Il est temps d'agir
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Il est temps d'agir

  1. 124 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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À propos de ce livre

On l'appelle ' Capitaine Courage '.
Carola Rackete a 32 ans. Le 29 juin 2019, aux commandes du Sea-Watch 3, elle a accosté à Lampedusa pour sauver 40 migrants en état de détresse à bord.
Elle a bravé l'interdiction de débarquer, au nom de ses convictions. ' Ce n'était pas un acte de violence, seulement de désobéissance. '
Dans ce livre-manifeste, elle nous alerte sur le sort des réfugiés et l'état de notre planÚte. Il n'y a plus un instant à perdre pour construire un monde plus juste.
À la suite de Greta Thunberg, elle incarne la gĂ©nĂ©ration du changement. ' Quand, sinon maintenant, la chance se prĂ©sentera-t-elle de changer le systĂšme? ' Allons-y.

Foire aux questions

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Informations

Éditeur
Iconoclaste
Année
2020
Imprimer l'ISBN
9782378801250
ISBN de l'eBook
9782378801816

1

Cessons d’espĂ©rer

BientĂŽt midi et nous ne pouvons toujours pas bouger d’ici. La rampe de l’escalier qui monte au pont est brĂ»lante, un vrai tuyau de poĂȘle. Je grimpe les marches deux par deux. ArrivĂ©e en haut, je m’arrĂȘte un instant et je sens les gouttelettes de sueur former comme un film sur ma peau. Pas de vent, l’air est immobile. La chaleur est trop Ă©crasante pour s’agiter. Sous nos yeux s’étale le mois le plus chaud jamais enregistrĂ© dans les archives mĂ©tĂ©o.
Nous sommes le vendredi 28 juin 2019. Il y a vingt jours, nous avons quittĂ© le port de Licata, en Sicile, pour aller sauver des vies humaines. Quatre jours plus tard, Ă  quelque 50 milles des cĂŽtes libyennes, nous avons recueilli cinquante-trois personnes embarquĂ©es sur un canot pneumatique inadaptĂ© Ă  la navigation en mer. Des hommes, des femmes enceintes, des mineurs, dont deux enfants en bas Ăąge. Entre-temps, les garde-cĂŽtes italiens ont pris en charge quelques passagers particuliĂšrement vulnĂ©rables ou prĂ©sentant un cas d’urgence mĂ©dicale. Il nous reste encore quarante rescapĂ©s Ă  bord, Ă  bout de forces et dĂ©couragĂ©s.
Nous attendons que quelqu’un nous dise enfin ce qu’il va advenir d’eux.
Mais le temps nous file entre les doigts.
À chaque minute qui passe, nous risquons un nouveau cas d’urgence, potentiellement mortel.
Devant nous s’étend, comme un mince ruban Ă©tincelant, la cĂŽte de l’üle de Lampedusa. C’est le port sĂ»r dont nous sommes le plus proches et l’un des points les plus mĂ©ridionaux d’Europe. La chaleur fait vibrer l’air au-dessus de la mer. En une heure, nous pourrions ĂȘtre au port si l’on nous y autorisait. Au lieu de ça, nous sommes immobilisĂ©s, contraints Ă  attendre que les États europĂ©ens trouvent une solution. Mon regard parcourt le pont supĂ©rieur, oĂč les canots rapides sont stockĂ©s sous les bossoirs, glisse sur le pont principal et se pose finalement en bas. Des toiles de tente ont Ă©tĂ© tendues au-dessus des ponts infĂ©rieurs pour les protĂ©ger du soleil. Les rescapĂ©s que nous avons tirĂ©s du bateau pneumatique sont allongĂ©s dessous, Ă  mĂȘme le sol.
Notre navire n’a pas Ă©tĂ© conçu pour garder longtemps Ă  bord les personnes secourues. Il n’y a que trois toilettes ; nous avons de quoi traiter l’eau de mer pour avoir de l’eau potable, mais le processus est lent et, avec autant de passagers, le rĂ©servoir que nous avons rempli au port ne permet que des douches et des lessives occasionnelles. Chacun, sur le pont, ne dispose que d’une couverture. C’est loin d’ĂȘtre confortable. Soit on s’allonge dessus et on a froid la nuit, soit on la prend pour se couvrir et trĂšs vite le contact avec les tapis noirs en PVC qui recouvrent le sol devient terriblement douloureux.
La mer scintille autour de nous, de petites vagues clapotent Ă  la proue. Le Sea-Watch 3 est un vieux navire de ravitaillement en mer qui date des annĂ©es 1970. Il a servi Ă  l’industrie pĂ©troliĂšre, puis Ă  MĂ©decins sans frontiĂšres comme bateau de sauvetage, avant que Sea-Watch ne l’achĂšte grĂące Ă  une collecte de dons. Un rafiot malcommode qui demande beaucoup d’entretien.
