Partie II
La vie jusquâau bout
Ă lâĂ©tage de lâhospitalisation complĂšte
« Il se joue ici quelque chose dâessentiel »
Isabelle, secrĂ©taire mĂ©dicale dans les unitĂ©s dâoncologie et dâhospitalisation complĂšte
Quand les gens entrent dans le service dâhospitalisation complĂšte, il leur est difficile dâĂ©viter le comptoir du secrĂ©tariat de lâĂ©tage. Les visiteurs sâarrĂȘtent pour me demander sâils peuvent voir tel patient. Ils vĂ©rifient le numĂ©ro de sa chambre. Parfois, je les vois passer plusieurs fois, ils hĂ©sitent, comme sâils ne savaient pas par oĂč commencer. Plus les malades sont hospitalisĂ©s longtemps, plus les familles sont prĂ©sentes, avec des visites de plus en plus longues. Ils ont besoin dâaller prendre lâair, ils passent une premiĂšre fois, une deuxiĂšme fois. Certains baissent la tĂȘte, ils savent que le secrĂ©tariat est lĂ mais ne veulent parler Ă personne, ou bien ils prennent un air affairĂ©, comme sâils cherchaient quelque chose. Alors je leur indique lâemplacement du salon des familles, au cas oĂč ils voudraient se poser un peu.
Un jour, une dame demande Ă voir un patient : « Je suis une voisine. On sâinquiĂšte un peu. Il a Ă©tĂ© hospitalisĂ©, son courrier commence Ă sâentasser. Ăa dĂ©borde. Je ne sais plus trop quoi faire. » Or ce monsieur venait de dĂ©cĂ©der. Il nâavait pas de famille. CâĂ©taient ses voisins qui lui tenaient lieu dâentourage.
Chaque dĂ©cĂšs est un Ă©vĂ©nement, et je ne mây habitue pas. Parfois, la famille arrive alors en masse. Ce sont plutĂŽt les soignants qui accompagnent les proches Ă ce moment-lĂ . Ils viendront plus tard au secrĂ©tariat pour rĂ©gler tout ce qui est administratif et pour rĂ©cupĂ©rer les affaires du patient. Lorsque la famille nâest pas prĂ©sente au moment du dĂ©cĂšs, par exemple la nuit, les soignants doivent la rappeler pour lui annoncer que le patient est au service mortuaire. Mon comptoir Ă©tant placĂ© juste devant les ascenseurs, je suis en premiĂšre ligne lorsquâon transfĂšre les personnes dĂ©cĂ©dĂ©es. Je ne dĂ©tourne pas toujours le regard assez vite. Je les vois passer. Cette confrontation a Ă©tĂ© dure pour moi au dĂ©but. Mais je sais que câest lâune des issues possibles de la maladie. Jâai cette rĂ©alitĂ© devant moi. Lorsquâil y a un dĂ©cĂšs, on est tous mis au courant. Chacun fait attention Ă ce quâil nây ait personne dans les couloirs au moment du transfert. Les soignants demandent aux visiteurs soit de se rendre dans la chambre de la personne quâils viennent voir, soit de rester dans le salon des familles, dont on ferme la porte. Mais la configuration des lieux fait que des gens peuvent sortir de lâascenseur, pourtant rĂ©servĂ© au service, et se retrouver face au brancard sur lequel le patient dĂ©cĂ©dĂ© est recouvert dâun drap...
MalgrĂ© ces moments durs, jâai Ă©tĂ© volontaire pour ĂȘtre secrĂ©taire dans le service dâhospitalisation complĂšte, parce quâil y a ici un enjeu qui apparaĂźt sans doute moins ailleurs. Pour y faire face, jâapprĂ©cie dâĂȘtre incluse dans lâĂ©quipe pluridisciplinaire. Ainsi, je suis en permanence en relation avec les agentes des services hospitaliers, les aides-soignantes, les infirmiĂšres et les mĂ©decins. Je suis extĂ©rieure aux soins mais, quand ma charge de travail le permet, jâessaie de participer aux synthĂšses oĂč lâĂ©quipe paramĂ©dicale â lâassistante sociale, les psychologues et les diĂ©tĂ©ticiens â se joint Ă lâĂ©quipe mĂ©dicale. Cela me permet dâen savoir un peu plus sur les patients afin de mieux rĂ©pondre aux familles quand elles me posent des questions.
