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Ăcosse, 1739.
Embouchure du Loch Duich.
En cette fin du mois dâaoĂ»t, le vent soufflait sur la lande et de gros nuages noirs arrivaient par lâest. Colin, athlĂ©tique jeune homme de dix-neuf ans, se tenait debout, les pieds bien ancrĂ©s au sol, admirant le tapis colorĂ© que tissaient la bruyĂšre callune, les fougĂšres et le genĂȘt. Il en respira les senteurs Ă pleins poumons. Il se sentait heureux, lĂ , en pleine nature, en communion totale avec elle. CâĂ©tait lĂ quâĂ©tait son cĆur, sur ces terres et nulle part ailleurs. Il sâassit sur le sol, essuya son visage sur sa manche et regarda son frĂšre Collum le rejoindre Ă grandes enjambĂ©es.
â As-tu rentrĂ© les bĂȘtes, mo brĂ thair 1 ? lui demanda ce dernier.
â Aye 2. Je suis venu relever mes collets. Tiens, voilĂ deux lapins, dit-il en les lui donnant.
Ce dernier les prit et observa son cadet. Bien que Colin soit plus jeune dâune annĂ©e, ils se considĂ©raient comme des jumeaux. Il sentait que son petit frĂšre Ă©tait troublĂ©.
â Que se passe-t-il, Colin ? Tu sembles ailleurs. Des problĂšmes avec oncle Padraic ?
â Non, a brĂ thair. Lâoncle Padraic a abandonnĂ© lâidĂ©e que je le suive en Irlande. Je sais quâil veut quâun de ses neveux lâaide lĂ -bas, mais ma vie est ici. Il a essayĂ© de persuader notre mĂšre quâen qualitĂ© de sĆur, elle devait lâaider. Il nâa plus de fils et câest triste. Cependant, ce nâest pas une raison pour que je quitte lâĂcosse. Je lui ai dit clairement ma pensĂ©e mĂȘme si cela ne lui a pas plu du tout. Il mâa traitĂ© dâingrat et sâest Ă©nervĂ©, mais je ne lâai pas laissĂ© faire.
â Câest bien, je suis fier de toi. Il Ă©tait temps que tu lui montres que tu nâes plus un enfant.
â En effet. De toute façon, pĂšre lâa priĂ© de retourner en Irlande pour sâoccuper de ses terres et de sa famille. Il part demain.
â Mmphm ! Bon, si ce nâest pas oncle Padraic, quel est ton problĂšme ?
Colin tourna la tĂȘte vers son frĂšre et lui sourit, de ce sourire si doux et sĂ©ducteur qui faisait des ravages auprĂšs de la gent fĂ©minine.
â Ne fais pas lâinnocent, mon frĂšre, tu connais la rĂ©ponse, non ?
Collum hocha la tĂȘte et sourit Ă son tour. Les mots Ă©taient inutiles entre eux et il sentait les remous du cĆur de Colin comme si câĂ©taient les siens.
â Il sâagit dâAileen, nâest-ce pas ?
Colin opina du chef. Seul son frĂšre Ă©tait au courant des sentiments quâil Ă©prouvait pour la jeune fille. Aileen Ă©tait dâorigine irlandaise. Ses grands-parents Ă©taient venus en Ăcosse chez leurs cousins en 1691 aprĂšs la dĂ©faite des jacobites Ă Aughrim 3. Leur fils, le dernier de huit enfants, avait Ă©pousĂ© la cousine de Brian, leur pĂšre. Les familles vivaient en bonne entente et les deux jeunes gens avaient grandi cĂŽte Ă cĂŽte. DĂšs quâils le pouvaient, ils se retrouvaient pour aller observer les oiseaux et leurs nichĂ©es, les Ă©cureuils ou pĂȘcher au bord du loch. Ils rentraient le soir, crottĂ©s mais heureux de la journĂ©e passĂ©e ensemble malgrĂ© les dĂ©sapprobations parentales. Un lien particulier les liait depuis leur enfance. Souvent, leurs entourages respectifs avaient remarquĂ© quâAileen terminait les phrases de Colin ou vice-versa, quâils avaient les mĂȘmes idĂ©es au mĂȘme moment mĂȘme sâils Ă©taient loin lâun de lâautre et tant dâautres faits similaires. Tout le monde en avait pris lâhabitude et au fil du temps plus personne nây prĂȘtait attention, exceptĂ© Erin et Seamus, la mĂšre de lâun et le pĂšre de lâautre. Au dĂ©but, ils avaient mis cette attitude sur le compte de leur amitiĂ© enfantine, mais quand ils furent adolescents puis jeunes adultes, ils avaient bien compris quâune affection plus profonde et inaltĂ©rable les unissait. Ces derniers temps, lâamour que se portaient les deux jeunes gens nâĂ©tait un secret pour personne.
