Chapitre 1.
Monique
« DĂ©sormais, câest elle le chef de famille »
Je suis allĂ©e rencontrer Monique dans lâappartement de sa fille oĂč elle vit depuis neuf mois. Celle-ci mâa accueillie, nous a installĂ©es pour lâentretien, puis est partie pour sa journĂ©e de travail, aprĂšs avoir indiquĂ© oĂč trouver le jus de fruits, le repas du midi et rappelĂ© que Sabrina, une des dames de compagnie, viendrait Ă 14 heures. Le tĂ©lĂ©phone Ă©tait posĂ© Ă cĂŽtĂ© de Monique, qui attendait que sa fille lâappelle pour lui dire quâelle Ă©tait bien arrivĂ©e au bureau.
Jâai 85 ans. Je suis nĂ©e Ă Gentilly, comme mon pĂšre, qui travaillait dans les tĂ©lĂ©coms. Ma mĂšre, elle, Ă©tait catalane, originaire de Perpignan. Elle Ă©tait couturiĂšre-tailleur. Avant moi, mes parents avaient eu une premiĂšre fille, qui est dĂ©cĂ©dĂ©e Ă vingt et un mois. Ceci explique que mes parents mâont beaucoup gĂątĂ©e. Enfin jâexagĂšre peut-ĂȘtre un peu. Ce qui est sĂ»r, câest que mes parents Ă©taient trĂšs ambitieux pour moi. Il fallait que je rĂ©ussisse, que jâaie une vie autre que celle quâils avaient eue. Les consĂ©quences ont Ă©tĂ© positives puisque jâai Ă©tĂ© trĂšs ambitieuse et que jâai rĂ©ussi Ă avoir une situation professionnelle confortable aprĂšs mes Ă©tudes de droit. Jâai rencontrĂ© le pĂšre de ma fille, que jâai beaucoup aimĂ©. Je suis tombĂ©e enceinte, on sâest sĂ©parĂ©s et jâai Ă©levĂ© ma fille seule, avec lâaide de ma mĂšre.
Jâai fait une grande partie de ma carriĂšre Ă lâInstitut des jeunes aveugles, boulevard des Invalides, oĂč nous Ă©tions logĂ©es ma fille et moi. Jâai commencĂ© comme intendante, puis jâai Ă©tĂ© chef des services administratifs. Ensuite, jâai passĂ© le concours des instituts nationaux de bienfaisance, et jâai Ă©tĂ© nommĂ©e directrice de lâhĂŽpital Saint-Vincent-de-Paul Ă Paris. Mais je ne supportais pas lâhĂŽpital et ses services de rĂ©animation. Jâai donc demandĂ© Ă revenir Ă lâInstitut des jeunes aveugles, comme directrice cette fois. Je prĂ©fĂ©rais de loin travailler avec ces jeunes dĂ©ficients visuels, qui Ă©taient autonomes et avaient une scolaritĂ© normale. JâĂ©tais Ă lâaise avec eux. Pour moi, ils ne sont pas handicapĂ©s. Ma fille Ă©tait un peu la fille de la maison. Elle faisait du patin Ă roulettes dans la cour en se bandant les yeux pour ĂȘtre Ă Ă©galitĂ© avec eux. Jâai toujours cherchĂ© Ă mener une politique dâintĂ©gration pour eux. Aujourdâhui, on arrive de plus en plus Ă Â compenser leur handicap. Je me souviens dâĂȘtre allĂ©e en voyage en Russie et dâavoir croisĂ© un des professeurs dâanglais, dĂ©ficient visuel, de lâInstitut. Je me suis approchĂ©e de lui, lâai interpellĂ© et il mâa rĂ©pondu : « Bonjour Madame P., ça va ? » RĂ©cemment, je suis retournĂ©e Ă lâInstitut pour un dĂ©part Ă la retraite et dâanciens Ă©lĂšves mâont reconnue. Moi, jâai eu du mal. Jâai mis cela sur le compte de mon Ăąge, et non dâune maladie dont jâoublie souvent le nom...
