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  1. 135 pages
  2. French
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À propos de ce livre

L'Ă©lection prĂ©sidentielle impose Ă  chaque candidat la transparence sur sa vie, son caractĂšre, son histoire. Eva Joly se soumet Ă  l'exercice. D'autant plus que son histoire est atypique. À la fois française et norvĂ©gienne, elle est la premiĂšre candidate binationale Ă  l'Ă©lection prĂ©sidentielle. Elle a eu plusieurs vies. Elle incarne le combat contre la corruption. Elle se raconte, de maniĂšre drĂŽle et Ă©mouvante, parfois grave. Chapitres du livre: Hommage aux citoyens anonymes 1. La trahison de 'ceux qui savent' 2. Au coeur de l'Etat 3. Mon horizon s'Ă©largit, l'indignation aussi 4. Trop française pour la NorvĂšge 5. Je ne suis pas nĂ©e Ă©cologiste 6. EntrĂ©e en politique 7. Ce que j'ai vu Ă  Fukushima 8. La leçon islandaise 9. Remettre l'Europe Ă  l'endroit 10. La France coule dans mes veines

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Informations

Éditeur
Les ArĂšnes
Année
2014
Imprimer l'ISBN
9782352041818
ISBN de l'eBook
9782352041986
1. La trahison de « ceux qui savent »
Chacun de nous est en dette avec son enfance. C’est Ă  ma jeunesse en NorvĂšge que je dois ma combativitĂ©. Entre hier et aujourd’hui, il existe un fil rouge, un chemin. D’oĂč est-ce que je viens ?
La figure la plus importante de mon enfance est celle de ma grand-mĂšre. Elle Ă©tait divorcĂ©e, ce qui Ă©tait exceptionnel Ă  cette Ă©poque. Son pĂšre avait fait fortune dans l’immobilier durant les brĂšves annĂ©es de prospĂ©ritĂ© que la NorvĂšge a connues entre les deux guerres, avant la grande crise de 1929. Ce fut une intense pĂ©riode de croissance, de faste mĂȘme. Sa famille possĂ©dait des immeubles Ă  Oslo. Fille d’institutrice, ma grand-mĂšre avait des aspirations culturelles et une attirance pour la beautĂ© en gĂ©nĂ©ral. PassionnĂ©e de musique, exceptionnellement belle, elle Ă©tait le point fixe de notre famille.
Ma grand-mĂšre a Ă©pousĂ© un homme que l’on m’a dĂ©crit ensuite comme sĂ©duisant et intelligent. Simple ouvrier, il travaillait dans la construction navale. Mais il avait un problĂšme avec l’alcool. Quand il avait bu, il devenait violent et la battait. Alors elle l’a quittĂ©. Elle n’avait pas trente ans.
À la mort de ses parents, la fortune familiale Ă©tait restĂ©e en indivision. Son frĂšre la gĂ©rait pour elle, plutĂŽt mal. Les immeubles se sont rapidement dĂ©gradĂ©s car les loyers Ă©taient bloquĂ©s et, rattrapĂ©s par l’inflation, ne rapportaient rien. Elle a Ă©levĂ© seule ma mĂšre et mon oncle dans un appartement modeste d’un quartier pauvre de l’est d’Oslo, tout en travaillant comme coiffeuse.
Ma grand-mĂšre se sentait dĂ©classĂ©e. Elle rĂȘvait d’une vie qui correspondrait Ă  ses aspirations. L’évocation de ce paradis perdu des annĂ©es 1920 a marquĂ© mon enfance. Ma mĂšre nous a Ă©duquĂ©s dans l’idĂ©e que nous connaĂźtrions bientĂŽt des jours meilleurs. Certes, la vie Ă©tait dure, mais elle n’avait pas Ă©tĂ© toujours comme ça et les bons jours reviendraient, du moins si chacun travaillait en consĂ©quence.
Mon pĂšre Ă©tait fils d’un tailleur dans l’armĂ©e. L’atelier de mon grand-pĂšre marchait bien. La famille jouissait d’une aisance suffisante pour que ma grand-mĂšre paternelle ne soit pas obligĂ©e de travailler. Je me souviens qu’il soulignait ce fait avec fiertĂ©. Dans la NorvĂšge des annĂ©es 1930, marquĂ©e par la crise Ă©conomique et le chĂŽmage, c’était un vrai privilĂšge. Mes parents m’ont donc transmis le souvenir de cette Ă©poque de dĂ©pression Ă©conomique oĂč le simple fait d’occuper un emploi dans le tram ou le mĂ©tro Ă©tait une chance, car c’était un « vrai » mĂ©tier, avec un salaire assurĂ©.
