
- 101 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Issouf - Un aller simple pour la France
Ă propos de ce livre
J'ouvre les yeux, tout est noir. Déjà trois heures que je tourne mes pensées, à la recherche
d'un calme qui ne viendra plus. Dans ma vie d'avant, je dormais sans effort. L'insomnie, je l'ai
découverte aprÚs.
Il a quittĂ©? le dĂ©sert pour la France. C'Ă©tait un aller simple, en avion. Il fallait partir, il n'avait plus le choix. Touareg luttant pour l'indĂ©pendance de son peuple, Issouf Ag Aguidid a obtenu l'asile politique. Depuis il construit sa vie ici, pris entre les souvenirs de son Sahara natal et la rĂ©alitĂ© d'un quotidien Ăąpre, oĂč tout est Ă conquĂ©rir.
Un récit incarné et fort sur le courage et la liberté.
Foire aux questions
Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramÚtres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrez comment résilier votre abonnement.
Non, les livres ne peuvent pas ĂȘtre tĂ©lĂ©chargĂ©s sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour ĂȘtre utilisĂ©s en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez tĂ©lĂ©charger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre tĂ©lĂ©phone portable ou votre tablette. DĂ©couvrez-en plus ici.
Perlego propose deux abonnements : Essentiel et Complet
- Essentiel est idĂ©al pour les Ă©tudiants et les professionnels qui aiment explorer un large Ă©ventail de sujets. AccĂ©dez Ă la bibliothĂšque Essentiel comprenant plus de 800 000 titres de rĂ©fĂ©rence et best-sellers dans les domaines du commerce, du dĂ©veloppement personnel et des sciences humaines. Il comprend un temps de lecture illimitĂ© et la voix standard de la fonction Ăcouter.
- Complet est parfait pour les Ă©tudiants avancĂ©s et les chercheurs qui ont besoin d'un accĂšs complet et illimitĂ©. AccĂ©dez Ă plus de 1,4 million de livres sur des centaines de sujets, y compris des titres acadĂ©miques et spĂ©cialisĂ©s. L'abonnement Complet comprend Ă©galement des fonctionnalitĂ©s avancĂ©es telles que la fonction Ăcouter Premium et l'Assistant de recherche.
Nous sommes un service d'abonnement Ă des ouvrages universitaires en ligne, oĂč vous pouvez accĂ©der Ă toute une bibliothĂšque pour un prix infĂ©rieur Ă celui d'un seul livre par mois. Avec plus d'un million de livres sur plus de 1 000 sujets, nous avons ce qu'il vous faut ! DĂ©couvrez-en plus ici.
Recherchez le symbole Ăcouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'Ă©couter. L'outil Ăcouter lit le texte Ă haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accĂ©lĂ©rer ou le ralentir. DĂ©couvrez-en plus ici.
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS ou Android pour lire Ă tout moment, n'importe oĂč, mĂȘme hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous ĂȘtes en dĂ©placement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application.
Oui, vous pouvez accéder à Issouf - Un aller simple pour la France par Issouf Ag Aguidid,Estelle Lenartowicz en format PDF et/ou ePUB. Nous disposons de plus d'un million d'ouvrages à découvrir dans notre catalogue.
Informations
Ăditeur
IconoclasteAnnée
2021Imprimer l'ISBN
9782378801182ISBN de l'eBook
9782378801427Dans lâavion qui survole le Sahara et fonce Ă toute vitesse vers Paris, jâemporte avec moi bien des souvenirs. Mais quand je ferme les yeux, câest mon oncle Aroudeiny qui apparaĂźt le plus souvent sous mes paupiĂšres intranquilles. Sa large silhouette ronde se dĂ©tache dans les teintes ocre de lâhorizon. EnveloppĂ© dâun boubou, il marche avec un groupe dâhommes en turbans blancs et bleus. Ses lunettes rectangulaires lui donnent des airs dâintellectuel du dĂ©sert. Câest un sage, mais un sage en action, de ceux dont lâintelligence sâĂ©panouit au contact des autres. Maire de la commune dâAndĂ©ramboukane, il est nĂ© Ă cent kilomĂštres au sud-est de MĂ©naka, prĂšs de la frontiĂšre nigĂ©rienne. Son pays nâest ni le Mali ni lâAzawad, mais la grande confĂ©dĂ©ration des Ouellemiden.
