Une autre vie possible
eBook - ePub

Une autre vie possible

  1. 110 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub

Une autre vie possible

À propos de ce livre

Dans cet essai bref et Ă©tincelant, Jean-Claude Guillebaud s'insurge contre la dĂ©sespĂ©rance qui habite nos sociĂ©tĂ©s. Il nous convainc que, dĂ©cidĂ©ment, l'avenir a besoin de nous. Ce texte de combat est l'un des plus personnels qu'il ait Ă©crit. 'J'aimerais trouver les mots pour dire Ă  quel point m'afflige la dĂ©sespĂ©rance contemporaine. Elle est un gaz toxique que nous respirons chaque jour, sans rĂ©flĂ©chir. Or, la rĂ©alitĂ© n'est jamais aussi sombre. Ombres et lumiĂšres y sont toujours mĂȘlĂ©es. L'espĂ©rance n'implique donc ni aveuglement ni sotte crĂ©dulitĂ©. Elle est lucide, mais tĂȘtue. J'y repense chaque matin Ă  l'aube, quand je vois rosir le ciel au-dessus des toits de Paris ou monter la lumiĂšre derriĂšre la forĂȘt, chez moi, en Charente... L'espĂ©rance a partie liĂ©e avec cet infatigable recommencement du matin. Elle vise l'avenir mais se vit aujourd'hui, les yeux ouverts. Avec passion.'
J.-C. G.

Foire aux questions

Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramÚtres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrez comment résilier votre abonnement.
Non, les livres ne peuvent pas ĂȘtre tĂ©lĂ©chargĂ©s sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour ĂȘtre utilisĂ©s en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez tĂ©lĂ©charger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre tĂ©lĂ©phone portable ou votre tablette. DĂ©couvrez-en plus ici.
Perlego propose deux abonnements : Essentiel et Complet
  • Essentiel est idĂ©al pour les Ă©tudiants et les professionnels qui aiment explorer un large Ă©ventail de sujets. AccĂ©dez Ă  la bibliothĂšque Essentiel comprenant plus de 800 000 titres de rĂ©fĂ©rence et best-sellers dans les domaines du commerce, du dĂ©veloppement personnel et des sciences humaines. Il comprend un temps de lecture illimitĂ© et la voix standard de la fonction Écouter.
  • Complet est parfait pour les Ă©tudiants avancĂ©s et les chercheurs qui ont besoin d'un accĂšs complet et illimitĂ©. AccĂ©dez Ă  plus de 1,4 million de livres sur des centaines de sujets, y compris des titres acadĂ©miques et spĂ©cialisĂ©s. L'abonnement Complet comprend Ă©galement des fonctionnalitĂ©s avancĂ©es telles que la fonction Écouter Premium et l'Assistant de recherche.
Les deux abonnements sont disponibles avec des cycles de facturation mensuels, semestriels ou annuels.
Nous sommes un service d'abonnement Ă  des ouvrages universitaires en ligne, oĂč vous pouvez accĂ©der Ă  toute une bibliothĂšque pour un prix infĂ©rieur Ă  celui d'un seul livre par mois. Avec plus d'un million de livres sur plus de 1 000 sujets, nous avons ce qu'il vous faut ! DĂ©couvrez-en plus ici.
Recherchez le symbole Écouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'Ă©couter. L'outil Écouter lit le texte Ă  haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accĂ©lĂ©rer ou le ralentir. DĂ©couvrez-en plus ici.
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS ou Android pour lire Ă  tout moment, n'importe oĂč, mĂȘme hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous ĂȘtes en dĂ©placement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application.
Oui, vous pouvez accéder à Une autre vie possible par Jean-Claude Guillebaud en format PDF et/ou ePUB ainsi qu'à d'autres livres populaires dans Sciences sociales et Biographies de sciences sociales. Nous disposons de plus d'un million d'ouvrages à découvrir dans notre catalogue.

