Un lien si fort
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Un lien si fort

Quand l'amour de Dieu se fait diaconie

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Un lien si fort

Quand l'amour de Dieu se fait diaconie

À propos de ce livre

3e édition revue et augmentée

L'amour de Dieu bouleverse les coeurs mais il n'y reste pas confiné. Il déborde et cherche à irriguer tout le champ de la vie relationnelle. Il ouvre des rendez-vous, tout spécialement avec les personnes marquées par de grandes précarités.

La solidaritĂ©, ou « diaconie », est au centre de la mission de l'Église. Elle est une porte d'entrĂ©e dans de nouvelles logiques d'existence. Cet ouvrage, inspirĂ© par des initiatives concrĂštes, revisite la thĂ©ologie des engagements solidaires afin de pouvoir y reconnaĂźtre, beaucoup plus que des exigences Ă©thiques, une initiation Ă  la vie en Dieu.

Cette troisiÚme édition d' Un lien si fort s'enrichit de l'enseignement du pape François qui, dÚs le début de son pontificat, a attiré l'attention des communautés chrétiennes sur les « périphéries ».

Elle se fait également le prolongement de la dynamique impulsée par le rassemblement national « Diaconia 2013, servons la fraternité » à Lourdes, qui a donné une place primordiale à la parole de ceux qu'on laisse de cÎté.

Les personnes en grande prĂ©caritĂ©, du fait de leur expĂ©rience, ne sont-elles pas les plus Ă  mĂȘme de poser la question de ce qui fait vĂ©ritablement vivre? DĂšs lors, l'Église peut reconnaĂźtre en eux des guides dont elle a besoin.

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Informations

Année
2018
Imprimer l'ISBN
9782708245754
ISBN de l'eBook
9782708251403

Chapitre 1
La solidarité, une expérience spirituelle ?

« J’ai besoin de mes frĂšres et sƓurs pour dĂ©couvrir que les Évangiles, c’est vrai, et j’ai en particulier besoin de ceux qui passent par des chemins plus douloureux{9}. »
Prononcez le mot « solidaritĂ© » et, dĂ©jĂ , tous vos auditeurs sont fatiguĂ©s. C’est comme si vous chargiez leurs Ă©paules d’un gros fardeau, bien lourd Ă  porter. Sans doute l’entendront-ils comme un de ces multiples appels, qui laissent un goĂ»t mĂ©langĂ© : une attirance, certes, pour des actions exaltantes Ă  entreprendre, des personnes nouvelles Ă  retrouver, mais en mĂȘme temps, quelque chose de pesant, un peu comme un devoir qui vient se rajouter par-dessus le marchĂ©, en sus de tout ce que nous avons dĂ©jĂ  Ă  faire.
Et puis, nous avons de plus en plus conscience de nos fragilitĂ©s (laissons de cĂŽtĂ© la question du pourquoi de cette conscience, qui en soi demanderait toute une rĂ©flexion) ; en cela, nous ressemblons aux hĂ©ros des films de Woody Allen, rarement assurĂ©s, remplis de questions et de doutes, n’ayant pas beaucoup de disponibilitĂ© pour les autres. Le tout serait ponctuĂ© par un refrain devenu familier : « J’ai suffisamment de problĂšmes avec moi-mĂȘme ; comment puis-je en outre m’occuper de ceux des autres{10} ? »
Dans ce contexte, les promoteurs de la solidaritĂ© apparaissent parfois comme des personnes admirables mais exceptionnelles, un peu comme ces grands hĂ©ros d’autrefois dont on a entendu conter les exploits, aujourd’hui l’on se demande comment ils faisaient, d’oĂč ils tiraient cette Ă©nergie. Je force sans doute le trait, mais il y a lĂ  quelque chose de vrai. Il nous faut sans doute faire le deuil d’une certaine maniĂšre d’envisager l’engagement social comme une prioritĂ© qui portait en elle quelque chose d’absolu et empĂȘchait de se demander si l’on Ă©tait, dans ce combat, soi-mĂȘme nourri. Cette Ă©volution, repĂ©rĂ©e par les sociologues{11}, reprĂ©sente peut-ĂȘtre une chance pour que les chrĂ©tiens redĂ©couvrent le partage avec les plus fragiles et le souci de la citĂ©, comme une expĂ©rience spirituelle.

