Préface à la nouvelle édition
Suzanne entre les lignes de force et de démarcation
par Laurence De Cock{1}
Le 22 janvier 2018, Suzanne sâest Ă©teinte Ă 95 ans. Elle avait prĂ©facĂ© toutes les anciennes rééditions de ce livre jusquâĂ la derniĂšre, en 2017. Il me revient aujourdâhui de prendre le relais et je ne peux commencer quâen soulignant lâimportance quâont eue Suzanne et son Ćuvre dans ma propre formation dâhistorienne et enseignante ainsi que le vide quâelle laisse aujourdâhui dans ma vie plus intime. Il mâest difficile de dĂ©nouer la profondeur de notre amitiĂ© et lâapport de ses travaux tant les deux se sont nourris pendant de longues annĂ©es. Câest ainsi dâailleurs que Suzanne a toujours apprĂ©hendĂ© son propre travail : dans un entrelacement permanent entre sa vie familiale, son mĂ©tier dâenseignante, ses activitĂ©s de citoyenne engagĂ©e, son travail dâintellectuelle historienne et les amitiĂ©s quâelle entretenait avec fidĂ©litĂ©.
Celles et ceux qui sâintĂ©resseront plus tard Ă elle ne saisiront sa complexitĂ© quâen acceptant de se dĂ©partir de toute forme de dĂ©terminisme. Suzanne a construit son parcours en arpentant des chemins souvent diffĂ©rents et en y posant chaque fois les deux pieds avec une conviction inĂ©branlable. Ainsi la croise-t-on dans lâhistoire du protestantisme, du maoĂŻsme ou du socialisme ; ainsi peut-on Ă©galement la rencontrer au cĆur dâune communautĂ© post soixante-huitarde du LubĂ©ron autant que dans la grande bourgeoisie parisienne. Tout cela est fort bien racontĂ© dans lâun de ses derniers livres si justement intitulĂ© Mes lignes de dĂ©marcation{2}. Il est pourtant un dĂ©nominateur commun Ă tous, et un moteur permanent si lâon y regarde de prĂšs, câest le viscĂ©ral rejet de toute forme dâinjustices et de discriminations. Le Mythe national, quâelle Ă©crit Ă 65 ans, vient alors couronner des dĂ©cennies de rĂ©flexions sur le sujet. Nous y reviendrons.
Suzanne est nĂ©e dans une famille juive laĂŻque parisienne quâelle dĂ©crit farouchement attachĂ©e au modĂšle rĂ©publicain dĂ©fendu alors par le parti radical, cette RĂ©publique Ă laquelle sa famille, les Grumbach, devait son intĂ©gration et son ascension sociale. Elle y grandit avec sa sĆur Janine, dâun an sa cadette, et la petite Denise, plus jeune de huit ans. Les deux aĂźnĂ©es forment un duo de sĆurs insĂ©parables. Câest ensemble quâelles Ă©pousent le protestantisme avec la vibrante foi de deux jeunes filles dans les premiĂšres annĂ©es de la guerre, et câest ensemble encore quâelles rĂ©sistent Ă Vichy. La dĂ©faite de 1940 est en effet vĂ©cue par Suzanne, adolescente, comme une premiĂšre trahison de la RĂ©publique jusque-lĂ envisagĂ©e comme infaillible ; un choc Ă©norme, une premiĂšre entrĂ©e en politique aussi, sous le sceau de la lutte contre lâinfĂąme antisĂ©mitisme et pour la dĂ©mocratie. Lâhistoire poursuit, guide et ne cessera dâentourer cette jeune fille de bonne famille. Câest lâhistoire qui lui prend sa professeure prĂ©fĂ©rĂ©e (dâhistoire-gĂ©ographie) du lycĂ©e MoliĂšre, Marguerite Glotz, fille de Gustave Glotz, juive, dĂ©mise instantanĂ©ment de ses fonctions par le rĂ©gime ; et lâhistoire encore qui la met face Ă Henri Marrou, professeur dâantiquitĂ© romaine Ă Lyon dont le cours inaugural de 1942 appelait à « ne pas accepter que lâhistoire soit Ă©crite avant que nous nâayons Ă©prouvĂ© sur elle la force dont nous nous sentons animĂ©s{3} ». Un appel Ă rĂ©sister en somme, que Suzanne et sa sĆur suivront. Câest lĂ quâelle Ă©chappe de peu Ă la mort. ArrĂȘtĂ©e en 1944, elle est internĂ©e Ă Drancy, vouĂ©e Ă la dĂ©portation, et Ă©vite par miracle le convoi vers Auschwitz. Ces annĂ©es de la guerre