Jâaurais pu, comme la plupart des jeunes de mon Ăąge, partir vers le sud goĂ»ter aux plaisirs modernes de Bamako. Lui mâa incitĂ© Ă rester Ă MĂ©naka en me confiant la responsabilitĂ© de lâusine de production de glace. Il Ă©tait convaincu que ma vie Ă©tait ici, au cĆur de notre communautĂ© touareg. GrĂące Ă lui, je suis devenu adulte en apprenant Ă apprĂ©cier une existence qui ne demande pas beaucoup. En ville, on court aprĂšs la consommation, le salaire, le beau tĂ©lĂ©phone, les beaux vĂȘtements, un rythme Ă mille Ă lâheure. On finit toujours par se comparer aux autres, chercher Ă faire mieux quâeux, plus quâeux, plus fort quâeux. Dans le dĂ©sert, ces sentiments-lĂ nâexistent pas. Il nây a que nous et la nature, plus rien dâautre ne compte. Et lorsquâon tombe en panne de batterie, on laisse son tĂ©lĂ©phone dans son sac et on lâoublie.
Un autre monde sâouvre alors, loin du fracas des villes. Mon oncle Aroudeiny Ă©tait toujours en mouvement, ne comptant ni les heures ni les kilomĂštres. EntiĂšrement dĂ©vouĂ© Ă ses fonctions de maire, il prĂȘtait une oreille attentive aux requĂȘtes des habitants qui, Ă AndĂ©ramboukane ou ailleurs, venaient en nombre lui exposer leurs problĂšmes. Chaque dolĂ©ance, il lâĂ©coutait. Chaque voisin prĂ©occupĂ©, il le conseillait. BĂątisseur infatigable, il avait de grands projets pour la rĂ©gion et trouvait toujours les francs qui manquaient pour le chantier dâune Ă©cole, dâun chĂąteau dâeau ou dâun centre mĂ©dical.
Il se rendait souvent en Europe pour participer Ă des confĂ©rences. Ă AndĂ©ramboukane, il avait aussi fondĂ© Tamadacht, un festival qui rĂ©unissait chaque annĂ©e des centaines dâhommes, de femmes et dâenfants nomades. Des Touaregs mais aussi des Peuls et des Songhays venaient de loin pour lâoccasion. Pendant quatre jours de fĂȘte, dans une ambiance magique, nous chantions, dansions, dĂ©clamions des poĂ©sies au rythme des tindĂ©, les tambours traditionnels touaregs.
Quand la guerre a Ă©clatĂ©, en 2012, beaucoup de maires se sont exilĂ©s au Niger en abandonnant leur poste. Les jeunes rebelles souhaitaient de toute façon se dĂ©barrasser des anciens chefs, auxquels ils ne croyaient plus. Pour Aroudeiny, partir Ă©tait impensable. Au pĂ©ril de sa vie, il a choisi de rester, sans prendre parti dans le conflit. Il a travaillĂ© sans relĂąche avec les ONG afin dâassurer lâacheminement de leurs convois. Câest grĂące Ă lui que les services de santĂ© ont continuĂ© de fonctionner. Il a aussi organisĂ© des campagnes de sensibilisation contre les islamistes. Il mâemmenait souvent avec lui. Je le voyais rassurer les villageois, rĂ©pĂ©ter quâil fallait garder espoir et ne pas cĂ©der Ă la terreur des djihadistes. Entre deux Ă©tapes, nous passions du temps sur les routes, et nous nous sommes beaucoup rapprochĂ©s. Ă son contact, je me suis senti grandir. Il a fait naĂźtre en moi lâenvie de suivre son exemple et de mâengager dans la vie collective.