Il a beau remplir son office, je ne l’aime pas trop. En fait, j’aimerais surtout ĂȘtre ailleurs. En 2019, je n’étais pas inscrite sur le planning des « missions » – c’est le mot pour dĂ©signer les actions de sauvetage. J’ai passĂ© quelques annĂ©es sur les mers, essentiellement en tant que responsable de la navigation sur de grands bateaux de recherche scientifique dans les rĂ©gions polaires, et aussi pour Greenpeace. Puis j’ai fait des Ă©tudes de gestion et protection de la nature et quand j’ai eu mon diplĂŽme, mon intention Ă©tait de me consacrer uniquement Ă  la dĂ©fense de l’environnement. Je n’avais jamais eu une passion dĂ©bordante pour la navigation en mer et, au bout de quelques annĂ©es dans ce mĂ©tier, il me semblait plus important de m’occuper de la conservation de notre biosphĂšre. NĂ©anmoins, mes connaissances en navigation tombaient Ă  point nommĂ© et m’ont permis de faire ce qui pour moi est essentiel, que ce soit au service de Sea-Watch ou pour d’autres ONG de secours en mer : sauver des vies.
Lorsque est arrivĂ© un mail annonçant la dĂ©fection du capitaine pour une mission qui devait bientĂŽt dĂ©marrer, je travaillais depuis quelque temps comme stagiaire dans le cadre d’un programme de conservation de la nature en Écosse. Nous collections des donnĂ©es sur les papillons, remettions en Ă©tat des chemins de randonnĂ©e, et nous venions trois jours durant de rempoter des plants de pins sylvestres dans une serre, sous une pluie battante. C’était beau, lĂ -bas : les versants abrupts des collines coiffĂ©es de mousse vert sombre, l’odeur des prĂ©s et de la pluie mĂȘlĂ©e Ă  celle de la rĂ©sine des conifĂšres et aux senteurs subtiles des arbres en fleurs. Le soir, le chant des plongeons Ă  gorge rouge s’interpellant en longues notes sur le lac brumeux. Et l’air, si transparent et Ă©picĂ© que j’aurais voulu rester tout le temps dehors.
Au fond, je ne voulais pas partir. Mais l’appel s’adressait Ă  tous ceux qui figuraient sur la liste des personnes Ă  contacter en cas d’urgence, c’est-Ă -dire des volontaires susceptibles de remplacer au pied levĂ© un membre d’équipage manquant. Il est plus facile de trouver des bĂ©nĂ©voles que l’on pourra mettre en faction sans formation que du personnel mĂ©dical ou des professionnels de la navigation. Ceux-ci sont rares.
Je me doutais qu’il serait difficile de trouver un remplaçant Ă  si court terme. Et un coup de fil au responsable des missions me confirma que personne ne pouvait prendre le bateau en charge. Si je ne le faisais pas, le navire ne pourrait pas appareiller, mĂȘme avec un Ă©quipage au complet. Je me suis sentie dans l’obligation d’agir, j’ai pliĂ© bagage.
Et me voici maintenant au mouillage, dans la chaleur moite de l’Europe du Sud. Tout est calme, je n’entends que des bribes de conversation mĂȘlĂ©es au clapotis des vagues. Avec l’équipage, je n’ai cessĂ© de passer en revue les moyens d’action qui nous restent. J’ai consultĂ© aussi l’équipe de Sea-Watch Ă  terre, qui compte de nombreux bĂ©nĂ©voles et quelques permanents basĂ©s principalement Ă  Berlin, mais aussi Ă  Amsterdam, Rome et Bruxelles. Eux s’occupent de la logistique, des relations avec les mĂ©dias, de la communication interne, du conseil juridique et de l’action politique. Ils font le lien avec d’autres organisations et avec des acteurs politiques et nous informent, nous qui sommes sur le bateau, de l’évolution de la situation.
Deux semaines durant, nous sommes restĂ©s immobilisĂ©s dans des eaux internationales. MalgrĂ© une liaison Internet capricieuse, j’ai sollicitĂ© par mail l’appui des autoritĂ©s italiennes et maltaises compĂ©tentes et, puisque notre navire bat pavillon nĂ©erlandais, demandĂ© le soutien du service central des garde-cĂŽtes basĂ© au port du Helder, aux Pays-Bas. Par l’intermĂ©diaire du ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres de la RĂ©publique fĂ©dĂ©rale d’Allemagne, nous avons Ă©galement requis l’aide de l’Espagne et de la France.