Chercher Dieu en des « lieux mĂȘlĂ©s » ?{12}

Que les combats de la solidaritĂ© et de la justice coĂŻncident avec le cƓur de la vie d’un croyant n’a rien d’évident. SpontanĂ©ment, en effet, nous cherchons la source de la foi du cĂŽtĂ© d’une expĂ©rience pure ; je veux dire, d’une expĂ©rience oĂč il ne soit question que de Dieu : pouvoir le contempler face Ă  face, indĂ©pendamment de tout ce qui d’habitude brouille ce cƓur Ă  cƓur. Quitte Ă  simplifier beaucoup, on pourrait dire que pour les protestants cette source immaculĂ©e serait du cĂŽtĂ© des Écritures, pour nombre de catholiques, auprĂšs des Sacrements, et pour les orthodoxes, dans la Liturgie (on doit alors ganter ces mots de majuscules). Évidemment, si l’on prend ce critĂšre, l’action caritative et les dĂ©marches militantes arrivent loin derriĂšre. Elles partent en effet avec un sĂ©rieux handicap : au social, et a fortiori au politique, sont souvent associĂ©s de grosses dĂ©ceptions, le sentiment d’inefficacitĂ©, parfois mĂȘme des tensions et des conflits qui peuvent ĂȘtre trĂšs durs. Rien de pur en ce domaine ; ou plutĂŽt, presque rien. Car le pur y fait malgrĂ© tout de rares apparitions, mais il est alors Ă  coup sĂ»r affublĂ© d’un acolyte patibulaire : l’adjectif « dur » vient compenser sa fragilitĂ© native. On parle alors de « pur et dur » ; et aussitĂŽt, tout le monde ne pense plus qu’à chercher la porte de sortie pour les laisser, ces deux-lĂ , faire leur numĂ©ro qui, en gĂ©nĂ©ral, se termine mal.
ReconnaĂźtre l’engagement social comme lieu-source pour la foi invite, en fait, Ă  admettre que dans notre religion, il n’y a rien de pur, rien que l’on puisse opposer de maniĂšre franche et massive Ă  un « impur », qui serait, lui, radicalement inapte Ă  recevoir la visite de Dieu. Étonnant ? Pas du tout : rappelons-nous ce qui fut le centre de la prĂ©dication – et aussi de la maniĂšre d’ĂȘtre – de JĂ©sus. Le lieu naturel de la rĂ©vĂ©lation chrĂ©tienne, c’est la vie mĂȘlĂ©e : celle oĂč tout est mĂ©langĂ©, oĂč l’on ne comprend pas grand-chose, oĂč l’on est souvent déçu, oĂč l’on ne sort jamais tout Ă  fait des malentendus et des tensions. Le GalilĂ©en Ă©tait, en ces lieux-lĂ , comme un poisson dans l’eau. Il y percevait de quoi exulter de joie et savait y reconnaĂźtre le don du PĂšre.
Si la RĂ©vĂ©lation n’est pas d’abord la transmission d’un corps de doctrine, mais l’invitation Ă  entrer dans une dynamique – qui fait de nous des « ĂȘtres-en-rĂ©ponse{13} » – alors, oui, il n’y a rien d’étonnant Ă  ce que la « vie mĂȘlĂ©e » soit son lieu de prĂ©dilection. Pour voir le lĂącher-prise de la PĂąque comme une bonne nouvelle, il faut ĂȘtre accrochĂ© Ă  quelque chose ; pour sentir en ouvrant ses mains la promesse d’une rĂ©conciliation, il faut avoir serrĂ© les poings ; pour se livrer Ă  la parole heureuse, il faut savoir quel peut ĂȘtre le poids du silence ; pour entendre les appels comme une promesse, il faut connaĂźtre la tentation de rester sourd. Dans l’icĂŽne de la rĂ©surrection, on voit le Christ qui, sans doute d’un grand coup d’épaule, a fracassĂ© les portes du sĂ©jour des morts. C’est ainsi qu’il ouvre dans l’humanitĂ© un chemin vers le PĂšre : en faisant voler en Ă©clats les verrous et les barres. DĂšs lors, tout ce qui nous divise, nous sĂ©pare, nous oppose, tout ce qui est injuste ou blessant peut ĂȘtre vu comme ce qui appelle le passage de Dieu. Se tenir en ces lieux difficiles, c’est se porter Ă  un rendez-vous en un endroit insolite et signifier, par sa simple attente, qu’ici, une rencontre doit advenir.