Quand jâai pris ma retraite, je suis allĂ©e vivre Ă Â Perpignan dans la maison de ma mĂšre. Je nâai pas vu arriver la maladie dâAlzheimer. Jâai toujours Ă©tĂ© trĂšs nerveuse, jâavais quelques pertes de mĂ©moire, jâoubliais des noms. Ăa a commencĂ© comme ça. Le mĂ©decin de famille, qui est un ami, sâest rendu compte quâil y avait un problĂšme lorsquâĂ plusieurs reprises, la nuit, je sonnais Ă sa porte parce que je cherchais ma fille, qui Ă©tait Ă Paris. Il mâa envoyĂ©e voir le neurologue, qui mâa fait faire des tests et qui mâa dit : « Vous avez tous les symptĂŽmes de la maladie. Se rĂ©veillera-t-elle ? Je ne peux pas vous le dire. » Sur le coup, ça ne mâa pas inquiĂ©tĂ©e. La gravitĂ© de la situation mâĂ©chappait, dâautant plus que jâavais eu auparavant une maladie grave, dont je mâĂ©tais sortie. Je me souviens, je partais en GrĂšce. Le mĂ©decin a dit Ă ma fille que je pouvais partir si je me faisais les piqĂ»res tous les jours. Ce que jâai fait. Depuis, je suis guĂ©rie et je sais faire les piqĂ»res. Avouez que je nâai pas de chance. Cette maladie, que jâavais domptĂ©e, et maintenant Alzheimer.
Depuis ce moment, je ne peux plus rester seule. Jâai donc quittĂ© Perpignan pour venir vivre chez ma fille qui habite Paris. Pourquoi je ne peux pas rester seule ? Je ne sais pas trĂšs bien. LĂ , jâai lâair en forme, mais je risque dâavoir un malaise si je me lĂšve. Je crois aussi que je pourrais me perdre, dâailleurs je me suis « égarĂ©e » une fois en revenant de chez le kinĂ©, car jâĂ©tais impatiente et je nâavais pas attendu lâamie qui devait venir me chercher. Jâai eu trĂšs peur. Depuis, je ne pars plus seule et les personnes qui sâoccupent de moi ne sont jamais en retard. Ma fille fait en sorte quâil y ait toujours quelquâun avec moi. Quand elle doit rentrer plus tard du travail, elle demande Ă la dame de compagnie de rester plus longtemps. Ă part ça, je me sens autonome. Je peux mâhabiller et faire ma toilette toute seule. Mais ma fille ne part que lorsque je suis prĂȘte et me prĂ©pare mes affaires pour mâhabiller : il faut que je reste Ă©lĂ©gante. Parfois elle sâĂ©nerve car je ne vais pas vite, jâai lâimpression quâelle ne veut pas se rendre compte de mon Ă©tat. Parfois jâai lâimpression quâelle pense que je le fais exprĂšs, ce qui nâest pas le cas. Elle me donne mes comprimĂ©s : deux le matin et deux le soir. Dans la maison, câest elle qui fait tout. Pour les repas, je nâai pas dâidĂ©es. Et puis maintenant, jâai pris lâhabitude de ne pas les prĂ©parer. Peut-ĂȘtre que parce que je suis aidĂ©e, je suis moins attentive Ă ce que je fais. Ma fille me prĂ©cise, avant de partir, ce que je dois manger le midi, mais de toute façon, je ne mange pas quand je suis toute seule. Hier, ma fille travaillait. La dame de compagnie est arrivĂ©e : « Tu as mangé ? » Jâai dit non. Elle mâa dit : « Tu manges avec moi ? » Parce quâelle sait que si personne ne mâaccompagne, je nâai pas dâappĂ©tit.
