Chapitre 1
Ă bord{2}
Ă lâorigine, le conducteur dâun train est un mĂ©canicien. Il a une locomotive attitrĂ©e dont il est responsable. Non seulement il la conduit, mais il est Ă©galement chargĂ© de lâentretenir et de la rĂ©parer. Le mĂ©canicien est accompagnĂ© dâun chauffeur, « celui qui chauffe », qui est chargĂ© de mettre du charbon dans la machine afin quâelle produise de la vapeur pour faire avancer le train. Le mĂ©canicien hĂ©rite dâun sobriquet Ă la mesure de son importance dans lâinconscient de lâusager quâil transporte, câest un « baron du rail ».
Le train Ă vapeur a disparu du paysage. AprĂšs le gasoil, câest lâĂ©lectricitĂ© qui dĂ©sormais alimente les machines. MĂȘme sâil veille Ă ce quâelle fonctionne bien, le conducteur nâentretient plus vraiment sa locomotive qui regorge de systĂšmes informatiques complexes. Le mĂ©canicien est devenu un « pousse-manette ». Bien sĂ»r, aucun cheminot ne croit quâil suffit dâactionner une manette pour quâun train effectue son trajet mais, dans la famille, se moquer des uns et des autres renforce les liens. Les « barons du rail » sont donc toujours prĂ©sents avec, pour le grand public, en tĂȘte dâaffiche, les conducteurs de TGV. Les images sont pourtant trompeuses, il est bien plus difficile de conduire une locomotive tirant un train de marchandises de plus dâun kilomĂštre quâun TGV...
JusquâĂ maintenant, le conducteur nâest jamais le seul cheminot Ă bord du train. Il est accompagnĂ© des contrĂŽleurs. Au dĂ©but de lâaventure ferroviaire, ces derniers sâappellent les « bottes de paille ». Dans le fourgon des trains de voyageurs oĂč ils sĂ©journent est en effet entreposĂ© du fourrage, destinĂ© au bĂ©tail, que les contrĂŽleurs se chargent de dispatcher au fil des gares. Les temps ont lĂ aussi changĂ©. Les bottes de paille ont disparu des trains et les contrĂŽleurs sont devenus des « araignĂ©es de fourgon ». Lâespace quâils occupent, distinct de celui des voyageurs, sert aussi Ă entreposer les vĂ©los et, comme les araignĂ©es, les contrĂŽleurs sây accrochent... Leur mĂ©tier ne se limite pas Ă vĂ©rifier si tous les usagers disposent dâun billet. Ils veillent sur les voyageurs, assurent leur sĂ©curitĂ©, repĂšrent les signes avant-coureurs de tensions, renseignent les usagers, etc.
Mais aujourdâhui, les dirigeants de la SNCF voudraient supprimer les araignĂ©es de fourgon, au nom de la rĂ©duction des coĂ»ts et au prĂ©texte que le contrĂŽle des billets peut se faire avant dâaccĂ©der au train. Et pourquoi pas supprimer les hĂŽtesses et stewarts dans les avions ?
« Conductrice de train, câest le mĂ©tier qui me faisait rĂȘver petite »
Fabienne, conductrice de TER
Surtout, ne pas louper une gare ! InstallĂ©e dans ma cabine de pilotage, je dois me concentrer sur plusieurs choses Ă la fois. Dâabord, regarder la voie, Ă©videmment. Ensuite, surveiller la pendule qui affiche en temps rĂ©el lâĂ©volution du train et les horaires Ă respecter. Avoir un Ćil sur le cadran de vitesse et sur le cadran du frein. Câest un systĂšme Ă air comprimĂ© : vĂ©rifier que les pressions sont toujours nickel, quâil nây a pas de fuite. Si je nâai pas dâair, je ne peux pas rouler. Ă chaque arrĂȘt et Ă chaque dĂ©part, des ordinateurs mâindiquent toutes les informations qui concernent la sĂ©curitĂ© des voyageurs, lâouverture et la fermeture des portes. Un signe au chef de gare, et me voilĂ repartie.
