Issouf - Un aller simple pour la France
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Issouf - Un aller simple pour la France

  1. 101 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Issouf - Un aller simple pour la France

À propos de ce livre

J'ouvre les yeux, tout est noir. Déjà trois heures que je tourne mes pensées, à la recherche
d'un calme qui ne viendra plus. Dans ma vie d'avant, je dormais sans effort. L'insomnie, je l'ai
découverte aprÚs.
Il a quittĂ©? le dĂ©sert pour la France. C'Ă©tait un aller simple, en avion. Il fallait partir, il n'avait plus le choix. Touareg luttant pour l'indĂ©pendance de son peuple, Issouf Ag Aguidid a obtenu l'asile politique. Depuis il construit sa vie ici, pris entre les souvenirs de son Sahara natal et la rĂ©alitĂ© d'un quotidien Ăąpre, oĂč tout est Ă  conquĂ©rir.
Un récit incarné et fort sur le courage et la liberté.

Foire aux questions

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Informations

Éditeur
Iconoclaste
Année
2021
Imprimer l'ISBN
9782378801182
ISBN de l'eBook
9782378801427
Dans l’avion qui survole le Sahara et fonce Ă  toute vitesse vers Paris, j’emporte avec moi bien des souvenirs. Mais quand je ferme les yeux, c’est mon oncle Aroudeiny qui apparaĂźt le plus souvent sous mes paupiĂšres intranquilles. Sa large silhouette ronde se dĂ©tache dans les teintes ocre de l’horizon. EnveloppĂ© d’un boubou, il marche avec un groupe d’hommes en turbans blancs et bleus. Ses lunettes rectangulaires lui donnent des airs d’intellectuel du dĂ©sert. C’est un sage, mais un sage en action, de ceux dont l’intelligence s’épanouit au contact des autres. Maire de la commune d’AndĂ©ramboukane, il est nĂ© Ă  cent kilomĂštres au sud-est de MĂ©naka, prĂšs de la frontiĂšre nigĂ©rienne. Son pays n’est ni le Mali ni l’Azawad, mais la grande confĂ©dĂ©ration des Ouellemiden.
J’aurais pu, comme la plupart des jeunes de mon Ăąge, partir vers le sud goĂ»ter aux plaisirs modernes de Bamako. Lui m’a incitĂ© Ă  rester Ă  MĂ©naka en me confiant la responsabilitĂ© de l’usine de production de glace. Il Ă©tait convaincu que ma vie Ă©tait ici, au cƓur de notre communautĂ© touareg. GrĂące Ă  lui, je suis devenu adulte en apprenant Ă  apprĂ©cier une existence qui ne demande pas beaucoup. En ville, on court aprĂšs la consommation, le salaire, le beau tĂ©lĂ©phone, les beaux vĂȘtements, un rythme Ă  mille Ă  l’heure. On finit toujours par se comparer aux autres, chercher Ă  faire mieux qu’eux, plus qu’eux, plus fort qu’eux. Dans le dĂ©sert, ces sentiments-lĂ  n’existent pas. Il n’y a que nous et la nature, plus rien d’autre ne compte. Et lorsqu’on tombe en panne de batterie, on laisse son tĂ©lĂ©phone dans son sac et on l’oublie.
Un autre monde s’ouvre alors, loin du fracas des villes. Mon oncle Aroudeiny Ă©tait toujours en mouvement, ne comptant ni les heures ni les kilomĂštres. EntiĂšrement dĂ©vouĂ© Ă  ses fonctions de maire, il prĂȘtait une oreille attentive aux requĂȘtes des habitants qui, Ă  AndĂ©ramboukane ou ailleurs, venaient en nombre lui exposer leurs problĂšmes. Chaque dolĂ©ance, il l’écoutait. Chaque voisin prĂ©occupĂ©, il le conseillait. BĂątisseur infatigable, il avait de grands projets pour la rĂ©gion et trouvait toujours les francs qui manquaient pour le chantier d’une Ă©cole, d’un chĂąteau d’eau ou d’un centre mĂ©dical.
Il se rendait souvent en Europe pour participer Ă  des confĂ©rences. À AndĂ©ramboukane, il avait aussi fondĂ© Tamadacht, un festival qui rĂ©unissait chaque annĂ©e des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants nomades. Des Touaregs mais aussi des Peuls et des Songhays venaient de loin pour l’occasion. Pendant quatre jours de fĂȘte, dans une ambiance magique, nous chantions, dansions, dĂ©clamions des poĂ©sies au rythme des tindĂ©, les tambours traditionnels touaregs.
