Chapitre 1
Du livre de classe à l'empire Hachette
(1826-1864)
Louis Hachette est entré dans le monde du livre au moment précis où un type social inconnu auparavant, l'éditeur, s'imposait comme le nouveau conquérant de marchés alors laissés en friche. Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, l'Europe du Nord et de l'Ouest assistait à l'irruption d'une sorte de fureur de lire qui touchait les classes supérieures et qui menaçait de déborder, en cascade, jusqu'aux couches les plus pauvres de la société. L'Église catholique s'en inquiétait, condamnait ce nouveau tapis franc que représentait à ses yeux le cabinet de lecture{4}, mais chacun savait bien que l'heure était à la réforme de l'instruction universelle et qu'un jour ou l'autre l'école deviendrait le lieu quasi unique de l'alphabétisation de masse. La France choisit, dès la Révolution, de mettre l'accent sur le rôle de l'État tandis que l'Angleterre préféra laisser aux Églises le soin de préparer ces changements sans lesquels les industries culturelles n'auraient pu voir le jour. Retardée à la fin des années 1820 mais désormais présente dans tous les esprits, la première grande loi scolaire fut votée le 28 juin 1833 sous l'égide d'un ministre protestant, François Guizot, qui amorçait un courant auquel Jules Ferry mit un point final en 1881-1882. Grâce à l'obligation de scolariser tous les enfants mâles habitant une commune de plus de cinq cents âmes, de construire ou d'entretenir des salles de classe et de porter les dépenses d'écolage des enfants indigents au compte de la collectivité, grâce enfin aux énormes commandes passées par le ministère de l'Instruction publique – fin 1831, sous Montalivet, puis 1832 et 1833, sous Guizot – l'édition scolaire allait enfin pouvoir décoller.
Que ce soit Louis Hachette plutôt qu'Auguste Delalain, Léonard-François Belin-Le Prieur, Auguste-Jean Belin-Mandar, Jules Renouard ou encore Louis Colas, ses concurrents, qui ait bénéficié de ce concours de circonstances pour s'imposer alors qu'il ne pesait pour rien dans ce petit monde sept ou huit ans auparavant mérite explication{5}. Fils d'une ouvrière lingère du collège royal Louis-le-Grand venu au monde en 1800, admis dans le prestigieux établissement à titre gratuit dès 1809, puis à l'École normale (supérieure) en 1819, Louis Hachette était un authentique intellectuel aspirant à enseigner un jour en faculté quand le pouvoir politique décida de fermer son établissement et de lui interdire par la même occasion la carrière de professeur. Contraint de choisir une autre voie, tenté par le barreau puisqu'il prit ses grades à l'École de droit de la capitale, mais demeuré en relation avec ses anciens condisciples, il dut à la faveur d'une famille de notaires légitimistes de pouvoir s'établir comme libraire « classique » ou encore « d'éducation » au quartier Latin, à deux pas de l'actuelle Sorbonne, en 1826. Débitant des livres destinés aux collèges mais sentant comme ses amis que l'état du pays et celui de l'opinion réclamaient une réforme de l'instruction qui assurerait le passage de tous les enfants par les bancs de l'école primaire, le jeune homme se mua en éditeur, au sens moderne que le terme commençait à prendre. Il demanda en effet à plusieurs de ses condisciples de l'École normale de rédiger de petits manuels propres à préparer cette alphabétisation sans retour qui transformerait le pays en profondeur. Pour hâter l'heure des indispensables mutations, il se rapprocha d'un haut fonctionnaire de l'université, Ambroise Rendu, issu des milieux jansénistes que fréquentait sa mère et véritable maître d'œuvre de la plupart des réformes introduites dans l'enseignement français pendant la première moitié du XIXe siècle.