Jâai une vie agrĂ©able, mais je trouve pĂ©nible que lâaidante soit ma fille car jâai peur de lui gĂącher la vie. On est trĂšs fusionnelles. Presque trop. Je nâai pas lâimpression dâĂȘtre compliquĂ©e, mais jâembĂȘte tout le monde parce que je ne peux pas rester seule Ă la maison. De ce fait, ma fille ne part pas souvent de son cĂŽtĂ©, et de toute façon elle ne me laisse pas la nuit, car jâaurais peur si elle nâĂ©tait pas lĂ . Moi, ça me soulagerait de savoir quâelle fait des choses pour elle, mais elle ne veut pas me laisser seule. Quand elle veut sortir, il faut quâelle sâorganise pour quâil y ait toujours quelquâun avec moi. Quand elle invite des amis, je me fais discrĂšte. Les amis arrivent, je les accueille avec elle et quand tout le monde est assis, je leur dis : « Je me retire dans ma chambre. Si vous me voyez dans le couloir, ne vous inquiĂ©tez pas. » GĂ©nĂ©ralement, ils me disent : « Mais restez avec nous, Madame. » Je suis contente de passer un moment avec eux mais je comprends quand mĂȘme quâil faut les laisser.
Ma fille nâest pas tranquille et moi, de mon cĂŽtĂ©, je ne vis pas, parce que jâai peur quâil lui arrive quelque chose, dâautant plus que jâai Ă©tĂ© agressĂ©e dans la rue. Peut-ĂȘtre mĂȘme que cette agression a accĂ©lĂ©rĂ© le processus de ma maladie. Quand elle part travailler, jâattends quâelle mâappelle pour me dire quâelle est bien arrivĂ©e. Jâai besoin de savoir oĂč elle est. Non que je veuille lui interdire quelque chose. Mais je ne suis pas sereine si je ne sais pas oĂč elle est. Avec la quantitĂ© de choses qui peuvent se passer, les attentats... Je sais que cette attitude nâest pas bonne, parce que je lâempĂȘche de vivre. Elle, elle me dit que je suis bĂȘte de penser ça. Il semblerait que quelquâun qui a la maladie dâAlzheimer, Ă un moment donnĂ©, puisse devenir impossible. Parfois je me dis que câest la maladie qui explique pourquoi je suis ainsi. Ma fille me dit parfois que je suis exigeante et impatiente. Lâexigence que jâavais envers moi-mĂȘme est retombĂ©e sur elle. Peut-ĂȘtre que je lui en demande trop ? Mais mĂȘme quand je ne lui demande rien, elle fait les choses. MĂȘme lorsque je lui dis que ce nâest pas la peine de faire, elle fait quand mĂȘme. Elle veut toujours agir pour le mieux. Je suis inquiĂšte parce que je la trouve fatiguĂ©e. Je nâarrĂȘte pas de lui dire de prendre rendez-vous chez le mĂ©decin, mais elle ne le fait pas. Elle me dit quâelle nâa pas le temps. Aujourdâhui, mon gros problĂšme, câest de savoir que le jour oĂč je partirai, ma fille, qui nâa pas dâenfant, sera toute seule.
Dans notre relation, rien nâa changĂ© depuis que jâhabite chez elle. Enfin, si, dĂ©sormais, câest elle le chef de famille. Câest drĂŽle parce que pour ma mĂšre, qui nous a beaucoup aidĂ©es, ma fille Ă©tait ma petite sĆur. Et ma fille me prenait pour sa grande sĆur. Elle nâĂ©tait pas trĂšs respectueuse avec moi, mais elle mâa aimĂ©e. Maintenant, câest moi le bĂ©bĂ©. Je me sens aimĂ©e, mais je ne conseille pas que lâaidant soit lâenfant parce que câest compliquĂ©. En mĂȘme temps, je ne sais pas ce qui serait mieux pour moi que vivre avec ma fille. On partage des choses. Sur la religion, lâhistoire, lâart, la littĂ©rature. La politique, je trouve quâon ne peut pas sây intĂ©resser. Elle sollicite beaucoup ma mĂ©moire, et veut toujours me faire dĂ©couvrir des choses. Quand je suis « bloquĂ©e », car les idĂ©es, les mots ne me viennent pas, elle essaie de trouver un Ă©lĂ©ment qui gĂ©nĂ©rera un dĂ©clic dans ma mĂ©moire... parfois avec succĂšs. Dâautres fois, on passe Ă autre chose, pour Ă©viter de sâĂ©nerver.