Toute mon attention doit ĂȘtre concentrĂ©e sur la conduite du TER. Je nâai pas le droit au tĂ©lĂ©phone... pas de musique, pas de FM, rien. On ne peut mĂȘme pas communiquer entre conducteurs. En cas de nĂ©cessitĂ© absolue, jâai juste le contact avec lâagent de circulation par la radio du bord. Pour ĂȘtre conductrice, il faut donc que jâaccepte de vivre seule des journĂ©es entiĂšres, les yeux rivĂ©s sur les rails et sur les instruments. Les gens ne se rendent pas compte de cette solitude. En plus, je pars sur deux jours, sans pouvoir rentrer Ă la maison. Le soir, je suis hĂ©bergĂ©e dans un foyer ou dans un hĂŽtel prĂ©vu pour les personnels de la SNCF dans chaque « gare dâorigine », lĂ dâoĂč dĂ©marrent les premiers trains du matin.
En rĂ©alitĂ©, je ne me contente pas de conduire. Je dois sentir mon train. Quand une panne arrive, ce nâest pas le moment dâappeler quelquâun pour quâil me dise : « Fais ci ou fais ça. » Le train avance, il y a des voyageurs dedans. Il faut que je prenne instantanĂ©ment la bonne dĂ©cision. Alors, les procĂ©dures extrĂȘmement strictes, apprises par cĆur pendant mon annĂ©e de formation, rĂ©pĂ©tĂ©es dans des simulateurs oĂč jâai Ă©tĂ© confrontĂ©e Ă toutes les situations possibles et imaginables, ressortent dâun coup comme si jâavais Ă©tĂ© programmĂ©e. Ce sont des automatismes. Et si quelquâun Ă la radio me dit : « Non, non ! Il faut faire autrement ! », câest moi qui pilote la machine. Câest moi qui dĂ©cide, seule. Donc, câest une sacrĂ©e responsabilitĂ© !
Une fois, jâai perdu un morceau de mon train : une partie mĂ©canique sâest tout dâun coup dĂ©solidarisĂ©e de la machine. Ăa surprend... Une autre fois, jâai eu une voiture bloquĂ©e en plein milieu de la voie. Par chance, jâai rĂ©ussi Ă mâarrĂȘter avant de la percuter. Jâai rencontrĂ© aussi un passage Ă niveau ouvert. LĂ , jâai quand mĂȘme eu peur. JâĂ©tais lancĂ©e « pleine balle » et puis, dâun seul coup, jâai vu que les barriĂšres Ă©taient levĂ©es. Je ne pouvais pas savoir si une voiture allait arriver et sâengager en toute insouciance... Jâai fait tout ce quâil y avait Ă faire dans lâurgence et jâai prĂ©venu aussitĂŽt lâagent de conduite du poste dâaiguillage pour empĂȘcher quâun train nâarrive de lâautre cĂŽtĂ© au mĂȘme moment. Ă ce moment-lĂ , câest le palpitant qui sâemballe. Une grosse montĂ©e dâadrĂ©naline ! Heureusement, je nâai jamais eu dâaccident grave. Surtout, jâai eu la chance de ne pas avoir un « accident de personne ». Câest ce que je redoute le plus. Au niveau de la procĂ©dure, ce nâest pas ce quâil y a de plus compliquĂ© Ă gĂ©rer, mais câest un choc psychologique terrible. Nombre de conducteurs qui ont eu ce genre dâaccident disent : « Jâai Ă©crasĂ© quelquâun. » Ce nâest pas anodin. Et ça arrive en moyenne une fois par carriĂšre. Entre novembre et NoĂ«l, au moment oĂč les gens ne vont pas bien, oĂč les jours raccourcissent, câest une Ă©ventualitĂ© qui nous hante...