Ma grand-mĂšre avait appris Ă  ma mĂšre la coiffure et lui avait inculquĂ© une passion authentique pour la musique et le chant. Mes souvenirs d’enfance sont tissĂ©s de ces bonheurs simples : chanter et Ă©couter de la musique ensemble. Ma grand-mĂšre trouvait que son gendre n’était pas assez bien pour sa fille. Elle pensait que c’était un plouc, dont la famille venait juste d’abandonner l’agriculture. La terre leur collait encore aux semelles. Elle Ă©tait convaincue qu’avec ce paysan mal dĂ©grossi d’Eyvind (le prĂ©nom de mon pĂšre) ma mĂšre ne connaĂźtrait jamais une vie digne d’elle. C’était injuste. Mon pĂšre est mort Ă  93 ans et, jusqu’à la fin, j’ai Ă©tĂ© trĂšs proche de lui. Il s’est rĂ©vĂ©lĂ© un homme bon et vrai.
La conviction d’ĂȘtre dĂ©classĂ©e et d’appartenir Ă  un autre milieu que celui dans lequel je grandissais m’a marquĂ©e. Nous Ă©tions des artisans, mais nous savions qu’il existait un autre monde. Nous portions en nous, et moi la premiĂšre, l’espoir acharnĂ© d’une autre vie. En attendant, il fallait faire bonne figure. Cela passait par notre extrĂȘme souci de la tenue, des vĂȘtements, de l’élĂ©gance. Maman se faisait une certaine idĂ©e de la distinction. Pour elle, cela comptait. Il fallait qu’on fasse un effort d’apparence, qu’on s’identifie Ă  un milieu qui n’était pas le nĂŽtre. Maman nous racontait parfois qu’elle avait Ă©tĂ© invitĂ©e Ă  quelques rĂ©ceptions qui lui avaient permis de dĂ©couvrir la bourgeoisie norvĂ©gienne. Cela ravivait sa nostalgie. Dans sa reprĂ©sentation du monde, les ingĂ©nieurs occupaient le haut de la pyramide. Ils dirigeaient les entreprises. Elle leur prĂȘtait une culture et un savoir-faire hors du commun.
Nous avions intĂ©riorisĂ©, quant Ă  nous, un vif sentiment d’infĂ©rioritĂ©. Certes, nous Ă©tions heureux et nos parents Ă©taient dĂ©brouillards. Il n’empĂȘche que nous vivions avec la conscience aiguĂ« qu’il existait des gens mieux que nous, des gens plus instruits, plus puissants, capables de faire tourner le monde. La seule façon de leur ressembler, c’était d’apprendre sans relĂąche. C’est formidable de comprendre le monde, voilĂ  ce que nous avions en tĂȘte. À toutes les Ă©tapes de ma vie, cette envie m’a poussĂ© en avant. J’ai longtemps cru – pour de bon – que la richesse et la culture allaient ensemble ; que ceux qui « avaient » Ă©taient les mĂȘmes que ceux qui « savaient ». J’ai pensĂ© ainsi jusqu’au jour, assez tardif, oĂč j’ai commencĂ© Ă  comprendre que l’ordre des choses n’était pas forcĂ©ment celui-lĂ . Les possĂ©dants ne sont pas toujours les meilleurs, loin s’en faut. Ils sont le plus souvent Ă©goĂŻstes ; ils se dĂ©sintĂ©ressent du monde. Cette prise de conscience a culminĂ© avec mon instruction de l’affaire Elf. Ce fut violent. J’étais sidĂ©rĂ©e de dĂ©couvrir Ă  quel point j’avais Ă©tĂ© naĂŻve. Et docile

Toute notre formation est une Ă©ducation Ă  l’obĂ©issance. On nous rĂ©pĂšte : « Tu vas passer des examens », « Tu vas subir ce test d’embauche », « Tu ne te rĂ©voltes pas ». On n’enseigne pas la rĂ©volte. Cela gĂ©nĂšre chez nous, l’idĂ©e qu’il y a des gens qui savent, des gens qui gĂšrent l’économie mondiale, des gens qui s’occupent vraiment des questions importantes et que chacun doit faire son travail. Tu es brancardier, tu fais ton travail de brancardier, et tu laisses le fonds monĂ©taire faire son travail de fonds monĂ©taire !
