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LâART DE VIVRE
LA PENSĂE ORIENTALE
Depuis quelques annĂ©es, le Bouddha est devenu un objet de dĂ©coration dans les maisons et les jardins. Mais beaucoup de personnes ne savent pas ce quâelles introduisent ainsi chez elles : sâagit-il dâun dieu ? dâun sage ? Le boudÂdhisme a la rĂ©putation dâune tradition humaniste qui permet une connaissance en profondeur de son propre esprit. Mais sur quoi se fonde cette image ? De quelle sorte dâintrospection parle-t-on ?
En philosophie, on Ă©tablit une distinction entre la tradition « occidentale » et la tradition « orientale ». Cette dichotomie nâest pas tout Ă fait correcte : depuis Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.), dont lâempire sâĂ©tendait de la GrĂšce Ă lâHimalaya, de nombreux Ă©changes dâidĂ©es ont eu lieu de part et dâautre du parallĂšle. Ces Ă©changes se sont intensifiĂ©s avec lâessor de la navigation europĂ©enne, au point quâau XIXe siĂšcle une philosophie « orientale » dâun style typiquement « occidental » sâest enracinĂ©e en Europe. De nos jours, câest Ă peine si lâon parle encore dâune sĂ©paration : on lit avec la mĂȘme facilitĂ© Platon (v. 427-v. 348/347 av. J.-C.) dans la bibliothĂšque de PĂ©kin que Mencius (v. 371-289 av. J.-C.) dans la bibliothĂšque dâAthĂšnes.
La dichotomie Orient-Occident manque par ailleurs de subtilitĂ©. Les traditions philosophiques de la Chine et de lâInde, pour ne citer quâun exemple, ont dĂ©veloppĂ© chacune de leur cĂŽtĂ© leur propre pensĂ©e, et sont parties de postulats trĂšs diffĂ©rents. La philosophie arabe, quelquefois rangĂ©e parmi les courants orientaux, a pour sa part fortement subi lâinfluence de Platon et dâAristote (384-322 av. J.-C.). Quant Ă la philosophie occidentale, elle se prĂ©sente sous dâinnombrables formes : de lâempirisme au rationalisme, de la philosophie littĂ©raire Ă la philosophie analytique. DerriĂšre les appellations dâoriental et dâoccidental se cachent donc dâinnombrables Ă©coles.
Cela vaut Ă©galement pour le bouddhisme, nĂ© en Inde environ cinq siĂšcles avant J.-C., avant de se ramifier et de former plusieurs courants. La pensĂ©e bouddhiste se fraie ensuite progressivement un chemin au Tibet, en Chine, dans le Sud-Est asiatique et au Japon, oĂč elle sâest mĂ©langĂ©e aux traditions et aux cultures existantes. Il serait donc erronĂ© de prĂ©senter ces Ă©coles comme un grand monolithe lorsquâon consacre un ouvrage au « bouddhisme ».
Parler de la philosophie occidentale, comme de la pensĂ©e bouddhiste, pĂšche donc autant par gĂ©nĂ©ralisation. Cependant, les gĂ©nĂ©ralisations sâavĂšrent quelquefois utiles pour ordonner les idĂ©es, notamment lorsquâil sâagit de comparer les traditions philosophiques occidentale et boudÂdhiste : car, si elles prĂ©sentent quelques similitudes, les deux philosophies ont aussi des diffĂ©rences spĂ©cifiques. Aussi flexibles et gĂ©nĂ©ralisatrices soient-elles, elles ne se recouvrent pas pour autant, certainement pas dans leur ensemble. La pensĂ©e occidentale sâest par exemple depuis toujours concentrĂ©e sur lâempirisme externe, alors que les philosophes bouddhistes ont au contraire Ă©tĂ© prĂ©occupĂ©s par la rĂ©alitĂ© intĂ©rieure. Les bouddhistes se focalisent principalement sur lâunivers mental et se dĂ©sintĂ©ressent du monde extĂ©rieur.
