Histoire des croisades
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Histoire des croisades

édition intégrale des huit volumes par François Guizot

  1. 314 pages
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  4. Disponible sur iOS et Android
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Histoire des croisades

édition intégrale des huit volumes par François Guizot

À propos de ce livre

RÉSUMÉ: "Histoire des croisades" par Guibert de Nogent est une oeuvre monumentale qui plonge le lecteur au coeur des expéditions religieuses médiévales. Ce texte, édité intégralement par François Guizot, offre une perspective unique sur les croisades, en mêlant récit historique et analyse critique. Guibert de Nogent, moine bénédictin et chroniqueur du XIIe siècle, nous livre un témoignage précieux sur les motivations, les défis et les conséquences de ces expéditions. L'oeuvre explore les interactions complexes entre les cultures chrétienne et musulmane, tout en mettant en lumière les aspirations spirituelles et politiques des croisés. À travers une narration riche et détaillée, le lecteur est transporté dans une époque de fervente dévotion et de conflits armés, où la foi et la quête de pouvoir se mêlent. Les descriptions vivantes des batailles, des sièges et des rencontres diplomatiques enrichissent le récit, offrant une compréhension approfondie de cette période charnière de l'histoire. Ce livre est une ressource inestimable pour quiconque s'intéresse à l'histoire médiévale et aux dynamiques religieuses de l'époque.L'AUTEUR: Guibert de Nogent, né vers 1055 et décédé en 1124, est un moine bénédictin et chroniqueur français, connu pour ses écrits sur les croisades. Il a passé la majeure partie de sa vie au monastère de Nogent-sous-Coucy, dont il est devenu abbé. Guibert est surtout célèbre pour son "Dei Gesta per Francos", un récit des premières croisades qu'il a rédigé en s'appuyant sur des témoignages directs et des récits de pèlerins. Bien que n'ayant pas participé lui-même aux croisades, son oeuvre est considérée comme une source précieuse pour comprendre les motivations et les perceptions de l'époque. Guibert a également écrit une autobiographie, "De Vita Sua", qui offre un aperçu rare de la vie monastique et des préoccupations intellectuelles du XIIe siècle. Son style est caractérisé par une érudition profonde et une capacité à analyser les événements avec un regard critique. Malgré le temps écoulé, ses écrits continuent d'offrir une fenêtre fascinante sur le Moyen Âge.

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Informations

Année
2022
Imprimer l'ISBN
9782322273652
ISBN de l'eBook
9782322464012
Édition
1
Sujet
History
LIVRE HUIT.

CHAPITRE PREMIER.