Au moment de l’affaire Elf, quand j’ai pu apercevoir le dessous des cartes des multinationales, je suis tombĂ©e de haut. Tout comme m’a sidĂ©rĂ©e le discours justificateur de ces dirigeants qui, pour minimiser leurs actes – c’est-Ă -dire piller pour eux-mĂȘmes et pour leurs amis –, me rĂ©pĂ©taient que tout le monde le faisait.
Je me suis sentie d’autant plus choquĂ©e que, vus de prĂšs, ces hommes qui dirigeaient Elf Ă©taient plutĂŽt quelconques. Ma vision du monde a commencĂ© Ă  changer. J’ai acquis la conviction que les dĂ©cisions politiques n’étaient pas prises dans l’intĂ©rĂȘt collectif. J’ai dĂ©cidĂ© qu’il fallait tout faire pour corriger ce dĂ©sordre, arrĂȘter cette immense tromperie, mĂȘme si, comme chacun, je savais que cela prendrait du temps : le monde est un Ă©norme paquebot dont on ne peut pas modifier le cap du jour au lendemain. En tout cas, l’indignation qui m’a saisie a dĂ©cuplĂ© mon Ă©nergie. VoilĂ  d’oĂč vient ce que mes ennemis appellent ma « duretĂ© ».
Les « dissidences » démocratiques
L’écho de l’enfance porte loin. Aujourd’hui encore, je peux comprendre ce qu’éprouve un jeune chĂŽmeur de banlieue ou une caissiĂšre en intĂ©rim, cette impression de dĂ©classement, de relĂ©gation, de mise Ă  distance par « ceux qui savent ». Instinctivement, je l’ai vĂ©cu, nous avons d’abord tendance Ă  imaginer que les gens Ă©duquĂ©s sont responsables et que nous pouvons leur faire confiance. Nous acceptons plus ou moins d’appartenir Ă  une classe qui n’a pas droit Ă  la parole. Cette humilitĂ© naturelle fausse notre comprĂ©hension du monde. Le jour oĂč l’on dĂ©couvre que rien de tout cela n’est vrai, c’est un choc.
Les prĂ©tendus responsables que j’interrogeais dans le cadre des enquĂȘtes financiĂšres, n’étaient pas seulement cupides. Il y avait souvent chez eux une sorte de courte vue proche de la bĂȘtise. De fait, je sais maintenant que la bĂȘtise, y compris la bĂȘtise savante, joue un rĂŽle dans la marche du monde. Nombre de tragĂ©dies lui sont imputables, qu’il s’agisse des crises financiĂšres ou des guerres. Je parle de la bĂȘtise – ou de l’ignorance – de ceux qui sont censĂ©s savoir et maĂźtriser la situation.
C’est un point central du dysfonctionnement de nos dĂ©mocraties. Les citoyens cĂšdent trop facilement au discours culpabilisateur tenu par les experts sur le mode : « Vous n’avez pas le droit Ă  la parole parce que vous ne comprenez pas la nature du problĂšme, c’est trop compliquĂ© pour vous ! » Les questions financiĂšres ? Elles sont bien trop complexes pour vous ĂȘtre accessibles. Ce ne peut pas ĂȘtre pas votre problĂšme ! La technologie ou les OGM ? Vous n’avez pas la formation scientifique requise pour vous prononcer ! Le nuclĂ©aire ? C’est une immense question que seuls les spĂ©cialistes peuvent juger. Ils en arrivent Ă  tant impressionner les gens que personne n’ose plus penser par soi-mĂȘme. Ils s’abandonnent Ă  la distraction, au « divertissement » (notamment tĂ©lĂ©visĂ©), avec le risque de ne plus ĂȘtre des citoyens Ă  part entiĂšre. Je parle d’autant plus librement de cette humilitĂ© instinctive que j’en ai Ă©tĂ© la victime consentante pendant des annĂ©es.