Le Nord du pays a continuĂ© de sâenfoncer dans lâinsĂ©curitĂ©. Au point quâen juin 2012 mon oncle mâa demandĂ© de quitter MĂ©naka pour le Niger. « LĂ -bas, tu seras en sĂ©curitĂ© et plus utile pour nous aider. » Jâai emmĂ©nagĂ© avec dâautres MĂ©nakois dans une maison en pĂ©riphĂ©rie de Niamey. Ă distance, il me confiait des missions. Je devais accompagner des malades Ă lâhĂŽpital, envoyer des cartes SIM aux hommes restĂ©s Ă MĂ©naka sans rĂ©seau, ou transmettre des messages Ă des responsables politiques en ville. Introduit dans les cercles de mon oncle, jâai alors pu frĂ©quenter des hommes importants, des intellectuels, des personnalitĂ©s publiques. Mâattardant auprĂšs dâeux, jâai eu la chance dâĂ©couter leurs conversations, de donner mon point de vue et dâapprendre Ă dĂ©battre. Aujourdâhui, je rĂ©alise tout ce que leur compagnie mâa apportĂ©. Je nâai pas fait de longues Ă©tudes, je ne suis pas allĂ© Ă lâuniversitĂ©, mais, Ă leurs cĂŽtĂ©s, jâai beaucoup appris.
En parallĂšle, je me suis engagĂ© comme volontaire au sein du Bureau dâaccueil des rĂ©fugiĂ©s des Nations unies, une structure chargĂ©e dâaccompagner les rĂ©fugiĂ©s arrivĂ©s dans la capitale nigĂ©rienne. La mission Ă©tait difficile. Chaque jour dĂ©versait son lot de malheureux qui demandaient notre aide. Les membres de lâĂ©quipe les Ă©coutaient. Trop souvent, pourtant, nous nâavions pas de solution Ă leur offrir. Nous nâavions ni ressource, ni pouvoir de dĂ©cision. Ă quelques exceptions notables, jâai vu trop de corruption et dâamateurisme. Les distributions de nourriture et de fournitures Ă©taient souvent inĂ©quitables, et les trafics nombreux. Des tensions se sont nouĂ©es avec mes chefs. Au fil des semaines, je me suis souvent senti pris au piĂšge dâune comĂ©die de dupes. Jâai rĂ©alisĂ© que si je continuais Ă travailler ici avec eux, je finirais, tĂŽt ou tard, par me compromettre moi aussi. PlutĂŽt que de prendre ce risque, jâai prĂ©fĂ©rĂ© mâĂ©loigner.
Je suis parti la tĂȘte haute mais le cĆur amer. Jâavais perdu mes illusions sur le secteur de lâhumanitaire, mais jâĂ©tais confortĂ© dans ma fibre sociale. Pendant ces mois Ă©prouvants, jâavais Ă©tĂ© dans lâaction, utile auprĂšs des plus fragiles. Aider les personnes ĂągĂ©es, emmener les malades Ă lâhĂŽpital avaient Ă©tĂ© lâoccasion de rencontres et de conversations inoubliables. HĂ©ritĂ©es de mon oncle, mes qualitĂ©s sociales prĂ©cieuses pourraient sâavĂ©rer utiles au moment de la reconstruction du pays.
Â
Quelques semaines aprĂšs la fin de ce bĂ©nĂ©volat, jâai appris que mon oncle avait Ă©tĂ© la cible dâune attaque perpĂ©trĂ©e par des djihadistes. « Lequel dâentre vous est Aroudeiny ? » avaient hurlĂ© les assaillants avant de tirer sur sa voiture. CâĂ©tait un jour de marchĂ© et mon oncle venait de quitter MĂ©naka pour retourner Ă AndĂ©ramboukane. En sortant de la ville, deux motards masquĂ©s lâont suivi et ont chargĂ© sa voiture. Une balle de kalachnikov a atteint son avant-bras, brisant la vitre en un millier dâĂ©clats. Un autre tir a touchĂ© le torse dâun passager qui sâĂ©tait jetĂ© sur mon oncle pour le protĂ©ger. Sâils sâen prenaient Ă lui, câĂ©tait pour dĂ©truire lâesprit de bĂątisseurs dont Aroudeiny Ă©tait devenu le symbole.
BlessĂ© mais conscient, mon oncle a Ă©tĂ© transfĂ©rĂ© dâurgence Ă Gao. Sur son lit dâhĂŽpital, il suppliait les infirmiĂšres de le laisser tranquille et dâaller soigner le jeune homme qui sâĂ©tait sacrifiĂ© pour le sauver. Ce dernier est mort dans la nuit. Câest alors que lâĂ©tat de mon oncle sâest brusquement dĂ©gradĂ©. ĂvacuĂ© vers Bamako par un convoi de lâONU, il sâest Ă©teint Ă son tour, sur la route, probablement dâune hĂ©morragie interne diagnostiquĂ©e trop tardivement.