Jusqu’à présent ma muse a marché dans un étroit sentier, hérissé de rochers, couvert de ronces et de broussailles : au milieu des ténèbres dont elle était enveloppée, à peine pouvait-elle guider ses pas à la faible lueur de la voie lactée. Jusqu’à présent des flots de sang n’ont cessé de couler, le carnage et la famine n’ont laissé personne à l'abri de leurs atteintes. Si quelquefois la fortune a souri à nos efforts, bientôt le souffle envieux du malheur a tout emporté au loin. Quels biens sont résultés de la destruction des murs de Nicée, de l'occupation de la ville d’Antiochus? Ceux-là, sans doute, qui naissent d’un supplice, pour tout saint martyr qui a remporté la victoire sur la mort; car si l’on éprouve des calamités déplorables, si l’on endure des souffrances au milieu des scènes de carnage et de mort, ces douleurs enfantent des joies dans l’avenir. J'emprunterai donc les paroles du Psalmiste : Je me suis réjoui lorsqu'on m'a dit : Nous irons en la maison du Seigneur. Voici, nos pieds pressent déjà les vestibules de Solyme et les parcourent en triomphe. Francs, recevez ici les récompenses de vos travaux, et ne vous affligez plus d'avoir enduré de tristes épreuves. Vous jouissez enfin de la vue tant désirée du sépulcre ; la croix de la rédemption a été baignée de vos larmes, nul cœur n'éprouve plus de souffrance. Cette ville, longtemps livrée comme une proie aux rois de la terre, était foulée aux pieds pour être renversée de fond en comble. Pour dernier événement, ô cité bienheureuse, tu as obtenu de commander à jamais et d'attirer à toi tous les royaumes chrétiens! tu verras toutes les gloires du monde accourir vers toi et te rendre grâces comme à leur mère. Jadis Esdras ni Judas Macchabée n’ont, à la suite de tes maux, élevé ta fortune à un si haut degré. Adrien, qui reçut à cette occasion le surnom d’Élie, n'a pu, en te relevant, te donner de si grands biens. Ce monde-ci combat pour toi et pour les tiens, et le siècle presque tout entier est uniquement préoccupé de ce soin. Jadis, quand la Judée était dans sa plus grande vigueur, elle brillait d’un éclat semblable à celui-ci. Mais pourquoi les chevaliers s'entre-déchirent-ils dans leurs combats singuliers ? Soyez, je vous en supplie, oh! soyez le fléau de la Perse et non le fléau de vous-mêmes; ce que vous faites tourne au détriment de Jérusalem, attachez-vous à frapper uniquement le prince de Babylone, afin que les bons puissent atteindre à la croix de Jésus et s’élever sur la colline sacrée du sépulcre. Pour moi, je m'écrierai que notre temps a fait des choses telles que les fastes d'aucun siècle n'en ont de pareilles à nous apprendre.
Comme, en même temps qu'on s’occupait des affaires temporelles qui devaient, de l'avis des Chrétiens, être dirigées par une administration royale, il ne fallait pas non plus négliger les intérêts qui se rapportaient aux fonctions du sacerdoce, après avoir, aussi bien qu’il leur fut possible, pourvu à l’élection d’un roi, les fidèles s'occupèrent aussitôt du choix d'un patriarche. Il y avait alors un clerc, parvenu je ne sais à quel degré, qui se nommait Arnoul. Cet homme, qui n’était nullement dépourvu de science en logique, et qui était connu pour ne point ignorer les éléments de la grammaire, avait longtemps donné des leçons à la fille du roi des Anglais, cette religieuse dont j’ai déjà parlé, et le comte de Normandie avait promis à celle-ci, par l'intermédiaire de sa sœur, d’accorder à Arnoul les honneurs de l’épiscopat, dès que l’un de ses évêques viendrait à mourir. Cependant, lorsqu’il commença à être question de l’expédition de Jérusalem, l’évêque de Bayeux, nommé Eudes, homme qui possédait de grandes richesses, fit vœu d’entreprendre ce voyage. Il était frère du roi des Anglais, Guillaume l'ancien, et, en outre de sa dignité de pontife, il possédait en Angleterre le comté de Kent. Comptant sur ses immenses trésors, il osa élever ses vues jusqu'à prétendre à s’emparer du royaume de son propre frère. Mais le roi l'ayant prévenu, l’enferma dans une prison, et l'y retint jusqu'au moment de sa mort. A cette époque, l’évêque retrouva sa liberté et ses honneurs, et, comme je viens de le dire, la renommée publiant partout l'expédition de Jérusalem, Eudes, suivi d’une multitude