Raisonner en ces termes conduit Ă  Ă©largir le spectre de ce qui sous-tend l’engagement des croyants. Loin d’ĂȘtre une simple question de cohĂ©rence et d’éthique, on peut y dĂ©celer aussi un rendez-vous d’ordre sacramentel. Lorsque je prends au sĂ©rieux la vie de mon quartier, de ma commune, lorsque je passe du temps auprĂšs de malades, d’enfants, ou de personnes seules, lorsque je contribue Ă  faire vivre une association ou une section syndicale, ce n’est pas seulement pour ĂȘtre au clair avec moi-mĂȘme et conforter ma conscience. C’est aussi parce qu’en ces lieux j’ai rendez-vous avec quelqu’un, avec celui qui sait trouver des passages lĂ  oĂč l’humanitĂ© se complique. Si j’ai compris cela, alors, lorsque je me tiendrai Ă  l’église devant l’autel, ce qui s’y cĂ©lĂšbre prendra un tout autre relief. L’eucharistie sera reçue comme le signe vivant d’un chemin rouvert lĂ  oĂč l’on voyait surtout fermetures, tensions, nƓuds et risques de violence.
On entend rĂ©sonner trĂšs clairement ce thĂšme dans cet extrait d’une homĂ©lie de Basile de CĂ©sarĂ©e. L’ouverture Ă  l’autre, spĂ©cialement Ă  celui qui est en souffrance, nous fait passer de la simple image de Dieu que nous sommes, du fait de notre crĂ©ation, Ă  la ressemblance avec lui, c’est-Ă -dire Ă  un lien beaucoup plus intime, Ă  une communion avec lui, par l’union Ă  ses desseins et Ă  sa maniĂšre d’ĂȘtre. C’est ainsi que nous revĂȘtons le Christ.
La bonté fait ressembler à Dieu
« Si tu deviens adversaire du mal, sans rancune et oublieux de l’inimitiĂ© de la veille, si tu aimes tes frĂšres et leur es compatissant, tu ressembles Ă  Dieu. Si tu pardonnes du fond du cƓur Ă  l’ennemi, tu ressembles Ă  Dieu. Si ton attitude envers le frĂšre qui t’a offensĂ© est semblable Ă  celle de Dieu envers toi pĂ©cheur, par la misĂ©ricorde envers le prochain, tu ressembles Ă  Dieu. Ainsi tu possĂšdes ce qui est Ă  l’image, parce que tu es raisonnable, mais tu deviens Ă  la ressemblance en acquĂ©rant la bontĂ©. Acquiers des “entrailles de compassion et de bienveillance” afin de “revĂȘtir le Christ”. Les actions qui te font acquĂ©rir la ressemblance sont les mĂȘmes, en effet, que celles qui te font revĂȘtir le Christ, et l’intimitĂ© avec lui te fait intime avec Dieu. Ainsi cette histoire [de la GenĂšse] est-elle une Ă©ducation de la vie humaine. “CrĂ©ons l’Homme Ă  l’image” : qu’il possĂšde par la crĂ©ation ce qui est Ă  l’image, mais qu’il devienne aussi Ă  la ressemblance. »
Basile de CĂ©sarĂ©e, extrait d’une homĂ©lie sur les origines de l’homme, citĂ© par Michel FĂ©dou, dans « “Boire Ă  son propre puits”. Des mystiques chrĂ©tiennes de l’action sociale hier et aujourd’hui », dans Aux sources de la charitĂ©. Les spiritualitĂ©s, Actes du XIIe colloque de la Fondation Jean Rodhain, Paris, Le Cerf, 2003, p. 76.

