Chapitre 1
Nos peurs ou l’hospitalité perdue
La fraternité commence par l’hospitalité. Or force est de reconnaître que nous avons perdu ce savoir-faire ; nous ignorons presque tout de cette pratique pourtant ancestrale. Nos peurs, lointaines et nouvelles, y sont sans doute pour quelque chose.
Rappelons d’emblée que la peur n’est pas la crainte : « La crainte est fondée sur une raison, un intérêt et un espoir, alors que la peur est la conduite d’un être en état d’alarme et obsédé par un péril qui, dans certaines circonstances, risque de lui faire perdre contenance{10}. » Bien sûr, certaines de nos peurs sont réelles et fondées : le terrorisme et la guerre, si proches, nous interdisent tout aveuglement, toute fuite illusoire, toute réponse facile ou naïve. Mais comment vivre avec ces peurs, alors qu’elles nous collent à la peau, débordent notre raison et nous asphyxient ? Vouloir les combattre ne se décrète pas. Même nos discours semblent devenus suspects ou impuissants. Comment, dans ces conditions, dépasser nos peurs et continuer à vivre ensemble ?
Peut-être pouvons-nous commencer par reconnaître une perte, un oubli d’expérience voire un manque dans nos existences : celui de l’hospitalité.
L’hospitalité : une loi fondamentale de l’humanité
L’origine de l’hospitalité remonte aux débuts de l’humanité. Très tôt, elle surpasse toutes les lois. Antigone en est sans doute la plus belle figure, puisqu’elle brave l’interdit légal et politique pour assurer une sépulture à son frère, Polynice. En d’autres termes, elle choisit l’hospitalité de la terre pour son frère et préfère mourir plutôt que de renoncer à ce respect ultime. Le film hongrois de László Nemes, Le Fils de Saul (2015), raconte ce même choix, à Auschwitz-Birkenau, en 1944 : son personnage principal, Saul Ausländer, est un prisonnier juif affecté aux chambres à gaz et aux fours crématoires ; alors qu’il est condamné à brève échéance, il tente désespérément de trouver un rabbin pour le convaincre d’enterrer un enfant, conformément à la loi juive. Cet ultime geste d’humanité est entrepris au péril de sa vie et en dépit de la révolte imminente du Sonderkommando.
L’histoire
L’histoire de l’hospitalité commence, en réalité, bien avant Antigone, avant l’édification des cités grecques protégées par des lois et des frontières. Au départ, ce sont de simples coutumes d’hospitalité, qui remontent sans doute aux débuts de l’humanité nomade. La figure par excellence de cette hospitalité pastorale est Abraham, qui accueille trois voyageurs sous le chêne de Mambré, en Genèse 18. Il leur lave les pieds, les nourrit et leur permet de se reposer.
Avant la politique et avant la morale, il existe donc une loi du cœur, une loi de survie humaine dans le désert ; et l’hospitalité, cette loi fondamentale, semble même placée au-dessus des lois de la famille. C’est ce qu’atteste le récit de Lot accueillant à Sodome les deux anges dont le récit de la Genèse nous dit qu’ils sont « entrés à l’ombre de son toit » (Gn 19, 1-11). Il s’agit d’un récit tragique, violent et choquant, puisque Lot propose de donner ses deux filles plutôt que de trahir l’hospitalité due à l’étranger.
La Grèce, elle, érige progressivement l’hospitalité au rang de loi. Les récits d’Homère, écrits sans doute vers la fin du VIIIe siècle avant J.-C., en attestent : l’hospitalité est un devoir sacré qui s’impose à tous. Car les Grecs en sont convaincus : derrière un étranger peut se cacher un dieu{11}.
Ainsi, le respect de l’étranger, en Grèce, s’impose au même titre que le respect des dieux et le respect des parents. La philoxénie ou la proxénie sont des termes malheureusement bien moins connus aujourd’hui que la xénophobie ou le proxénétisme. Ils signifiaient l’amour de l’étranger et allaient jusqu’à obliger les citoyens grecs à héberger et nourrir l’étranger ou l’exilé.
