CHAPITRE 1
Homosexualité ou homosexualités ?
De quoi parle-t-on lorsquâil est fait allusion Ă lâhomosexualitĂ© ? Si la question sort progressivement du silence, la vision de lâhomosexualitĂ©, pour la plupart de nos contemporains, reste une vision simpliste. Comment imaginer quâil nâexiste quâun seul type dâhomosexuel et quâune seule dĂ©finition prĂ©cise de lâhomosexualitĂ© ? La plupart des dictionnaires sont pourtant clairs : « Attirance Ă©motionnelle et/ou sexuelle entre deux personnes du mĂȘme sexe. » Mais, tout comme il y a des constitutions hĂ©tĂ©rosexuelles, il nây a pas quâun seul mode de constitution psychosexuelle homosexuelle. Câest pourquoi, il serait plus juste de parler des homosexualitĂ©s.
Toutefois, lâunivers de lâhomosexualitĂ© est complexe. Une multiplicitĂ© de facteurs intervient dans lâorientation sexuelle qui ne demeure en aucun cas un choix conscient et dĂ©libĂ©rĂ©.
Identités multiples
Construire son identitĂ© aujourdâhui nâest pas toujours un long fleuve tranquille. Les nombreuses publications sur ce sujet fleurissent chaque annĂ©e dans les rayons des librairies. Notre identitĂ© personnelle se prĂ©sente sous diverses facettes. Nous avons tous constatĂ© que, selon les circonstances, nous pouvons nous prĂ©senter comme lâintellectuel de service, la « branchĂ©e » culturelle, le tombeur de femmes, lâamuseuse de galerie, le militant convaincu...
Il ne sâagit pas ici dâaborder les diffĂ©rentes rĂ©alitĂ©s que recouvre le mot identitĂ© (on parle aujourdâhui dâidentitĂ©s sociales, collectives, politiques, culturelles, religieuses, etc.), ni de sâattarder sur les Ă©tapes par lesquelles nous passons pour Ă©laborer notre identitĂ© personnelle.
Nous nous contenterons de pointer deux Ă©lĂ©ments essentiels face Ă la question de lâorientation sexuelle.
Le premier veut souligner que les structures psychosexuelles sont diverses. Certaines personnes sont exclusivement homosexuelles, câest-Ă -dire que leurs dĂ©sirs, leurs pratiques sont toujours orientĂ©s vers les personnes du mĂȘme sexe. Dâautres sont principalement homosexuelles. Il leur arrive parfois dâavoir des dĂ©sirs hĂ©tĂ©rosexuels et de passer Ă lâacte. La bisexualitĂ© est aussi une rĂ©alitĂ© chez certaines personnes. Nous pourrions dâailleurs exprimer la mĂȘme diversitĂ© du cĂŽtĂ© des personnes hĂ©tĂ©rosexuelles.
La sexualitĂ© est complexe. Elle se comprend entre merveille, errance et mystĂšre, souligne le philosophe Paul RicĆur.
Le deuxiĂšme Ă©lĂ©ment concerne davantage lâidentitĂ© sociale. En effet, la personne hĂ©tĂ©rosexuelle va entrer en relation avec les autres selon son identitĂ© personnelle spĂ©cifique. Dans ses Ă©changes familiaux, professionnels, sociaux, par ses comportements, lâhomme ou la femme va de fait exprimer son orientation hĂ©tĂ©rosexuelle, sans avoir aucunement besoin ni de lâaffirmer ni de la taire. Elle va se rĂ©vĂ©ler comme « naturelle », dans le sens oĂč la personne Ă©volue dans une sociĂ©tĂ© globalement hĂ©tĂ©rosexuelle. Son rĂŽle social, son sexe biologique et son orientation sexuelle sont en cohĂ©rence, et vont former une identitĂ© globalement stable.
Il nâen est pas de mĂȘme, bien Ă©videmment, chez la personne homosexuelle. Si devant certains collĂšgues de bureau, elle peut parfois assumer son orientation, elle va tenir dans bien des cas un rĂŽle hĂ©tĂ©rosexuel. Elle peut aussi choisir de ne pas en parler en famille et nâĂȘtre finalement vraiment elle-mĂȘme quâavec une minoritĂ© de ses amis avec laquelle elle se sent en confiance. Les tĂ©moignages des personnes sont Ă©loquents Ă ce sujet. Le regard des autres est si prĂ©gnant parfois que les personnes homosexuelles vont donner Ă voir des identitĂ©s multiples en fonction des situations et des individus rencontrĂ©s. Le regard des autres est souvent marquĂ© par ce que lâon voudrait que lâautre soit. Câest ainsi quâAndrĂ©, sportif dans un corps bien proportionnĂ©, gentil et attirant, me raconte comment il a toujours Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme un tombeur de filles, alors quâil a toujours Ă©tĂ© exclusivement homosexuel. Personne ne connaissait son orientation sexuelle, mais ses copains ne pouvaient lâimaginer quâhĂ©tĂ©rosexuel.