Il m’a fallu beaucoup de temps pour sortir de l’illusion. Redevenir citoyen, ou militant, c’est cela. On se dit que ça suffit, qu’il est temps de refuser d’ĂȘtre intimidĂ© par les discours venus d’en haut. On ne veut plus accorder aveuglĂ©ment sa confiance aux « dĂ©cideurs ». On a compris qu’ils font – et feront sans doute – un mauvais usage de cette confiance. Aujourd’hui, des millions de gens en sont lĂ . Ils se mĂ©fient a priori des experts. L’actualitĂ© des vingt ou trente derniĂšres annĂ©es leur a donnĂ© une foule d’exemples d’erreurs dramatiques, commises au nom du savoir ou de la compĂ©tence. C’est peu de dire qu’ils en gardent le souvenir.
Songeons aux grandes affaires touchant Ă  la santĂ© publique : de la vache folle au sang contaminĂ©, Ă  l’amiante en passant par les morts de la canicule ou le scandale du MĂ©diator. Pensons aux dĂ©sastres nuclĂ©aires – Three Miles Island en 1979, Tchernobyl en 1986, Fukushima en 2011 –, dĂ©sastres dont on nous disait qu’ils ne « pouvaient » pas se produire, car ces affaires Ă©taient gĂ©rĂ©es par des gens sĂ©rieux.
N’oublions pas certaines autres catastrophes, climatiques celles-lĂ  : le cyclone Katrina Ă  la Nouvelle-OrlĂ©ans en aoĂ»t 2005 ou les inondations meurtriĂšres de la cĂŽte atlantique française, au moment de la tempĂȘte Xynthia en fĂ©vrier 2010. Tous ces Ă©vĂ©nements ont montrĂ© a posteriori que les lois et les rĂšgles Ă©lĂ©mentaires de prudence n’avaient pas Ă©tĂ© respectĂ©es par les « responsables », lesquels Ă©taient plus soucieux de profit que d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. N’oublions pas les accidents financiers comme celui des subprimes en septembre 2008, d’abord imputables Ă  la cupiditĂ© ou Ă  l’irresponsabilitĂ© des gens sĂ©rieux. Leur dĂ©faillance, intellectuelle et morale, a Ă©tĂ© – est encore – effroyablement coĂ»teuse pour les peuples ignorants (nous tous !) dont ils avaient la charge.
Pensons mĂȘme Ă  certaines aventures militaires comme l’intervention amĂ©ricaine de 2003 en Irak, dĂ©cidĂ©e par Georges W. Bush et fondĂ©e sur un mensonge initial Ă  propos des « armes de destruction massive » que Saddam Hussein Ă©tait supposĂ© possĂ©der. N’oublions pas non plus cette longue, trĂšs longue guerre en Afghanistan, qui dĂ©fiait le bon sens et s’est terminĂ©e en quasi-dĂ©route. La bĂȘtise savante est capable de mettre le feu au monde. Je pourrais citer bien d’autres exemples analogues. Chaque fois, ils rĂ©vĂšlent que des Ă©lites ont failli, au sens le plus fort du terme. Ils montrent que les responsables ne l’ont pas Ă©tĂ©.
À force d’intimider les gens en mettant en avant leur « ignorance », le systĂšme politique finit par les dĂ©tourner de leurs rĂ©flexes citoyens. Ils s’imaginent, Ă  tort, qu’ils ne sont pas Ă  la hauteur, que le monde est devenu trop complexe pour qu’ils puissent agir sur lui. C’est ainsi qu’insensiblement, la dĂ©mocratie s’alanguit, s’étiole, se dĂ©sactive. Les citoyens, dĂ©couragĂ©s, font dissidence. Ils peuvent le faire de deux façons : soit passivement en dĂ©sertant les urnes, comme en tĂ©moigne la tendance grandissante Ă  l’abstention dans la plupart des dĂ©mocraties modernes, y compris les États-Unis ; soit en choisissant, par dĂ©pit, un vote purement protestataire, ce qui alimente un peu partout en Europe, le populisme d’extrĂȘme droite. Au fond, ces deux dissidences participent d’une mĂȘme dĂ©sespĂ©rance des citoyens. Ils n’y croient plus. Les pouvoirs ont tout fait pour les amener lĂ .