Quand la guerre a Ă©clatĂ©, en 2012, beaucoup de maires se sont exilĂ©s au Niger en abandonnant leur poste. Les jeunes rebelles souhaitaient de toute façon se dĂ©barrasser des anciens chefs, auxquels ils ne croyaient plus. Pour Aroudeiny, partir Ă©tait impensable. Au pĂ©ril de sa vie, il a choisi de rester, sans prendre parti dans le conflit. Il a travaillĂ© sans relĂąche avec les ONG afin d’assurer l’acheminement de leurs convois. C’est grĂące Ă  lui que les services de santĂ© ont continuĂ© de fonctionner. Il a aussi organisĂ© des campagnes de sensibilisation contre les islamistes. Il m’emmenait souvent avec lui. Je le voyais rassurer les villageois, rĂ©pĂ©ter qu’il fallait garder espoir et ne pas cĂ©der Ă  la terreur des djihadistes. Entre deux Ă©tapes, nous passions du temps sur les routes, et nous nous sommes beaucoup rapprochĂ©s. À son contact, je me suis senti grandir. Il a fait naĂźtre en moi l’envie de suivre son exemple et de m’engager dans la vie collective.
Le Nord du pays a continuĂ© de s’enfoncer dans l’insĂ©curitĂ©. Au point qu’en juin 2012 mon oncle m’a demandĂ© de quitter MĂ©naka pour le Niger. « LĂ -bas, tu seras en sĂ©curitĂ© et plus utile pour nous aider. » J’ai emmĂ©nagĂ© avec d’autres MĂ©nakois dans une maison en pĂ©riphĂ©rie de Niamey. À distance, il me confiait des missions. Je devais accompagner des malades Ă  l’hĂŽpital, envoyer des cartes SIM aux hommes restĂ©s Ă  MĂ©naka sans rĂ©seau, ou transmettre des messages Ă  des responsables politiques en ville. Introduit dans les cercles de mon oncle, j’ai alors pu frĂ©quenter des hommes importants, des intellectuels, des personnalitĂ©s publiques. M’attardant auprĂšs d’eux, j’ai eu la chance d’écouter leurs conversations, de donner mon point de vue et d’apprendre Ă  dĂ©battre. Aujourd’hui, je rĂ©alise tout ce que leur compagnie m’a apportĂ©. Je n’ai pas fait de longues Ă©tudes, je ne suis pas allĂ© Ă  l’universitĂ©, mais, Ă  leurs cĂŽtĂ©s, j’ai beaucoup appris.
En parallĂšle, je me suis engagĂ© comme volontaire au sein du Bureau d’accueil des rĂ©fugiĂ©s des Nations unies, une structure chargĂ©e d’accompagner les rĂ©fugiĂ©s arrivĂ©s dans la capitale nigĂ©rienne. La mission Ă©tait difficile. Chaque jour dĂ©versait son lot de malheureux qui demandaient notre aide. Les membres de l’équipe les Ă©coutaient. Trop souvent, pourtant, nous n’avions pas de solution Ă  leur offrir. Nous n’avions ni ressource, ni pouvoir de dĂ©cision. À quelques exceptions notables, j’ai vu trop de corruption et d’amateurisme. Les distributions de nourriture et de fournitures Ă©taient souvent inĂ©quitables, et les trafics nombreux. Des tensions se sont nouĂ©es avec mes chefs. Au fil des semaines, je me suis souvent senti pris au piĂšge d’une comĂ©die de dupes. J’ai rĂ©alisĂ© que si je continuais Ă  travailler ici avec eux, je finirais, tĂŽt ou tard, par me compromettre moi aussi. PlutĂŽt que de prendre ce risque, j’ai prĂ©fĂ©rĂ© m’éloigner.
Je suis parti la tĂȘte haute mais le cƓur amer. J’avais perdu mes illusions sur le secteur de l’humanitaire, mais j’étais confortĂ© dans ma fibre sociale. Pendant ces mois Ă©prouvants, j’avais Ă©tĂ© dans l’action, utile auprĂšs des plus fragiles. Aider les personnes ĂągĂ©es, emmener les malades Ă  l’hĂŽpital avaient Ă©tĂ© l’occasion de rencontres et de conversations inoubliables. HĂ©ritĂ©es de mon oncle, mes qualitĂ©s sociales prĂ©cieuses pourraient s’avĂ©rer utiles au moment de la reconstruction du pays.
 