Sans plaquer mécaniquement l'analyse proposée par Max Weber sur la porosité entre capitalisme et protestantisme{6}, on remarquera que Louis Hachette, prototype de l'entrepreneur schumpétérien du XXe siècle, un industriel en permanence tourné vers l'innovation et la conception de produits ou de procédés inconnus auparavant, a puisé dans sa foi teintée d'austérité la certitude qu'il était quelque part un élu et qu'il lui appartenait de réussir socialement pour témoigner de ce choix. Cela le conduisit à apporter son aide à ceux de ses employés parmi lesquels il remarquait les mêmes dispositions, mais on constatera aussi qu'il bénéficia de deux concours. Le premier, financier, émanait de grands bourgeois catholiques et royalistes, la famille Fourcault de Pavant, dont il avait été le précepteur des enfants ; le second, politique, d'Ambroise Rendu, incarnation du haut fonctionnaire capable de se maintenir à son poste sous tous les régimes à condition que ceux-ci visent avant tout le service de l'État. Cette double protection situe l'action de Louis Hachette dans les années 1830-1835 au cœur d'une France qui se détache de plus en plus de l'Ancien Régime mais qui en conserve certains traits, le mérite personnel jouant un rôle de plus en plus en plus important bien qu'étant encore impuissant à faire sauter les barrières dressées par la tradition ou la coutume. La protection et la faveur demeureront longtemps la marque de cette époque mais, en suivant la leçon servie par Alexis de Tocqueville dans L'Ancien Régime et la Révolution, on peut aussi constater que l'État moderne, doté d'une armature bureaucratique de plus en plus forte, était en train de se mettre en place, au grand déplaisir de ceux qui le voyaient abolir la plupart de leurs privilèges. Le monde des corporations avait lui-même disparu et si le Cercle de la librairie, qui avait tenté de se constituer en 1829, ressemblait par certains traits à la Chambre syndicale des libraires parisiens d'avant 1789, il devra patienter jusqu'en 1847 pour obtenir l'autorisation d'ouvrir des bureaux. On notera par ailleurs qu'il ne sera jamais plus capable d'imposer le malthusianisme – la limitation du nombre de libraires autorisés à travailler – qui avait freiné la concurrence et retardé l'ouverture au marché dans le secteur du livre avant la Révolution.
Un homme d'affaires tourné vers l'innovation
Intellectuel, nous y insistons, comme ses compagnons de l'École normale le firent sur son lit de mort en 1864, latiniste, helléniste, angliciste, juriste, féru de littérature et de musique sacrée, Louis Hachette développa un extraordinaire sens des affaires en cantonnant pendant vingt-cinq ans son activité au seul secteur dans lequel il estimait être compétent, celui de l'édition scolaire. Fermée aux nouveaux venus avant l'écroulement des jurandes et des corporations en 1791, la librairie d'éducation concernait pour l'essentiel la publication de livres de cours ou de classiques grecs et latins destinés aux enfants et aux adolescents qui fréquentaient les rares collèges ouverts à leur intention. Pour la masse des ruraux, initiés vaille que vaille à la lecture du catéchisme par le curé de leur paroisse, il n'existait ni manuel national ni ouvrage doté du pouvoir d'en faire office. En rédigeant lui-même, avec le concours de Louis Hachette, mais sans que son nom apparaisse, l'Alphabet et Premier Livre de lecture, ce premier livre pour tous sorti des presses en octobre 1831 et dont le tirage dépassera le million d'exemplaires deux ans plus tard, Ambroise Rendu avait en quelque sorte donné naissance au marché de l'édition élémentaire qui, pendant plus d'un siècle, allait servir de rampe d'accès privilégiée au commerce de l'imprimé dans le monde. Qu'il s'agisse de Noah Webster aux États-Unis, de Thomas Nelson en Écosse et en Grande-Bretagne, de Louis Hachette en France, de Frédéric Norstedt en Suède ou de Fritz Payot en Suisse romande, tous ces éditeurs fondateurs d'empires de l'imprimé ont débuté leur carrière comme instituteurs ou professeurs avant de se muer en chevaliers des nouvelles industries de l'éducation et de la culture.
On l'aura compris, dans le cas français, le marché est né à la fois d'une demande sociale, d'une offre économique nouvelle et d'une impulsion fournie par un représentant du pouvoir en place, ce qui demeurera longtemps l'apanage de ce capitalisme qui, tout en prônant la liberté absolue dans le domaine de l'économie, ne parvient pas à se couper des instances politiques et en réclame même le soutien chaque fois qu'elles peuvent l'aider à aller de l'avant. Cela devait susciter la colère des libraires classiques présents sur le même créneau et vite convaincus que les signes extérieurs de la richesse rapide de l'éditeur du quartier Latin, l'extension de la boutique, l'achat de locaux plus étendus, la multiplication des commis chargés d'expédier les colis postaux dans tout le pays, étaient suspects. Un journal, la Gazette des Écoles, parla même à propos des achats payés par le ministère d'une « armée de livres pygmées mis en garnison chez tous les instituteurs des villes et des campagnes »{7}. Perfide, la comparaison n'était pourtant pas totalement déplacée puisque la Librairie Hachette avait obtenu la commande de cinq des six manuels adoptés dans les écoles primaires. Lorsqu'en mars 1836 son propriétaire commettra le faux pas de se précipiter pour demander au ministre de l'Instruction publique, le comte Pelet de la Lozère, le transfert du titre de « libraire de l'Université royale de France » laissé sans titulaire par le décès de son prédécesseur, Claude Brunot-Labbe, il provoquera une flambée de colère chez ses concurrents. Ces derniers verront dans la poursuite d'un privilège, d'ailleurs devenu parfaitement honorifique, la preuve irréfutable de la résurgence d'une protection clientéliste présentant toutes les caractéristiques du système en vigueur avant 1789. Traité alors pour la première fois de son existence, mais non la dernière, de « monopoleur », l'heureux bénéficiaire de la faveur ministérielle confirmait la tentation, si ce n'est la préférence, de bien des entrepreneurs et des négociants français du début du XIXe siècle pour la domination totale d'un secteur entier de l'économie. Les grandes compagnies commerciales avaient bénéficié du privilège de l'« exclusif » sous la monarchie absolue et les colonies s'étaient développées à l'ombre de cette protection jusqu'à la révolte des insurgés américains. Toutefois, malgré ce cas de figure lourd de menaces pour l'avenir, nombre d'entreprises continuaient à rechercher la faveur du prince afin de s'assurer sa protection et d'éliminer leurs rivaux.