Sâil y a du retard, je ne peux pas faire grand-chose pour le combler. Chaque train a une « marche tracĂ©e ». Par exemple pour un Saint-Nazaire-Nantes, tout est prĂ©vu pour que jâarrive Ă une heure donnĂ©e, avec des vitesses de rĂ©fĂ©rence. De toute façon, lâengin doit respecter une vitesse limite, et la voie comporte des tronçons Ă vitesse imposĂ©e. Chez nous, quand on dit quâon roule Ă 140 Ă lâheure, ce nâest pas 141. Si jamais je dĂ©passe dâun seul km/h, mon supĂ©rieur viendra me signifier que jâai commis une faute. Quand la « marche tracĂ©e » est basĂ©e sur la vitesse limite, impossible de gagner la moindre seconde. En fait, pour rattraper du temps, il faut avoir une marche de base souple. Par exemple, quand deux trains partent Ă peu prĂšs Ă la mĂȘme heure sur les lignes de Redon et de Saint-Nazaire qui se rejoignent Ă Savenay, on va demander Ă lâun de rouler plus lentement pour pouvoir passer derriĂšre lâautre. Au lieu dâune vitesse de base de 140, il roulera Ă 120. Ainsi, sâil a du retard, il pourra en rattraper un peu en roulant au-dessus de 120. Mais câest de plus en plus rare parce quâil y a de plus en plus de trains. Il faut que ça dĂ©gage. On nâest pas dans un avion qui peut voler en dessous, au-dessus, Ă droite ou Ă gauche des autres. Les trains, câest vraiment tous Ă la queue leu leu. Donc, toutes les marges sont au taquet. Câest mathĂ©matique.
Conductrice de train, câest le mĂ©tier qui me faisait rĂȘver petite. Quand jâai commencĂ©, je partais Ă midi et je revenais le lendemain pour midi aprĂšs avoir dormi Ă lâextĂ©rieur. Aujourdâhui, je peux partir Ă 5 heures du matin et revenir Ă 22 heures le lendemain puis changer complĂštement dâhoraires le jour suivant. Dans ces conditions, gĂ©rer la vie de famille devient compliquĂ©. Ă la fatigue sâajoutent la pression dâun management agressif et la lassitude dâĂȘtre corvĂ©able Ă merci. Au dĂ©but de ma carriĂšre, aucun cheminot nâĂ©mettait mĂȘme lâhypothĂšse de quitter la SNCF. Aujourdâhui, je ne sais pas si on peut en dire autant.
« Tu as un peu des yeux dans le dos »
François, conducteur TA
Un train, câest beaucoup plus traĂźtre quâune voiture. Ăa ne sâarrĂȘte pas pareil. Il faut toujours anticiper, repĂ©rer ton point dâarrĂȘt, te le mettre dans la tĂȘte, parce que si tu dĂ©passes ce point de freinage, câest foutu ! Il faut anticiper de deux Ă trois cents mĂštres. Les jeunes conducteurs, souvent, je les reprends lĂ -dessus. Ils nâanticipent pas assez. Ăvidemment, un train, ça suit les rails ; tu nâas pas le cĂŽtĂ© « coup de volant » comme en voiture. Tu nâen as pas non plus qui te doublent Ă gauche ou Ă droite, mais tu as une vitesse Ă respecter ; tu dois connaĂźtre tes voies. Si câest en pente ou en rampe, ça rĂ©agit vraiment diffĂ©remment. Ăa demande beaucoup dâanticipation ; il faut une marge de sĂ©curitĂ©, car si tu commences Ă empiĂ©ter lĂ -dessus, quoi quâil arrive, un jour ou lâautre, vu le temps que tu vas passer sur les rails dans ta carriĂšre, tu vas te faire piĂ©ger. Le cĂŽtĂ© traĂźtre, il est lĂ .