Quelques semaines aprĂšs la fin de ce bĂ©nĂ©volat, j’ai appris que mon oncle avait Ă©tĂ© la cible d’une attaque perpĂ©trĂ©e par des djihadistes. « Lequel d’entre vous est Aroudeiny ? » avaient hurlĂ© les assaillants avant de tirer sur sa voiture. C’était un jour de marchĂ© et mon oncle venait de quitter MĂ©naka pour retourner Ă  AndĂ©ramboukane. En sortant de la ville, deux motards masquĂ©s l’ont suivi et ont chargĂ© sa voiture. Une balle de kalachnikov a atteint son avant-bras, brisant la vitre en un millier d’éclats. Un autre tir a touchĂ© le torse d’un passager qui s’était jetĂ© sur mon oncle pour le protĂ©ger. S’ils s’en prenaient Ă  lui, c’était pour dĂ©truire l’esprit de bĂątisseurs dont Aroudeiny Ă©tait devenu le symbole.
BlessĂ© mais conscient, mon oncle a Ă©tĂ© transfĂ©rĂ© d’urgence Ă  Gao. Sur son lit d’hĂŽpital, il suppliait les infirmiĂšres de le laisser tranquille et d’aller soigner le jeune homme qui s’était sacrifiĂ© pour le sauver. Ce dernier est mort dans la nuit. C’est alors que l’état de mon oncle s’est brusquement dĂ©gradĂ©. ÉvacuĂ© vers Bamako par un convoi de l’ONU, il s’est Ă©teint Ă  son tour, sur la route, probablement d’une hĂ©morragie interne diagnostiquĂ©e trop tardivement.
Chez les Touaregs, la mort est un sujet tabou. Lorsque quelqu’un meurt de maladie, on dit : « Telle Ă©tait la volontĂ© de Dieu. » Les mĂ©decins, mal formĂ©s et sous-Ă©quipĂ©s, ne peuvent souvent pas nous dire ce qui arrive prĂ©cisĂ©ment aux malades. On meurt souvent des complications d’une maladie bĂ©nigne. Pour que ces morts prĂ©maturĂ©es ne nous rendent pas fous, nous prĂ©fĂ©rons nous dire que c’est la volontĂ© de Dieu. Dans l’islam, les funĂ©railles doivent aller vite. Le constat clinique du dĂ©cĂšs se fait souvent Ă  la hĂąte. À peine arrĂȘte-t-on de respirer que dĂ©jĂ  rĂ©sonnent les « Allah Akbar ! ». Le corps n’est pas encore lavĂ© et dĂ©jĂ  on creuse la tombe, comme si la mort Ă©tait contagieuse. Pour ne pas importuner les Ăąmes de ceux qui viennent de partir, on Ă©vite aussi de baptister un nouveau-nĂ© du prĂ©nom d’un rĂ©cent dĂ©funt. Une tradition qui explique la grande diversitĂ© des prĂ©noms donnĂ©s Ă  l’intĂ©rieur des communautĂ©s du Nord. Dans le Sud, c’est le contraire : les mĂȘmes prĂ©noms reviennent tout le temps.
 