Comme ma fille travaille, jâai la visite lâaprĂšs-midi Ă Â 14 heures de Viviane ou de Sabrina, mes dames de compagnie. Je prĂ©cise 14 heures car je surveille la pendule. Parfois je mâimpatiente et je sors de lâappartement. Dans le couloir, je rencontre souvent les autres rĂ©sidents qui me connaissent bien et sâassurent toujours que je regagne bien mon domicile. Câest important de garder une vie sociale et de parler, mĂȘme si parfois jâai peur de ne pas trouver mes mots en plein milieu dâune conversation. Viviane et Sabrina ont toutes les deux des compĂ©tences dans le service dâaide Ă la personne. Viviane est dâorigine armĂ©nienne et elle a Ă©tĂ© dans lâarmĂ©e. Moi, elle mâappelle chĂ©rie, elle me tutoie et me fait marcher Ă la baguette. Je rigole et je lui rĂ©ponds : « Bien, chef ! » Sabrina, elle, me vouvoie, pour moi câest « la petite »... En somme, je dĂ©pends dâelles. On se met dâaccord pour savoir ce quâon va faire et on fait des activitĂ©s, plutĂŽt manuelles avec Viviane, et des jeux pour la mĂ©moire avec Sabrina. Et nous sortons. Nous participons Ă des cycles de confĂ©rences sur lâhistoire, ce qui me fait travailler ma mĂ©moire et me permet dâĂ©changer. Fondamentalement, je ne suis pas trĂšs musĂ©es. Je vais au Louvre, parce que câest pĂ©dagogique. Jâaime surtout les impressionnistes. Je peux rester un bon moment devant Les NymphĂ©as de Monet. Et puis y retourner pour les revoir. Mais lĂ , je commence Ă me lasser des NymphĂ©as et des musĂ©es. Quand ma fille vient avec moi, on met les Ă©couteurs, mais jâen ai assez au bout de la moitiĂ© du temps parce que câest fatigant dâĂ©couter. Avant, câĂ©tait diffĂ©rent. En ce moment, je suis intĂ©ressĂ©e par lâhistoire des Templiers. Quelque part, je suis un peu romanesque. JâĂ©tais une grande lectrice. Jâai beaucoup lu Les Trois Mousquetaires. Athos, Portos, Aramis. Je lisais trĂšs vite, je voulais connaĂźtre la suite. Pour les Templiers, peut-ĂȘtre que je pourrai convaincre Viviane et Sabrina de mâaider Ă trouver des informations. Par exemple, aller Ă la bibliothĂšque pour chercher des documents et prĂ©parer un exposĂ©, comme quand on Ă©tait Ă lâĂ©cole.
Avec Viviane, je passe de bons moments. Parfois, elle est un peu difficile, mais je lâaime bien. Ma fille et moi, nous avons Ă©tĂ© reçues chez elle avec beaucoup de plaisir. Nous aimons dĂ©couvrir ou redĂ©couvrir des sites que jâai oubliĂ©s. Viviane vient parfois avec nous et cela me sĂ©curise car ma fille partage alors un peu la responsabilitĂ© qui pĂšse au quotidien sur ses Ă©paules et est plus sereine et moins inquiĂšte. Nous lui avons demandĂ© aussi de venir avec nous Ă Perpignan pendant les vacances. Nous avons gardĂ© une maison lĂ -bas et nous y retrouvons les amis, la famille. Nous faisons des grillades. Viviane est dâaccord, « la petite » aussi. Elles font dĂ©sormais partie de la famille. Ătre entourĂ©e par des personnes qui vous apportent tendresse, amour et affection est primordial. Elles comprennent la situation, en souffrent et font tout pour que je reste le plus autonome possible.