lui font perdre toute insouciance mais nourrissent ses premiers Ă©crits : une correspondance avec son pĂšre prisonnier, des carnets intimes quâelle nourrit rĂ©guliĂšrement, et, au sortir de la guerre, des contributions Ă une revue, Le Semeur, inspirĂ©e du christianisme de gauche et dans laquelle elle se livre Ă de vibrants plaidoyers mystiques pour la libertĂ© politique. Suzanne nâa pas souri durant un an aprĂšs la guerre, lui aurait fait remarquer sa sĆur. La surveillance de la RĂ©publique devient une permanente prĂ©occupation. Et, pour apprĂ©hender lâĂ©tendue de ses Ă©ventuelles traĂźtrises, en hommage Ă Marrou et aux autres historiens engagĂ©s dans la RĂ©sistance, câest vers lâenseignement de lâhistoire quâelle dĂ©cide de se tourner.
Une nouvelle Ă©tape de sa vie sâouvre ensuite : celle dâune Ă©pouse (de Pierre Citron, professeur de lettres, spĂ©cialiste de Balzac notamment), dâune mĂšre (quatre enfants en six ans), dâune enseignante passionnĂ©e. Tout interagit alors dans la vie de Suzanne : suivre son mari Ă Londres permet dâesquisser la trame de premiers livres, sur un coin de table de la cuisine, Ă lâaube avant le lever des enfants. Les annĂ©es dâĂ©cole de ces derniers nourrissent aussi ses rĂ©flexions, Ă une pĂ©riode oĂč le foisonnement pĂ©dagogique irrigue tous les dĂ©bats. Il faut alors imaginer Suzanne Citron multiplier les articles dans les revues dâenseignants, plaider pour des rencontres entre professionnels, se lancer dans des enquĂȘtes et projets pĂ©dagogiques avec ses classes, publier des tribunes dans les mĂ©dias ci et lĂ , Ă©crire son premier ouvrage, LâĂcole bloquĂ©e, en 1971 et dĂ©jĂ se poser, aux yeux de lâinstitution, comme une empĂȘcheuse de tourner en rond. Il faut dire que ses annĂ©es dâenseignement lâamĂšnent Ă prendre la mesure du cordon ombilical qui lie lâĂ©cole et la RĂ©publique, quitte Ă mettre la premiĂšre au service de la seconde et Ă falsifier pour cela quelques pans du passĂ©. La guerre dâAlgĂ©rie la dĂ©cille Ă ce propos. Dix ans aprĂšs la fin de la Seconde Guerre mondiale, la voilĂ retrouvant ses anciens rĂ©seaux chrĂ©tiens de gauche, rĂ©unis pour beaucoup autour de la revue Esprit et distribuant des tracts contre la torture en AlgĂ©rie. Lâoccasion Ă©galement de mesurer Ă quel point une vision positive de la colonisation persiste dans les programmes dâhistoire. Cette prise de conscience du caractĂšre biaisĂ© des programmes naĂźt Ă ce moment, dans le croisement de convictions et pratiques militantes, dâexpertise professionnelle et de souci de la vĂ©ritĂ© historique. TrĂšs vite lâenseignement de lâhistoire devient lâobjet de critiques rĂ©currentes. « Je suis saisie dâune fringale de remise en cause », Ă©crit-elle dans Mes lignes de dĂ©marcation, Ă propos de sa rentrĂ©e scolaire au lycĂ©e dâEnghien en 1963. Elle lâest en effet au point de scruter le travail et dâĂȘtre parfois trĂšs sĂ©vĂšre avec les professeurs de ses enfants ; au point Ă©galement, plus tard, dâorganiser des formations dâenseignants gratuites Ă lâuniversitĂ© de Villetaneuse, entre 1972 et 1977, en cours du soir, Ă lâheure oĂč lâuniversitĂ© se vide ; des sĂ©ances rĂ©unissant des dizaines dâenseignants de tous les niveaux et qui donnent lieu Ă des sessions annuelles pouvant grimper jusque trois cents personnes. Câest peu de dire que Suzanne dĂ©borde dâĂ©nergie dans les annĂ©es 1970. Ses archives, aujourdâhui dĂ©posĂ©es Ă la bibliothĂšque de lâArsenal auprĂšs de celles de Pierre, tĂ©moignent de cette passion : on y trouve des carnets entiers noircis de notes, manuscrits et autres, des exposĂ©s dâĂ©lĂšves, des agendas... De quoi nourrir de beaux travaux dâhistoire de lâĂ©ducation.