« Tu connais untel. Tu as remarquĂ© comme il est effĂ©minĂ©. Il est sĂ»rement homo. » Ă combien de conversations de ce genre nâavons-nous pas participĂ© ? MĂȘme si aujourdâhui la visibilitĂ© de lâhomosexualitĂ© nous montre des personnes trĂšs diverses dans leurs aspects et leurs comportements, les stĂ©rĂ©otypes personnels restent nombreux, inconscients peut-ĂȘtre, mais cependant tenaces. Certains hommes, par exemple, peuvent ĂȘtre effĂ©minĂ©s et cultivent cette fĂ©minitĂ©, tandis que dâautres reflĂštent lâhomme viril et parfois brutal. Il en est de mĂȘme pour les femmes. Mais trĂšs souvent, les personnes homosexuelles ne se distinguent en aucune maniĂšre des personnes hĂ©tĂ©rosexuelles dans leur façon de se prĂ©senter aux autres. La dĂ©couverte de leur homosexualitĂ© par des proches suscite souvent cette rĂ©action : « Tu ne le fais pas, je nây crois pas. »
Des psychothĂ©rapeutes, des sociologues, des historiens ont dĂ©veloppĂ© abondamment cette problĂ©matique de lâidentitĂ© qui nâest pas le propos de ce livre. Ce rapide parcours veut simplement montrer que, tant du point de vue de la structure psychosexuelle que de la visibilitĂ© de lâidentitĂ© sexuelle, les identitĂ©s sont multiples et quâil serait plus juste de toujours parler des homosexualitĂ©s au pluriel. Cependant, pour ne pas alourdir le texte, nous garderons le terme homosexualitĂ© au singulier, tout en invitant le lecteur Ă ne jamais rĂ©duire notre propos de telle sorte quâil penserait quâil nâexiste quâune forme unique dâhomosexualitĂ©, dont lâorigine sâexpliquerait trĂšs prĂ©cisĂ©ment.
Une genÚse toujours inexpliquée
ClassĂ©e longtemps comme une maladie mentale, lâhomosexualitĂ© nâa Ă©tĂ© enlevĂ©e quâen 1990 de cette catĂ©gorie par lâOrganisation mondiale de la santĂ©, grĂące Ă lâapport des Sciences humaines et aux combats des mouvements homosexuels, tel « Le Front homosexuel dâaction rĂ©volutionnaire » (FHAR), mouvement parisien, fondĂ© en 1971. Cette classification nĂ©gative a cependant laissĂ© des traces et rend toujours difficile lâacceptation de cette diffĂ©rence, tant de la part des personnes hĂ©tĂ©rosexuelles quâhomosexuelles.
Une prolifĂ©ration incroyable de tentatives dâexplication est apparue depuis le XXe siĂšcle. Pendant de trĂšs nombreuses annĂ©es, ce furent celles dâordre psychique qui se sont affrontĂ©es, souvent Ă partir des Ă©tudes de Freud. Des propos rĂ©ducteurs ont Ă©tĂ© employĂ©s, et le sont encore, tels que lâabsence dramatique de lâaffectivitĂ© du pĂšre, une prĂ©sence maternelle excessive, etc.
Dans des annĂ©es plus rĂ©centes, des gĂ©nĂ©ticiens de renom tel Dean Hamer, en 1993, affirmaient quâil existerait Ă lâextrĂ©mitĂ© du chromosome X un gĂšne liĂ© Ă lâhomosexualitĂ©. Mais en 1999, ces rĂ©sultats Ă©taient infirmĂ©s par une Ă©quipe de chercheurs canadiens. Dâautres tentatives plus rĂ©centes (2005), effectuĂ©es par le docteur Kenneth Kendler du Medical College of Virginia, montreraient une possible transmission gĂ©nĂ©tique de lâhomosexualitĂ©. Mais ces thĂ©ories nâen demeurent pas moins incertaines.
