Nous sommes tous prévisionnistes. Quand nous envisageons de changer d’emploi, de nous marier, d’acheter un logement, de faire un investissement, de lancer un produit ou de partir à la retraite, nous fondons notre décision sur nos attentes vis-à-vis du futur. Ces attentes sont des prévisions. Nous les faisons souvent nous-mêmes, mais quand de grands événements surviennent – quand des marchés s’effondrent, quand des guerres menacent, quand des chefs d’État tremblent –, nous nous tournons vers les experts, ceux qui sont censés savoir. Nous nous tournons vers des gens comme Thomas Friedman1.
Si vous travaillez à la Maison-Blanche, vous le rencontrerez peut-être dans le bureau Ovale en compagnie du président des États-Unis, en train de discuter du Moyen-Orient. Si vous êtes PDG du CAC 40 ou du Fortune 500 américain, vous pourrez l’apercevoir à Davos, en train de bavarder au bar d’un grand hôtel avec des milliardaires de fonds spéculatifs et des princes saoudiens. Et si vous ne fréquentez ni la Maison-Blanche ni les hôtels suisses de luxe, vous pouvez lire ses éditos du New York Times et ses essais à succès qui expliquent ce qui se passe dans le monde, pourquoi, et ce qui va arriver. Des millions de personnes le font.
Comme Thomas Friedman, Bill Flack prédit des événements mondiaux. Mais ses avis sont beaucoup moins demandés.
Pendant des années, Bill a travaillé pour le ministère de l’Agriculture, en Arizona, un emploi où il maniait « tantôt la pelle et la pioche, tantôt la feuille de calcul », mais il vit à présent à Kearney, dans le Nebraska, d’où il est originaire. Il a grandi à Madison, une petite ville agricole où ses parents publiaient le Madison Star-Mail, dont ils étaient propriétaires ; c’était un journal riche en articles sur les événements sportifs locaux et les foires régionales. Il était bon élève au lycée et a passé sa licence de sciences à l’université du Nebraska. Il a poursuivi ses études à l’université d’Arizona. Il visait un doctorat de mathématiques, mais s’est rendu compte que ce n’était pas à sa portée (« On m’a mis le nez sur mes limites », dit-il), et il a abandonné. Cela n’a pourtant pas été du temps perdu. Ses cours d’ornithologie ont fait de lui un observateur passionné des oiseaux, et comme l’Arizona est un excellent endroit pour cela, il a fait à temps partiel des recherches de terrain pour des scientifiques, puis a obtenu un poste au ministère de l’Agriculture, et il y est resté un moment.
Bill a cinquante-cinq ans ; il est à la retraite mais avoue que si quelqu’un lui proposait un job, il y réfléchirait. Il a donc du temps libre, et il en consacre une partie à l’art de la prévision.
Bill a répondu à environ trois cents questions, telles que « La Russie va-t-elle annexer officiellement d’autres territoires ukrainiens au cours des trois prochains mois ? » et « Un pays va-t-il quitter la zone euro l’année prochaine ? » Ce sont des questions importantes, et elles sont difficiles. Les entreprises, les banques, les ambassades et les agences de renseignement tentent à grand-peine de répondre à ce genre de questions à longueur d’année. « La Corée du Nord va-t-elle faire exploser un engin nucléaire avant la fin de l’année ? » « Combien de pays supplémentaires vont déclarer des cas du virus Ebola au cours des huit prochains mois ? » « L’Inde ou le Brésil deviendront-ils membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies dans les deux ans qui viennent ? » Certaines questions sont carrément obscures, du moins pour le commun des mortels. « L’OTAN invitera-t-elle de nouveaux pays à rejoindre le Plan d’action pour l’adhésion (MAP) au cours des neuf prochains mois ? » « Le Gouvernement régional du Kurdistan va-t-il organiser un référendum sur l’indépendance nationale cette année ? » « Si une entreprise de télécommunications non chinoise décroche un contrat pour fournir des services Internet à la zone de libre-échange de Shanghai au cours des deux prochaines années, les citoyens chinois auront-ils accès à Facebook et/ou Twitter ? » Lorsque Bill découvre l’une de ces questions, il se peut qu’il n’ait d’abord aucune idée de la réponse. Il se dira peut-être : « Mais qu’est-ce que c’est que la zone de libre-échange de Shanghai ? » Mais il fait ses recherches. Il collecte des informations, pèse le pour et le contre et choisit une réponse.