La pensĂ©e occidentale sâest depuis toujours concentrĂ©e sur lâempirisme externe, alors que les philosophes bouddhistes ont au contraire Ă©tĂ© prĂ©occupĂ©s par la rĂ©alitĂ© intĂ©rieure.
En Ă©crivant cet ouvrage sur le bouddhisme, nous avons voulu aborder la pensĂ©e bouddhiste telle quâelle transparaĂźt dans les diffĂ©rentes traditions bouddhistes. Cette pensĂ©e englobe les thĂ©ories et opinions que les maĂźtres bouddhistes ont transmises au fil des siĂšcles Ă leurs disciples. Comment les idĂ©es relatives Ă la rĂ©alitĂ© et aux apparences, Ă lâaveuglement et Ă la clairvoyance, Ă la comprĂ©hension intellectuelle et Ă la perception ont-elles pris forme dans la pensĂ©e bouddhiste ? Comme nous pourrons le voir, lâidĂ©e que les bouddhistes se font de lâhomme et de la sociĂ©tĂ© se rapproche par moments de nos traditions philosophique, psychologique et religieuse, mais elle emprunte Ă©galement dâautres voies qui peuvent se greffer sur la pensĂ©e occidentale et lâenrichir.
TrĂȘve de malentendus ! Lorsque lumiĂšre sera faite, nous verrons que les idĂ©es orientales peuvent concorder avec lâesprit occidental : Bouddha est tout Ă fait Ă sa place dans notre civilisation.
LâHUMANISME
Le bouddhisme est-il une religion, relĂšve-t-il de la psychologie ou de la philosophie ? Il a les caractĂ©ristiques des trois, mais pas toujours de la maniĂšre que nous lui connaissons. Les boudÂdhistes Ă©tudient lâesprit humain et lâexpĂ©rience humaine, mais ils ont pour ce faire recours Ă la mĂ©ditation, qui est une mĂ©thode peu commune dans le domaine de la psychologie telle que nous la pratiquons en Occident. Le bouddhisme peut se prĂ©valoir dâune riche tradition philosophique. Mais comparĂ© Ă la philosophie occidentale, il ne se soucie que fort peu de la raison ou de la clartĂ© de la pensĂ©e. La clartĂ© de lâexpĂ©rience intĂ©rieure est au moins tout aussi importante.
Le bouddhisme est-il donc une religion ? Depuis le siĂšcle des LumiĂšres, la pensĂ©e occidentale distingue clairement la religion de la philosophie. Or les choses ne sont pas aussi tranchĂ©es dans la pensĂ©e orientale. Les bouddhistes pratiquent des exercices spirituels et quantitĂ© de cultures bouddhistes ont dĂ©veloppĂ© une tradition monastique : sur ce point, le bouddhisme a en effet tout dâune religion. Cependant, pour le qualifier de religion, il faut distinguer religion et culte : le concept de Dieu nâexiste pas dans la pensĂ©e bouddhiste. Les textes classiques nâabordent nulle part la question de la genĂšse : Bouddha rejette au contraire toute spĂ©culation au sujet de la crĂ©ation et de la fin de lâunivers. Contrairement aux grandes religions du monde, le bouddhisme est une tradition sans dieu personnel.
La notion dâart de vivre est plus appropriĂ©e pour dĂ©finir les diffĂ©rentes formes de boudÂdhisme. Lâart de vivre repose sur une conscience philosophique, ainsi que sur une maturitĂ© intellectuelle et sur une maturitĂ© Ă©motionnelle, facettes de la vie que nous avons tendance Ă sĂ©parer. La vision bouddhiste englobe toutes ces dimensions : elle vise Ă lâĂ©panouissement de lâhomme, non pas sur le plan intellectuel ou spirituel, ni sur le plan familial ou du travail, mais dans tout ce quâil a dâhumain et dans toutes ses relations avec son prochain.
Lâhomme qui renonce aux pensĂ©es et Ă©motions Ă©gocentriques voit
mieux oĂč il se situe dans
un contexte plus large
et tente dây trouver
le moyen de sâĂ©panouir.