de gens de sa nation, et emportant d’innombrables trésors, se disposa à partir. Arnoul se réunit à son escorte, et l'évêque étant mort, si je ne me trompe, en deçà même des frontières de la Romanie, légua à Arnoul, de préférence à tout autre, la plus grande partie des biens et des richesses qu’il laissait après lui. Ses connaissances dans les lettres lui donnaient une grande autorité; il ne manquait même pas d'éloquence ; et dès que l'accroissement de sa fortune l’eut fait mieux connaître, il se mit en devoir d'adresser très fréquemment des discours aux hommes de notre expédition, et ces harangues augmentèrent encore sa réputation. Il n’y avait que fort peu d'hommes lettrés, ce qui donna une nouvelle illustration à Arnoul ; et comme on recherchait le talent de la parole plus qu'on n’examinait la vie d'un homme, il parvint par ce moyen à être appelé au patriarcat de Jérusalem. Il fut donc pendant quelque temps pontife, seulement de nom, et il sut par ses discours faire respecter sa nouvelle dignité.
Mais au bout de quelque temps, et lorsque la nouvelle de son élection fut parvenue au siège apostolique, le pape Pascal chargea l'archevêque de Pise, Daimbert, de remplacer l’évêque du Puy dans ses fonctions de légat, et d'aller en son nom prendre soin de l’armée du Seigneur. Il arriva à Jérusalem avec une nombreuse flotte, lorsque la ville était déjà occupée, et le roi élevé sur le trône, et bientôt, ayant examiné l’élection d’Arnoul, il jugea qu’elle devait être annulée, en vertu du droit canonique. En faisant des recherches sur l'origine de cet homme, on reconnut qu’il était fils de prêtre; ce qui non seulement devait le faire exclure des Ordres sacrés, mais le soumettait en outre, d'après les décisions du concile de Tolède, à demeurer à jamais esclave de l’Eglise, qui se trouvait déshonorée par une telle naissance. Il fut donc, par cette sentence, rejeté de l’Eglise, malgré tous les efforts qu'il fit pour se défendre. Les grands, voulant trouver quelque moyen de le consoler un peu de l’affront qu’il recevait, lui demandèrent sur qui ils devaient faire tomber leur choix. Jaloux, selon le penchant de sa nature dépravée, de ses égaux et même de ses inférieurs : Prenez, leur dit-il, pour patriarche ce même archevêque de Pise, qui remplit ici les fonctions de légat. Cédant à ces conseils, les princes enlevèrent l'archevêque au siège qu’il possédait, presque sans lui demander son consentement, et l’instituèrent eux-mêmes dans leur église. Bientôt après, lorsque l'illustre roi Godefroi fut mort, et sous le règne de son frère Baudouin, qui avait gouverné Edesse, les princes accusèrent le patriarche d'une prétendue trahison, et, le condamnant comme pour un crime avéré, ils dépouillèrent du patriarcat celui qu'ils avaient enlevé à un siège métropolitain.
Alors on s’occupa, de nouveau, de l’élection d'un autre pontife. Arnoul voulant, dans sa prévoyance, en faire nommer un qui ne cherchât point à résister à son influence, favorisa, de tous ses moyens, le choix d’un de ses collègues, nommé Ebremar, homme simple et illettré, qu’il espérait soumettre en toutes choses à ses volontés. Mais comme, dans la suite, celui-ci se conduisit religieusement et ne voulut point, à ce que j'ai lieu de croire, satisfaire en toute occasion aux désirs d’Arnoul, on finit par l’accuser auprès du siège apostolique, et cette accusation échoua le plus honteusement possible. Aussi Arnoul, et ses complices qui l'avaient appuyé dans cette accusation, encoururent-ils la haine du roi, à tel point que ce prince ôta à Arnoul la garde du sépulcre, et le chassa même de la ville. Le patriarche, rentré en faveur par la souveraine décision du siège apostolique, retourna à Jérusalem, à l’extrême confusion de ses persécuteurs. Il suffit de ce que je viens de dire au sujet de l’élection et du rejet de ce fantôme de patriarche. Cette élection, qui devait être nulle au jugement de tous les hommes de bien, eut lieu le jour de la fête de Saint-Pierre-aux-Liens, mais comme elle n'était soutenue par aucun témoignage d’une vie vertueuse, elle s’évanouit promptement. La ville de Jérusalem fut prise par les France le quinze du mois de juillet, le vendredi, à peu près à l’heure que le Christ avait été attaché sur la croix.