Jâai lâexemple dâune patiente que jâavais dĂ©jĂ vue en consultation, au rez-de-chaussĂ©e, et qui avait dĂ» ĂȘtre hospitalisĂ©e. Et voilĂ quâen synthĂšse, on nous apprend quâil faut passer aux soins palliatifs. Donc on arrĂȘte tous les traitements. Le lendemain, la famille se prĂ©sente au secrĂ©tariat : « On ne comprend pas, il y a arrĂȘt des traitements. On nâarrive pas Ă croiser quelquâun qui pourrait nous expliquer. » En fait, la patiente Ă©tait au courant de son Ă©tat et tout Ă fait au clair. Ce sont les membres de la famille qui Ă©taient dans le dĂ©ni. La patiente leur avait pourtant tout expliquĂ©. Mais venir au secrĂ©tariat leur a permis de verbaliser leur angoisse une premiĂšre fois. Jâai donc pris rendez-vous avec le mĂ©decin de lâĂ©tage pour quâil sâentretienne avec les proches de la dame. Si je nâavais pas eu toutes les infos, je nâaurais pas su sâil fallait les aiguiller vers le mĂ©decin dâĂ©tage ou vers lâoncologue. Une rĂ©ponse claire de ma part et la prise de rendez-vous ont contribuĂ© Ă ce quâils commencent Ă intĂ©grer la rĂ©alitĂ©. Dans dâautres cas, il faut simplement quâon sache si le patient peut ou non recevoir des visites. Certains sont fatiguĂ©s ou bien en examen. Quand on en discute entre nous, on se dit que si on ne rĂ©pond pas aux patients et Ă leurs familles de maniĂšre adaptĂ©e, ils vont rester avec leurs questions. Et ce sont des questions graves, impĂ©rieuses. Il se joue ici quelque chose dâessentiel. Il y a de la gravitĂ© et donc une plus grande attention. On parle souvent en Ă©quipe de cette nĂ©cessitĂ© dâĂȘtre Ă lâĂ©coute et dâavoir de la cohĂ©sion. On ne veut pas diminuer cette exigence.
Câest pour faire face Ă des situations de ce genre que nous avions demandĂ© que des groupes de parole soient mis en place pour pouvoir discuter, en prĂ©sence dâune psychologue, des cas qui nous posaient problĂšme. Ces groupes se sont rĂ©unis de façon formelle pendant un moment. Et puis on sâest aperçu quâil est difficile dâĂ©changer sur commande. On prĂ©fĂšre pouvoir rencontrer personnellement la psychologue, ou nous exprimer Ă chaud entre nous au moment des transmissions ou de maniĂšre informelle au moment du repas de midi. Si un cas nous prĂ©occupe, on en parle spontanĂ©ment aux collĂšgues : « Il mâest arrivĂ© telle chose avec tel patient... LĂ , il faut que ça sorte ! Comment est-ce que vous auriez fait ? » Et puis les mĂ©decins de lâĂ©tage et les oncologues sont aussi Ă lâĂ©coute. On peut leur parler librement.
Ce poste, que je partage avec deux autres secrĂ©taires, me plaĂźt. Nous nous relayons par roulement au secrĂ©tariat de la consultation et au secrĂ©tariat de lâhospitalisation complĂšte. Je lâai dit Ă mon cadre : « Si on me laisse la consultation et lâhospitalisation, je reste. » Combiner ces deux activitĂ©s me permet de souffler un petit peu. Quand la tension est trop forte dans le service dâhospitalisation complĂšte, au troisiĂšme Ă©tage, parce que jây rencontre jour aprĂšs jour les familles dans la peine, auxquelles je finis par mâattacher, je sais que je vais bientĂŽt descendre un peu Ă lâĂ©tage des consultations et de lâhĂŽpital de jour. Je compte sur cette soupape pour me prĂ©server. Mais jâai besoin des deux pour trouver un Ă©quilibre.
*
Au petit matin, mon Ă©pouse semble dormir paisiblement. Trop paisiblement. En rĂ©alitĂ©, un lĂ©ger rĂąle mâalerte Ă la fin de chaque expiration.
Je sais ce que cela signifie. Câest dĂ©jĂ arrivĂ© au mĂȘme stade dâune chimio prĂ©cĂ©dente : je nâavais pas rĂ©ussi Ă la sortir de son sommeil. Au tĂ©lĂ©phone, lâinfirmiĂšre coordinatrice avait Ă©tĂ© nette et prĂ©cise : « Il faut appeler le 15. » Cette fois, je ne perds pas une seconde. Lâambulance arrive sans tarder avec un mĂ©decin. Câest un samedi, les gens affluent aux urgences sans discontinuer : des grippĂ©s, des blessĂ©s, des enfants, des anciens... On prend mon Ă©pouse en charge immĂ©diatement. Naloxone. Elle se rĂ©veille un peu. Cela ressemble Ă une surdose de morphine...