La diversité des chemins

Regardons comment les chrĂ©tiens engagĂ©s parlent de ce qu’ils ont dĂ©couvert au fil de leur itinĂ©raire. Dans le cadre d’une enquĂȘte, j’ai interrogĂ© une trentaine de personnes, leur proposant de raconter leur itinĂ©raire de croyant{14}. J’avais choisi de faire parler des catholiques qui avaient chacun un ou des engagements extra-ecclĂ©siaux (vie associative, syndicalisme, mandat d’élus locaux, vie de quartier). Donc, des « acteurs du social », comme on dit. Je souligne ici simplement quelques traits.
Comment se sont-ils dĂ©cidĂ©s Ă  agir ? Je leur ai posĂ© la question et la modestie de leurs rĂ©ponses oblige Ă  abandonner l’image de militants extralucides qui se seraient dĂ©cidĂ©s sur la base d’une conviction forte Ă  mettre en Ɠuvre. Certains ont dit : « Ça fait partie de ce que je suis ; pour moi, c’est naturel » ; d’autres : « C’est venu petit Ă  petit, presque tout seul » ; d’autres : « Face Ă  telle situation d’injustice, j’ai rĂ©agi de façon spontanĂ©e » ; d’autres encore : « Au dĂ©part, je l’ai fait pour telle personne prĂ©cisĂ©ment, et puis, ça s’est Ă©largi. » Bref, on n’entend presque jamais quelqu’un dĂ©clarer qu’au nom de sa foi ou de ses valeurs, il aurait un beau jour dĂ©cidĂ© de donner de sa personne pour telle ou telle cause. Le schĂ©ma en cascade que l’on entend parfois pour rendre compte des engagements solidaires des chrĂ©tiens (1. je suis croyant ; 2. cela me donne des valeurs ; 3. je cherche Ă  les mettre en pratique) n’est tout simplement pas opĂ©ratoire. Lorsqu’on dĂ©cide de s’engager, il est sans doute normal de ne pas savoir exactement ce que l’on vise, et que l’idĂ©e qu’on s’en fait soit en partie floue. Ce qui met en mouvement est de l’ordre d’une promesse que nous aimerions voir prendre consistance. Et c’est au fil du chemin qu’une confirmation sera donnĂ©e.
Dans le cadre de mon enquĂȘte, je leur posais une question sur le rapport qu’ils font entre leur foi et leur engagement. Or, dans la plupart des cas, la rĂ©ponse Ă©tait un peu dĂ©cevante. Ils ne trouvaient pas grand-chose Ă  dire en la matiĂšre. Mais n’est-ce pas, prĂ©cisĂ©ment, le signe que foi et engagements ne peuvent ĂȘtre coupĂ©s au couteau ? C’est, comme le reste de l’existence, un Ă©cheveau de relations, d’évĂ©nements, de faits, de rĂ©flexions, d’aspirations, de rĂ©flexes, de relectures de tout cela, qui nous arrivent ensemble sans qu’on puisse identifier clairement quelque chose qui mĂšnerait le bal Ă  soi seul. Et si la foi peut, bien sĂ»r, impulser des orientations dans notre existence, on doit reconnaĂźtre aussi qu’elle est nourrie en retour de ce que nous avons mis en Ɠuvre et de ce qui nous advient. Les engagements sont certes sans doute des fruits de la foi, mais ils en constituent aussi une racine : ils la font Ă©galement grandir. C’est ce que l’on peut observer.
Pour ceux que j’ai interrogĂ©s, en effet, s’engager quelque part a Ă©tĂ© aussi l’occasion de dilater leurs horizons et leur existence. Lorsqu’ils en parlent, ils disent combien leur regard a Ă©tĂ© transformĂ©, Ă©largi, ouvert Ă  bien des rĂ©alitĂ©s auparavant inconnues d’eux ; ils ont fait une expĂ©rience de la richesse insoupçonnĂ©e de l’humanitĂ©. Les mots « grandir », « changer », « apprendre », « plaisir », « Ă©merveillĂ© », « joie » viennent dans leur bouche. En gĂ©nĂ©ral, ils sont Ă  la fois heureux et touchĂ©s. TouchĂ©s, parce que bien souvent, ces