â Oui. Je suis amoureux dâelle depuis longtemps dĂ©jĂ , tu le sais bien. DerniĂšrement, nous avons passĂ© beaucoup de temps ensemble, câest vrai. Au fil des jours, nous avons dĂ» reconnaĂźtre que nous Ă©tions plus que des amis et que lâamour habitait nos cĆurs. Il Ă©tait inutile de cacher nos sentiments plus longtemps. Nos lĂšvres ont enfin exprimĂ© ce que nos cĆurs savaient dĂ©jĂ . Je sais que pĂšre a dâautres projets pour moi, mais câest elle que je veux Ă©pouser, pas une autre !
â Aileen est une jeune fille bien Ă©duquĂ©e, catholique et Ă la rĂ©putation irrĂ©prochable. NĂ©anmoins, ton union avec elle ne profitera pas au clan.
â Je ne suis pas appelĂ© Ă le diriger. PĂšre nâest que le cousin du laird et câest William 4 le chef. Nous savons tous que Kenneth est le prochain laird.
â Câest exact, mais nos mariages doivent apporter des terres, des biens, des alliances avec dâautres clans parfois. Il est rare que nous puissions faire un mariage dâamour, mon frĂšre.
â Je le sais bien, bon sang ! rĂ©pondit Colin en fermant le poing dans un mouvement dâhumeur.
Il se leva dâun bond et fit les cent pas. Collum, habituĂ© aux coups de sang de son cadet, ne dit mot et attendit que lâorage passe. Colin marmonnait et un morceau de tartan lui battait les jambes tant son agitation Ă©tait intense. Sa haute taille cachait les derniers rayons de soleil Ă son frĂšre qui Ă©tait restĂ© assis.
â Notre pĂšre veut que jâĂ©pouse Katie Macbrolane. Je lâapprĂ©cie, certes, elle est belle et fort bien Ă©duquĂ©e, maisâŠ
â Mais elle nâest pas Aileen, conclut Collum en se levant. Ăcoute, mo brĂ thair, il est certain que ton union ne changera pas le cours de lâhistoire de notre famille. NĂ©anmoins, les alliances avec nos alliĂ©s sont nĂ©cessaires. Je sais, je sais, ajouta-t-il apaisant, en voyant son frĂšre prĂȘt Ă sâenflammer Ă nouveau, tu aimes cette jeune fille⊠Prends le temps de rĂ©flĂ©chir avant dâen parler Ă pĂšre et de provoquer une querelle sans fin.
â Je rĂ©flĂ©chis depuis des mois, mo brĂ thair, crois-moi. Jâai mĂȘme rencontrĂ© dâautres femmes, mais aucune ne me convient. Mon cĆur appartient Ă Aileen.
â Si son pĂšre apprend vos rendez-vous secrets, je ne donne pas cher de ta peau, Colin.
â Mais je lâai respectĂ©e, Collum ! se rĂ©cria le jeune homme, ulcĂ©rĂ©. Pour qui me prends-tu ?
â Je le sais, je te connais, le rassura-t-il aussitĂŽt, mais son pĂšre est un homme respectable et sĂ©vĂšre. MĂȘme sâil tâapprĂ©cie et te cĂŽtoie depuis ta naissance, il sera intraitable. Lâhonneur et la rĂ©putation de sa fille sont engagĂ©s.
â Câest la raison pour laquelle je dĂ©sire en parler Ă pĂšre.