Chez les Touaregs, la mort est un sujet tabou. Lorsque quelquâun meurt de maladie, on dit : « Telle Ă©tait la volontĂ© de Dieu. » Les mĂ©decins, mal formĂ©s et sous-Ă©quipĂ©s, ne peuvent souvent pas nous dire ce qui arrive prĂ©cisĂ©ment aux malades. On meurt souvent des complications dâune maladie bĂ©nigne. Pour que ces morts prĂ©maturĂ©es ne nous rendent pas fous, nous prĂ©fĂ©rons nous dire que câest la volontĂ© de Dieu. Dans lâislam, les funĂ©railles doivent aller vite. Le constat clinique du dĂ©cĂšs se fait souvent Ă la hĂąte. Ă peine arrĂȘte-t-on de respirer que dĂ©jĂ rĂ©sonnent les « Allah Akbar ! ». Le corps nâest pas encore lavĂ© et dĂ©jĂ on creuse la tombe, comme si la mort Ă©tait contagieuse. Pour ne pas importuner les Ăąmes de ceux qui viennent de partir, on Ă©vite aussi de baptister un nouveau-nĂ© du prĂ©nom dâun rĂ©cent dĂ©funt. Une tradition qui explique la grande diversitĂ© des prĂ©noms donnĂ©s Ă lâintĂ©rieur des communautĂ©s du Nord. Dans le Sud, câest le contraire : les mĂȘmes prĂ©noms reviennent tout le temps.
Â
Ă lâannonce du dĂ©cĂšs de mon oncle, jâai tout de suite pris la route vers Bamako pour assister aux funĂ©railles. Le voyage fut une longue suite de journĂ©es sombres. Des funĂ©railles, je garde un souvenir brouillĂ©. Dâanciens ministres, des diplomates et des personnalitĂ©s de la communautĂ© touareg avaient fait le dĂ©placement. En voyant cette foule, on comprenait tout de suite que mon oncle avait Ă©tĂ© un homme important.
De retour Ă Niamey, le poids du deuil mâa assailli. DĂ©primĂ©, jâavais les idĂ©es noires et mâen voulais de ne pas avoir Ă©tĂ© lĂ pour protĂ©ger mon oncle. Jâaurais voulu mourir Ă sa place. Au mĂȘme moment, la situation sĂ©curitaire se dĂ©gradait. La police nigĂ©rienne redoutait que la ville ne devienne base arriĂšre pour les rebelles. Elle soupçonnait les habitants de cacher des combattants ou des armes chez eux. Notre quartier Ă©tait visĂ© par des perquisitions. Des voisins Ă©taient embarquĂ©s et violemment interrogĂ©s.
Tout le monde mâa conseillĂ© de retourner Ă Bamako. LĂ -bas, mon moral a continuĂ© de se dĂ©grader. Jâen voulais de plus en plus au gouvernement dâavoir créé ce dĂ©sordre. Sur les rĂ©seaux sociaux, je lisais quantitĂ© dâarticles et regardais des vidĂ©os sur le projet dâindĂ©pendance. Je multipliais les publications, et postais partout des commentaires enflammĂ©s. Ma conscience politique sâaffinait, donnant corps Ă ma colĂšre.
Plus je mâinformais, plus jâenrageais de vivre dans un pays oĂč certains mots sont interdits. Je me souviens de ce jour oĂč, dans la rue, jâavais lancĂ© sur mon tĂ©lĂ©phone une chanson sur le rĂȘve de lâAzawad. En rythme sur la musique, je chantonnais : « Azawad, Azawad. » En mâentendant, lâami qui mâaccompagnait sâĂ©tait mis Ă transpirer. « Tais-toi ! Tu vas nous faire tuer ! » mâa-t-il murmurĂ©. Moi, jâĂ©tais en colĂšre de ne pouvoir porter mon deuil librement. Je pensais Ă mon oncle, Ă mes cousins morts pendant le siĂšge de MĂ©naka. Prisonnier de cette ville oĂč je ne pouvais ĂȘtre moi-mĂȘme, jâai montĂ© le son, et me suis remis Ă chanter.