Une autre œuvre de l’Antiquité grecque résume à elle seule le drame de l’exil et le devoir d’hospitalité : Les Suppliantes d’Eschyle. Dans cette tragédie d’une étonnante actualité, cinquante jeunes filles s’exilent pour échapper à un mariage forcé ; et c’est le roi d’Argos, avec l’assentiment de son peuple, qui décide de leur sort, en leur offrant l’asile. Il convient là encore de mentionner le rôle important joué par les dieux, à commencer par Zeus, « hospitalier pour tous » et « protecteur des suppliants ».
Certains passages de la pièce méritent toute notre attention. Ainsi, le roi, conscient des risques et de sa responsabilité, engage « une profonde réflexion, afin que tout se concilie heureusement [...], sans attirer la guerre et la vengeance » ; et il pose le débat en ces termes :
Puissent-elles, ces étrangères, ne pas être une cause de ruine pour nous, et puisse une guerre inattendue ne pas sortir de ceci [...]. [Car] s’il y a manque d’hospitalité, toute la ville en est responsable, et c’est au peuple tout entier à s’en inquiéter, afin d’échapper à l’expiation. Pour moi, je ne vous ferai aucune promesse, mais je délibérerai sur ceci avec tous les citoyens.
Comment ne pas admirer ici la sagesse politique du roi, à travers sa volonté de délibérer « avec tous les citoyens » ? La responsabilité politique partagée n’offre-t-elle pas bien des garanties contre la ruine et la guerre ? N’est-il pas évident que l’intelligence collective permet de trouver des solutions dans des situations apparemment inextricables ? Encore faut-il que le roi aide son peuple à discerner, en ayant lui-même une conviction claire de ce qui est juste. Or tel est le cas : malgré les dangers et les risques de division, le roi plein de doutes et d’effroi reste intimement convaincu que l’hospitalité est un devoir sacré ; aussi tente-t-il de persuader les citoyens d’être hospitaliers, sans pour autant les forcer ; car l’hospitalité ne se décrète pas d’en haut. C’est la raison pour laquelle le roi répond, dans un premier temps, à la demande d’asile :
La cause n’est pas facile à juger. Ne me prends pas pour juge. Je te l’ai dit déjà, même si j’en avais le pouvoir, je ne déciderais rien sans le peuple, de peur qu’il me dise un jour, si quelque malheur arrivait : – Pour avoir honoré des étrangères, tu as perdu ta ville.
Pour finir, « la ville décide, par les suffrages unanimes du peuple, que les jeunes filles ne seront ni enlevées par violence, ni livrées contre leur gré ». Le devoir d’asile est ainsi respecté. Mais l’accueil n’est pas sans contrepartie ; les exilés doivent assumer leur part de responsabilités : telle est l’exhortation du père à ses filles :
Enfants, il vous faut être prudentes [...]. Répondez à vos hôtes en paroles respectueuses et tristes, comme la nécessité le demande et comme il convient à des étrangères. Expliquez-leur clairement que votre exil n’est pas taché de sang. Avant tout, que vos paroles ne soient point arrogantes, que votre front soit modeste et votre regard tranquille. N’usez point de longs discours, car ici cela est odieux. Souvenez-vous qu’il faut céder, car vous êtes étrangères et chassées par l’exil. Il ne convient pas aux humbles de parler arrogamment.
Ces conseils avisés me paraissent pertinents et toujours d’actualité. Ainsi, certains demandeurs d’asile ou réfugiés critiquent, de manière fort juste, l’absence de discrétion ou de retenue de certains étrangers. Ils ont alors conscience que ces attitudes non-respectueuses, et parfois sans-gêne, alimentent les crispations et fragilisent les conditions d’accueil de tous.
L’hospitalité est donc une loi sacrée de l’Antiquité grecque qui réclame réflexion, concertation et responsabilité du côté des hôtes, prudence et discrétion du côté des étrangers, mais aussi discernement des deux côtés. De cette longue et belle tradition, sommes-nous encore les héritiers ? De toute évidence, l’hospitalité ne coïncide pas avec les règles de l’État de droit, ni même avec les droits de l’homme ; et cette loi première semble à bien des égards plus vivante en Orient qu’en Occident.