À l’annonce du dĂ©cĂšs de mon oncle, j’ai tout de suite pris la route vers Bamako pour assister aux funĂ©railles. Le voyage fut une longue suite de journĂ©es sombres. Des funĂ©railles, je garde un souvenir brouillĂ©. D’anciens ministres, des diplomates et des personnalitĂ©s de la communautĂ© touareg avaient fait le dĂ©placement. En voyant cette foule, on comprenait tout de suite que mon oncle avait Ă©tĂ© un homme important.
De retour Ă  Niamey, le poids du deuil m’a assailli. DĂ©primĂ©, j’avais les idĂ©es noires et m’en voulais de ne pas avoir Ă©tĂ© lĂ  pour protĂ©ger mon oncle. J’aurais voulu mourir Ă  sa place. Au mĂȘme moment, la situation sĂ©curitaire se dĂ©gradait. La police nigĂ©rienne redoutait que la ville ne devienne base arriĂšre pour les rebelles. Elle soupçonnait les habitants de cacher des combattants ou des armes chez eux. Notre quartier Ă©tait visĂ© par des perquisitions. Des voisins Ă©taient embarquĂ©s et violemment interrogĂ©s.
Tout le monde m’a conseillĂ© de retourner Ă  Bamako. LĂ -bas, mon moral a continuĂ© de se dĂ©grader. J’en voulais de plus en plus au gouvernement d’avoir créé ce dĂ©sordre. Sur les rĂ©seaux sociaux, je lisais quantitĂ© d’articles et regardais des vidĂ©os sur le projet d’indĂ©pendance. Je multipliais les publications, et postais partout des commentaires enflammĂ©s. Ma conscience politique s’affinait, donnant corps Ă  ma colĂšre.
Plus je m’informais, plus j’enrageais de vivre dans un pays oĂč certains mots sont interdits. Je me souviens de ce jour oĂč, dans la rue, j’avais lancĂ© sur mon tĂ©lĂ©phone une chanson sur le rĂȘve de l’Azawad. En rythme sur la musique, je chantonnais : « Azawad, Azawad. » En m’entendant, l’ami qui m’accompagnait s’était mis Ă  transpirer. « Tais-toi ! Tu vas nous faire tuer ! » m’a-t-il murmurĂ©. Moi, j’étais en colĂšre de ne pouvoir porter mon deuil librement. Je pensais Ă  mon oncle, Ă  mes cousins morts pendant le siĂšge de MĂ©naka. Prisonnier de cette ville oĂč je ne pouvais ĂȘtre moi-mĂȘme, j’ai montĂ© le son, et me suis remis Ă  chanter.
L’oncle qui m’hĂ©bergeait donnait souvent des dĂźners chez lui. Parmi les invitĂ©s rĂ©guliers, certains travaillaient pour le gouvernement malien. Un soir, l’un d’eux s’est lancĂ© dans une diatribe contre les indĂ©pendantistes. Assis Ă  la table, il rĂ©gurgitait sa propagande en s’empiffrant de pĂąte d’arachide. Je le laissais parler, mais je bouillonnais de l’intĂ©rieur. Je m’en voulais de ne rien dire. Si je lui rĂ©pondais, je me mettais en danger.
En public, je devais rester sur mes gardes. Éviter de parler politique, mĂȘme avec les Touaregs, car je savais que des hommes malhonnĂȘtes se cachaient parmi eux. Mais sur les boucles WhatsApp qui se multipliaient depuis le dĂ©but du conflit, je ne prenais pas de prĂ©cautions. Mes publications ont commencĂ© Ă  attirer l’attention. Un matin, j’ai reçu une menace de mort. Je savais que tous ces sites Ă©taient surveillĂ©s par les services de sĂ©curitĂ©. Depuis des mois, des agents infiltrĂ©s s’évertuaient Ă  ficher et traquer les fauteurs de troubles. Certains Ă©taient emmenĂ©s dans la brousse et ne donnaient plus signe de vie. Un matin, un homme avec qui je me disputais sur un forum m’a appelĂ© pour s’expliquer. AgitĂ©, j’ai voulu lui montrer qu’il ne me faisait pas peur. EmportĂ© par la colĂšre, je lui ai donnĂ© mon adresse. Ce n’est qu’aprĂšs avoir raccrochĂ© que j’ai rĂ©alisĂ© que j’étais allĂ© trop loin.
Il aurait fallu taire mes convictions, rester sourd Ă  la propagande et vivre ma vie discrĂštement, dans mon coin, sans Ă©lever la voix. Mais le feu de libertĂ© qui s’était allumĂ© en moi refusait de s’éteindre. Quand je soufflais dessus, la flamme disparaissait un instant, puis rĂ©apparaissait, toujours plus grande.
Plus je tournais les choses dans ma tĂȘte, plus la situation semblait intenable. Je sentais qu’il me serait dĂ©sormais impossible de revenir en arriĂšre. Des vĂ©ritĂ©s s’étaient ouvertes en moi. Je ne pouvais plus les ignorer. Rester silencieux me rendait coupable de trahison envers mes proches disparus. Je pouvais me rĂ©frener un peu, mais je finissais toujours par craquer. Rester, c’était risquer la mort, ou vivre une existence de planquĂ© en reniant mes convictions. Mieux valait vivre ailleurs dans la misĂšre qu’ici dans le mensonge.