Incontestablement, Louis Hachette profita largement du climat propice aux affaires sous la monarchie de Juillet et il était, dans les années 1840, l'un des vingt électeurs les plus imposés de sa résidence parisienne, l'actuel VIe arrondissement (XIe ancien). Châtelain des bords de Loire où il aimait emmener ses auteurs et ses amis à la chasse au sanglier – c'était sa dette envers son département de naissance, les Ardennes –, investisseur immobilier, en France comme en Algérie car il croyait à la colonisation des terres neuves, il ne dédaigna nullement l'industrie alors en plein essor et, proche du comte de Morny, un affairiste bien en cour sous Louis-Philippe, il acheta un grand nombre d'actions des Papeteries d'Essonne. Au-delà de cet investissement durable dans les usines que dirigera plus tard Paul Darblay et qui figureront, en 1880, parmi les plus grosses papeteries du monde, il acquit un grand nombre d'actions des mines de charbon et de fer du Vigan, dans le Gard. Toujours en compagnie de Morny, bientôt le créateur de la station balnéaire de Deauville et déjà à la tête d'une grosse compagnie de chemins de fer, il contribua à sa manière à l'envol de la révolution industrielle à la française. Ces participations personnelles à l'essor du pays expliquent aussi pourquoi, au cœur de la IIe République, le grand patron paternaliste et de droit divin qu'il était devenu fut appelé à intervenir au nom de la Chambre de commerce de Paris sur la question épineuse de la réorganisation de ses homologues de province. C'est aussi la raison pour laquelle il fut un des acteurs de la création du Comptoir national d'escompte de la ville de Paris, ancêtre de la BNP, et un membre influent du Conseil de surveillance de l'Assistance publique, la philanthropie relevant alors essentiellement des élites.
Grand bourgeois autoritaire dont les salariés travaillaient six jours sur sept et même le dimanche avant l'office religieux, Louis Hachette n'hésita jamais à seconder un commis intelligent désireux de s'établir à son compte et douze de ses premiers salariés trouveront leur voie dans le métier de libraire-éditeur, Georges Chamerot, Victor Masson et Charles Emmanuel Magdeleine fondant même de solides maisons d'édition parisiennes portant leur nom. Pour les autres, il n'était d'autre ressource que de travailler dur dans des magasins qui s'agrandissaient chaque année, à l'image du Bon Marché mis en scène par Émile Zola dans Au Bonheur des dames, et dont la taille devait les faire ressembler à une sorte de cathédrale du livre. C'est qu'un événement était survenu qui explique le changement d'échelle de l'entreprise et sa diversification : la création des « bibliothèques de gare », ce modèle importé de Londres après la tenue de la première Exposition universelle de l'histoire et installé à l'embarcadère de la gare du Nord en mars 1853. Le dépôt récent aux Archives nationales des Papiers de l'ancien ministre de Napoléon III, Charlemagne-Émile de Maupas, permet de vérifier l'intervention directe de Morny auprès de son ancien collègue afin de résoudre la difficulté que soulevait l'établissement de ces kiosques d'un genre inédit. Nul en effet, depuis la publication du décret du 5 février 1810 relatif à l'imprimerie et à la librairie, ne pouvait s'établir libraire s'il ne possédait un brevet délivré avec parcimonie par le ministère de l'Intérieur. Réactivée en mars 1852, au lendemain du coup d'État qui avait transformé le président de la République, Louis Napoléon Bonaparte, en dictateur aspirant à la couronne impériale, cette législation datant du Premier Empire interdisait en pratique toute nomination directe par un libraire-éditeur de salariés recrutés pour vendre des livres à l'intérieur du périmètre des gares. Comme Louis Hachette n'entendait nullement faire appel à d'authentiques libraires, dûment brevetés, pour tenir ses kiosques, il lui fallait trouver un moyen de contourner la loi.