Personne ne prend de décisions sur la base des prévisions de Bill, ni ne lui demande son avis sur CNN. On ne l’a jamais invité à Davos pour participer à un panel d’experts avec Tom Friedman. Et c’est bien dommage. Parce que Bill Flack est un prévisionniste remarquable. Nous le savons parce que chaque prévision de Bill a été datée, enregistrée, et a vu son exactitude évaluée par des observateurs scientifiques indépendants. Son palmarès est excellent.
Bill n’est pas le seul. Des milliers d’autres personnes répondent aux mêmes questions. Ils sont tous bénévoles. La plupart ne sont pas aussi bons que Bill, mais environ 2 % le sont. On trouve parmi eux des ingénieurs et des avocats, des artistes et des scientifiques, des gens de Wall Street comme de l’Amérique profonde, des professeurs d’université comme des étudiants. Je vous présenterai plusieurs d’entre eux, dont un mathématicien, un cinéaste et des retraités désireux de mettre à profit leurs talents sous-employés. Je les appelle « superprévisionnistes », car c’est ce qu’ils sont. Nous en avons la preuve. Mon but dans ce livre est d’expliquer pourquoi ils sont si bons et comment d’autres peuvent apprendre à faire ce qu’ils font.
On aimerait bien pouvoir comparer les performances de nos superprévisionnistes inconnus avec celles d’intellectuels vedettes, comme Tom Friedman, mais c’est impossible, car l’exactitude des prévisions de Friedman n’a jamais été rigoureusement testée. Bien entendu, ses fans et ses critiques ont leur avis : « Il avait prévu le Printemps arabe » ; « Il s’est planté sur l’invasion de l’Irak en 2003 » ; « Il avait anticipé l’expansion de l’OTAN »… Mais il n’y a pas de faits incontestables en ce qui concerne le palmarès de Tom Friedman, seulement des opinions et des opinions sur des opinions2. Et cela n’a rien d’exceptionnel. Tous les jours, les médias nous livrent des prévisions sans nous signaler, et sans même se demander, si les prévisionnistes à l’origine de ces prévisions se sont souvent trompés. Tous les jours, des entreprises et des gouvernements paient pour qu’on leur fasse des prévisions qui peuvent s’avérer pertinentes, ou sans valeur, ou bien se situer quelque part entre les deux. Tous les jours, que nous soyons chefs d’État, chefs d’entreprise, investisseurs ou électeurs, nous prenons des décisions cruciales sur la base de prévisions de qualité inconnue. Un manager de baseball n’imaginerait pas sortir son chéquier pour recruter un joueur sans avoir consulté ses statistiques de performance. Même les fans s’attendent à voir les statistiques des joueurs sur les tableaux d’affichage et les écrans de télé. Et pourtant, quand il s’agit des prévisionnistes qui nous aident à prendre des décisions bien plus importantes que n’importe quel match de baseball, nous acceptons de rester dans l’ignorance3.
Dans cette perspective, il semblerait tout à fait raisonnable de s’appuyer sur les prévisions de Bill Flack. À vrai dire, se référer aux prévisions de bien des lecteurs de ce livre pourrait être tout à fait raisonnable, car il s’avère que la prévision n’est pas un talent « qu’on a ou qu’on n’a pas ». C’est une compétence qui se cultive. Ce livre va vous montrer comment.
LA BLAGUE DU CHIMPANZÉ
J’ai l’intention de gâcher la blague, donc je vais tout de suite en dévoiler la chute : l’expert moyen était à peu près aussi précis qu’un chimpanzé qui lance des fléchettes.