En tout Ă©tat de cause, bien des chercheurs sâaffrontent pour savoir si lâhomosexualitĂ© est innĂ©e ou acquise. Câest le mĂȘme cas dâailleurs pour les associations gays ou les groupes conservateurs mais pour des raisons diffĂ©rentes bien Ă©videmment. Si lâorientation homosexuelle Ă©tait innĂ©e, les associations gays pensent que cela ferait reculer lâhomophobie et accĂ©lĂ©rerait la lĂ©gitimation du mariage et de lâadoption. Quant aux mouvements conservateurs, le fait que lâorientation homosexuelle soit acquise, confirmerait leur combat pour une « guĂ©rison » des personnes, et mettrait au pilori toute volontĂ© de reconnaissance sociale des couples homosexuels, ces derniers ayant choisi leur orientation et devant donc en assumer les consĂ©quences. Lâexemple le plus emblĂ©matique est celui trĂšs controversĂ© de Christian Vanneste, dĂ©putĂ© (2002-2012), qui expliquait dans une intervention Ă lâAssemblĂ©e nationale le 7 dĂ©cembre 2004 : « LâhomosexualitĂ© est un comportement culturel, acquis, de lâordre du rĂ©flexe, sans doute acquis dans un Ăąge prĂ©coce, mais comme tous les comportements rĂ©flexes plutĂŽt nĂ©gatifs, on peut parfaitement lâinhiber ou le rééduquer. »
LâidentitĂ© sexuelle rĂ©sulte dâun long processus du dĂ©veloppement personnel, combinant de lâinnĂ© et de lâacquis. Les recherches psychanalytiques montrent que lâhomosexualitĂ©, en tant que structure dâidentification, est, chez le sujet, un acquis de la prime enfance, certains Ă©voquant notamment les deux premiĂšres annĂ©es.
On ne naĂźt pas homosexuel ou hĂ©tĂ©rosexuel, on le devient. Lâacquis se fait Ă partir de donnĂ©es innĂ©es telles que le sexe : nous naissons fille ou garçon. Et si de lâinnĂ© existe au travers du capital physique et gĂ©nĂ©tique, lâorientation sexuelle se construit progressivement tout au long de son Ă©volution, sans pouvoir cibler prĂ©cisĂ©ment ce qui relĂšve du volontaire ou du conscient.
Seule une vision pluridisciplinaire peut aider Ă approcher la diversitĂ© et la complexitĂ© des situations. Dans son ouvrage Comment devient-on homo ou hĂ©tĂ©ro ?{9}, le pĂ©dopsychiatre StĂ©phane Clerget a Ă©largi la gĂ©nĂ©tique ou la biologie Ă lâhistoire, la sociologie, lâĂ©tiologie, lâanthropologie. Il balaye ainsi les idĂ©es reçues et rĂ©vĂšle lâun des plus grands mystĂšres de lâhomme ou de la femme, le dĂ©sir amoureux et sexuel. Faisant preuve dâun regard objectif et positif, il explique quâĂȘtre homosexuel nâest pas la consĂ©quence dâun Ă©vĂ©nement traumatique, dâune mauvaise Ă©ducation, dâun problĂšme gĂ©nĂ©tique. Ce nâest donc pas le rĂ©sultat dâun « ratage », mais lâune des formes possibles, minoritaire certes mais diffĂ©rente, de vivre sa sexualitĂ©.
« Câest son choix »
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lâorientation homosexuelle est vĂ©cue comme une donnĂ©e de lâexistence, et non comme un libre choix. On ne dĂ©cide pas un beau matin de devenir homosexuel. StĂ©phane Clerget souligne que le caractĂšre acquis de lâhomosexualitĂ© nâen fait pas un choix volontaire et conscient. Mais lâenfant a une part active dans ce quâil deviendra, ne serait-ce que dans ses choix dâidentification, ou dans la rĂ©alisation de tel dĂ©sir conscient ou non dâun parent, dans ses choix relationnels, dans ses renoncements aussi.
Les tĂ©moignages entendus viennent confirmer ces recherches : dans le monde occidental, 95 % des hommes homosexuels dĂ©clarent dĂ©couvrir â et non choisir â leur orientation sexuelle. En fait, contrairement Ă une opinion rĂ©pandue, lâorientation homosexuelle nâest pas le rĂ©sultat dâun choix personnel ou dâun simple trouble familial.
Quelle personne sensĂ©e, se dĂ©couvrant une attirance pour une personne de mĂȘme sexe, nâa pas dâabord cherchĂ© Ă demeurer dans la norme sociale ? Les enquĂȘtes chez les jeunes indiquent que la premiĂšre relation sexuelle des personnes homosexuelles se passe souvent avec lâautre sexe. Le passage Ă lâacte est comme une vĂ©rification liĂ©e Ă la volontĂ© de tester une identitĂ© sexuelle problĂ©matique.
