LES EXILS ET LEURS CONSÉQUENCES
Nous évoquerons deux grands maîtres de la Tradition : Maïmonide et Nahmanide qui ont été confrontés pour l’un à la domination musulmane et pour l’autre à la domination chrétienne
Maïmonide ou Rambam (1138-1204)
L’histoire humaine et des religions est parsemée de luttes d’influences et de dominations civilisationnelles, de l’une sur l’autre, s’agissant du christianisme et de l’islam ; chacune utilisant l’oppression, la conversion contrainte, parfois la séduction intellectuelle et spirituelle, la force, la puissance… ; tout moyen pour assurer son pouvoir sur le spirituel et l’avenir de l’humanité.
Deux notions vont dominer, l’une illustrée par un adage très ancien remontant à l’Antiquité grecque consistant à « tuer le messager », Moïse, Mahomet ou Jésus, l’autre consistant à élaborer les actions de chacun des prophètes, qui, par leurs enseignements tentent de « redresser » (par opposition ou par contraste) le chemin qui mène au Messie roi, pour réparer le Monde et servir le D. unique ». Chapitre 11,4 Lois des rois et des guerres (Rambam, Maimonide, livre des Jugements).
Ces messagers-prophètes permettent, selon Maïmonide, de nous faire apercevoir, en « négatif » ce qu’il faut faire, voir, comprendre et déduire. Leur mort signe leur caractère de faux-prophètes. Toute l’histoire abonde à chaque fois de pensées et faits visant d’une part à « tuer » le messager donc le message, et à chaque fois, tirer des leçons sur ce que devra être, par opposition, le dernier vrai Messie roi. L’enseignement du faux-Messie et sa fin nous permet de déduire et corriger les contours de celui qui est tant attendu. Ces deux notions vont traverser les propos à venir.
Un fond commun : des communautés en déshérence autour du bassin Méditerranéen.
Deux ouvrages marquants vont nous inspirer, l’un est Iggeret Teiman ou lettre du Yémen adressée à Maïmonide et l’autre, « La dispute de Barcelone » de Nahmanide.
Voyons la fameuse Iggeret Teiman ou lettre du Yémen.
Moshe ben Maïmon dit Maïmonide est né à Cordoue en 1138 et mort à Fostat (Egypte) en 1204. Il est considéré comme la plus haute autorité rabbinique de son époque. De nos jours encore, il demeure une référence, juridique (code des lois) au travers de son œuvre majeure Michné Torah, et aussi une référence philosophique et de pensée juive dans son « Guide des égarés ». Ce que l’on sait moins, c’est son œuvre épistolaire fondamentale pour comprendre les enjeux historiques, les problématiques qui se posaient, mais surtout le caractère de Maïmonide : doux dans la relation, scientifique et précis dans l’exposé des données, cartésien dans ses démonstrations, et ferme dans ses convictions.
Ses influences sont évidemment les textes sacrés (Torah et Talmud), mais aussi les figures influentes telles que Aristote, Avicenne, Averroès.
Il est une source d’inspiration vivante et permanente encore de nos jours.
Talmudiste, médecin, conseiller des grands de cette époque, métaphysicien, son champ d’investigation est monumental.
Que ce soit en Espagne, au Maroc, en Égypte, dans la Palestine de l’époque, il vit sous l’influence et la domination musulmane, en particulier des Almoravides, puis des Almohades. C’est le cadre de cette lettre envoyée, semble-t-il, en 1174 ou 1178, à la communauté juive du Yémen, qui est persécutée, contrainte (pour certains) à se convertir à l’Islam et qui, désespérée, écrit à celui dont l’influence majeure chez les juifs comme les non juifs à l’époque, représente l’ultime secours, réconfort, et qui peut, par ses mots et ses conseils, redonner vitalité à cette communauté si lointaine et désespérée.
Nous allons tenter de suivre le plan de Rambam, son argumentaire, et de comprendre ses messages. Plusieurs extraits seront proposés avec leur traduction.
Au début, nous dit Maïmonide, cette contrée, le Yémen, était paisible et abritait une communauté qui s’adonnait au commerce, au négoce ainsi qu’à l’agriculture et à l’élevage d’animaux domestiques. Cette description bucolique est appuyée par le fait que la tranquillité a rimé aussi avec « la permanence de l’étude de la loi de Moïse, et marcher dans les voies des Maîtres. ».
Cette lettre envoyée au chef de la communauté du Yémen témoigne cependant de l’émergence de difficultés profondes.
Maïmonide rapporte les difficultés et les plaintes récentes liées à un retournement tragique de l’histoire.
« Tu écris que le chef des rebelles au Yémen a décrété l’apostasie obligatoire pour les Juifs en forçant les habitants (juifs) en tous les lieux qu’il avait soumis, à déserter la religion judaïque, tout comme les Berbères les avaient contraints à le faire au Maghreb ».
Quelques lignes plus loin, Maimonide prend un ton grave, car, dit-il « Mes coreligionnaires, il est essentiel pour vous tous, d’accorder attention et considération à ce que je vais vous faire remarquer ».
Et cela passe par plusieurs étapes : « Que le Seigneur nous délivre du doute religieux »,… « Que notre religion divine est vraie et authentique, révélée au travers de Moïse, et que tout cela n’est pas lié aux mérites de chacun, mais à une grâce divine ».
Maïmonide poursuit : « Toutes les nations engagées par l’envie et l’impiété s’élevèrent contre nous… tous les Rois de la terre, motivés par l’injustice et la haine se sont appliqués à nous persécuter ».