Dans le rĂ©seau Ăle-de-France, il y a beaucoup de feux, et il faut donc rester vigilant en permanence. En fait, chaque feu que je franchis et qui nâest pas au vert, il faut que je lâacquitte, il faut que je signale que je lâai bien vu, sinon le train sâarrĂȘte. Tout est fait pour quâen cas de somnolence ou de non-vigilance du conducteur, le train sâarrĂȘte. Tous les systĂšmes de sĂ©curitĂ© sont faits comme ça. Tu ne tombes pas directement sur un feu rouge ; tu es dâabord sur un feu vert, puis un jaune et ensuite un rouge. Au moment oĂč tu franchis un feu jaune qui tâavertit que tu vas avoir un feu rouge ou autre, ça « bipe » dans ta cabine ; il y a une lumiĂšre qui clignote ; il va y avoir une vingtaine de clignotements. Si tu ne lâacquittes pas, au bout de vingt clignotements, le train sâarrĂȘte.
Il y a la pĂ©dale aussi. Je suis en permanence en train de tenir un arceau. Tu peux te servir de tes pieds ou de tes mains. Si jâai cinq secondes de relĂąchement, si je lĂąche tout, si je ne fais rien, ça va se mettre Ă sonner cinq secondes et aprĂšs le train va sâarrĂȘter. Il faut que jâappuie rĂ©guliĂšrement. Inversement, si je reste longtemps appuyĂ©, au bout dâune minute, ça va faire la mĂȘme chose. Câest pour le cas oĂč tu tâendors et que tu tiens machinalement ton arceau. Câest plus rare Ă©videmment. Ăa peut ĂȘtre un malaise ou nâimporte quoi.
Tout ça se fait machinalement. Tu nây penses pas. Câest comme dans une voiture, tu ne penses pas Ă embrayer. Donc, tu ne tâendors pas, ce nâest pas possible. Tu es vigilant : les voies, la vitesse, les feux, le bruit aussi. Tu surveilles ton bruit inconsciemment, tu as un peu des yeux dans le dos.
Lâincident, ça peut ĂȘtre un accident voyageur. De ce cĂŽtĂ©-lĂ , surtout en dĂ©but de carriĂšre, il y a un cap Ă passer. Tu en as qui ne le passent pas ; ils ont un stress par rapport Ă ce risque-lĂ . MĂȘme si tu roules avec des trains sans passagers, quelquâun peut tomber sur les voies quand tu longes un quai. Lâincident, ça peut ĂȘtre aussi un signal fermĂ© que tu franchis parce que tu tâes loupĂ© dans ton freinage ou parce quâil y a eu un problĂšme sur ton frein ; ou bien encore le dĂ©passement de la zone protĂ©gĂ©e. Dans ce cas, tu dois tâarrĂȘter. Et il y a un autre train qui va arriver. Si tu as le malheur dâĂȘtre lĂ juste avant que le train suivant arrive, les mesures de sĂ©curitĂ© exigent que tu fasses une alerte radio qui est diffusĂ©e dans tous les trains. Quand on entend ça, tout le monde sâarrĂȘte. Ensuite, celui qui a posĂ© lâalerte radio explique ce qui sâest passĂ©. Le rĂ©gulateur renvoie les trains qui peuvent circuler. Il centralise la zone oĂč il y a eu lâincident. Tout ça, câest une question de rĂšglement.
Quand il y a un incident, tout le monde arrive. Que ce soit grave ou pas, rien nâest traitĂ© Ă la lĂ©gĂšre. Si un conducteur a franchi un signal, quâil ne lâa pas vu, tout est pris en compte. Par exemple, si câest un matin avec un temps ensoleillĂ©, le soleil rasant, en plein contre-jour, le mĂ©cano ne va pas chercher dâautres justifications. Il va dire : « Jâavais le soleil en face ; jâĂ©tais persuadĂ© que le feu Ă©tait vert. » VoilĂ . Sâil y a un problĂšme de freinage sur les derniers mĂštres, ça peut ĂȘtre un jour oĂč il y avait de la grĂȘle ou de la neige. En cas dâincident, un bilan de la situation doit ĂȘtre fait : « Ă quelle heure es-tu parti de chez toi ? Est-ce que tu nâavais pas un manque de sommeil ? As-tu des soucis de famille ? » Si ça vient du matĂ©riel : « Qui est-ce qui a travaillĂ© dessus avant ? Quel est le mec des ateliers ? » Ils remontent ainsi la chaĂźne et, quoi quâil arrive, ils sauront la vĂ©ritĂ©. Il nây a pas de mystĂšre.