Lâoncle qui mâhĂ©bergeait donnait souvent des dĂźners chez lui. Parmi les invitĂ©s rĂ©guliers, certains travaillaient pour le gouvernement malien. Un soir, lâun dâeux sâest lancĂ© dans une diatribe contre les indĂ©pendantistes. Assis Ă la table, il rĂ©gurgitait sa propagande en sâempiffrant de pĂąte dâarachide. Je le laissais parler, mais je bouillonnais de lâintĂ©rieur. Je mâen voulais de ne rien dire. Si je lui rĂ©pondais, je me mettais en danger.
En public, je devais rester sur mes gardes. Ăviter de parler politique, mĂȘme avec les Touaregs, car je savais que des hommes malhonnĂȘtes se cachaient parmi eux. Mais sur les boucles WhatsApp qui se multipliaient depuis le dĂ©but du conflit, je ne prenais pas de prĂ©cautions. Mes publications ont commencĂ© Ă attirer lâattention. Un matin, jâai reçu une menace de mort. Je savais que tous ces sites Ă©taient surveillĂ©s par les services de sĂ©curitĂ©. Depuis des mois, des agents infiltrĂ©s sâĂ©vertuaient Ă ficher et traquer les fauteurs de troubles. Certains Ă©taient emmenĂ©s dans la brousse et ne donnaient plus signe de vie. Un matin, un homme avec qui je me disputais sur un forum mâa appelĂ© pour sâexpliquer. AgitĂ©, jâai voulu lui montrer quâil ne me faisait pas peur. EmportĂ© par la colĂšre, je lui ai donnĂ© mon adresse. Ce nâest quâaprĂšs avoir raccrochĂ© que jâai rĂ©alisĂ© que jâĂ©tais allĂ© trop loin.
Il aurait fallu taire mes convictions, rester sourd Ă la propagande et vivre ma vie discrĂštement, dans mon coin, sans Ă©lever la voix. Mais le feu de libertĂ© qui sâĂ©tait allumĂ© en moi refusait de sâĂ©teindre. Quand je soufflais dessus, la flamme disparaissait un instant, puis rĂ©apparaissait, toujours plus grande.
Plus je tournais les choses dans ma tĂȘte, plus la situation semblait intenable. Je sentais quâil me serait dĂ©sormais impossible de revenir en arriĂšre. Des vĂ©ritĂ©s sâĂ©taient ouvertes en moi. Je ne pouvais plus les ignorer. Rester silencieux me rendait coupable de trahison envers mes proches disparus. Je pouvais me rĂ©frener un peu, mais je finissais toujours par craquer. Rester, câĂ©tait risquer la mort, ou vivre une existence de planquĂ© en reniant mes convictions. Mieux valait vivre ailleurs dans la misĂšre quâici dans le mensonge.
Les menaces de mort Ă©taient de plus en plus frĂ©quentes. Jâavais peur pour ma vie. Pour sauver ma peau, jâai dĂ©cidĂ© de partir. Mon dĂ©part fut prĂ©parĂ© dans le plus grand secret, avec la seule aide de mes oncles. Je nâai pas eu le temps de dire adieu Ă mes proches ni de serrer mes amis dans mes bras.
En France, jâespĂ©rais pouvoir ĂȘtre moi-mĂȘme et porter ma vĂ©ritĂ© dignement.
Câest Ă lâĂ©cole Thot que jâai rencontrĂ© la plupart de mes nouveaux amis parisiens, des rĂ©fugiĂ©s autant que des Français. LiĂ©s par notre attachement Ă la solidaritĂ© et Ă lâentraide, nous passons beaucoup de temps ensemble. Ă leurs cĂŽtĂ©s, je peux enfin renouer avec les valeurs de mon oncle disparu, celles qui mâavaient poussĂ© Ă faire du bĂ©nĂ©volat Ă Niamey. Ensemble, nous avons créé Mahassine, un groupe de distribution de nourriture pour les migrants des rues de Paris. En arabe, mahassine veut dire ce qui est bon, beau, vertueux. Au Soudan, câest le nom quâon donne aux femmes qui vendent du thĂ© dans la rue. Entre nous, Mahassine est aussi le petit nom par lequel nous nous dĂ©signons les uns les autres.