Du cĂŽtĂ© de lâentrĂ©e du service, le hall dâaccueil se remplit. BientĂŽt, les brancards, cĂŽte Ă cĂŽte, en occupent tout lâespace disponible. Infirmiers et aides-soignants se dĂ©mĂšnent comme si chaque malade Ă©tait seul au monde. Puis on demande aux familles et aux proches de se replier dans un bungalow installĂ© sur le parking. La salle dâattente des visiteurs est en effet rĂ©quisitionnĂ©e pour y placer les patients qui, aprĂšs les premiers soins, attendent la suite des Ă©vĂ©nements.
Câest lĂ que mon Ă©pouse est ramenĂ©e sur un lit-brancard que lâon case entre un distributeur dâeau fraĂźche et je ne sais quel matĂ©riel de rĂ©serve, derriĂšre un paravent sommairement dĂ©ployĂ©. Rapidement, les premiers signes dâune nouvelle perte de conscience se manifestent. Le mĂ©decin est alertĂ©, un nouveau protocole est aussitĂŽt dĂ©clenchĂ©. Transfert au service de soins continus.
Au bout de plusieurs jours de soins intensifs, câest lâadmission au troisiĂšme Ă©tage du service dâoncologie, en hospitalisation complĂšte.
Pierre, accompagnant
« Dans sa bulle, elle était bien »
Flavie, aide-soignante en hospitalisation complĂšte
Il y avait la petite musique, une lumiĂšre un peu tamisĂ©e, quelques dĂ©corations... La dame Ă qui jâai donnĂ© une balnĂ©othĂ©rapie sâest dĂ©tendue. Le contact avec lâeau lui permettait de renouer avec des sensations oubliĂ©es. Dans sa bulle, elle Ă©tait bien. Quand je lâai ramenĂ©e dans sa chambre, elle mâa dit : « Ah... pendant ce moment-lĂ , jâai oubliĂ© que jâĂ©tais malade ! » Deux fois par mois, je prodigue des soins de bien-ĂȘtre dans le service dâoncologie, en hospitalisation complĂšte : massages, maquillage, soins de visage, balnĂ©othĂ©rapie, pose de vernis Ă ongles. Le but est dâessayer de raccrocher les patients Ă eux-mĂȘmes, de leur donner lâoccasion de se retrouver malgrĂ© la maladie, les traitements, lâenvironnement hospitalier.
Il y a des patients qui refusent ces soins-lĂ . Il ne faut pas insister. Quand ils acceptent, câest quâils sont prĂȘts Ă se laisser dorloter. De mon cĂŽtĂ©, je me sens plus disponible, plus Ă lâĂ©coute que lorsque je dois enchaĂźner des toilettes ou des soins de mĂ©decine. Je peux prendre mon temps et, surtout, les circonstances des soins de bien-ĂȘtre invitent Ă vivre pleinement lâinstant, Ă Ă©prouver des sensations de vie. Alors, les patients se livrent plus facilement. Ils me racontent leur parcours depuis la dĂ©couverte de la maladie jusquâau jour de lâhospitalisation. Ils me disent lâimpression que ça nâa pas Ă©tĂ© assez vite au moment des premiers examens. Ils me parlent de la famille, des visites qui, parfois, les fatiguent, si elles sont trop longues. Bien sĂ»r, ils sont contents de voir leurs proches, mais soutenir une conversation, maintenir leur attention les Ă©puise. Ils nâosent pas le dire... Du coup, câest Ă moi quâils en parlent.
Le plus difficile, câest de donner des soins de bien-ĂȘtre Ă des patients en fin de vie. Quand je leur en propose, certains me disent : « Ăa ne sert Ă rien. Je nâen ai pas besoin. » Dâautres, au contraire, sont contents de pouvoir encore en profiter. Je me souviens par exemple dâune patiente parvenue au bout de tous les traitements et qui avait Ă©tĂ© contaminĂ©e par une bactĂ©rie. Elle Ă©tait en isolement protĂ©gĂ©. Pour pĂ©nĂ©trer dans sa chambre, il fallait ĂȘtre Ă©quipĂ© dâune tenue spĂ©ciale. VĂȘtue de cet Ă©quipement, jâavais pris le temps, ce jour-lĂ , de me rendre auprĂšs dâelle et jâavais apportĂ© mon matĂ©riel pour lui mettre du vernis Ă ongles. CâĂ©tait quelquâun qui sâĂ©tait toujours peint les ongles. Que je vienne lui poser du vernis lui avait fait du bien. CâĂ©tait, pour elle, dans le moment prĂ©sent, une façon de retrouver un peu ce quâelle avait Ă©tĂ©. Comme si, alors que ses forces dĂ©clinaient rapidement, il fallait que ce dĂ©tail lui redonne dâelle-mĂȘme une image un peu valorisante.