Mais ce stress de lâincident, je ne lâai plus vraiment. Je sais ce que jâai Ă faire. Au dĂ©but, tu nâes pas Ă lâaise quand mĂȘme. Tu as eu lâexamen, mais tu es hyper attentif ; tu te poses plein de questions sur ce que tu sais, sur ce que tu as appris. Mais tu nâas pas forcĂ©ment eu dâexercices dâapplication. Par exemple, pour lâaccident de personne, tu ne vas pas mettre quelquâun sur la voie pour montrer comment ça se passe ! Tout ça, câest compliquĂ©. Quand ça arrive, câest un choc qui te marque. Avec le temps, tu nâen fais pas abstraction, mais tu te soulages de ça. Tu ne peux pas conduire en ayant la crainte de tout.
Chaque journĂ©e est diffĂ©rente. Et sur mon bulletin de service (BS), tout est prĂ©vu dâavance. Par exemple : Paris Est 15 h 53, marche Ă pied depuis la salle des pas perdus pour rejoindre Magenta oĂč je dois prendre le RER pour Pantin. Câest prĂ©rempli. Tout est calculĂ© dans ma journĂ©e : mes temps de conduite, mais aussi mon temps de marche Ă pied ou le temps de transport quand je monte en voyageur. Il y a parfois des litiges entre les syndicats et la direction quand il y a un changement dans les roulements ou dans la composition des journĂ©es et quâils sâaperçoivent quâelle essaye de gratter un petit peu...
La SNCF a donnĂ© un iPad Ă tous les agents de conduite de la Gare de lâEst. Ăa permet dâavoir une communication beaucoup plus rapide quâĂ une certaine Ă©poque. Avant, ça se passait par courrier, par un petit casier, une boĂźte aux lettres Ă ton nom. Dedans, tous les jours ils te balançaient le courrier et le rĂšglement, les travaux quâil y avait sur les voies, etc.
Du coup, il y a quelquâun qui est chargĂ© de la logistique des tablettes, car ça reprĂ©sente du boulot, 400 iPad qui se promĂšnent avec des mecs qui ont des problĂšmes comme moi : « Il ne marche plus... La batterie est morte... Je nâarrive pas Ă le faire dĂ©marrer... » Au dĂ©but dâailleurs, il y avait des anciens qui nâen voulaient pas : « Câest quoi, cette merde ? » Ils ne voulaient pas changer leur façon de travailler. Mais lâhistoire aussi, câest quâelle a supprimĂ© plein de postes administratifs. Avant, les bulletins de service, on les remplissait sur papier. On les a toujours dâailleurs, car si ta tablette ne fonctionne pas, tes journĂ©es tu les remplis avec. Les BS papier Ă©taient traitĂ©s dans les bureaux. LĂ , tout Ă©tait repris. Le travail des agents, lĂ -bas, consistait Ă regarder si la dĂ©claration correspondait bien Ă la journĂ©e, Ă voir si câĂ©tait bien rempli, si tu nâavais pas oubliĂ© de signer. AprĂšs, ils passaient ça dans une machine pour le scanner. Tout ça devait ĂȘtre fait pour Ă©tablir les paies Ă la fin du mois. La tablette a remplacĂ© tout ça.