dĂ©couvertes n’ont pas Ă©tĂ© de tout repos. Ils ont dĂ» parfois se bagarrer, mĂȘme pour des choses apparemment futiles. Ils ont souvent Ă©tĂ© déçus, se sont heurtĂ©s Ă  des limites, y compris aux leurs. Mais au fil du chemin, ils se sont reconnus uns parmi d’autres, associĂ©s Ă  tous ceux avec qui ils se retrouvent en chemin, liĂ©s Ă  eux qui, le plus souvent, sont Ă  la fois passionnants et dĂ©rangeants. Peu Ă  peu, ils ont trouvĂ© le moyen de s’accorder les uns aux autres, ils ont « trouvĂ© leur place » ; ce faisant, il leur a Ă©tĂ© donnĂ© de prendre conscience de leur propre singularitĂ©, et en mĂȘme temps, de reconnaĂźtre que leurs dons ne se rĂ©vĂšlent qu’en Ă©tant approchĂ©s de ceux des autres. Ils ont alors fait cette Ă©tonnante expĂ©rience de pouvoir s’appuyer sur des liens plus solides que toutes les rivalitĂ©s et les dĂ©chirures, comme si leur engagement leur avait permis de dĂ©couvrir des frĂšres, des sƓurs, en ceux avec qui – voire mĂȘme contre qui – ils font route. En cela, leur itinĂ©raire a parfois quelque chose d’un chemin de rĂ©conciliation ; avec des compagnons d’engagement, avec leur environnement familial et humain, avec eux-mĂȘmes.
Ceux que j’ai interrogĂ©s ont dĂ», pour la plupart, traverser bien des tempĂȘtes et surmonter des dĂ©ceptions ; ils ont dĂ» affronter le doute, l’inconfort de ne pas voir les fruits de leur travail. Si bien que n’importe qui pourrait les provoquer ou moquer la maigreur de leurs rĂ©sultats. Pourtant, presque personne ne songe Ă  le faire, conscient sans doute que la valeur de ce qui a Ă©tĂ© engagĂ© est tout simplement incalculable. Cela dit, d’une maniĂšre ou d’une autre, ces questions viennent parfois chanter leur mĂ©chant petit couplet aux oreilles de ceux qui sont fatiguĂ©s de se bagarrer.
Qu’est-ce qui les fait donc tenir quand ils traversent des dĂ©serts ? Ceux qui s’engagent jouent gros ; d’une certaine maniĂšre, c’est un peu ce qu’ils tiennent pour la vĂ©ritĂ© ultime qu’ils cherchent et risquent Ă  la fois : ils se prononcent sur ce qui vaut tant pour eux, et mĂȘme s’ils n’ont aucun indice de ce que cela peut rapporter, ils acceptent de le jeter dans la balance. Lorsqu’ils continuent d’espĂ©rer et de croire en dĂ©pit de l’invisibilitĂ© des rĂ©sultats, ils rĂ©vĂšlent la force de la confiance qui les habite. On voit bien qu’ici, on est en dehors d’une logique de type « donnant/donnant ». Cela ne signifie pas que l’engagement soit exempt de calcul ; simplement il ne peut s’y rĂ©duire. Ceux qui s’engagent ainsi disent, par leur maniĂšre de tenir dans l’espĂ©rance, que la vie est autre chose qu’un simple champ de forces et d’intĂ©rĂȘts en interaction, ils indiquent que l’existence est aussi soulevĂ©e par le dĂ©sir de se risquer aux autres ; quand on suit leur regard, on s’aperçoit que la vie sociale et politique est bien plus qu’un simple marchĂ©, mais elle est tissĂ©e d’une multitude d’engagements qui ne cessent d’appeler de nouveaux sujets Ă  la parole et Ă  l’existence. C’est ainsi, je crois, que le corps social a une fĂ©conditĂ© et que, Ă  la suite de Paul, on peut entendre les gĂ©missements de la crĂ©ation comme ceux d’un enfantement (Rm 8).
Qu’est-ce qui les fait donc courir ? Une promesse qu’ils ont entrevue ; des liens tissĂ©s au fil du chemin qui ont la saveur de la fraternitĂ© ; une maniĂšre radicale de risquer sa confiance, qui a quelque chose d’un don sans retour attendu.