Les garde-cĂŽtes italiens sont montĂ©s Ă  bord, suivis de la Garde des finances – la police douaniĂšre et financiĂšre qui dĂ©pend du ministĂšre de l’Économie et des Finances Ă  Rome.
Nous devions attendre.
Ils n’avaient pas de solution.
Il ne s’est rien passĂ©.
Nous ne savions plus comment faire. Il devenait de plus en plus difficile de garantir la sĂ©curitĂ© Ă  bord. Les gens avaient un besoin urgent d’ĂȘtre soignĂ©s Ă  terre. Au mĂ©decin du bord, une femme, l’une des rescapĂ©es avait confiĂ© ĂȘtre si dĂ©sespĂ©rĂ©e qu’elle songeait Ă  mettre fin Ă  ses jours. Elle disait qu’elle se sentirait plus en sĂ©curitĂ© si quelqu’un restait auprĂšs d’elle en permanence. Ce service-lĂ , nous ne pouvons l’assurer. L’équipage se compose d’un peu plus de vingt personnes : le personnel technique de navigation, comme les mĂ©caniciens et moi, le personnel mĂ©dical qualifiĂ© et les Ă©quipes des canots rapides. La plupart travaillent ici pendant leur temps libre, comme Oscar, un Ă©tudiant en droit sur le point de passer son diplĂŽme. Il n’y a que trois permanents de Sea-Watch, mais nous avons quand mĂȘme des bĂ©nĂ©voles de longue date, comme Lorenz, qui prend soin de nos passagers. Ils travaillent par roulement, car nous devons veiller sur chacun nuit et jour, ce qui est de plus en plus difficile lorsque les gens souffrent de ne rien savoir et qu’ils sont toujours en aussi mauvais Ă©tat.
J’ai donc dĂ©cidĂ©, il y a deux jours, de dĂ©crĂ©ter l’état d’urgence sanitaire et d’entrer sans autorisation dans les eaux territoriales italiennes. La Garde des finances nous a arrĂȘtĂ©s, a relevĂ© l’identitĂ© de tous les membres de l’équipage, contrĂŽlĂ© les certificats du bateau. Ils ont dit qu’une solution politique ne tarderait sans doute pas Ă  arriver et que d’ici lĂ  nous devions attendre.
Puis ils sont repartis.
Hier, j’ai adressĂ© au port une demande d’accostage en vertu de notre Ă©tat d’urgence. De nouveau, les navires des autoritĂ©s nous ont stoppĂ©s.
Une solution est imminente, ont-ils dit.
Un bateau charter est arrivé, avec des journalistes et quelques parlementaires.
Caméras en pagaille.
Appels téléphoniques tous azimuts.
Pas de solution.
Aujourd’hui, enfin, des informations du procureur, qui nous signifie l’ouverture d’une enquĂȘte Ă  mon encontre pour incitation Ă  l’immigration clandestine. Aussi bizarre que cela puisse paraĂźtre, c’est la premiĂšre lueur d’espoir depuis des jours. Lors de la derniĂšre mission, en mai, l’enquĂȘte a entraĂźnĂ© la saisie du bateau. Dans ce cas-lĂ , le procureur devient Ă©galement responsable des personnes Ă  bord, et elles peuvent enfin dĂ©barquer.
C’est exactement ce que nous attendons aujourd’hui.
Je mets ma main en visiĂšre, avant de m’essuyer le front. Autour de nous, des bateaux de pĂȘche vont et viennent, des yachts quittent le port. À l’heure qu’il est, si nous n’étions pas dans cette situation infernale, nous irions probablement nous baigner. Mais nous sommes lĂ , Ă  griller dans la chaleur Ă©crasante.
Pendant ce temps, je l’apprendrai plus tard, dix-sept embarcations ont rĂ©ussi Ă  atteindre Lampedusa. Trois cents personnes ont ainsi dĂ©barquĂ© en Italie, la plupart arrivant probablement via la Tunisie. Ghost boats, des vaisseaux fantĂŽmes, comme on dit. Puisque les passagers qu’ils transportent se trouvent dĂ©jĂ  dans les eaux territoriales, les garde-cĂŽtes les laissent accoster, puis informent la police ou les services humanitaires. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les gens ne s’enfuient pas et n’essaient pas de se cacher. De toute façon, Lampedusa est si petite que c’est quasiment impossible. D’ordinaire, ils sont repĂ©rĂ©s par un pĂȘcheur ou un riverain, souvent bien avant mĂȘme que le bateau n’ait atteint la plage ou les rochers. Alors arrivent les reprĂ©sentants de l’administration, qui les emmĂšnent au centre d’accueil, oĂč la procĂ©dure suit son cours normal : identification, empreintes digitales