Mon cerveau tient encore la route. Je parle beaucoup mais avant, câĂ©tait autre chose. Je comprenais vite, tandis que maintenant, Ă la limite, il faut mâexpliquer. Jâen souffre. En rĂ©alitĂ©, je ne sais pas bien ce quâil y a Ă lâintĂ©rieur de cette maladie. Je crois que je risque de devenir mĂ©chante. Pour lâinstant, ça ne mâest jamais arrivĂ©. Si, une fois, tout Ă fait au dĂ©but, quand je nâavais pas du tout compris ce qui se passait. Jâattendais ma fille, il y avait une histoire de train. Pour moi, il fallait quâelle arrive absolument « tout de suite » et je me suis fĂąchĂ©e. Ma fille me disait au tĂ©lĂ©phone : « Mais Maman, je ne peux pas aller plus vite. » CâĂ©tait une histoire comme ça. Depuis, il ne sâest plus rien passĂ©, mais je me mĂ©fie de moi-mĂȘme et de mes crises dâangoisse subites. Un jour, dans un forum, jâai entendu une phrase : « Vous savez, cette maladie est sous-estimĂ©e, et il faut prendre des mesures pour la soigner Ă temps. » Quâest-ce que cela veut dire ? On parle beaucoup de cette maladie et du fait quâelle se rĂ©pand chez les personnes ĂągĂ©es. Aujourdâhui, pour moi, câest surtout les pertes de mĂ©moire. Le cerveau serait fatiguĂ©. Mais jâai des restes et au bout dâun moment, je finis par trouver ce que je cherche. Nâest-ce pas lâessentiel ? Non, le plus important, câest dâentendre ma fille me dire : « Maman, je tâaime. »
Chapitre 2.
Marie-Pierre
« Rien nâest fait au hasard, rien nâest fait Ă mon insu »
Marie-Pierre avait prĂ©vu que notre entretien serait long : avant mon arrivĂ©e, elle Ă©tait allĂ©e au marchĂ© et avait prĂ©parĂ© un dĂ©licieux poulet qui dorait dans le four pendant que nous discutions. Ses assistantes de vie se sont relayĂ©es tout au long de la journĂ©e pour me rĂ©pĂ©ter ses mots que je ne comprenais pas toujours au dĂ©but. Mais sa volontĂ© de communiquer Ă©tait si intense quâassez vite, jâai presque pu me passer de leur intermĂ©diaire. De temps en temps, elle a interrompu la conversation pour me donner Ă lire des textes quâelle avait Ă©crits sur certaines de ses expĂ©riences ou me montrer de petites vidĂ©os oĂč elle se met en scĂšne pour raconter des morceaux de son quotidien.
Jâai 44 ans. Je suis la derniĂšre de onze enfants. Ă ma naissance, jâai manquĂ© dâoxygĂšne. Jâai dĂ» ĂȘtre rĂ©animĂ©e pendant de longues minutes, ce qui a provoquĂ© des lĂ©sions neurologiques irrĂ©versibles, dâoĂč mon infirmitĂ© motrice cĂ©rĂ©brale (IMC). Mes facultĂ©s intellectuelles sont intactes, mais mon corps ne fait pas toujours ce que je veux. Mon cerveau va plus vite que ma parole et mes gestes. Dans ma tĂȘte, il y a beaucoup de tiroirs ouverts, tous bien ordonnĂ©s. Mes mouvements, eux, sont dĂ©sordonnĂ©s et souvent incontrĂŽlables. Cette spasticitĂ© des membres infĂ©rieurs et supĂ©rieurs me rend dĂ©pendante physiquement. Jâai Ă©galement des difficultĂ©s dâĂ©locution trĂšs importantes. Si mon interlocuteur est attentif Ă ce que je dis, il arrive Ă me comprendre. Je prĂ©fĂšre rĂ©pĂ©ter plutĂŽt quâil fasse semblant dâavoir compris.