Informations

1. Renverser la montagne
J’aimerais trouver les mots, le ton, la force afin de dire pourquoi m’afflige dĂ©cidĂ©ment la dĂ©sespĂ©rance contemporaine. Elle est un gaz toxique que nous respirons chaque jour. Et depuis longtemps. L’Europe en gĂ©nĂ©ral et la France en particulier semblent devenues ses patries d’adoption. Elle est amplifiĂ©e, mĂ©caniquement colportĂ©e par le barnum mĂ©diatique. Oui, mĂ©caniquement. Par dĂ©finition, le flux mĂ©diatique est un discours attristĂ©, voire alarmĂ©. Il s’habille en noir. Or la rĂ©alitĂ© n’est jamais aussi sombre. Elle est faite d’ombres et de lumiĂšres. Elle mĂȘle le pire au meilleur. Partout. Toujours. À n’insister que sur les ombres, on pĂšche — et on ment — par omission. En toute bonne foi. Vieille question ! Cette insuffisance n’est pas facile Ă  corriger. L’optimisme n’est plus « tendance » depuis longtemps. On lui prĂ©fĂšre le catastrophisme dĂ©clamatoire ou la dĂ©rision revenue de tout, ce qui est la mĂȘme chose. Se rĂ©fugier dans la raillerie revient Ă  capituler en essayant de sauver la face. AprĂšs moi le dĂ©luge