La question du dĂ©calage entre les programmes et les avancĂ©es historiographiques tiraille Suzanne Citron qui dĂ©cide de consacrer une thĂšse au corporatisme de la SociĂ©tĂ© des professeurs dâhistoire-gĂ©ographie (SPHG){4}, association trĂšs puissante dont elle souhaite interroger les partis pris corporatistes. Pour Suzanne, le corporatisme est lâun des Ă©lĂ©ments explicatifs des diffĂ©rents blocages de lâĂ©cole. Dans un article publiĂ© en 1967 dans la revue de la SPHG et repris en 1968 dans la cĂ©lĂšbre et prestigieuse revue des Annales, « Pour lâaggiornamento de lâenseignement de lâhistoire et de la gĂ©ographie », elle dĂ©veloppe les principaux points qui serviront par la suite de jalons Ă son travail : une discipline sclĂ©rosĂ©e, campĂ©e sur une Ă©criture chronologique, Ă©vĂ©nementielle et europĂ©o-centrĂ©e, coupĂ©e des autres sciences sociales et de toute rĂ©flexion pĂ©dagogique. Si le monde acadĂ©mique salue lâinitiative, comme en tĂ©moigne le paraphe de soutien de Fernand Braudel Ă son article de 1968, il lui bloque pendant longtemps lâentrĂ©e Ă lâuniversitĂ© malgrĂ© sa thĂšse. Câest finalement le dĂ©partement de sciences de lâĂ©ducation de Villetaneuse qui lui ouvre ses portes en 1971, celui dâhistoire lâayant systĂ©matiquement recalĂ©e. Sans doute doit-on dĂ©jĂ y voir la difficultĂ© Ă accepter cette articulation assumĂ©e entre lâengagement, la science et la pĂ©dagogie.
Suzanne Citron attendra 1984 avant de publier son premier livre vĂ©ritable sur lâenseignement de lâhistoire. Câest une date-clĂ© pour elle, celle de sa rupture avec le Parti socialiste quâelle avait ralliĂ© en 1974, via le Ceres{5}, et quâelle quitte Ă la suite du recul du ministre Savary face Ă la mobilisation contre le projet de systĂšme Ă©ducatif unifiĂ© laĂŻc. Dans ce premier livre sur lâhistoire scolaire, Enseigner lâhistoire aujourdâhui, la mĂ©moire perdue et retrouvĂ©e{6}, Suzanne commence Ă tisser le fil conducteur quâelle tiendra jusquâau Mythe national. Lâouvrage pose en effet les premiĂšres pierres dâune critique de fond de lâhistoire scolaire oĂč se mĂȘlent des rĂ©flexions sur lâhistoire, le temps, la mĂ©moire, lâenseignement et la sociologie, notamment sur la question de lâimmigration. Câest une Ă©quation quâelle ne lĂąchera plus : une histoire scolaire au service dâune pratique inclusive de lâintĂ©gration, une histoire plurielle, une histoire par en bas, dĂ©barrassĂ©e de ses oripeaux nationaux-rĂ©publicains : « La mĂ©moire nationale appartient Ă la mĂ©moire collective mais Ă condition dâĂȘtre une mĂ©moire vivante non figĂ©e dans une reprĂ©sentation dĂ©finitive du passĂ© national », Ă©crit-elle. Câest donc tant une mĂ©moire de la grandeur quâune mĂ©moire des crimes, des violations des droits par lâĂtat. Elle y plaide alors pour une « pĂ©dagogie de la mĂ©moire ». Ce livre est un objet inabouti et le diagnostic y est meilleur que les solutions proposĂ©es, mais il a lâavantage de soulever des questions qui sans ĂȘtre complĂštement nouvelles nâavaient pas encore Ă©tĂ© posĂ©es de maniĂšre aussi franches et affirmatives dans le cadre dâun travail spĂ©cialisĂ©.