Ce fut le comte de Morny, son partenaire en affaires, qui s'en chargea. Il écrivit au ministre de la Police :
« Mon Cher Ministre,
Je prends la liberté de vous rappeler
[...] la permission à M. Hachette, libraire, d'établir des dépôts de livres dans les gares de chemins de fer. Ainsi que je vous l'ai dit, c'est l'homme et la maison les plus honorables qu'on puisse trouver et offrant toute garantie au gouvernement{8} [...]. »
En trois phrases, le tour de passe-passe était réglé et, malgré les protestations véhémentes de Napoléon Chaix, le créateur de l'Indicateur des chemins de fer du même nom, qui bataillait depuis deux mois contre les prétentions de son concurrent, un éditeur de livres scolaires qui n'avait évidemment pas l'intention de commercialiser ses manuels dans les halls de gare venait de se transformer en principal distributeur de livres dans l'Hexagone. Là où William Henry Smith junior, en Angleterre, s'était contenté d'imaginer un système économiquement viable, la législation française imposait le recours au pouvoir politique et, dans ce domaine, la protection occulte demeurait l'argument essentiel pour être sélectionné et profiter de l'aubaine. Il fallut toutefois au cabinet du ministre de la Police plusieurs consultations pour ne pas heurter de front la profession et ce n'est que le 17 mai 1853 que Maupas informa Louis Hachette qu'il accordait, non pas des brevets de libraires à chacun des quarante succursalistes déjà embauchés et actifs, mais des autorisations de « faire vendre, par voie de simple colportage, dans les différentes gares de chemins de fer, les livres que vous éditez, à la double condition que vos colporteurs seront, dans chaque département, munis d'une permission en règle délivrée par le préfet et que les ouvrages qu'ils vendront seront revêtus de l'estampille du ministère de la Police générale{9} ».
Pour saisir toute la rigidité de cette législation mais aussi l'avantage qu'elle représentait pour le favori du pouvoir, il faut rappeler que le nouveau régime venait de s'en prendre au réseau du colportage, essentiel pour la vente des imprimés, livres ou journaux, en province, et qu'il avait installé, pour le contrôler, une Commission du colportage siégeant à Paris et seule habilitée à tamponner, à l'encre rouge ou bleue, les ouvrages autorisés à la libre circulation sur les routes ou dans les gares.
Comme il ne s'agissait, au début, que de vendre des livres et pas encore des journaux dans ses bibliothèques ferroviaires, Louis Hachette avait travaillé d'arrache-pied pendant un an pour produire à temps les volumes dont les voyageurs empruntant le rail ne pourraient bientôt plus se passer. Ce fut l'origine de la « Bibliothèque des chemins de fer », subdivisée en sept puis huit séries, chacune disposant d'une couverture de couleur particulière – le rouge pour les guides de voyage, le rose pour la littérature de jeunesse, le vert pour l'histoire et les voyages, le « crème » pour la littérature française, le jaune pour les littératures étrangères, etc. – le tout à des prix calculés au plus juste afin de donner aux voyageurs l'envie d'acheter un de ces ouvrages en attendant le convoi qui les conduirait à destination. À côté de ces produits incontestablement inédits, la Librairie Hachette avait encore innové en s'entourant de directeurs de collection qui, comme en Angleterre chez Macmillan par exemple, seraient désormais les premiers lecteurs des manuscrits et les véritables éditeurs, par simple délégation de signature du chef d'entreprise qui avait aussi recruté ses deux gendres et, bientôt, ses deux fils, pour conférer plus de cohésion à l'instance managériale qu'il avait placée au sommet de sa société.
Gustave Flaubert pouvait bien écrire à son notaire lors de la publication de Salammbô : « La Maison Hachette me pue au nez avec ses couronnes de prix et ses locomotives{10} », il exprimait là un point de vue purement réactionnaire. La « Bibliothèque des chemins de fer » avec sa quatrième page de couverture représentant une locomotive Crampton crachant de la vapeur symbolisait désormais le livre à bas prix, offert à tout un chacun, grâce à l'apparition, en plein milieu du XIXe siècle, d'authentiques industries du divertissement et du loisir. Plus encore, Louis Hachette venait d'inventer le troisième réseau de librairies du pays, celui des kiosques de gare, qui, dès 1865, vendront d'ailleurs davantage de périodiques, quotidiens, magazines et revues, que de livres proprement dits. Comme le deuxième réseau, celui du colportage, était en régression, pour des raisons de surveillance policière certes mais surtout parce que l'avancée des lignes d...