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Les philosophes de lâAntiquitĂ© Ă©taient, eux aussi, passĂ©s maĂźtres dans lâart de vivre et ils incarnaient leur savoir thĂ©orique dans les pratiques quotidiennes. Cette conception de la philosophie en tant que discipline englobant toute lâexistence est actuellement relayĂ©e par quelques philosophes « grand public », tels Joep Dohmen (1949) aux Pays-Bas et Alain de Botton (1969) en Angleterre. Selon Dohmen, il convient, tant dans lâart de vivre classique que moderne, « de tĂąter les limites de la raison, dâapprendre Ă interprĂ©ter une situation complexe, [âŠ] Ă gĂ©rer ses Ă©motions, Ă faire face Ă lâindigence, la souffrance, voire la mort ». Ă lâinstar de Bouddha, les maĂźtres de lâart de vivre soulignent que ces prĂ©ceptes ne se cantonnent pas Ă une simple formule magique, mais quâil faut les dĂ©couvrir Ă mesure quâon avance sur le chemin de la conscience et se les approprier Ă force dâenseignements et dâexercices.
Dans le monde universitaire, il est dâusage dâacquĂ©rir savoir et sagesse Ă force dâexercices intellectuels. Mais pour quantitĂ© de maĂźtres de lâart de vivre, des formes dâexercices spirituels, comme la mĂ©ditation, sont tout aussi importantes. En Occident, nous avons tendance Ă associer la mĂ©ditation Ă un rituel. Les penseurs bouddhistes voient les choses dâune autre façon. Pour eux, la mĂ©ditation nâest pas un rite, mais un exercice dâexpĂ©rience claire, une mĂ©thode qui permet dâacquĂ©rir le savoir.
Le savoir « expĂ©rientiel » acquis Ă force de mĂ©ditation nous apprend comment fonctionnent lâesprit et les Ă©motions. Sâil est vrai que les Ă©motions donnent de la couleur Ă notre vie et quâelles alimentent lâesprit, elles peuvent aussi entraver lâĂ©panouissement et la solidaritĂ© entre les ĂȘtres si elles ne visent quâĂ satisfaire nos propres intĂ©rĂȘts. LĂącher ces Ă©motions « égocentriques » constitue le principal rĂ©sultat de lâart de vivre bouddhiste.
Lâhomme qui renonce aux pensĂ©es et Ă©motions Ă©gocentriques voit mieux oĂč il se situe dans un contexte plus large et tente dây trouver le moyen de sâĂ©panouir. Câest cette voie qui mĂšne Ă lâ« Illumination ».
La libĂ©ration nâest donc pas au service dâun ordre supĂ©rieur, mais de lâhomme ; sur ce point, le bouddhisme se soustrait Ă la notion traditionnelle de religion. Le bouddhisme nâest pas une vision du monde ou philosophie thĂ©iste, mais humaniste, qui utilise, en plus de la raison, la mĂ©ditation comme source de connaissance. Les enseignements de Bouddha visent Ă dĂ©velopper une attitude sans peur face Ă lâexistence humaine, ainsi quâune relation humaine avec le monde qui nous entoure. Câest lĂ la quintessence de lâart de vivre bouddhiste.
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LES « MOYENS HABILES »
LâĂRE AXIALE
On distingue, dans lâhistoire, trois grandes traditions philosophiques : la philosophie occidentale, la philosophie indienne des Upanishads et la philosophie chinoise. Ces traditions sont nĂ©es indĂ©pendamment les unes des autres, bien que durant la mĂȘme pĂ©riode, disons un demi-millĂ©naire avant notre Ăšre selon le calendrier grĂ©gorien. Le philosophe et psychiatre allemand Karl Jaspers (1883-1969) appelle cette Ăšre dâinnovations importantes sur le plan religieux et philosophique la « pĂ©riode axiale ». Câest durant cette pĂ©riode quâĂ©mergent en effet des modes de pensĂ©e totalement...