Abécédaire libre, subjectif, pratique (1/2)
par Barbara Blin-Barrois{12}
COMMUNS
Espace, temporalitĂ©, usage et/ou encore ressource dont lâintĂ©rĂȘt public ou a minima collectif ne permet Ă aucun de sâen attribuer la propriĂ©tĂ© pour son exploitation privative.
Lâespace commun ou public, lâaccĂšs Ă lâair, Ă lâeau, Ă lâalimentation, Ă la santĂ©, au gĂźte, Ă la culture, aux lois et rĂšgles communes, Ă lâĂ©ducation, Ă lâinformation, Ă la mobilitĂ© et Ă lâinitiative relĂšvent des communs comme un droit de principe universel, qui trouve des objets, des acceptions et des modalitĂ©s spĂ©cifiques, appuyĂ©es sur lâexpĂ©rience des territoires et la culture de ses communautĂ©s.
Communs scientifiques
La science, en ce quâelle concrĂ©tise lâaspiration originale de lâhumanitĂ© Ă transcender sa condition spontanĂ©e, constitue un commun dont chaque individu ou organisation doit pouvoir se nourrir et Ă son tour fĂ©conder. La « science ouverte » postule que les connaissances et savoir-faire acquis par lâeffort et les investissements collectifs doivent pouvoir sâinscrire dans cette philosophie.
Une premiĂšre posologie de communs mâavait Ă©tĂ© prescrite par Jean Huet{13} lors de notre coopĂ©ration mĂ©thodologique sur les Scic (sociĂ©tĂ©s coopĂ©ratives dâintĂ©rĂȘt collectif) en 2015. Puis jâai vĂ©cu une courte mais profonde immersion Ă Grasse en 2016 lors du colloque « Innovation sociale et territoires » organisĂ© par la Scic TETRIS. Câest une motivation forte de ma venue Ă Cerisy en 2019, je pressentais quâil fallait une longue immersion avec ses familiers pour en dĂ©coudre soi-mĂȘme avec ce concept polymorphe.
Jâai ensuite tentĂ© lâaventure dâesquisser les communs lors de la quinziĂšme et vraisemblablement derniĂšre Ăcole thĂ©matique interdisciplinaire CNRS-ĂŽkhra Ă Roussillon en octobre 2019, en duo avec le physicien Jacques Lafait, grand combattant de la science ouverte (dâailleurs en lien Ă©troit avec Lionel Maurel{14}, ce que Cerisy a rĂ©vĂ©lĂ©). Cette graine minuscule du commun a Ă©picĂ© le dĂźner en association dâidĂ©es.
Questions en suspens
âąÂ Comment diffuser au plus grand nombre « les communs », cet objet de pensĂ©e dĂ©terminant dâune prise de conscience politique ?
âąÂ Comment envisager des principes de bonne gestion et de gouvernance des communs (Ă adapter), en Ă©vitant les rĂ©flexes privatifs de communautĂ©s encloses sur elles-mĂȘmes ?
TERRITOIRE
Quelle que soit sa nature â surface terrestre, champ de connaissance, gĂ©nĂ©ration culturelle, rĂ©seau politique ou communautĂ© productive â, le territoire est dessinĂ© par ses frontiĂšres, son Ă©tendue et par lâimaginaire quây projettent les ĂȘtres qui animent son destin{15}.
En 2004, Ă Roussillon (Provence), lorsque lâassociation ĂŽkhra a envisagĂ© de se transformer en Scic, il a bien fallu que ses membres sâintĂ©ressent un peu Ă dĂ©finir le territoire oĂč sâexprimerait « lâintĂ©rĂȘt collectif ». Il sâest rĂ©vĂ©lĂ© quâĂŽkhra sâancrait a minima, en superposition, sur trois territoires : celui, trĂšs gĂ©ologique, dâun massif ocrier ; celui, professionnel et sans frontiĂšre, des matiĂšres colorantes ; enfin celui, cognitif, de la couleur, phĂ©nomĂšne aussi perceptif quâimmatĂ©riel, Ă la plus vaste et plurielle communautĂ©{16}.