CHAPITRE II.

Peu de temps ou plutôt très peu de jours après, des députés de la ville de Naplouse, anciennement appelée Sichern ou Samarie, se rendirent auprès de Tancrède et du comte Eustache, frère du duc devenu roi tout récemment, tous deux hommes considérables et remplis de force, les invitant a prendre avec eux une nombreuse troupe et à marcher vers cette ville, qui leur serait livrée sans aucun doute, et qu'ils soumettraient à leur juridiction. Ils partirent donc, emmenant avec eux beaucoup de chevaliers, ainsi qu'un grand nombre d'hommes de pied. Ils arrivèrent aux faubourgs de la ville, les habitants leur ouvrirent aussitôt leur porte, et se remirent volontairement entre leurs mains. D’autres messagers vinrent ensuite annoncer au roi Godefroi que l’empereur d’Egypte se préparait à lui faire la guerre avec de grandes armées. Aussitôt le roi, animé d’une nouvelle ardeur, manda à son frère Eustache et à Tancrède ce qu'on venait de lui apprendre, les supplia instamment, et leur prescrivit même par ses messagers de revenir en toute hâte à Jérusalem, leur faisant savoir en outre que les environs d’Ascalon étaient le lieu désigné pour la bataille. Informés de ces faits, ces, hommes invincibles se rendirent le plus rapidement possible sur les montagnes, comptant rencontrer les Sarrasins au milieu de leur marche, mais ils ne les virent point, et allèrent ensuite à Césarée de Palestine.
De là étant partis pour la ville de Rama, dont j’ai déjà parlé, célèbre par le souvenir du bienheureux Georges, et située sur les bords de la mer, ils revinrent sur leurs pas, et rencontrèrent un grand nombre d’Arabes, précurseurs de l’année qui devait leur livrer bataille. Aussitôt qu’ils les eurent reconnus, les nôtres, réunissant leurs forces, les attaquèrent tous à la fois, les mirent bientôt en fuite, et leur enlevèrent un grand nombre de prisonniers, par lesquels ils apprirent toutes les dispositions qu’avaient faites leurs ennemis pour la guerre, le lieu ou déjà leur armée s’était rassemblée, la force de cette armée, et jusqu’au champ de bataille qu’elle avait résolu de prendre, Tancrède, dès qu’il eut recueilli ces renseignements, les transmit au roi Godefroi par des messagers qu’il lui envoya tout exprès. Il manda aussi ces nouvelles à Arnoul, illustré par sa nomination comme patriarche, et à tous les autres grands. Une guerre terrible vous attend, leur fit-il dire, et comme il est certain qu'elle est très prochaine, hâtez-vous de venir à Ascalon, avec toutes les forces que vous aurez pu rassembler par voire habileté. Le roi, plein de confiance en Dieu, et que nul ne surpassait en intelligence, convoqua tous les chevaliers du Dieu vivant avec une grande autorité, et désigna Ascalon comme le lieu où tous les Chrétiens devaient se rendre pour s’opposer aux entreprises des ennemis. Lui-même partit de la ville, le mardi, avec celui qu’on avait appelé patriarche et le comte Robert de Flandre.
Le comte de Saint-Gilles et le comte de Normandie déclarèrent au Roi qu’ils ne voulaient pas se porter plus loin, avant de savoir d'une manière bien certaine si la guerre était imminente; qu’ils allaient en conséquence retourner à Jérusalem, promettant en même temps de n’être point en retard dès que leur présence deviendrait nécessaire. Le roi s’en alla donc, et bientôt ayant reconnu de loin les ennemis, et résolu d’en transmettre promptement l'avis à ceux qui étaient demeurés à Jérusalem, il fit aussitôt appeler un évêque pour l’envoyer à la ville, afin de conjurer tous ses frères de se réunir sans le moindre retard, pour faire face aux nécessités du moment. Le mercredi, tous les princes rassemblèrent les troupes du Seigneur et transportèrent leur camp hors de la cité sainte. L’évêque qui avait porté les paroles du roi à ceux qui étaient demeurés à Jérusalem se hâta de retourner auprès de lui ; mais les Sarrasins le rencontrèrent et le prirent, et l’on ne sait pas s'il a succombé sous leurs coups, ou s’il fut emmené en captivité.
Pierre l'Ermite, constant coopérateur de cette pieuse entreprise, demeura à Jérusalem avec les clercs, tant Grecs que Latins, dirigeant les processions, réglant les litanies, prêchant des sermons et recommandant la distribution des aumônes, afin que Dieu daignât mettre le comble à ses bienfaits, en donnant à son peuple cette dernière victoire. Tous les ecclésiastiques qui se trouvaient à Jérusalem, revêtus des ornements consacrés pour la célébration des saints mystères, conduisaient les hommes et les femmes au temple du Seigneur, célébraient la messe, et prononçaient des prières du fond de leur cœur, demandant à Dieu de sauver ses enfants exilés. Cependant celui qu'on avait appelé patriarche, et les autres pontifes qui purent être présents, se rassemblèrent autour des piscines, auprès du fleuve qui coule, comme on sait, en deçà d’Ascalon. Là, les Gentils avaient artificieusement mis en avant des milliers d’animaux et d’immenses troupeaux de bœufs, de chameaux et de moutons; les chefs chrétiens ayant appris que ces animaux n’étaient ainsi placés que pour engager les nôtres à rechercher du butin, envoyèrent des hérauts dans tout le camp, pour défendre à qui que ce soit d’avoir dans sa tente plus de bétail qu’il ne serait reconnu nécessaire pour suffire aux besoins du moment. Pendant ce temps, trois cents Arabes vinrent se présenter à la vue des nôtres, qui les poursuivirent aussitôt avec une telle ardeur que, les ayant mis en fuite, ils leur enlevèrent deux cents hommes, et repoussèrent les autres jusque dans leur camp.