Les Mahassine se rĂ©unissent un soir par semaine, parfois plus en hiver. Tout commence chez Patrick, qui habite porte de la Chapelle. Son appartement est notre point de rendez-vous. Parmi les habituĂ©s, il y a Marie-AimĂ©e, Juliette, Nina et Walid. Les filles arrivent de banlieue en voiture. ĂpuisĂ©es par une longue journĂ©e de travail, elles ne pensent pas Ă leur fatigue, seulement Ă ceux qui ont besoin de leur aide.
Depuis le matin, nous avons Ă©changĂ© des messages sur notre groupe de conversation WhatsApp. Il a fallu coordonner lâapprovisionnement de la nourriture, mais aussi remettre la main sur le matĂ©riel â des tables et des trĂ©teaux â qui a servi Ă dâautres actions pendant la semaine. Au signal, nous descendons aider Ă dĂ©charger le coffre rempli de thermos, de bols et de gobelets ainsi que de baguettes de pain et de viennoiseries collectĂ©es dans des boulangeries qui ont acceptĂ© de nous donner leurs invendus.
Certains soirs, nous parvenons Ă rĂ©cupĂ©rer des cagettes entiĂšres de fruits et lĂ©gumes auprĂšs dâassociations comme France terre dâasile. Alors nous passons une heure Ă prĂ©parer joyeusement des soupes ou de la compote. Il y a parfois des dĂ©convenues, comme aprĂšs cette sĂ©ance de cuisine chez Patrick oĂč nous avons dĂ©couvert trop tard que notre soixantaine dâĆufs plongĂ©s dans une grosse casserole nâĂ©taient pas assez cuits. Mais il faut plus quâun dĂ©sastre culinaire pour dĂ©courager les Mahassine. MalgrĂ© les petits ratĂ©s, lâĂ©nergie et la bonne humeur sont toujours au rendez-vous.
Avant le dĂ©part, nous procĂ©dons Ă une premiĂšre rĂ©partition des tĂąches. Certains sâoccuperont du thĂ©. Dâautres, de la distribution du pain. Dâautres encore se chargeront dâencadrer la file dâattente. Les soirs oĂč nous sommes suffisamment nombreux, un Mahassine a pour rĂŽle de repĂ©rer les mineurs dans la foule. Ceux-lĂ sont prioritaires pour dĂ©crocher une nuit dâhĂ©bergement au SAMU social. Nous passons quelques coups de fil.
Vers 21 heures, nous approchons, les bras chargĂ©s, de la petite place prĂšs dâune station-service devenue lâun des lieux de distribution. Il arrive quâune autre maraude soit dĂ©jĂ en cours quand nous arrivons. Les bĂ©nĂ©voles nous demandent de nous mettre ailleurs sous prĂ©texte que cette zone leur est rĂ©servĂ©e. Nous partageons tous le mĂȘme but, et pourtant, ces petites guerres de territoires sont rĂ©elles. Mahassine sâapplique Ă ne pas sâen mĂȘler. Il nâempĂȘche quâil est parfois diffici...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Présentation
- Copyright
- Page de titre
- Dédicace
- Prologue
- Jâouvre les yeux, toutâŠ
- Dans ma famille, leâŠ
- Ă la zone desâŠ
- AprĂšs quelques jours deâŠ
- DĂšs lâinstant oĂč nousâŠ
- Lâavenir appartient aux migrantsâŠ
- Chacun de nous sâestâŠ
- Entre le premier rendez-vousâŠ
- En Europe, lâidĂ©e selonâŠ
- Quand je pense auâŠ
- Jâavais une dizaine dâannĂ©esâŠ
- Dans lâavion qui survoleâŠ
- Câest Ă lâĂ©cole ThotâŠ
- Depuis mon arrivĂ©e enâŠ
- Mon tĂ©lĂ©phone vibre dansâŠ
- Une fois par an,âŠ
- Ces derniers mois, jâaiâŠ
- Remerciement
- Achevé