â Bien, je vois que ta dĂ©cision est prise, mon frĂšre. Jâappuierai ta demande, nâen doute pas.
â Merci, Collum.
Il lui lança un regard reconnaissant, mais ses yeux, aussi noirs que de lâonyx, brillaient dâun feu qui inquiĂ©ta un tantinet son aĂźnĂ©. Il Ă©tait certain que leur pĂšre ne donnerait pas son accord aussi facilement. Cela promettait de sĂ©rieuses et houleuses discussions autour de la table familiale. Il comprenait Colin mieux que quiconque. Lui-mĂȘme avait Ă©pousĂ©, voilĂ presque une annĂ©e, une jeune fille dont il nâĂ©tait pas amoureux et qui lui avait Ă©tĂ© imposĂ©e par son pĂšre et par son laird dans lâintĂ©rĂȘt du clan. Il sâavĂ©rait que cette union nâĂ©tait pas dĂ©sagrĂ©able. En effet, Fiona Ă©tait une femme douce, obĂ©issante Ă la volontĂ© paternelle et sans rĂ©elle personnalitĂ©. Elle prenait soin de lui, de leur foyer, et attendait la venue de leur premier enfant avec joie. La vie Ă ses cĂŽtĂ©s Ă©tait fade et sans surprises en dĂ©pit de ses attentions et de son affection. NĂ©anmoins, il apprĂ©ciait son humeur toujours Ă©gale, son optimisme et il sâattachait Ă lui prouver son respect et une certaine tendresse. Pour rien au monde, il ne voulait quâelle souffre ou pleure Ă cause de lui. Il sâĂ©tait rĂ©solu Ă ne pas connaĂźtre le grand amour et cela Ă©tait peut-ĂȘtre aussi bien. Il devait garder la tĂȘte froide. Colin Ă©tait assez impulsif pour eux deux.
Adressant une priĂšre Ă Dieu, il entoura les Ă©paules de son frĂšre et ensemble ils prirent le chemin de la maison. Quand ils arrivĂšrent en vue de la bĂątisse, lâorage Ă©clata. Ils furent aussitĂŽt trempĂ©s tant la pluie Ă©tait forte. Leur mĂšre, Erin, les accueillit en riant. Pendant quâils se sĂ©chaient et enfilaient une autre chemise, elle regarnit le feu de bois et Ă©tendit les vĂȘtements mouillĂ©s devant la cheminĂ©e. Colin lâembrassa tendrement et la garda serrĂ©e contre lui un instant. Elle sentait bon. Ses cheveux dĂ©gageaient le parfum du romarin et de la prĂȘle, herbes quâelle utilisait pour son shampoing. Quand elle mit la main sur sa joue, il reconnut lâodeur des framboises et du miel, signe de gĂąteaux pour le dessert.
â Jâai bien cru que vous nâarriveriez pas Ă temps, dit-elle en se dĂ©gageant et en souriant Ă ses deux grands fils.
â Il sâen est fallu de peu, mĂ thair 5, lui dit Collum en lâembrassant Ă son tour. Colin a attrapĂ© deux lapins assez gras et nous avons un peu discutĂ©, lui confia-t-il.
Erin regarda son fils cadet et comprit quâAileen avait Ă©tĂ© le sujet du dĂ©bat. Elle savait les sentiments de son fils pour elle et elle les avait vus, hier, au bord du loch, les mains enlacĂ©es. Heureusement pour eux, Seamus Canny, le pĂšre dâAileen, nâĂ©tait pas dans les parages. Elle devrait lui en parler, mais ce nâĂ©tait pas le moment. Brian allait revenir de la rĂ©union avec les mĂ©tayers et ils prĂ©pareraient leur dĂ©part pour se rendre au chĂąteau Leod, Ă Strathpeffer, dans le Ross-shire, lieu de la demeure principale du clan Mackenzie.
Comme si le fait de penser Ă lui lâavait attirĂ©, Brian entra dans la piĂšce, sâĂ©brouant comme un jeune chien. Il retira sa veste en laine, la posa sur le dossier de la chaise devant lâĂątre et se passa la main dans sa chevelure argentĂ©e dĂ©nouĂ©e afin dâen chasser les gouttes.