Vers le soir de cette même journée, celui qui remplissait les fonctions de patriarche fit proclamer que tous eussent à se préparer au combat pour le lendemain dès le point du jour, défendant en outre à chacun, sous peine d’anathème, de s'attacher à enlever des dépouilles pendant le combat, et leur prescrivant de réprimer leur ardeur pour le butin jusqu'après l'issue de la bataille. En même temps il supplia tous les Chrétiens de s’occuper uniquement à massacrer les ennemis, de ne se laisser distraire sur aucun point par l'espoir d’un honteux profit, de peur que la cupidité de quelques uns ne fit perdre les fruits de la victoire, au moment où l’on commencerait à l'obtenir.
Le jour du vendredi s’était levé. Notre armée se portant en avant arriva dans une belle vallée, et là, dans une plaine voisine du rivage de la mer, les Chrétiens s’occupèrent d'abord de séparer leurs divers corps. Le duc devenu roi, le comte de Flandre et le comte de Normandie, le comte de Saint-Gilles, Eustache de Boulogne, Tancrède et Gaston, se mirent à la tête des corps ainsi organisés, quelques uns commandant seuls, quelques autres s’étant associés deux à deux. Les hommes de pied, archers et lanciers qui devaient marcher en avant des chevaliers, se rangèrent en bataille : le roi Godefroi prit la gauche avec les troupes qui le suivaient; le comte de Saint-Gilles prit position sur les bords de la tuer ; le comte de Flandre et le comte de Normandie, chevauchèrent sur la droite; Tancrède et les autres princes s’avancèrent par le centre.
Les nôtres donc se portèrent en avant lentement vers les rangs de l’armée ennemie, et pendant ce temps les Gentils, si préparant aussi au combat, demeuraient immobiles dans leurs positions. Vous les eussiez vus portant suspendus à leurs épaules des vases qu'ils remplissaient d’une eau fraîche, puisée dans leurs petites outres, afin de pouvoir boire, lorsqu'ils se lanceraient à la poursuite des nôtres, après les avoir mis en fuite. Mais Dieu en ordonna autrement que n’avait prévu cette race ennemie. Le comte de Normandie, ayant reconnu de loin la tente du prince de l’armée égyptienne, toute couverte et resplendissante d'argent, et dont le sommet arrondi était orné d'une masse d'or, pressa son cheval rapide de ses éperons, attaqua avec impétuosité le prince, qui portait une lance ornée d’un étendard, et lui porta une horrible blessure. D'un autre côté le comte de Flandre, rendant les rênes à son cheval, se jeta au plus épais des rangs ennemis; Tancrède se précipita aussi sur eux avec une grande vigueur. De tous côtés nos escadrons marchant sur les traces de leurs chefs se livrent à toute leur fureur; bientôt le rivage et la plaine sont inondés de sang, les ennemis ne peuvent soutenir longtemps une si rude mêlée, et, réduits au désespoir, ils ne tardent pas à prendre la fuite. Et comme le nombre des Gentils était incalculable, de même, et par une conséquence nécessaire, on en fit un carnage prodigieux. Les flots de la mer avaient été soulevés à une grande hauteur, mais le Seigneur se montra plus admirable encore dans sa sublime élévation. Aussi, et afin qu’il fût évident que Dieu, et non la main des hommes, dirigeait une si grande bataille, voyait-on de tous côtés les ennemis fuir en aveugles, et se précipiter au milieu des bataillons armés, tandis qu'ils cherchaient uniquement à échapper à leurs coups. Ne trouvant aucun lieu de refuge, plusieurs voulurent se faire un asile sur des arbres élevés ; mais ils ne purent échapper aux flèches des nôtres, et atteints de leurs traits, ils étaient précipités, et tombaient comme de vastes ruines. Tous ceux que la fuite ne mettait pas à couvert succombaient, morts ou mourants, sous les traits ou le glaive des Chrétiens, qui les abattaient comme des troupeaux sans défense. Le comte de Saint-Gilles qui avait occupé le rivage sablonneux de la mer, ayant lancé son corps d'armée contre les ennemis, les attaqua avec une impétuosité pareille à celle de la tempête, en sorte qu’un grand nombre d’entre eux, cherchant à fuir le fer qui les menaçait, s’enfoncèrent volontairement dans les abîmes de la mer.