Il y a eu aussi cette dame trĂšs faible et trĂšs douloureuse que jâai emmenĂ©e Ă la balnĂ©o. Son mari Ă©tait prĂ©sent. Il mâa demandĂ© sâil pouvait entrer. Sa femme Ă©tait bien, dĂ©tendue, dans la baignoire... Elle avait le sourire. Le monsieur est ressorti en larmes, Ă©mu et heureux dâavoir vu sa femme aussi apaisĂ©e. Je pense aussi Ă ce monsieur souffrant et angoissĂ© devenu totalement insomniaque. Ă sa demande, je lui avais fait un massage du cuir chevelu. Jâavais continuĂ© par un massage des mains, des jambes, des pieds. Son fils, prĂ©sent dans la chambre, lâavait vu se dĂ©tendre au fur et Ă mesure que je le massais. Ce monsieur avait fini par sâendormir...
Câest dans ces moments que je mesure lâimportance extraordinaire de ce genre de contact et dâattention. Ils contribuent Ă ce que les gens sâacceptent malades, et ils sont si rĂ©confortants pour les familles.
Jâinterviens aussi dans des ateliers de soins du visage destinĂ©s aux patientes atteintes dâun cancer du sein et qui suivent un traitement par hormonothĂ©rapie. Les femmes viennent en groupe dans un local quâon a dĂ©corĂ©. Câest lâoccasion pour elles de discuter, de tout se dire de leur traitement. La derniĂšre fois, une des femmes est venue avec sa perruque. Quand elle lâa retirĂ©e pour les soins du visage, on a vu que ses cheveux repoussaient un peu. Ce nâĂ©tait pas trĂšs Ă©pais, mais tout le monde trouvait quâelle Ă©tait bien comme ça. Pourtant, elle tenait Ă remettre sa perruque : « Ăa me protĂšge. Jâai lâimpression que les gens ne voient pas que je suis malade. » Ses copines ont insistĂ© : « Attends un peu, lâaide-soignante va dâabord te maquiller. » Je me suis exĂ©cutĂ©e. En dĂ©finitive, la dame est repartie avec son postiche, mais elle lâavait mis dans un sac... « Finalement, je me trouve belle comme ça. » Jâai trouvĂ© magnifique dâobtenir ce rĂ©sultat. Câest pour ça que je fais ce travail. Ăa me fait du bien Ă moi aussi...
Pour en arriver lĂ , il est important que lâĂ©quipe soit soudĂ©e, complice, que son envie de travailler ensemble se voie, quâon entre dans les chambres avec le sourire, quâon y apporte de la vie. On en parle souvent entre nous pour Ă©voquer les situations difficiles aussi bien que les rĂ©ussites. On essaie de prendre un peu de temps autour dâun cafĂ©, aprĂšs le repas du midi ou, parfois, en dehors de la clinique. On a aussi les rĂ©unions mensuelles avec la psychologue, les synthĂšses hebdomadaires avec tous les soignants du service qui permettent de renforcer la cohĂ©sion, lâĂ©coute rĂ©ciproque, le sentiment dâĂ©quipe.
Enfin, on a lâAssociation des soignants du service dâoncologie de lâEstuaire (ASSOE). LâidĂ©e de cette association est nĂ©e le jour oĂč une collĂšgue de boulot qui venait de se marier sâest trouvĂ©e dans la situation de changer de ville pour suivre son mari. Avant de partir, elle nous a rendu lâargent de la cagnotte que nous avions créée pour son mariage. Elle voulait quâavec ces sous-lĂ , on fasse quelque chose de bien pour le service. Ăa a Ă©tĂ© le point de dĂ©part dâune rĂ©flexion qui a abouti, en 2011, Ă la crĂ©ation de lâassociation.