Sur le rĂ©seau, les conducteurs sont TA ou TB : TB, tu conduis des trains avec voyageurs ; TA, tu conduis les mĂȘmes trains, mais sans les voyageurs. Moi, je suis TA : jâachemine les RER entre Paris et Vaires-sur-Marne, depuis les ateliers ou les grands chantiers oĂč on les entretient, les rĂ©pare, les nettoie, jusquâĂ leur gare de dĂ©part ou inversement.
Quand on crĂ©e une « marche », câest-Ă -dire un train qui, au dĂ©part, nâest pas prĂ©vu, il faut que lâagent qui me fournit le travail le prĂ©pare, quâil monte toute la partie administrative pour que le train puisse rouler. Il commande un horaire, il commande les voies, il commande les postes pour leur expliquer quâil va y avoir un train qui va sâappeler « tel numĂ©ro », qui va passer sur cette voie Ă telle heure. Quand je suis en dispo, il mâappelle et me dit : « Je prĂ©pare un train pour toi. » Une demi-heure aprĂšs, quand il a passĂ© toutes les Ă©tapes requises, il me donne une charge de travail avec lâhoraire, le train, la circulation, le point A, le point B.
En fait, jâai choisi dâĂȘtre TA pour les horaires. Dans mon cas, câest un choix purement personnel, sans mĂȘme parler de famille. Un conducteur TB commence souvent Ă 3 ou 4 heures du matin. Avec le premier horaire, il va finir Ă 10 heures. Il peut repartir Ă 19 heures et finir Ă 22 ou 23 heures. Il peut faire des extrĂȘmes en matinĂ©e et enchaĂźner sur des extrĂȘmes en soirĂ©e. Câest beaucoup plus dĂ©sorganisĂ© pour la vie de famille et le temps de sommeil. Quand tu dois te lever Ă 3 heures du matin, dans lâidĂ©al, il faudrait te coucher Ă 8 ou 9 heures. Pas trĂšs Ă©vident ! Et avec le roulement Grande ligne ou le roulement TGV, il y a en plus les « dĂ©couchĂ©s ». Comme je suis maintenant un des plus anciens, on mâa proposĂ© dâintĂ©grer le roulement TGV. Jâaurais gagnĂ© plus dâargent. Mais jâai vu quâils travaillent tous les week-ends et beaucoup de soirĂ©es. Jâai dit non. VoilĂ .
Il y a beaucoup de divorces, quand mĂȘme, chez les conducteurs. Mon pĂšre Ă©tait cheminot et ma mĂšre ne travaillait pas. Avec les horaires de mon pĂšre, sâil avait fallu quâelle travaille, ils ne se seraient pas vus souvent. Câest aussi pour ça que jâai fait ce choix car ma femme travaille. Mais, mĂȘme avec ce roulement, nos horaires ne correspondent pas vraiment. Si je faisais TB, ce serait encore plus compliquĂ©. Pourtant, les TB sont mieux rĂ©munĂ©rĂ©s ; ils ont plus de repos pendant lâannĂ©e ; ils ont moins dâheures travaillĂ©es dans une journĂ©e. La veille de repos, ils ne peuvent pas finir aprĂšs 19 heures alors que moi, je peux travailler jusquâĂ 23 h 59. Ăa leur garantit le soir Ă la maison et les deux repos qui suivent. Ils ont quand mĂȘme ces compensations-lĂ .
Cette semaine, je viens de faire trois nuits de suite : samedi, dimanche, lundi. GĂ©nĂ©ralement, les nuits, jâai une charge de travail qui mâest attribuĂ©e. Donc je connais mes trains, mes horaires, mes dĂ©parts, mes arrivĂ©es. Sauf que, pendant la pĂ©riode de grĂšve, les trains ne circulent pas comme dâhabitude. Du coup, on est dispos. Dans ces circonstances-lĂ , jâattends Ă la Gare de lâEst dans ce quâon appelle la « salle des pas perdus ». Ce nâest pas un hĂ©bergement...