Dans ma famille, il me semble que le handicap a Ă©tĂ© acceptĂ© tout de suite. Mes parents, qui tenaient une boucherie dans un petit village prĂšs de Bourg-en-Bresse, nâont fait aucune diffĂ©rence entre mes frĂšres et sĆurs et moi. Ils mâont Ă©levĂ©e comme eux, sauf que mon handicap nĂ©cessitait plus dâattention pour les actes vitaux tels que me nourrir, me laver, etc. Mes frĂšres et sĆurs sâoccupaient beaucoup de moi et ils me faisaient participer Ă la vie de la famille. JâĂ©tais une petite fille comme les autres. Avec ma diffĂ©rence. Je ne parlais pas, mais je communiquais avec les yeux. Mon regard est trĂšs expressif. Câest comme ça que ma mĂšre a vu que je comprenais tout. Jâai eu une enfance trĂšs heureuse. Ă partir de lâĂąge de cinq ans et demi, je passais mes semaines en institution spĂ©cialisĂ©e. CâĂ©tait trĂšs dur de quitter ma famille, mais jâai eu la chance dâavoir affaire Ă de bons professionnels qui ont vu mes capacitĂ©s, qui mâont Ă©coutĂ©e et mâont permis de progresser. Jâai Ă©crit un livre qui raconte cette pĂ©riode, un petit roman lĂ©ger et drĂŽle, qui sâappelle IntrĂ©pide Marie Chaussette{2}. Câest dans lâenfance que jâai forgĂ© ma force de caractĂšre. Pour mes parents, câĂ©tait clair dĂšs le dĂ©part quâil fallait accompagner ma diffĂ©rence pour que je mĂšne ma vie comme les autres. Ils mâont fait confiance. Câest rare pour des parents de faire confiance Ă un enfant avec un handicap. Ils me laissaient aller avec les autres enfants. Adolescente aussi, ils me laissaient sortir avec mes copains.
En institution, Ă Lyon, jâai Ă©tĂ© au collĂšge puis au lycĂ©e et jâai eu mon bac Ă vingt ans. Vu mon handicap, ce nâest pas mal ! Dâautant plus quâĂ lâĂ©poque, il nây avait pas dâordinateur. Je dictais tous mes devoirs. JâĂ©tais motivĂ©e : je voulais avoir mon bac pour prouver que jâĂ©tais capable. Mes parents ont Ă©tĂ© trĂšs fiers et ils mâont payĂ© le restaurant. Ensuite, il a fallu trouver un foyer pour que je puisse continuer mes Ă©tudes. Jâai atterri Ă Montpellier, un peu par dĂ©pit. Jâai commencĂ© la fac en sociologie, mais ça ne mâa pas plu. Jâai alors commencĂ© un BTS comptabilitĂ© par correspondance. Et puis jâai perdu un de mes frĂšres. Ăa a Ă©tĂ© une pĂ©riode difficile. Jâai arrĂȘtĂ© le BTS, je nâavais plus le goĂ»t dâĂ©tudier. Ă la rentrĂ©e suivante, je ne savais pas quoi faire. JâĂ©tais mal. Câest Ă cette pĂ©riode que jâai commencĂ© Ă Ă©crire. Un jour, jâai tĂ©lĂ©phonĂ© Ă ma mĂšre et je lui ai dit que je nâĂ©tais pas bien. Elle mâa rĂ©pondu : « Il faut que t...