Et nous, avec les quarante rĂ©fugiĂ©s qui ont besoin de soins mĂ©dicaux urgents, nous sommes les seuls Ă  ĂȘtre bloquĂ©s ici. Nous avons eu des cas d’urgence physique, des patients dont la maladie s’est aggravĂ©e Ă  bord, avec une forte fiĂšvre ou de violentes douleurs impossibles Ă  traiter sur le bateau. Ceux-lĂ , les garde-cĂŽtes sont venus les chercher. Ceux qui sont restĂ©s souffrent pour la plupart de stress post-traumatique. Pour d’autres, il faudrait impĂ©rativement soigner d’anciennes blessures dues aux violences subies dans les camps en Libye ou rĂ©duire des fractures survenues pendant la fuite. Les garde-cĂŽtes italiens disent que ce ne sont pas des cas urgents. Et voilĂ  une question de droit maritime qui se transforme en discussion absurde sur l’état de santĂ© des rescapĂ©s, des rescapĂ©s qui, quoi qu’il en soit, mĂȘme en bonne santĂ©, ont droit Ă  un port sĂ»r.
À la rĂ©union du matin, Lorenz, un infirmier diplĂŽmĂ© chargĂ© de coordonner les soins apportĂ©s aux passagers, a insistĂ© une fois encore sur la gravitĂ© de la situation.
« Le plus grand danger, a-t-il dit, est que les gens dĂ©cident de prendre leur situation en main et d’agir. J’ai peur qu’ils ne se jettent Ă  l’eau. »
Lorenz est mince, avec des cheveux bruns rasĂ©s sur un cĂŽtĂ©. Il est lĂ  depuis aussi longtemps que moi. Lui aussi a fait des Ă©tudes en sciences de l’environnement, et, tout comme moi, il sait pourquoi il est sur ce bateau. Lorenz dit qu’il veut contribuer Ă  faire du monde un lieu oĂč rĂ©gneraient plus de libertĂ© et moins de discrimination. Il est de ceux que l’on retrouve le plus souvent dans les missions. Il renonce Ă  beaucoup de choses, et avant tout Ă  une vie rĂ©glĂ©e. Il rĂ©pĂšte souvent ce que nous pensons tous : qu’est-ce qu’ils sont forts, ceux qui ont subi ça et qui arrivent encore Ă  ĂȘtre bienveillants. Qui continuent Ă  vivre malgrĂ© tout, aprĂšs tout ce qu’ils ont vu et endurĂ©. Personne ne se retrouve ici par esprit d’aventure ou pour des raisons futiles. Personne dans mon Ă©quipage, moi pas davantage, et surtout pas ceux que nous recueillons.
Tous, au contraire, fuient la violence. Leur plus terrible expĂ©rience, la plupart la font sans doute dans la derniĂšre partie du pĂ©riple, dans ce pays de guerre civile qu’est la Libye.
Lorenz en sait quelque chose : « Quand je suis lĂ  avec un rescapĂ© et qu’on parle de la situation dans les camps, trĂšs vite, il me dit : Tiens, regarde ça, cette blessure Ă  la tĂȘte, c’était une barre de mĂ©tal. Sur le corps d’un autre, j’ai vu dix endroits oĂč quelqu’un a Ă©crasĂ© sa cigarette. Un autre encore relĂšve son T-shirt, te montre une cicatrice et t’explique que c’étaient des dĂ©charges Ă©lectriques. Montrer leurs blessures Ă  quelqu’un ne leur pose aucun problĂšme, parce que pour eux c’est quelque chose de normal. Presque tous ont Ă©tĂ© torturĂ©s. »