Trois expériences élémentaires

Ce que l’on peut ainsi repĂ©rer Ă  l’écoute de chrĂ©tiens engagĂ©s met sur la piste pour reconnaĂźtre, plus largement que chez les seuls « militants », ce qui se joue dans l’exposition Ă  l’autre. On touche lĂ  des expĂ©riences Ă  portĂ©e de tous, simples mais fondamentales.

Se laisser toucher

L’éveil Ă  une conscience solidaire commence souvent par un Ă©vĂ©nement : nous sommes saisis aux entrailles par ce qui arrive Ă  quelqu’un, touchĂ©s par un rĂ©cit, un visage, un appel. Ou encore, indignĂ©s, rĂ©voltĂ©s, face Ă  des situations que nous jugeons inacceptables, sentant qu’ici se joue quelque chose de crucial et qu’il en va de la dignitĂ© de notre humanitĂ©. L’évĂ©nement peut ĂȘtre aussi tout simplement le coup de cƓur – TĂ©lĂ©thon, tsunami, tremblement de terre, cyclone, images de guerre : tout d’un coup, on se sent concernĂ© par la souffrance d’inconnus.
Dans le « se laisser toucher », finalement, que se passe-t-il ? Je fais l’expĂ©rience de n’ĂȘtre pas seul au monde, je dĂ©couvre des ĂȘtres dont je me sens proche, si proche que je suis affectĂ© en moi-mĂȘme par ce qui leur arrive. Cela sonne comme un rappel : je ne suis pas enfermĂ© en moi-mĂȘme. VoilĂ  une expĂ©rience prĂ©cieuse dans une sociĂ©tĂ© trĂšs marquĂ©e par l’individualisme oĂč, de mille maniĂšres, on fait comprendre Ă  chacun qu’il est en charge...

Table des matiĂšres

  1. Page de titre
  2. Sommaire
  3. Préface
  4. Avant-propos
  5. Introduction
  6. Chapitre 1 La solidarité, une expérience spirituelle ?
  7. Chapitre 2 Le Christ aux liens
  8. Chapitre 3 Avec le Serviteur, d’autres pas de danse
  9. Chapitre 4 La prĂ©sence aux oubliĂ©s : un diapason pour Ă©couter l’Évangile
  10. Chapitre 5 Vous avez dit « diaconie » ?
  11. Chapitre 6 Le diacre, ministre de l’Évangile en son surgissement premier
  12. Chapitre 7 Ce qui donne chair Ă  la Promesse
  13. Chapitre 8 Un nouveau visage d’Église s’annonce
  14. Chapitre 9 L’amour de Dieu dans l’espace public ?
  15. L’Église est amoureuse
  16. Annexes
  17. Ouvrages cités (classés par discipline)

Foire aux questions

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