Vous en avez probablement déjà entendu parler. C’est connu. Dans certains milieux, on dirait même « tristement célèbre ». On en a parlé dans le New York Times, dans le Wall Street Journal, le Financial Times, The Economist, et d’autres médias du monde entier. Voici l’histoire : un chercheur a réuni un grand groupe d’experts – universitaires, intellectuels médiatiques et autres – pour leur faire faire des milliers de prévisions sur l’économie, la Bourse, les élections, les guerres et d’autres sujets d’actualité. Au bout d’un moment, quand le chercheur a vérifié l’exactitude des prévisions, il s’est aperçu que l’expert moyen ne faisait pas beaucoup mieux que le hasard. Sauf que ce n’est pas cela la chute, parce que « le hasard », ce n’est pas drôle. La chute parle d’un chimpanzé qui lance des fléchettes. Parce qu’un chimpanzé, c’est drôle.
Ce chercheur, c’est moi, et, au début, la blague ne me dérangeait pas. Mon étude était l’évaluation la plus exhaustive du jugement d’expert dans la littérature scientifique. Ce fut une longue marche qui m’a pris près de vingt ans, de 1984 à 2004, et les résultats étaient bien plus riches et constructifs que la chute ne pouvait le laisser entendre. Mais la blague ne me dérangeait pas car elle a fait connaître mes recherches (oui, les scientifiques aiment aussi avoir leur quart d’heure de célébrité). Et j’avais moi-même utilisé la vieille métaphore du chimpanzé qui lance des fléchettes, donc je ne pouvais pas trop me plaindre.
Si cela ne me dérangeait pas, c’est aussi parce qu’il y a une part de vérité dans cette blague. Ouvrez n’importe quel titre de presse, regardez n’importe quel journal télévisé, et vous verrez des experts qui prévoient ce qui va arriver. Certains sont prudents ; d’autres, plus nombreux, sont sûrs d’eux et audacieux. Quelques-uns se prennent pour des oracles capables de prédire les événements des décennies à l’avance. À quelques exceptions près, ils ne sont pas sur les plateaux de télévision parce qu’ils ont démontré leur succès en tant que prévisionnistes. En général, le sujet de l’exactitude des prévisions n’est même pas évoqué. Les vieilles prévisions connaissent le même sort que les vieilles informations – les oubliettes –, et on ne demande pratiquement jamais aux experts de réconcilier ce qu’ils ont dit avec ce qui s’est réellement passé. Le seul talent indéniable qu’ont tous ces commentateurs vedettes, c’est leur aptitude à présenter leur point de vue de manière convaincante, et on s’en contente. Beaucoup d’entre eux ont fait fortune en fourguant leurs prévisions de qualité incertaine à des PDG, à des responsables politiques et à des citoyens ordinaires qui n’envisageraient pas d’avaler un médicament d’efficacité et de sûreté inconnue, mais qui achètent régulièrement des prévisions aussi douteuses que des élixirs de marchands ambulants du Far West. Ces gens et leurs clients méritent qu’on les secoue un peu. J’étais content que mes recherches permettent de le faire.
Mais je me suis rendu compte, alors que la nouvelle de mes résultats se répandait, que leur interprétation se transformait. Ce que mes recherches avaient montré, c’est que l’expert moyen faisait à peine mieux que répondre au hasard à beaucoup des questions politiques et économiques que j’avais posées. Mais « beaucoup » ne signifie pas « toutes ». Il était plus facile de faire mieux que le hasard sur les questions à très court terme (une année maximum), et l’exactitude des prévisions diminuait d’autant plus que les experts essayaient de prévoir longtemps à l’avance, pour s’approcher du niveau du chimpanzé lanceur de fléchettes à trois ou cinq ans. C’était une découverte importante. Cela nous apprend quelque chose sur les limites de l’expertise dans un monde complexe, et sur les limites de ce dont même des superprévisionnistes sont capables. Mais, comme dans le jeu du téléphone, où chacun essaie de répéter à l’oreille de son voisin la phrase qu’on lui a chuchotée, et où l’on est étonné, à la fin, de découvrir à quel point la phrase a changé, le véritable message de mon étude a été brouillé à force d’être répété, et les subtilités en ont été complètement perdues. Le message est devenu « toutes les prévisions d’experts sont inutiles » – ce qui est absurde. Certaines variations ont été encore plus caricaturales, par exemple : « Les experts n’en savent pas plus que les chimpanzés. » Mes recherches sont devenues une référence pour les nihilistes qui pensent que le futur est intrinsèquement imprévisible et pour les populistes anti-intellectuels qui ne parlent jamais d’experts sans les affubler d’un « soi-disant ».