Lâorientation homosexuelle nâest pas non plus liĂ©e Ă de « mauvaises » influences que le sujet aurait eues Ă lâadolescence. On ne devient pas homosexuel parce que, Ă lâĂąge de lâenfance ou de lâadolescence, on aurait Ă©tĂ© sĂ©duit par une personne homosexuelle ou par une brochure ou un film. Ce clichĂ© demeure encore de nos jours. Il est absurde. Qui persĂ©vĂ©rerait toute sa vie dans une orientation homosexuelle si la personne dĂ©couvre lors dâune expĂ©rience que ce nâest pas sa rĂ©alitĂ© ? On ne « contamine » que ceux qui sont contaminables. Si lâhĂ©tĂ©rosexualitĂ© nâest pas « contaminante », pourquoi lâhomosexualitĂ© le serait-elle ? « Non, lâhomosexualitĂ© nâest pas contagieuse. » Câest le titre dâun article de 24 heures{10} Ă la suite dâune exposition sur la lutte contre lâhomophobie organisĂ©e par le Conseil des jeunes de Lausanne. Bien des prĂ©jugĂ©s sont tombĂ©s parmi les jeunes. « Les gens ne viennent pas ici par hasard, dĂ©clare Tanguy, dĂ©lĂ©guĂ© Ă la Jeunesse lausanoise. Il y a des parents dâhomosexuels, des homosexuels ĂągĂ©s qui lâont vĂ©cu difficilement dans leur jeunesse... »
Le tĂ©moignage dâAurĂ©lie, en introduction de cet ouvrage confirme, comme bon nombre de tĂ©moignages, que la plupart des personnes homosexuelles ont cherchĂ© Ă sortir de cette orientation dâune maniĂšre ou dâune autre.
La volonté de comprendre
Depuis des dizaines dâannĂ©es, les Ă©tudes psychologiques, sociologiques, historiques, thĂ©ologiques, etc. remplissent les rayons des libraires pour aider Ă comprendre pourquoi certaines personnes sont homosexuelles et dâautres non. Mais le simple fait que lâon sâinterroge sur les « causes » de lâhomosexualitĂ©, sans se questionner sur celles de lâhĂ©tĂ©rosexualitĂ©, dĂ©montre un a priori sur lâhomosexualitĂ©, qui serait, sinon pathologique, du moins issue dâune dĂ©viance par rapport Ă un dĂ©veloppement hĂ©tĂ©rosexuel qui irait de soi. Bien des personnes homosexuelles font aussi cette recherche, pour essayer de comprendre leur sexualitĂ© diffĂ©rente. Mais la recherche sur les causes ne pose-t-elle pas en elle-mĂȘme un problĂšme ?
Il nâest pas dans notre propos de stigmatiser cette recherche, bien au contraire. Elle permet de dĂ©construire nos reprĂ©sentations mentales et nos prĂ©jugĂ©s qui peuvent gĂ©nĂ©rer en nous une homophobie ancrĂ©e dans notre inconscient. Et les psychologues ou psychanalystes apportent une aide prĂ©cieuse Ă de nombreuses personnes en quĂȘte de leur identitĂ©. Cependant, pour celles qui sont confrontĂ©es Ă cette rĂ©alitĂ©, cette recherche peut devenir obsessionnelle. Ainsi, Pierre Verdrager, sociologue, souligne :
« Il arrive que des psychologues ou psychanalystes constituent de si redoutables obstacles sur la route du bonheur, que certains nâarrivent jamais Ă les surmonter. Câest dâailleurs le point aveugle de tant de traitĂ©s mĂ©dicaux, psychologiques ou psychanalytiques qui nâexaminent jamais lâidĂ©e quâils pourraient bien causer le malheur des homosexuels qui les consultent ou les lisent, non parce que les psys avaient ou ont des intentions nĂ©cessairement malignes â encore que lâhypothĂšse ne soit pas Ă exclure formellement â mais parce que les concepts descriptifs stigmatisants et misĂ©rabilistes quâils ont dĂ©veloppĂ©s â ânarcissismeâ, âimmaturitĂ© du dĂ©veloppementâ, etc. â ont eu, et continuent dâavoir, en tout cas sur les sujets les plus vulnĂ©rables, des effets pathogĂšnes dont il est bien sĂ»r difficile dâĂ©valuer la portĂ©e mais dont rien ne permet de penser quâils sont mineurs{11}. »
Lâauteur poursuit son dĂ©veloppement, quelques pages plus loin, en montrant fort heureusement quâĂ la toute-puissance des psys sâoppose le sens critique des acteurs :
« Ainsi Laura sait trĂšs bien faire preuve dâune capacitĂ© de distance et de relativisation de la parole de mĂ©dicalisation, dont les effets, Ă ses dires, semblent infiniment moins thĂ©rapeutiques que pathogĂšnes : âJâai un peu lu un bouquin : Comprendre lâhomosexualitĂ©{12}. Ăa mâĂ©nerve tellement que jâarrĂȘte de lire ces conneries... Jâen ai marre de regarder ça toute la journĂ©e... Comprendre pourquoi, ça ne mâintĂ©resse plus. PlutĂŽt que de comprendre, jâaimerais ne plus me prendre la tĂȘte avec ça, oublier un peu, et ne pas essayer de comprendre pourquoi je s...