Il me semble que cela illustre Ă quel point notre travail en oncologie est pour nous plus quâun gagne-pain, câest un investissement. Lâobjectif de lâassociation est dâapporter du bien-ĂȘtre et du confort aux patients et Ă leurs familles. Nous avons commencĂ© par amĂ©nager les deux salons dâaccueil. Et, plus les annĂ©es passent, plus lâassociation se renforce parce que les gens donnent Ă©normĂ©ment. Cette annĂ©e, le conjoint dâun patient a fait une cagnotte sur Internet pour lâassociation. On a renouvelĂ© la machine Ă cafĂ©, les journaux sont distribuĂ©s tous les jours, ici et Ă lâhĂŽpital de jour, en chimio. Lorsquâune dame hospitalisĂ©e a perdu son mari, on a payĂ© lâambulance pour quâelle puisse se rendre aux funĂ©railles parce que ce nâĂ©tait pas pris en charge. Il arrive aussi quâon rĂšgle la note de tĂ©lĂ©vision pour les gens qui nâen ont pas les moyens. On paye des compositions florales quâon distribue Ă tous les patients Ă la fĂȘte des mĂšres et Ă la fĂȘte des pĂšres. Ă NoĂ«l, on installe un sapin, on met des dĂ©corations sur les portes, on apporte des fleurs aux malades. NoĂ«l... câest une date emblĂ©matique. Le fĂȘter dans un service comme le nĂŽtre est particulier parce que, plus que toute autre fĂȘte, NoĂ«l est plein de promesses. Les patients pourraient en ĂȘtre plus tristement ramenĂ©s Ă leur maladie mais, en fait, ils sont contents. Ils sont souvent trĂšs déçus quand on retire les dĂ©corations : « Vous les enlevez dĂ©jĂ ... CâĂ©tait joli. »
Une des derniĂšres actions de lâassociation a Ă©tĂ© de financer les fresques peintes sur les murs des couloirs. On sâest rendu compte, en effet, que les couloirs ne sont pas un endroit neutre. Il sây passe beaucoup de choses. Câest lĂ que se croisent les visiteurs, les patients et les soignants. Lorsquâun patient est au plus mal, il arrive que sa famille venue en nombre occupe le couloir. Un jour, alors quâune jeune patiente venait dâĂȘtre sĂ©datĂ©e, vingt personnes au moins sont arrivĂ©es, elles Ă©taient massĂ©es devant la porte, dans les salons. On sâest occupĂ©s de la maman qui a fait plusieurs malaises dans le couloir. On a dĂ» lâallonger dans un lit, faire venir la psychologue en urgence pour sâoccuper dâelle. Puis câest une des sĆurs de la patiente qui sâest trouvĂ©e mal entre deux portes. Ce jour-lĂ , on a pris en charge la jeune fille en fin de vie, mais on sâest aussi beaucoup occupĂ©s de sa famille. Il faut encaisser tout ça.
Quand jâai passĂ© une journĂ©e difficile, mon mari le sent bien. Jâai la chance dâavoir un mari qui comprend. Il a Ă©tĂ© pompier. Il connaĂźt ces situations-lĂ . Il sait que la lutte contre la maladie fait partie de la vie.
*
LâinfirmiĂšre est entrĂ©e pour faire une sĂ©rie de prises de sang. Il lui suffit de brancher sa seringue sur le dispositif implantable, mais il y a un nombre impressionnant de tubes Ă remplir. Elle prĂ©fĂšre que je quitte la chambre : elle se mĂ©fie des rĂ©actions des proches Ă la vue du sang. Je ne crains rien de ce cĂŽtĂ©-lĂ , mais je comprends quâelle a besoin de faire son travail hors de ma prĂ©sence. Je sors et me retrouve dans un long couloir Ă©clairĂ© par un mur de baies vitrĂ©es dont lâappui intĂ©rieur forme une sorte de banc. Je peux mâasseoir lĂ en attendant. Lâarchitecture du bĂątiment a permis de donner Ă ce lieu de passage des allures de coursive incurvĂ©e et lumineuse. La courbe quâil Ă©pouse nous Ă©pargne la perspective dĂ©solante des enfilades rectilignes dont le point de fuite semble irrĂ©mĂ©diablement condamnĂ© Ă se perdre dans des lointains indĂ©chiffrables.
LĂ se croisent des visiteurs isolĂ©s, dâautres en grappes silencieuses, des soignants en blanc qui poussent leur chariot mĂ©dical surchargĂ© de matĂ©riel et dâĂ©crans dâordinateur, les agents de service qui roulent la cantine du repas ou des chariots de linge. Ce nâest pas un mouvement continu, plutĂŽt des allers et retours, des piĂ©tinements, des conversations feutrĂ©es devant des portes qui sâouvrent sur dâautres patients, dâautres familles, et qui se referment. Câest une animation Ă la fois paisible et inquiĂšte....