â JâĂ©tais Ă moitiĂ© chemin quand le dĂ©luge sâest annoncĂ©, dit-il en souriant. Ah, il nây a pas de mauvais temps, juste de mauvais vĂȘtements 6 ! ajouta-t-il optimiste.
Erin lui apporta une serviette. Il retira sa chemise quâil dĂ©posa sur la table et, sans penser quâil Ă©tait encore mouillĂ©, il prit son Ă©pouse dans ses bras et lâembrassa. Elle lâenlaça et se serra contre lui. Il sentait lâherbe, les chevaux et sa joue mal rasĂ©e lui irritait la peau. Mais cela ne comptait pas ! Ce qui comptait, câĂ©tait sa prĂ©sence, son odeur, la chaleur de son Ă©treinte et la douceur de ses lĂšvres.
Quand ils se sĂ©parĂšrent, Brian se sĂ©cha et Erin apporta la marmite dans laquelle mijotait un ragoĂ»t de lapin et de lĂ©gumes. Ils se lavĂšrent les mains et tout le monde prit place autour de la table : Brian, Collum et son Ă©pouse Fiona, Colin, Padraic, Eilidh, la vieille cousine de Brian, ainsi quâErin aprĂšs avoir posĂ© le pain, le sel et la biĂšre. Brian dit le bĂ©nĂ©dicitĂ© et enfin, chacun put ĂȘtre servi.
AussitĂŽt, la discussion roula sur les dĂ©parts du lendemain. Padraic pour lâIrlande, plus prĂ©cisĂ©ment pour la ville de Kilkenny, et le reste de la famille, sauf la vieille cousine et Fiona, pour la demeure des Mackenzie. Padraic avait fini par accepter, avec un peu dâaide musclĂ©e de la part de Brian, le refus de son neveu. Il nâavait quand mĂȘme pas tout perdu puisquâil repartait avec un lointain cousin, originaire de Drogheda, dĂ©sireux de retourner dans sa patrie.
Brian apportait aux siens la participation des mĂ©tayers, la sienne et il dĂ©sirait sâentretenir avec son cousin en particulier. Il ne se rendait pas souvent au chĂąteau Leod sauf pour affaires. Pourtant, il sâentendait bien avec ses cousins et cousines, mais il prĂ©fĂ©rait sa vie tranquille sur ses terres, avec sa famille. Il observa du coin de lâĆil son fils cadet. Câest Ă son sujet quâil voulait voir son cousin William. Il connaissait ses sentiments vis-Ă -vis de la petite Aileen et cela bien avant que le principal intĂ©ressĂ© nâen prenne conscience. Il avait eu tout le loisir dâobserver lâĂ©volution de leurs Ă©motions. De lâamitiĂ© enfantine, ils Ă©taient passĂ©s Ă lâattirance dâadolescents puis Ă un amour dâabord timide et de plus en plus fort avec le temps. Comme lui, Colin Ă©tait un homme honnĂȘte, dĂ©terminĂ© et il savait quâil ne renoncerait pas Ă la jeune fille facilement. Lors de leurs derniers dĂ©placements pour rencontrer des mĂ©tayers, il avait pu Ă©valuer la sĂ©duction que son fils dĂ©gageait. Il lui suffisait dâentrer dans une piĂšce pour que les femmes ne regardent que lui. Il Ă©tait poli, amical avec elles, mais il gardait une distance certaine. Cependant, il savait que Colin avait connu intimement des femmes, mais il nây faisait jamais allusion. Quoi quâil en soit, lâunion avec Aileen ne lui dĂ©plaisait pas a priori, mais il prĂ©fĂ©rait celle avec la jeune Macbrolane. Bien que les deux jeunes filles vivent dans le clan, les terres dâAngus Macbrolane Ă©taient voisines des siennes et il avait beaucoup plus de tĂȘtes de bĂ©tail que Seamus, le pĂšre dâAileen.
Il croisa le regard amusĂ© dâErin et lui sourit. Elle savait pertinemment les idĂ©es qui tournaient dans la tĂȘte de son Ă©poux et elle en comprenait lâimportance. Mais, cette fois-ci, elle ...