Cette culture de l’inespoir — avec ses poses et ses chichis — me semble aussi dangereuse que les idĂ©ologies volontaristes d’autrefois. Elle dĂ©signe le prĂ©sent comme un rĂ©pit, et l’avenir comme une menace. Elle se veut lucide, et mĂȘme « raisonnable ». Qui croit encore aux lendemains qui chantent ? Pourquoi perdre son temps Ă  rĂȘver au futur ? Telle est la doxa (« ensemble des opinions communĂ©ment admises ») du moment. Les affligĂ©s professionnels tiennent le haut du pavĂ© et, de ce promontoire, toisent tout un chacun. Il est de bon ton de citer Arthur Schopenhauer, sa rĂ©fĂ©rence au « temps cyclique » et son (prĂ©tendu) pessimisme, ou encore Émile Cioran, auteur de Sur les cimes du dĂ©sespoir. L’écrivain anglais Gilbert Keith Chesterton (1874-1936) n’avait pas tort de dire qu’il existait une « Église du pessimisme ».
Ajoutons que ce renoncement au goĂ»t de l’avenir peut devenir une injonction discrĂštement idĂ©ologique. En dissuadant les citoyens de trop penser au futur, elle les invite Ă  s’accommoder du prĂ©sent, c’est-Ă -dire de l’ordre Ă©tabli. Elle promeut pour ce faire quantitĂ© de formules passe-partout qui sont devenues autant de slogans conservateurs. On se souvient du There is no alternative, « Il n’y a pas d’alternative », de Margaret Thatcher. Citons aussi l’inĂ©vitable « C’est plus compliquĂ© que cela », qu’on oppose aux citoyens indignĂ©s par une injustice et rĂ©voltĂ©s par la prĂ©dation des virtuoses de la finance. Ou encore le « Face au chĂŽmage, on a tout essayĂ© », exclamation malheureuse de François Mitterrand en 1993. Pendant plusieurs dĂ©cennies, les Ă©lus de droite et de gauche auront tenu et confortĂ© ce que l’économiste Jean-Paul Fitoussi appelle le discours de l’impuissance. À force d’insister sur les « contraintes », il aggrava la crise de la dĂ©mocratie et jeta les citoyens dans une langueur dont nous ne sommes toujours pas guĂ©ris.
J’aimerais trouver les mots pour parler autrement
 J’y pense presque chaque matin, Ă  l’aube, quand je vois rosir le ciel au-dessus des toits de Paris ou monter la lumiĂšre derriĂšre la forĂȘt de la Braconne, chez moi, en Charente. L’espĂ©rance a beaucoup Ă  voir avec le petit matin. Ou le mois d’avril. L’idĂ©e d’un commencement, d’une remise en route, d’une infatigable renaissance. L’appĂ©tit de l’avenir et l’énergie du matin sont vraiment le propre de l’homme. Nous sommes mus par le besoin d’un « en-avant » dĂ©terminĂ©. Seul cet impĂ©ratif nous dissuade de trop sacrifier Ă  la nostalgie et aux tentations restauratrices qui lui font escorte. Je pense Ă  cette petite voix qui nous souffle parfois Ă  l’oreille : « C’était mieux avant, retournons en arriĂšre. »
J’ajoute que la petite fille espĂ©rance que cĂ©lĂ©brait Charles PĂ©guy n’est pas, loin s’en faut, l’apanage des juifs ou des chrĂ©tiens. C’est un athĂ©e rĂ©solu, marxiste non orthodoxe, Ernst Bloch, qui publia dans les annĂ©es 1950 un maĂźtre livre en trois volumes, intitulĂ© Le Principe espĂ©rance. Je m’en suis beaucoup nourri. Il y pointait le risque lĂ©tal de ce que les Grecs appelaient la heimarmenĂ©, l’inĂ©luctable destin d’un monde clos, c’est-Ă -dire sans projet ni dessein. Aujourd’hui, Bloch paraĂźt oubliĂ© ou carrĂ©ment contredit. Serions-nous condamnĂ©s Ă  cette clĂŽture de l’avenir ? Serait-ce lĂ  notre nouveau fatum (destin) ? Je ne m’y rĂ©sous pas. Je sais qu’un monde ainsi bornĂ© ne serait pas durablement habitable.
Trouver les mots pour parler simplement d’espĂ©rance, cela implique — d’abord ! — de refuser la niaiserie. Je pense Ă  celle du professeur Pangloss (« Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ») dont Voltaire se moque avec raison dans Candide. À travers Pangloss, Voltaire ironise sur la thĂ©odicĂ©e du philosophe et scientifique allemand Gottfried Wilhelm Leibniz. Le conte Candide, publiĂ© en 1759 — trente petites annĂ©es avant la RĂ©volution —, est d’ailleurs ironiquement sous-titrĂ© : L’Optimisme. Trouver les mots, c’est montrer que ni l’optimisme ni l’espĂ©rance n’équivalent Ă  une sotte crĂ©dulitĂ© de ce genre. Quant Ă  sa jumelle inversĂ©e, la dĂ©sespĂ©rance, fĂ»t-elle talentueuse, elle n’est pas toujours aussi lucide qu’elle le prĂ©tend. Pour dire la vĂ©ritĂ©, elle l’est rarement et succombe le plus souvent Ă  la futilitĂ©. DĂ©sespĂ©rer avec ostentation, sauf s’il s’agit de littĂ©rature, est un dandysme qui ne m’a jamais tentĂ©. OĂč conduit-il ? Je garde en tĂȘte un vers de Goethe : « Le pessimiste se condamne Ă  ĂȘtre spectateur. » TrĂšs peu pour moi.