CHAPITRE III.

La victoire étant ainsi demeurée aux Chrétiens par la puissance de Dieu, le prince de l’armée de Babylone, que les hommes de son pays appellent émir dans leur langue, confus et ne pouvant assez, s'étonner de la catastrophe qu'il venait d'éprouver, se répandit en plaintes amères. D'un côté il pensait aux troupes innombrables qu'il avait menées à sa suite, et à cette jeunesse brillante et joyeuse qui portait des armes remarquables par leur force et leur qualité: il calculait les richesses de ses compagnons d'armes, qui faisaient, pour ainsi dire, de leur armée une armée de chevaliers ; enfin il remarquait un fait propre à donner la plus grande sécurité aux esprits même les plus timides, savoir, que ses troupes avaient combattu dans leur propre pays, près des portes mêmes de leur ville, dans laquelle elles eussent du trouver un refuge assuré : d'un autre côté il voyait l'armée des Francs inférieure à la sienne sous tous les rapports, une jeunesse déjà abattue par une longue disette, de petites armes, des épées rouillées, des lances toute noircies entre les mains de chevaliers dénués de forces ; ceux qui paraissaient s'élever au dessus des autres, dévorés eux-mêmes d'une cruelle misère, n'ayant que des chevaux exténués de fatigue et rongés de maladie; pour tout dire en un mot, il ne pouvait comprendre que les plus pauvres des hommes, une troupe d’exilés eussent battu les innombrables armées de son pays, et que les hommes les plus vils eussent renversé la gloire de tout l’Orient. Une circonstance qui aida beaucoup à la victoire des nôtres fut que, lorsqu’on eut commencé à croire dans l’armée ennemie qu'il fallait prendre la fuite, l’émir qui commandait à Ascalon ayant vu le prince de Babylone tourner aussi le dos à nos Chrétiens, donna lui-même l’ordre d'empêcher les fuyards d’entrer dans sa ville, et de leur fermer les portes. Enfin ce qui avait mis le comble à l’étonnement des Gentils avait été de voir que les Francs n'eussent pas préféré combattre sous les murs même de Jérusalem, pour avoir derrière eux un point d’appui, et qu'ils se fussent avancés à leur rencontre presque à deux journées de marche.
Tandis que les Francs rendaient à Dieu, comme il était juste, mille actions de grâces pour une si grande victoire, et s’en réjouissaient avec transport, le comte de Normandie, qui ne renonça jamais à son extrême munificence, même au milieu des misères de l’exil, acheta, pour vingt marcs d’argent, de l’homme qui l’avait enlevée, cette lance recouverte en argent dont j’ai déjà parlé, et qui était portée comme une espèce de bannière en avant du prince de Babylone ; après l’avoir achetée, le comte la remit à Arnoul, que l’on avait appelé patriarche, pour qu'elle fût déposée, en témoignage de cette grande victoire, auprès du sépulcre du Seigneur. Un autre, à ce qu'on assure, acheta pour soixante et dix byzantins l’épée qui avait appartenu à ce même prince. Une très grande flotte avait suivi la marche de l'armée égyptienne et abordé au port d’Ascalon, afin de pouvoir, lorsque les Francs auraient été vaincus et réduits en captivité, les acheter des vainqueurs et les transporter pour les vendre dans les royaumes les plus reculés de l’Orient. Mais lorsque les gens de cette flotte virent les Egyptiens s’enfuyant honteusement, ils mirent eux-mêmes à la voile sans le moindre délai, et partirent pour retourner par mer dans les pays de l’intérieur.
Après avoir fait une horrible boucherie des Sarrasins, et plus particulièrement des Éthiopiens, les Francs revinrent sur leurs pas, pénétrèrent dans les tentes solitaires de leurs ennemis, et y enlevèrent des dépouilles d'une valeur inappréciable. Ils y...

Table des matières

  1. Sommaire
  2. LETTRE DE GUIBERT A LYSIARD, EVEQUE DE SOISSONS
  3. PREFACE DE L’AUTEUR
  4. LIVRE PREMIER
  5. LIVRE SECOND
  6. LIVRE TROISIÈME
  7. LIVRE QUATRIÈME
  8. LIVRE CINQUIÈME
  9. LIVRE SIXIÈME
  10. LIVRE SEPTIEME
  11. LIVRE HUIT
  12. Page de copyright

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