En filigrane sây lit le basculement des annĂ©es 1980 sur les finalitĂ©s de lâhistoire scolaire et de lâĂ©cole en gĂ©nĂ©ral. Lâenseignement de lâhistoire sort en effet Ă peine dâun important dĂ©bat impulsĂ© de maniĂšre spectaculaire en 1979 par lâillustre historien vulgarisateur Alain Decaux, dans le Figaro magazine, et par une imposante une intitulĂ©e « On nâenseigne plus lâhistoire Ă vos enfants ». Un dossier entier alertait alors sur le risque de perte dâidentitĂ© des Ă©lĂšves ignorants de leur histoire nationale. Il appelait Ă relancer un rĂ©cit national susceptible de fabriquer de lâappartenance commune, avec le mĂȘme type de justifications que celles que lâon trouvait au xixe siĂšcle, Ă lâĂ©poque de lâinstitutionnalisation dâune histoire nationale mise au service de la crĂ©ation dâune culture nationale française, en contexte de mosaĂŻque culturelle constituĂ©e par les multiples identitĂ©s rĂ©gionales.
Lâaffaire du Figaro magazine avait Ă©tĂ© prĂ©parĂ©e en amont par quelques associations inquiĂštes des activitĂ©s dites dâ« Ă©veil » Ă lâĂ©cole primaire depuis 1969 et de lâentrĂ©e des sciences sociales au collĂšge en 1976-1977 Ă la suite de la mise en place du collĂšge unique. Il est vrai quâon avait assistĂ© par ces rĂ©formes Ă une refonte importante des finalitĂ©s de lâenseignement de lâhistoire dissous dans une approche plus globale de sciences humaines et sociales et que cela avait inquiĂ©tĂ© certains enseignants au point de provoquer une controverse mĂ©diatique et publique et dâalerter le prĂ©sident de la RĂ©publique François Mitterrand qui avait promis quâil se pencherait sur le dossier dĂšs son arrivĂ©e au pouvoir. Mais les questions posĂ©es nâĂ©taient pas seulement, loin sâen faut, de nature professionnelles ou pĂ©dagogiques. Elles Ă©taient surtout politiques.
La pĂ©riode qui sâĂ©tend de la fin des annĂ©es 1970 au milieu des annĂ©es 1980 connaĂźt en effet un basculement politique sur les questions liĂ©es Ă la pluralitĂ© culturelle en gĂ©nĂ©ral et Ă lâimmigration postcoloniale en particulier. En contexte de crise Ă©conomique et de regroupement familial, les populations dâorigine Ă©trangĂšre faisaient de plus en plus les frais de politiques restrictives que commençaient Ă accompagner les discours sur les difficultĂ©s dâintĂ©gration. Les premiers succĂšs Ă©lectoraux du Front national rĂ©vĂ©laient la montĂ©e dâun racisme de plus en plus dĂ©complexĂ©. Les sociologues de lâimmigration parlent pour cette pĂ©riode de « culturalisation de la question de lâimmigration{7} » qui, dâune question sociale, celle des travailleurs immigrĂ©s, devient une question culturelle voire identitaire.