J’ai donc fini par me lasser de cette blague. Mon étude n’appuyait pas ces conclusions extrêmes, et je n’avais pour elles aucune sympathie. C’est encore plus vrai aujourd’hui.
Il y a de la place pour des positions raisonnables entre les critiques des experts et de leurs prévisions, d’une part, et leurs défenseurs, d’autre part. D’un côté, les sceptiques ont raison : il y a des trafiquants d’idées frelatées sur le marché de la prévision. Il y a aussi des limites dans le domaine de la prévision qui pourraient bien être insurmontables. Notre désir de deviner l’avenir dépassera toujours notre capacité de le faire. Mais les sceptiques vont trop loin quand ils rejettent la prévision tout entière comme un jeu de dupes. Je crois qu’il est possible de voir l’avenir, du moins dans certaines situations et dans une certaine mesure, et que n’importe quelle personne intelligente, ouverte d’esprit et déterminée à y travailler dur peut cultiver les compétences nécessaires.
On pourrait dire que je suis un « sceptique optimiste ».
LE SCEPTIQUE
Pour comprendre la partie « sceptique » de cette appellation, imaginez un jeune Tunisien poussant un chariot de bois chargé de fruits et de légumes sur une route poussiéreuse en direction du marché de Sidi Bouzid. Quand cet homme avait trois ans, son père est mort. Il soutient sa famille en empruntant de l’argent pour remplir son chariot ; il espère gagner assez en vendant ses marchandises pour pouvoir payer sa dette et avoir encore un peu d’argent pour continuer. C’est la même corvée tous les jours. Mais ce matin, des policiers accostent l’homme et lui disent qu’ils vont lui enlever sa balance parce qu’il a enfreint un règlement quelconque. Il sait que c’est un mensonge. C’est du racket. Mais il n’a pas d’argent. Une policière le gifle et insulte son défunt père. Ils prennent sa balance et son chariot. L’homme va se plaindre dans un bureau de la mairie. On lui dit que le responsable est en réunion. Humilié, furieux, impuissant, l’homme s’en va.
Il revient avec du carburant. Devant le bureau municipal, il s’asperge, allume une allumette et s’immole.
Seule la conclusion de cette histoire est inhabituelle. Il y a d’innombrables marchands ambulants en Tunisie et dans le monde arabe, la corruption policière y est courante, et les humiliations comme celle qu’a subie cet homme sont quotidiennes. Personne ne s’y intéresse à part la police et ses victimes.
Mais cette humiliation en particulier, le 17 décembre 2010, a amené Mohamed Bouazizi, 26 ans, à s’immoler, et l’immolation de Bouazizi a déclenché des manifestations. La police a répondu avec sa brutalité habituelle. Le mouvement de protestation s’est étendu. Dans l’espoir d’apaiser la population, le président-dictateur tunisien Zine el-Abidine Ben Ali a rendu visite à Bouazizi à l’hôpital.
Bouazizi est mort le 4 janvier 2011. L’agitation s’est intensifiée. Le 14 janvier, Ben Ali s’est enfui vers un exil doré en Arabie saoudite, mettant fin à vingt-trois ans de kleptocratie.
Le monde arabe observa, abasourdi. Et puis des mouvements de protestation ont fait irruption en Égypte, en Libye, en Jordanie, au Koweït et au Bahreïn. Après trois décennies au pouvoir, le dictateur égyptien Hosni Moubarak a été renversé. Ailleurs, les manifestations sont devenues des révoltes, et les révoltes ...