et du silence qui a suivi la fin de la guerre. Dans la hiérarchie des victimes, l’Histoire a été longue à leur faire une place.
Dans ce nouvel ouvrage, une vingtaine d’hommes et femmes se livrent à cœur ouvert, parfois pour la première fois, et ce sont les enfants qu'ils étaient que nous entendons.
Sophie Nahum est réalisatrice de documentaires depuis une quinzaine d'années et a travaillé pour la plupart des grandes chaînes. Depuis trois ans, elle écoute et fait parler les derniers survivants de manière à rendre accessible au plus grand nombre l’une des pages d'histoire les plus importantes de l'humanité.
On n’avait qu’une seule idée en tête : survivre à tout cela.
Daniel
Jeanine
J’avais cinq ans quand mes parents ont décidé de nous cacher dans un couvent, ma sœur et moi. Le jour où nous y sommes entrées, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. J’avais très peur des religieuses avec leurs grandes robes noires. Quand elles m’ont arrachée aux bras de ma mère, ça a été l’horreur. Malgré la présence de ma sœur aînée, qui me protégeait, j’étais terrifiée.
Hormis l’une d’elles, qui était gentille et vers qui j’allais plus facilement, les religieuses étaient très sévères. Au moindre faux pas, en classe ou à table, on devait poser les mains à plat et les sœurs nous tapaient sur les doigts avec une baguette. Si vous aviez le malheur de vous oublier au lit parce qu’il faisait trop froid pour aller aux toilettes au milieu de la nuit – c’était l’hiver et il n’y avait pas de chauffage –, elles vous enroulaient le drap plein de pipi autour de la tête, et vous deviez le porter toute la journée. Je vivais la peur au ventre.
Dans un couvent, la vie est dure : on se lève à six heures pour la messe, on se lave et on s’habille dans le froid. Après un maigre petit déjeuner, on allait en classe où il fallait réciter les prières et les leçons par cœur. Pour une petite fille de cinq ans, c’était difficile. Je ne savais pas toujours ce que les autres attendaient de moi. Heureusement, j’avais ma sœur, qui m’expliquait du mieux qu’elle le pouvait.
Je me rappelle que j’enviais beaucoup les filles qui faisaient leur première communion, et que je ne comprenais pas pourquoi ma sœur refusait que je la fasse, moi aussi. Pourtant, ce n’était pas la religion qui m’intéressait, juste la robe. Malgré mon insistance, je n’ai pas fait ma première communion. Ma sœur était allée voir la mère supérieure – qui savait que nous étions juives –, et lui avait demandé de ne pas me convertir.
Au couvent, je faisais les prières et le reste, comme les autres. Jamais je n’ai avoué que j’étais juive. Le plus incroyable, c’est qu’encore aujourd’hui, je ne sais pas s’il y avait d’autres enfants juifs cachés dans ce couvent.
Jeanine
Elvire
Quand la situation s’est dégradée, à Grenoble, au début de l’année scolaire 1942-1943, les amis de mes parents leur ont conseillé de m’inscrire dans une école privée. Je suis donc allée chez les sœurs de la Providence, où j’ai fait toute ma sixième.
Malgré tout, la mère supérieure, qui savait que j’étais juive, n’était pas tranquille et m’a fait baptiser, avec l’accord de mes parents. Puis, la situation se dégradant encore, elle a préféré me faire transférer dans un autre couvent, qu’elle jugeait plus sûr.
Le 6 mars 1944, la Gestapo est venue et a emmené trois enfants juifs, sur les vingt qu’il y avait dans le couvent. Dans la nuit, les sœurs ont mobilisé toutes les filles juives pour ranger les papiers et faire leurs valises. Le lendemain matin, au moins dix d’entre elles étaient parties.
Mon nom ne faisait pas trop juif, j’aurais donc pu rester au pensionnat, mais mes parents ont finalement préféré me reprendre avec eux.
Henri F.
Après quelques mois à Lyon, mon père et moi sommes partis dans la petite ville de Die, où pas mal de Juifs étaient assignés à résidence. Les enfants allaient à l’école, pendant que les adultes passaient leurs après-midi sur une place de la ville, faute de pouvoir travailler.
Un jour, ordre a été donné aux gendarmes d’arrêter les juifs. Une dizaine de familles ont été déportées et plusieurs personnes ont été fusillées sur place – dont le maire de Montpellier, qui logeait dans notre hôtel.
Nous n’en avons réchappé que grâce à un concours de circonstances. Un soir, les gendarmes se sont présentés chez un ami de mon père, pour lui poser des questions, et sont tombés sur sa femme, qui a prétendu que son mari avait dû s’absenter. Les gendarmes ont alors répondu qu’ils reviendraient, et qu’en attendant, ils iraient chercher un certain Frischer, à l’hôtel des Alpes. Aussitôt qu’elle a eu refermé la porte, la dame a envoyé son fils prévenir mon père que les gendarmes le cherchaient.
Nous n’en avons réchappé que grâce à un concours de circonstances.
Henri F.
Moi, pendant ce temps-là, j’étais aux toilettes, en train d’attendre que mon père vienne m’essuyer les fesses. Au bout d’une bonne heure, j’ai fini par sortir. Je suis tombé sur la femme de ménage, qui m’a ramené dans la chambre et m’a tout expliqué : mon père avait dû partir précipitamment, mais il l’avait chargée de m’emmener chez des gens qui s’occuperaient de moi en attendant son retour. En réalité, si mon père n’avait pas quitté l’hôtel avant l’arrivée des gendarmes, il aurait certainement été fusillé sur place comme les autres.
Jacques L.
Mon père avait pressenti ce qui allait se passer, et nous avait fait quitter Paris très tôt, avant les rafles de l’été 1942, pour nous cacher dans un village, du côté de Limoges.
Un soir, alors que nous étions en train de dîner, des miliciens sont venus en faisant un barouf du tonnerre de Dieu. Nous avions dû être dénoncés. Mon frère a voulu les désarmer et leur tirer dessus, mais son revolver s’est enrayé, et l’un d’eux a riposté.
Voici le porte-cigarettes que mon frère portait sur lui, dans sa poche de poitrine je suppose, que la balle a traversé.
Les miliciens les ont emmenés à la kommandantur alors que mon frère saignait de partout. Là-bas, mon père a dit au commandant : « Si c’était votre fils qui était dans cet état, je suis sûr que vous l’emmèneriez à l’hôpital. » L’Allemand a dû être touché, car il a appelé une ambulance, et mon frère a pu être hospitalisé.
Au moment d’être embarqué, mon père avait demandé à ma mère de lui donner une veste plus chaude. En réalité, la doublure de celle qu’il portait était remplie de billets, qu’il avait cousus avant de partir. Il voulait les laisser à ma mère, mais les miliciens l’en ont empêché, et mon père est donc parti avec sa veste doublée de billets. Quand il a été déporté à Auschwitz, il les a tous déchirés dans les latrines pour qu’ils ne tombent pas entre les mains des SS.
Lisa
En 1942, quand elle a vu ce qui se passait, Maman m’a inscrite à la Colonie scolaire pour que je sois protégée. C’était une institution juive, avec laquelle ma grande sœur était partie en vacances, qui prenait les enfants pour les répartir dans des familles – quand elle en trouvait. Des dames venaient, sans doute des assistantes sociales, et nous emmenaient chez des paysans.
Carte de la colonie scolaire de Suzanne, la sœur aînée de Lisa
Je suis restée jusqu’à la fin de la guerre en Normandie, avec deux autres petites filles. Nous avons changé trois foi...