Les menaces de mort Ă©taient de plus en plus frĂ©quentes. J’avais peur pour ma vie. Pour sauver ma peau, j’ai dĂ©cidĂ© de partir. Mon dĂ©part fut prĂ©parĂ© dans le plus grand secret, avec la seule aide de mes oncles. Je n’ai pas eu le temps de dire adieu Ă  mes proches ni de serrer mes amis dans mes bras.
En France, j’espĂ©rais pouvoir ĂȘtre moi-mĂȘme et porter ma vĂ©ritĂ© dignement.
C’est Ă  l’école Thot que j’ai rencontrĂ© la plupart de mes nouveaux amis parisiens, des rĂ©fugiĂ©s autant que des Français. LiĂ©s par notre attachement Ă  la solidaritĂ© et Ă  l’entraide, nous passons beaucoup de temps ensemble. À leurs cĂŽtĂ©s, je peux enfin renouer avec les valeurs de mon oncle disparu, celles qui m’avaient poussĂ© Ă  faire du bĂ©nĂ©volat Ă  Niamey. Ensemble, nous avons créé Mahassine, un groupe de distribution de nourriture pour les migrants des rues de Paris. En arabe, mahassine veut dire ce qui est bon, beau, vertueux. Au Soudan, c’est le nom qu’on donne aux femmes qui vendent du thĂ© dans la rue. Entre nous, Mahassine est aussi le petit nom par lequel nous nous dĂ©signons les uns les autres.
Les Mahassine se rĂ©unissent un soir par semaine, parfois plus en hiver. Tout commence chez Patrick, qui habite porte de la Chapelle. Son appartement est notre point de rendez-vous. Parmi les habituĂ©s, il y a Marie-AimĂ©e, Juliette, Nina et Walid. Les filles arrivent de banlieue en voiture. ÉpuisĂ©es par une longue journĂ©e de travail, elles ne pensent pas Ă  leur fatigue, seulement Ă  ceux qui ont besoin de leur aide.
Depuis le matin, nous avons Ă©changĂ© des messages sur notre groupe de conversation WhatsApp. Il a fallu coordonner l’approvisionnement de la nourriture, mais aussi remettre la main sur le matĂ©riel – des tables et des trĂ©teaux – qui a servi Ă  d’autres actions pendant la semaine. Au signal, nous descendons aider Ă  dĂ©charger le coffre rempli de thermos, de bols et de gobelets ainsi que de baguettes de pain et de viennoiseries collectĂ©es dans des boulangeries qui ont acceptĂ© de nous donner leurs invendus.
Certains soirs, nous parvenons Ă  rĂ©cupĂ©rer des cagettes entiĂšres de fruits et lĂ©gumes auprĂšs d’associations comme France terre d’asile. Alors nous passons une heure Ă  prĂ©parer joyeusement des soupes ou de la compote. Il y a parfois des dĂ©convenues, comme aprĂšs cette sĂ©ance de cuisine chez Patrick oĂč nous avons dĂ©couvert trop tard que notre soixantaine d’Ɠufs plongĂ©s dans une grosse casserole n’étaient pas assez cuits. Mais il faut plus qu’un dĂ©sastre culinaire pour dĂ©courager les Mahassine. MalgrĂ© les petits ratĂ©s, l’énergie et la bonne humeur sont toujours au rendez-vous.
Avant le dĂ©part, nous procĂ©dons Ă  une premiĂšre rĂ©partition des tĂąches. Certains s’occuperont du thĂ©. D’autres, de la distribution du pain. D’autres encore se chargeront d’encadrer la file d’attente. Les soirs oĂč nous sommes suffisamment nombreux, un Mahassine a pour rĂŽle de repĂ©rer les mineurs dans la foule. Ceux-lĂ  sont prioritaires pour dĂ©crocher une nuit d’hĂ©bergement au SAMU social. Nous passons quelques coups de fil.
Vers 21 heures, nous approchons, les bras chargĂ©s, de la petite place prĂšs d’une station-service devenue l’un des lieux de distribution. Il arrive qu’une autre maraude soit dĂ©jĂ  en cours quand nous arrivons. Les bĂ©nĂ©voles nous demandent de nous mettre ailleurs sous prĂ©texte que cette zone leur est rĂ©servĂ©e. Nous partageons tous le mĂȘme but, et pourtant, ces petites guerres de territoires sont rĂ©elles. Mahassine s’applique Ă  ne pas s’en mĂȘler. Il n’empĂȘche qu’il est parfois diffici...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Présentation
  3. Copyright
  4. Page de titre
  5. Dédicace
  6. Prologue
  7. J’ouvre les yeux, tout

  8. Dans ma famille, le

  9. À la zone des

  10. Aprùs quelques jours de

  11. DĂšs l’instant oĂč nous

  12. L’avenir appartient aux migrants

  13. Chacun de nous s’est

  14. Entre le premier rendez-vous

  15. En Europe, l’idĂ©e selon

  16. Quand je pense au

  17. J’avais une dizaine d’annĂ©es

  18. Dans l’avion qui survole

  19. C’est Ă  l’école Thot

  20. Depuis mon arrivée en

  21. Mon téléphone vibre dans

  22. Une fois par an,

  23. Ces derniers mois, j’ai

  24. Remerciement
  25. Achevé