Suzanne suivait de trĂšs prĂšs les mobilisations des populations immigrĂ©es dans les quartiers populaires suite aux violences policiĂšres. Elle avait soutenu vertement la marche pour lâĂ©galitĂ© contre le racisme organisĂ©e en 1983 et sâenthousiasmait pour les luttes antiracistes et la reconnaissance des multiples mĂ©moires. On peut retrouver lĂ le terreau formĂ© par ses luttes prĂ©alables contre lâantisĂ©mitisme et ses engagements anticoloniaux. Elle avait dĂ©jĂ publiĂ© quelques tribunes pour appeler Ă la reconnaissance des mĂ©moires multiples dans les programmes dâhistoire. Ce livre doit donc ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une premiĂšre tentative dâanalyse gĂ©nĂ©rale des pesanteurs de lâhistoire scolaire dont le dĂ©bat lancĂ© par Le Figaro magazine rappelait lâimportance dans la sociĂ©tĂ© française. Câest cela quâelle appelait « la pĂ©dagogie de la mĂ©moire » : une maniĂšre de combiner les multiples hĂ©ritages constitutifs de la France et de dĂ©naturaliser ainsi la question des origines.
Le Mythe national, qui paraĂźt trois ans plus tard, est le couronnement scientifique de tout ce parcours professionnel et militant qui converge vers la nĂ©cessitĂ© de proposer un travail Ă vocation exhaustive, visant Ă dĂ©montrer le processus, les finalitĂ©s et la durabilitĂ© dâun rĂ©cit scolaire de lâhistoire calibrĂ© pour rĂ©pondre Ă une finalitĂ© politique : celle de fournir une identitĂ© commune Ă des petits Français en les rattachant Ă une origine unique et autochtone (les Gaulois) et en dĂ©crivant leur histoire comme une Ă©popĂ©e palpitante de la civilisation contre la barbarie ; Ă©popĂ©e censĂ©e confĂ©rer une fiertĂ© patriotique aux enfants par lâidentification Ă des grands personnages (masculins), lâadmiration dâĂ©vĂ©nements emblĂ©matiques de lâidentitĂ© française, et la conviction dâune ligne de temps progressiste et dont le caractĂšre europĂ©o-centrĂ© nâest jamais remis en cause. DĂ©sormais, nous connaissons bien cette matrice narrative que lâon appellera plus tard le « roman national ». Câest Ă©videmment dans le sillage des travaux pionniers de Suzanne que jâai inscrit les miens qui lui doivent tant.
Qui a eu la chance de dĂ©couvrir la bibliothĂšque de Suzanne sait le travail titanesque quâa requis lâĂ©criture du Mythe national : glaner des anciens manuels de tous les niveaux, accumuler et dĂ©pouiller lâensemble des ouvrages dâhistoriographie de toutes les pĂ©riodes, emplir des cahiers entiers de notes. Le rĂ©sultat est Ă la hauteur du temps consacrĂ©. Le livre « vend la mĂšche », selon lâexpression bourdieusienne sur les coulisses du rĂ©cit historique saturĂ© de finalitĂ©s identitaires et civiques. Pour sa dĂ©monstration, Suzanne remonte aux historiens du xixe siĂšcle qui sont Ă lâorigine de lâinstitutionnalisation de lâhistoire comme discipline : les frĂšres Thierry, Guizot... mais surtout Michelet, auteur si atypique, au lyrisme dĂ©bridĂ© sur son amour de la France. Et câest bien cette ferveur, et ses accommodements avec la vĂ©ritĂ© historique, qui constitue le substrat du roman national Ă lâĂ©cole. Suzanne pointe Ă©videmment le rĂŽle incontournable dâErnest Lavisse, « lâinstituteur national » comme le surnomme Pierre Nora dans ses Lieux de mĂ©moires et de ses manuels, de la classe prĂ©paratoire au lycĂ©e, rééditĂ©s de maniĂšre incessante et qui ont accompagnĂ© des gĂ©nĂ©rations entiĂšres dâĂ©lĂšves. Elle y montre lâesprit revanchard, patriotique, Ă la suite de la dĂ©faite de 1870 contre la Prusse, mais aussi le nationalisme colonisateur qui a persistĂ© dans les manuels jusquâaux annĂ©es 1960. Suzanne adopte un ton Ă la fois distanciĂ©, descriptif et subjectif. On sait que ce rĂ©cit scolaire la peine tant il invisibilise les minoritĂ©s culturelles pour lesquelles elle se bat, et tant il surplombe des siĂšcles de luttes et dâhistoire populaire. Câest donc Ă la fois un ouvrage dâanalyse et de dĂ©nonciation, câest certain. Ce derni...