
- 311 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
À propos de ce livre
Ce nouvel essai d'Alain Deneault poursuit les réflexions entamées dans La médiocratie quant aux effets délétères qu'ont la technocratie capitaliste et l'individualisme sur le débat public. L'auteur nous invite à rompre avec la dynamique des querelles identitaires où chacun se rapporte à sa conscience comme à un bâton dont on se sert pour frapper autrui. Il déplore la dégradation en clichés de catégories pourtant importantes – privilège, racisme systémique, censure, fascisme – tout en portant un regard critique sur une droite conservatrice qui défend bec et ongles la liberté d'expression pour les seuls discours qui lui conviennent.
S'interrogeant sur la difficulté de concevoir l'émancipation là où dominent les usages opportunistes de la parole, il rappelle l'importance des enjeux sur lesquels portent ces débats : le commun, l'égalité, la culture, la critique du capital et la suite du monde.
Informations
Sujet
PhilosophiePlus de choix
La modernité occidentale a dressé ses sujets à choisir. Et cette injonction n’est pas le moindre de ses paradoxes. Depuis la fin du XVIIIe siècle, la fondation de la République française et sa déclaration des droits du citoyen, à la suite et à la source de toute une série de traités définissant la souveraineté politique comme l’aptitude à décider, ont fini de hisser le choix, le libre choix, au rang de chose sacrée. Notre devise: choisir en tout; n’en avoir plus le choix.
«Délibérer» est le terme qui prévaut pour saisir cette propension civilisationnelle à discuter et à réfléchir pour trancher, cela en un seul et même acte. Nous délibérons au carré, sur les formes de délibération elles-mêmes, de manière infiniment spéculaire. Les modernes ont pensé l’institutionnalisation de la politique et l’élaboration de forums délibérants comme un gage du progrès.
Qu’elles semblent en effet lointaine l’éthique d’Aristote et son analyse de la délibération comme d’une disposition nécessairement contenue dans certaines limites. Ce qu’il appelait l’«ordre du monde», mais aussi les fondamentaux de la géométrie, la météorologie ou encore les phénomènes culturels étrangers à ceux de sa cité: bien des enjeux ne supposaient nullement qu’on puisse en délibérer. L’esprit acceptait alors de buter sur des thèmes résistant à l’acte de choisir.
Est-ce qu’on délibère sur toutes choses, autrement dit est-ce que toute chose est objet de délibération, ou bien y a-t-il certaines choses dont il n’y a pas délibération? Nous devons sans doute appeler un objet de délibération non pas ce sur quoi délibérerait un imbécile, ou un fou, mais ce sur quoi peut délibérer un homme sain d’esprit. Or, sur les entités éternelles, il n’y a jamais de délibération: par exemple, l’ordre du Monde ou l’incommensurabilité de la diagonale avec le côté du carré. Il n’y a pas davantage de délibération sur les choses qui sont en mouvement mais se produisent toujours de la même façon, soit par nécessité, soit par nature, soit par quelque autre cause: tels sont par exemple, les solstices et le lever des astres. Il n’existe pas non plus de délibération sur les choses qui arrivent tantôt d’une façon, tantôt d’une autre, par exemple les sécheresses et les pluies, ni sur les choses qui arrivent par fortune, par exemple la découverte d’un trésor. Bien plus: la délibération ne porte même pas sur toutes les affaires humaines sans exception: ainsi, aucun Lacédémonien ne délibère sur la meilleure forme de gouvernement pour les Scythes. C’est qu’en effet, rien de tout ce que nous venons d’énumérer ne pourrait être produit par nous. Mais nous délibérons sur les choses qui dépendent de nous et que nous pouvons réaliser. […] Et chaque classe d’hommes délibère sur les choses qu’ils peuvent réaliser par eux-mêmes[232].