Cherchant les mots et le ton, je relis l’admirable prĂ©face Ă©crite par Bernanos Ă  ses Grands CimetiĂšres sous la lune. Quel rapport ? Dans ces pages rĂ©digĂ©es en 1937, Bernanos adjure ses amis catholiques de dĂ©savouer les crimes commis par les soudards franquistes. Il les presse de condamner les Ă©vĂȘques espagnols qui, toute honte bue, absolvent les assassins et bĂ©nissent les tanks de Francisco Franco Bahamonde. « La colĂšre des imbĂ©ciles m’a toujours rempli de tristesse, mais aujourd’hui, elle m’épouvanterait plutĂŽt. Le monde entier, ajoute Bernanos, retentit de cette colĂšre. » Il Ă©crit rĂ©solument contre les siens, contre toute facilitĂ© tribale et en bravant la biensĂ©ance catholique. Il cherche les mots pour renverser les montagnes. Il subira injures et moqueries venues de son propre camp. Il tiendra bon. C’est en cela qu’il est notre contemporain.
ThĂ©orisĂ©, rabĂąchĂ©, valorisĂ©, l’inespoir d’aujourd’hui est plus lourd qu’une montagne. Il pĂšse le poids d’une pierre tombale. L’époque nous inspire des idĂ©es de fatalitĂ©, ou de causes perdues. Jouissez vite du prĂ©sent et n’attendez rien de l’avenir : on connaĂźt la rengaine. Elle est mortifĂšre. À ce discours dĂ©sappointĂ©, il faut opposer une parole plus robuste. EspĂ©rer ne consiste pas Ă  rĂȘvasser ni Ă  se priver de je ne sais quelle jouissance immĂ©diate. Si l’espĂ©rance concerne l’avenir, elle se vit au prĂ©sent, un prĂ©sent qu’elle Ă©claire et enrichit. Loin de « soustraire » quelque chose au bonheur immĂ©diat — comme le rĂ©pĂšte depuis vingt ans le philosophe AndrĂ© Comte-Sponville —, elle lui ajoute une dimension. Et une saveur. Renoncer Ă  l’espĂ©rance n’entraĂźne par consĂ©quent aucun « bĂ©nĂ©fice » en termes d’hĂ©donisme. Si tel Ă©tait le cas, alors les sociĂ©tĂ©s rassemblĂ©es autour d’un projet d’avenir et d’une espĂ©rance seraient moins heureuses que celles qui, n’espĂ©rant plus rien, se vouent Ă  l’ébriĂ©tĂ© du prĂ©sent.
L’absurditĂ© du raisonnement saute aux yeux. On voit la mystification dont Comte-Sponville se fait, en toute bonne foi et avec un grand talent, le troubadour1. La sagesse grecque — hĂ©doniste ou stoĂŻcienne — procĂšde par adaptation Ă  un monde qu’elle renonce Ă  transformer. Pourquoi tenterait-on de corriger une rĂ©alitĂ© cosmique qui redeviendra, fatalement, ce qu’elle fut ? Faire aujourd’hui retour Ă  ce stoĂŻcisme, c’est consentir Ă  baisser les bras. Cela conduit Ă  accepter docilement la « fin de l’histoire », pour reprendre l’expression hĂątive par laquelle Francis Fukuyama prenait acte, en 1992, de l’effondrement du communisme2. C’est une lĂąchetĂ©. Vingt ans aprĂšs, qui soutiendrait encore que l’Histoire est « finie » ? Qui pourrait affirmer que le dĂ©bat n’a plus lieu d’ĂȘtre ? EspĂ©rer, c’est refuser de s’en remettre Ă  la fatalitĂ©. J’aime par-dessus tout un passage de la Torah (« livre des Psaumes ») qui nous invite Ă  ne pas « abandonner le monde aux mĂ©chants ».
Mais attention ! Cet optimisme du projet que j’oppose ainsi Ă  une « sagesse » trop docile ne doit pas devenir angĂ©lique, ou alors il devient une posture comme une autre. Bernanos, dans ses « CimetiĂšres », se dĂ©fie avec raison de la fausse bĂ©atitude de Pangloss : « L’optimisme, Ă©crit-il, m’est toujours apparu comme l’alibi sournois des Ă©goĂŻstes, soucieux de dissimuler leur chronique satisfaction d’eux-mĂȘmes. » Plus tard, il sera plus violent encore en Ă©crivant dans La LibertĂ©, pour quoi faire ? : « L’optimisme est une fausse espĂ©rance Ă  l’usage des lĂąches et des imbĂ©ciles. » Ne jouons surtout pas au ravi de la crĂšche ! Non, tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le dĂ©sarroi et la souffrance partout prĂ©sents en portent tĂ©moignage. C’est dire s’il faut peser ses mots quand on refuse le pessimisme contemporain. À bien des Ă©gards, il est justifiĂ©. Pas question de lui opposer un optimisme trop claironnant qui fermerait les yeux sur les pĂ©rils.