Ceci représente pour Maïmonide, le premier groupe (ou type) qui s’est manifesté de la sorte, et il cite comme exemple de la tradition historique, Amalek, Sisra, Sanheriv, Nabuchodonosor…
Puis, il cite une 2e catégorie d’oppression, totalement différente, composé de groupes « instruits est intelligents » qui s’efforcent de démolir notre loi et à la vicier par des arguments qu’ils inventent, par le biais de controverses ».
Maïmonide rassure d’emblée : « Ni l’un ni l’autre ne réussira » comme le souligne le verset d’Isaïe (54,17). « Toute arme forgée contre toi sera sans effet, et toute langue qui s’élèvera contre toi pour t’accuser sera convaincue d’injustice ».
Rambam considère que, en permanence, ces « deux groupes nous harcelèrent sans cesse tout au long de notre dispersion ».
À partir de là, dans sa réponse à la communauté du Yémen, Rambam va s’attaquer aux « messagers » Jésus et Mahomet.
S’agissant de Jésus de Nazareth, l’attaque va être très forte. Laissons Rambam parler.
« Il était Juif de mère juive et de père étranger… Il poussait les gens à croire qu’il était un prophète envoyé par D. pour clarifier les doutes de la Torah, et qu’il était le Messie qui avait été prédit… les Sages… ayant pris conscience de ses plans, avant que sa réputation ne s’étendît parmi notre peuple, lui infligèrent une punition méritée ».
Rambam cite le prophète Daniel (11,14) en disant : « Les enfants scélérats de ton peuple s’insurgeront pour réaliser la vision, mais ils succomberont ».
Il est vrai, nous avoue Rambam, que quelque temps après, une religion est apparue issue de Esaü, dont ils revendiquaient l’origine, alors que « ce n’était pas l’intention de cette personne (Jésus) d’établir une nouvelle foi. Nul groupe, nul individu n’a été déstabilisé dans ses croyances à cause de lui… »
Ceux qui ont donc suivi, bien des années après, n’avaient pas d’autre but que « de faire ressembler leurs mensonges à une loi divine ».
La construction théologique qui en a été faite après, à l’insu de son auteur originaire a contribué à élaborer une « déification du messager » avec pour dernier triptyque, une déification métaphysique de l’esprit. Cette opinion de Maïmonide, nous y reviendrons avec Nahmanide, plus d’un siècle plus tard, a pour but premier d’une part qu’elle était déjà inscrite dans les prophéties de Daniel avec la fin tragique du Messager, et la fin annoncée de cette mouvance née dans l’Antiquité.
Bien que Maïmonide a connu les croisades, il a surtout grandi, étudié, vécu, subi les affres des terres d’Islam depuis Cordoue, l’Andalousie, Fès, Alexandrie, Le Caire, Acre, Tibériade…
Il est connu par son patronyme arabe, Moussa Ibn Maymoun, parle et écrit en arabe, ses ouvrages ont quasiment tous été écrits en arabe, langue qu’il maîtrise parfaitement.
Malgré cela, sa conviction profonde, son ressenti, ses prises de position sur l’Islam sont d’une rare violence. Toute sa démonstration va viser à « tuer l’autre messager » qu’il traite de « Pochea », criminel, malfaiteur, transgresseur… le qualificatif donné à Jésus était de « Mechouga », fou.
Dans cette génération, au Yémen, on lui rapporte même qu’un homme se décrivant comme un « Messie » trouve même son authenticité dans le texte sacré.
« Ce que tu me rapportes, des termes utilisés par ce fou, c’est qu’il fait pénétrer à la population juive que les mots mêmes de la Torah font référence au messager futur de la descendance d’Ychmaël, au chapitre 17, verset 20 de la Genèse ».
« Et pour Ychmaël, je t’ai entendu (D. s’adresse à Avraham) : voici, je l’ai béni, je le ferai fructifier, je le ferai multiplier beaucoup, beaucoup (Bimeod meod) ».
Cette formulation « multiplier beaucoup, beaucoup » est répétée à trois reprises dans ce même chapitre 17 aux versets 2,6 et 20.
Quelques lignes plus loin…
« Il faut que tu saches que ce nom du prophète qui est porté à la connaissance des descendants d’Ychmaël, ils considèrent qu’on en fait allusion dans la Torah, par ces deux mots beaucoup, beaucoup (Bimeod meod) dont la valeur numérique est 92, la même que Muhamad (valeur numérique 92 en hébreu). Mais, nous dit Rambam, son nom véritable est Ahmad et non l’autre, et donc cette allusion numérique n’a pas lieu d’être.
Maïmonide va contredire point par point les références rapportées par les Ychmaélites.
De même, concernant le christianisme, il écrit en introduction :
« Ensuite (d’abord chronologiquement) s’est créé un autre groupe, qui a formé un composé (spirituel) à partir de deux concepts, je veux dire la conquête (puissance, force) et la controverse.
Et, il (le groupe) a vu que ceci était plus fort pour effacer le souvenir de cette nation (juive) et sa Loi. Cette secte dissidente (les premiers chrétiens) a conclu qu’elle s’enorgueillit d’une prophétie qui puisse donner une « Torah » en dehors de la Torah (véritable) et dire qu’elle est de D., et qu’elle est véritable… mais que ces deux « Torah » étaient liées à un seul D…
Ce fantastique stratagème devait, au travers d’un seul messager, s’efforcer de tuer son autre prédécesseur avec l’avènement du successeur, et que cet épuisement aboutisse (par ce martyr), à sa mort ainsi que son prédécesseur.
Celui qui a trouvé cette théorie (nous dit Maïmonide) fut Jésus de Nazareth… issu du peuple juif bien que son père fut non juif…
Il apporta le fait que sa pensée, son message était de D., pour éclairer, répondre, aux doutes persistants dans la Torah et qu’il était le Messie...