Mais une histoire n’est pas faite d’une seule piĂšce. Le sentiment de dĂ©classement, avec lequel j’ai grandi, s’accompagnait d’une grande curiositĂ©. J’étais tenaillĂ©e par la volontĂ© de progresser, d’enrichir ma connaissance du monde, de m’élever au sens oĂč l’entendait ma mĂšre. Ces Ă©tapes successives, je les appelais mes « plates-formes », un peu comme un alpiniste parle des camps successifs qui lui permettent de grimper en altitude, Ă  partir du camp de base. Autour de mes vingt ans, ma « plate-forme » de NorvĂšge n’était dĂ©jĂ  pas si mal. J’avais passĂ© mon bac avec succĂšs, ce qui dans mon milieu Ă©tait assez improbable. En 1962, Ă  peine 15 % d’une classe d’ñge rĂ©ussissait son bac. La reproduction sociale avait fait son travail de sĂ©lection naturelle. Nous Ă©tions seulement deux Ă©lĂšves issus de mon cours prĂ©paratoire Ă  atteindre ce niveau.
Je dois ce premier succĂšs Ă  tous ces gens, y compris ma mĂšre, qui nous ont poussĂ©s au travail en nous persuadant que nous pouvions espĂ©rer mieux que la classe oĂč nous vivions.
Ma « plate-forme » de NorvĂšge, c’était cela : j’avais montrĂ© que j’étais assez intelligente pour obtenir brillamment mon bac. En outre, j’avais fait un peu de théùtre, et j’avais Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©e pour concourir Ă  l’élection de Miss NorvĂšge. AprĂšs tout, ce n’était dĂ©jĂ  pas rien.
J’avais vingt ans quand je suis arrivĂ© en France. L’occasion s’était prĂ©sentĂ©e de perfectionner mon français en partant un an comme jeune fille au pair. J’ai saisi ma chance. Quel bonheur ! Aujourd’hui, la NorvĂšge est un pays riche, grĂące au boom du pĂ©trole en mer du Nord, et les gens sont connectĂ©s au reste du monde. Mais dans les annĂ©es 1960, entre la NorvĂšge et la France, c’était le jour et la nuit. Par rapport au Paris enchanteur que je dĂ©couvrais, mon pays natal m’apparaissait pauvre et rugueux, Ă©troit d’esprit. Je revois encore les marchĂ©s remplis de fruits, de lĂ©gumes et de fleurs, les cafĂ©s, les boutiques et les vitrines Ă©blouissantes, les rues pavĂ©es d’histoire, la culture, la sĂ©duction et l’humour des Français que je croisais, les cinĂ©mas et les librairies Ă  chaque coin de rue. Les QuĂ©bĂ©cois emploient l’expression « tomber en amour ». Je suis littĂ©ralement tombĂ©e en amour avec ce pays. Je suis d’ascendance viking sur vingt gĂ©nĂ©rations au moins. Mais une partie de moi, de mes rĂȘves, mes aspirations Ă  « la vie bonne » dont parlait Montaigne, cette partie-lĂ  a immĂ©diatement rĂ©sonnĂ© avec la France, a fait corps avec elle.
AprĂšs une premiĂšre expĂ©rience dĂ©sagrĂ©able dans le xvie arrondissement de Paris, je suis arrivĂ©e comme jeune fille au pair dans la famille Joly en fĂ©vrier 1964. J’ai Ă©crit un jour que cette famille vivait avec la conviction d’habiter le plus bel appartement dans la plus belle rue de la plus belle ville du monde. Cette phrase les rĂ©sume dans leur orgueil et leur faiblesse. Ils Ă©taient intelligents, brillants et cultivĂ©s. Je connaĂźtrais par la suite leurs secrets, mais c’est la lumiĂšre qui m’a d’abord frappĂ©e.
J’ai vite compris que ma « plate-forme » norvĂ©gienne ne suffirait plus. J’avais d’autres codes Ă  apprendre. Belle leçon de modestie, y compris sur le plan vestimentaire. On m’a tout de suite dit que je n’avais aucun goĂ»t. Je portais des vĂȘtements Ă  la mode en NorvĂšge, mais sĂ»rem...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Page de titre
  3. Présentation
  4. Exergue
  5. Hommage aux citoyens anonymes
  6. 1. La trahison de « ceux qui savent »
  7. 2. Au cƓur de l’État
  8. 3. Mon horizon s’élargit, l’indignation aussi
  9. 4. Trop française pour la NorvÚge
  10. 5. Je ne suis pas nĂ©e Écologiste
  11. 6. Entrée en politique
  12. 7. Ce que j’ai vu À Fukushima
  13. 8. La leçon islandaise
  14. 9. Remettre l’europe à l’endroit
  15. 10. La France coule dans mes veines
  16. Remerciements
  17. Page de copyright
  18. Du mĂȘme auteur
  19. Appel Ă  financement

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