Durant l’annĂ©e 2011, dans le cadre d’un colloque Ă  Strasbourg, je fus invitĂ© Ă  commenter la fameuse exclamation du pape Jean-Paul II : « N’ayez pas peur ! » J’ai rĂ©pondu que, prise au pied de la lettre, elle pouvait apparaĂźtre comme une fanfaronnade chrĂ©tienne. Il existe quantitĂ© de raisons d’avoir peur par les temps qui courent. Je vois bien la peur que ressentent les hommes et les femmes autour de moi. Je la respecte. Il m’arrive de l’éprouver moi-mĂȘme. Elle est lĂ©gitime. Je pense aux peuples de notre vieille Europe qui craignent le chĂŽmage de masse et la prĂ©caritĂ©, qui perçoivent autour d’eux une sociĂ©tĂ© disloquĂ©e, redoutent de ne plus pouvoir compter sur le rĂŽle protecteur de l’État, ou s’alarment simplement du lien social qui se rompt. Dans son dernier livre, le philosophe Jean-Pierre Dupuy, inventeur de l’expression « catastrophisme Ă©clairĂ© », Ă©crit que ce dernier est « un optimisme fondĂ© sur la raison3 ». J’ajouterai que l’espĂ©rance est — aussi — une disposition de l’ñme, une sensibilitĂ© qu’il faut mettre en mouvement.
Puisque je parle en mon nom propre, Ă©vacuons d’abord les aspects personnels de la question. VoilĂ  des annĂ©es qu’on me questionne sur l’espĂ©rance qui m’habite, contre toute vraisemblance, ajoute-t-on. On en trouve trace dans tous les livres que j’ai Ă©crits. On me dit qu’elle dĂ©tonne. Comme journaliste, j’ai passĂ© vingt-cinq ans de ma vie Ă  « couvrir » les guerres, les rĂ©volutions, et les tragĂ©dies. Au journal Le Monde, comme grand reporter, je fus le prĂ©posĂ© aux catastrophes. Cela correspond Ă  des centaines d’heures passĂ©es au milieu des Ă©gorgements, des famines, des tueries et des dĂ©sastres. Du Biafra (1969) Ă  la Bosnie (1994), j’ai vu mourir et s’entre-tuer les hommes. En toute logique, cet exil consenti dans les tragĂ©dies du lointain aurait dĂ» faire de moi un tourmentĂ© sans illusions sur la nature humaine. De ces victimes dont j’ai partagĂ© — pour de brefs moments — l’épouvante, je devrais, paraĂźt-il, porter le deuil. On attend de moi des propos sombres, voire un dĂ©goĂ»t de la vie. À la limite, on comprendrait que je sois devenu cynique. Et taiseux.
Ce n’est pas le cas. Le cynisme me fait horreur, et la dĂ©sillusion m’apparaĂźtrait comme une trahison. Mon optimisme n’a pas « survĂ©cu » aux famines Ă©thiopiennes, aux assassinats libanais ou aux hĂ©catombes du Vietnam. Tout au contraire, il leur doit d’exister, il s’est nourri et fortifiĂ© de ce que j’ai vĂ©cu lĂ -bas. Quand je me remĂ©more ces annĂ©es-lĂ , c’est l’énergie des humains, l’opiniĂątretĂ© de leur espĂ©rance, l’ardeur de leurs recommencements qui me viennent en tĂȘte. Je pourrais mettre des noms propres sur tous ces ĂȘtres que j’ai vus s’accrocher Ă  l’avenir, avec cette infatigable volontĂ© qui leur permettait de rester debout dans le dĂ©sastre. Ceux-lĂ  continuaient de penser qu’au-delĂ  des souffrances et des dĂ©vastations un « demain » demeurait possible.
Comprenons Ă©galement qu’à cette espĂ©rance droite et forte s’ajoutait une solidaritĂ© instinctive, un rĂ©flexe d’entraide qui en Ă©tait Ă  la fois la cause et la consĂ©quence. Les sociologues, psychologues ou psychiatres ont Ă©tudiĂ© cet altruisme paradoxal qui surgit au cƓur mĂȘme des catastrophes. Ils citent aujourd’hui l’exemple des attentats du 11 septembre 2001 Ă  New York, ou bien celui de l’ouragan Katrina en septembre 2005, Ă  La Nouvelle OrlĂ©ans. Il s’est passĂ© dans ces deux villes des scĂšnes de courage, de solidaritĂ©, de gĂ©nĂ©rositĂ© dont on se souviendra longtemps. Cette empathie spontanĂ©e et cette espĂ©rance, je les ai vues Ă  l’Ɠuvre pendant vingt ans, et sur tous les continents.
À la longue, j’ai fini par me sentir comme dĂ©positaire de cette flamme. Des bidonvilles de Calcutta aux riziĂšres du delta vietnamien, des villages de la montagne du Chouf libanais dĂ©chirĂ©s par les massacres aux vallĂ©es du Sahel Ă©rythrĂ©en bombardĂ©es par les SukhoĂŻ de l’aviation soviĂ©tique : partout la mĂȘme leçon de courage. À Sarajevo en 1992, dans cette avenue mortelle qu’on appelait snipers alley car elle Ă©tait sous le feu des tireurs serbes embusquĂ©s dans les collines, j’ai assistĂ© Ă  une scĂšne inimaginable. Alors que les rares passants se mettaient prĂ©cipitamment Ă  courir pour Ă©chapper aux balles des Tchetniks serbes, un homme d’une quarantaine d’annĂ©es a interrompu sa course. Reprenant une allure normale, il a parcouru la derniĂšre centaine de...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Page de titre
  3. Exergues
  4. Dédicace
  5. 1. Renverser la montagne
  6. 2. Comment la flamme a faibli
  7. 3. Un mensonge a chassĂ© l’autre
  8. 4. Comment la flamme fut mise à l’abri
  9. 5. Quand nous flanchons

  10. 6. Un autre monde respire déjà
  11. 7. Qu’avez-vous fait du rĂȘve europĂ©en ?
  12. 8. Souviens-toi du futur !
  13. 9. Un pessimisme Ă  front de taureau
  14. 10. Affaire de décision
  15. Du mĂȘme auteur
  16. Copyright