Beaucoup d’entre eux, les rapports mĂ©dicaux le confirment, souffrent des sĂ©quelles de la torture dans les camps libyens : troubles de stress post-traumatique, mais aussi fractures non guĂ©ries, plaies par baĂŻonnette ou brĂ»lures causĂ©es par du plastique chaud qu’on leur a fait couler sur la peau. Ils ont des cicatrices Ă  la tĂȘte, bien visibles, et des cicatrices invisibles Ă  l’ñme, dues aux coups, aux menaces, au trafic d’ĂȘtres humains et Ă  l’asservissement, Ă  l’angoisse de la mort et – chez toutes les femmes – au viol et Ă  la prostitution forcĂ©e obtenue souvent par chantage, en menaçant leur enfant ou un autre membre de la famille. De plus, beaucoup sont dĂ©shydratĂ©s Ă  cause du mal de mer, ce qui aggrave leur Ă©tat. Avec pour consĂ©quences des troubles du sommeil, de la nervositĂ©, des impulsions non contrĂŽlĂ©es, des Ă©tats d’anxiĂ©tĂ©.
« Les blessures correspondent Ă  ce qui se dit sur les camps et les routes migratoires », dit Victoria, le mĂ©decin qui cosigne ces rapports. Dans la vie ordinaire, elle est mĂ©decin anesthĂ©siste et urgentiste et travaille depuis de nombreuses annĂ©es Ă  Hambourg, dans un service de rĂ©animation. C’est sa premiĂšre mission, la premiĂšre fois aussi que, pour ça, elle s’éloigne longtemps de ses enfants. « Je suis tellement furieuse de voir Ă  quel point le monde devient injuste que je devais absolument faire quelque chose », m’a-t-elle confiĂ©.
Les garde-cĂŽtes, qui avaient dĂ©jĂ  Ă©vacuĂ© dix personnes dans un Ă©tat de santĂ© particuliĂšrement prĂ©occupant, sont revenus deux fois pour des urgences. La premiĂšre fois pour un homme qui avait perdu connaissance, l’autre pour un patient souffrant de fortes douleurs dans le bas-ventre et qui a Ă©tĂ© Ă©vacuĂ© en mĂȘme temps que son frĂšre encore mineur. Chaque fois, les autres ont fait une haie d’honneur Ă  celui qu’on emmenait. Chacun voulait lui dire au revoir, mĂȘme si, dans un cas comme dans l’autre, il Ă©tait encore Ă  peine conscient. Je regarde cet hommage improvisĂ©. Émue par cette solidaritĂ© entre des personnes qui ne se connaissaient pas et qui sont contraintes de vivre ensemble dans un si petit espace.
Les hommes de la garde cĂŽtiĂšre italienne Ă©vacuent les cas urgents, rien de plus. Ils comprennent notre situation : auparavant, ce sont eux qui avaient la responsabilitĂ© du sauvetage en mer au large des cĂŽtes libyennes. Ils sont gentils mais de fait assez inutiles, car leur aide ne va pas au-delĂ  des instructions reçues. À chaque Ă©vacuation, les rescapĂ©s qui restaient ont demandĂ© s’il fallait qu’ils tombent malades pour pouvoir quitter le bateau.
Ils ont besoin d’un port sĂ»r au plus vite. J’essaie d’imaginer ce que reprĂ©sente l’attente sur le Sea-Watch 3 pour quelqu’un qui a traversĂ© le genre d’épreuves qu’ont endurĂ©es nos passagers. Le dĂ©part pour l’inconnu, le long voyage dans le dĂ©sert, la faim, les privations, les fausses promesses, les attaques. Le dĂ©sespoir absolu de se voir internĂ© dans un ca...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Présentation
  3. Copyright
  4. Page de titre
  5. Dédicace
  6. Préface
  7. 1. Cessons d’espĂ©rer
  8. 2. Un principe d’humanitĂ©
  9. 3. La derniÚre génération ?
  10. 4. Remettre le systĂšme en cause
  11. 5. Commençons à agir
  12. Postface
  13. Achevé
  14. Crédits photographiques
  15. En France, un livre