Nombreux, en effet, sont ceux qui ont été témoins du caractère sacré de l’hospitalité en Asie et dans les sociétés musulmanes. Charles de Foucauld, Louis Massignon et Christian de Chergé ont été tous trois marqués par l’hospitalité reçue de leurs amis musulmans, parfois jusqu’au sacrifice de leur vie, comme ce fut le cas de Mohamed Benmechay, garde champêtre algérien, musulman et père de dix enfants, assassiné en 1959 par les indépendantistes, pour avoir pris la défense de Christian de Chergé, alors séminariste faisant son service militaire. « Incapable de trahir les uns pour les autres, ses frères ou ses amis », Mohamed fut l’ami musulman qui lui a « donné le gage de l’amour le plus grand{12} ».
Le Coran rappelle trois fois l’hospitalité pratiquée par Abraham au chêne de Mambré{13}. C’est à partir de ce récit de la Genèse et du droit coutumier préislamique que l’islam a reconnu le caractère sacré du devoir d’hospitalité, du respect de l’hôte envoyé par Dieu. Louis Massignon insiste, tout particulièrement, sur la dimension mystique de l’hospitalité et il nous met en garde : « Toute la révolte de l’Asie contre l’Europe provient de notre méconnaissance du droit sacré d’asile et d’hospitalité{14}. »
L’étymologie
L’étymologie nous enseigne que l’hospitalité et l’hostilité sont inséparables. Le mot hôte en français provient du mot latin hostis ; et de manière étrange, il désigne à la fois celui qui reçoit et celui qui est reçu. Le philosophe René Scherrer résume cela joliment : « Seul le contexte décide : l’hôte reçoit l’hôte qui est accueilli par son hôte. Réflexivité insondable de la chair même de la langue{15}. »
Mais cette étonnante proximité entre l’accueillant et l’accueilli ne doit pas faire oublier d’autres distinctions fondatrices. Le linguiste français Émile Benveniste précise ainsi qu’à l’origine, « un hostis n’est pas un étranger en général [...]. À la différence [de l’étranger] qui habite hors du territoire, hostis est “l’étranger, en tant qu’on lui reconnaît des droits égaux à ceux des citoyens romains”{16} ». Dans d’autres langues, en grec comme en hébreu, nous avons cette même distinction entre l’étranger au-delà des frontières et l’étranger résident, à qui on reconnaît des droits.
Benveniste tire un autre enseignement de sa recherche : l’hospitalité, dit-il, n’est pas seulement un geste individuel, c’est un fait social, grâce auquel « les hommes d’un peuple trouvent hospitalité chez un autre [peuple]{17} » ; « il s’agit non pas de l’amitié sentimentale, mais du contrat en tant qu’il repose sur un échange{18} ». La relation d’hospitalité s’établit ainsi entre des individus ou des peuples, liés par un pacte.
Il importe ici de dissiper un malentendu : contrairement à ce que nous imaginons parfois, l’hospitalité n’est pas, à l’origine, une relation de pure gratuité ; ce n’est pas un don. Généralement codifiée et limitée dans le temps, l’hospitalité appelle une contrepartie. Elle établit une sorte de contrat mutuel, des liens de réciprocité et de paix.
Le retournement
Pourtant, au Ve siècle av. J.-C., on assiste à un curieux retournement : avec l’émergence de la cité (polis) et des lois, le dieu grec qui se trouvait « originellement du côté de l’étranger, passe du côté de l’hôte accueillant dans son temple et sa cité{19} ». C’est alors que l’hospitalité se raidit, se sédentarise et se retourne en hostilité. Ce retournement s’achève lors de l’avènement des nations :
Quand l’ancienne société devient nation, les relations d’homme à homme, de clan à clan, s’abolissent ; seule subsiste la distinction de ce qui est intérieur ou extérieur à la civitas. Par un changement dont nous ne connaissons pas les conditions précises, le mot hostis a pris une acceptation « hostile » et désormais ne s’applique qu’à l’« ennemi » [...]. De même xenos, si caractérisé comme « hôte » chez Homère, est devenu plus tard simplement l’« étranger », le non-national [...]. Mais xenos n’est pas allé au sens d’« ennemi » comme hostis en latin{20}.
Il est certain qu’au départ, les coutumes d’hospitalité constituaient une obligation sacrée d’accueillir l’étranger, as...