Or, les modernes ont sans cesse repoussé la frontière du choix. Tellement que les rares sujets restés tabous passent aujourd’hui pour des défis lancés à la raison. La technologie de pointe est devenue si performante qu’elle emporte les conceptions traditionnelles de l’éthique. Dans Le principe responsabilité, le philosophe Hans Jonas les présente comme étant tout à fait dépassées. «La technique moderne a introduit des actions d’un ordre de grandeur tellement nouveau, avec des objets tellement inédits et des conséquences tellement inédites, que le cadre de l’éthique antérieure ne peut plus les contenir[233].» Alors qu’on commence, à notre époque, à mesurer l’impact du vaste appareil industriel sur le climat de la planète et l’habitat des humains, il constate que les innovations de la civilisation productiviste sont aptes à créer un nouveau sujet, et qu’elles sont capables de modifications d’une portée incommensurable autant dans l’espace que dans le temps long.
«L’homme lui-même a fait partie des objets de la technique», ajoute-t-il, considérant que la biologie cellulaire s’emploie à prolonger l’espérance de vie jusqu’à des seuils autrefois invraisemblables, que la manipulation génétique peut décider de son évolution ou que les sciences biomédicales interviennent dans le cerveau pour influencer les comportements en profondeur. Il se voit donc relégué à l’histoire, ce sujet qui, jadis, se croyait fermement défini par des attributs essentiels, et circonscrit dans un rayon d’action nettement délimité. Désormais, une invention peut prétendre à une application sans frontière géographique ou temporelle. Ses effets deviennent en tous les cas difficilement mesurables ou prévisibles.
Jonas, dès les années 1970, songe à des cas de conscience éthiques de l’ordre de ceux que considérera dans le détail la sociologue Céline Lafontaine, quarante ans plus tard, dans son essai Le corps-marché, en étudiant les pratiques commerciales de la «réingénierie du corps». «Proposant une solution biologique aux problèmes sociaux posés par le grand âge, écrit-elle, l’entreprise s’inscrit dans une logique de capitalisation de la santé où les individus sont appelés à investir financièrement en vue de prolonger leur vie[234].» Et, de fait, la médecine ne consiste plus à faire reculer telle ou telle pathologie selon des méthodes circonscrites, ou à prévenir les maladies par une hygiène de vie indiquée, mais à combattre la dégénérescence la plus naturelle.
L’important laboratoire américain Geron, par exemple, confère de la vraisemblance à ce qui s’apparente pourtant à une hallucination: grâce à ses recherches dans le domaine de la médecine régénératrice, doubler son espérance de vie apparaît soudainement possible pour des sujets nantis. La distinction sociale afférente à ce pouvoir d’achat repose d’ailleurs peut-être davantage sur cet élargissement ostentatoire de l’éventail des choix que sur le bénéfice réel qu’il y a à prolonger effectivement de plusieurs décennies sa présence ici-bas. En vérité, choisir l’option de la longévité n’est-il pas sans comporter quelque vertige existentiel? Problème de riche.
La biotechnologie CRISPR se veut pour sa part un «ciseau génétique» apte à fragmenter l’ADN à des fins thérapeutiques avant la naissance, selon une approche ouvertement eugéniste.
Cette nouvelle possibilité, rapide, précise et peu coûteuse de manipuler les gènes, soulève toutefois des enjeux éthiques, juridiques et sociaux. En utilisant cette technologie, les chercheurs peuvent désormais modifier les cellules de tout organisme vivant, ...
Table des matières
- Couverture
- Page de titre
- Crédits
- Table
- Bris
- Chose vue
- Un racisme systémique ou systématique?
- La gauche cannibale
- Qui faire?
- La raison pure
- Le senti maître
- La médiété
- Le «lore» sans «folk»
- «Blanc»
- Le commun sans «-isme»
- L’extrême centre bien au contraire
- Le complot sans théorie
- L’oracle scientifique
- Un régime permanent d’exception
- La droite vandale
- Noir Canada expliqué aux universitaires
- «Fasciste»
- La personne «morale» et son «éthique» des affaires
- Maîtres anonymes
- Faire durer le développement
- Un climat insupportable
- Plus de choix
- Du même auteur sur les mêmes thèmes
- Déjà parus dans la collection «Lettres libres»
- Quatrième de couverture
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