En 2019 Ă Cerisy, le territoire sâexprime sous toutes ses facettes de combat, de bassin dâemploi, de semences, de vieillesse, de migration, mais aussi de rĂȘve, de ressources humaines et de solidaritĂ©s. 91 participants ont suffi Ă illustrer, par une multiplicitĂ© de situations, la façon dont des territoires, physiquement et socio-culturellement trĂšs distants, peuvent ĂȘtre reliĂ©s les uns aux autres, humainement, virtuellement, ponctuellement ou plus globalement, mais toujours intentionnellement. Ils le sont par une conscience forte des enjeux de transition, une volontĂ© dây Ćuvrer utilement, par un compagnonnage alternant la courte et la longue vue, par le partage dâoutils et de mĂ©thodes Ă greffer, ainsi que par la comprĂ©hension commune des diffĂ©rentes Ă©chelles qui maillent le territoire.
TRANSLOCALISME
Relations volontaires entre territoires, suscitĂ©es Ă lâoccasion de rencontres interpersonnelles ou par la mise en relation, via des rĂ©seaux de ressources ou de recherche. Les agents « translocaux » peuvent ĂȘtre formels (associatifs, sectoriels, syndicaux, acadĂ©miques) ou informels (compagnonnages spontanĂ©s ou ponctuels entre deux ou plusieurs projets).
Ce tissage aléatoire produit un entrelacs de mailles relationnelles (affiliatives, générationnelles, etc.), fonctionnelles (ressources, méthodes, savoir-faire, etc.) voire vocationnelles ou morales (valeurs, droit, croyances, idéal sociétal, etc.).
Dans le cas des « territoires solidaires en commun », il semble que ces relations superposent une multiplicitĂ© de trames de la plus micro (locale), meso (rĂ©gionale ou nationale) jusquâĂ la big macro (mondiale), ces derniers niveaux amplement favorisĂ©s par lâĂ©mergence puis la gĂ©nĂ©ralisation des outils numĂ©riques. Cette graduation spatiale croise celle plus temporelle dâun fil tendu et durable jusquâau brin le plus flottant ou le plus Ă©phĂ©mĂšre.
La cartographie du translocalisme jouĂ© Ă Cerisy semble Ă premiĂšre vue bariolĂ©e. Mais, en prenant de la distance, on perçoit soudainement lâharmonie moirĂ©e et vivace du motif de murmuration affinitaire.
Ici, la maille relationnelle est tramée des réseaux des organisateurs, la maille fonctionnelle est chaßnée en double fil croisé par les communs et la transition écologique, la maille morale est principalement incarnée par les principes coopératifs.
Attente
Cartographier Territoire et Translocalisme, en mode multidimensionnel.
Chapitre 1
Les chemins des communs
par GeneviĂšve Fontaine
Les communs sont devenus pour moi, au fil du temps, des compagnons. De ceux qui vous font voir le monde diffĂ©remment, qui vous ouvrent lâesprit sur des espaces de possibles que vous ne soupçonniez pas.
Mon chemin pour arriver Ă ce compagnonnage nâa pas Ă©tĂ© un long fleuve tranquille. Il nâa pas Ă©tĂ© quâintellectuel et il nâest dâailleurs pas terminĂ©. Il a supposĂ© et suppose toujours pour moi de mettre ma propre maniĂšre de vivre, de faire, de penser en cohĂ©rence avec les espaces des possibles que les communs me permettent dâexplorer. En fait, je crois que ce sont plutĂŽt des cheminements qui mâont menĂ©e aux communs, qui ont fait Ă©voluer lâapprĂ©hension et la conception que jâen avais et qui mâouvrent aujourdâhui des portes sur les futurs souhaitables et dĂ©sirables qui soutiennent ma volontĂ©.
Ces quatre derniĂšres annĂ©es, ces itinĂ©raires sont passĂ©s par mon travail doctoral soutenu et encadrĂ© par HervĂ© Defalvard. Par les Ă©changes informels et les travaux de recherche menĂ©s avec lâInstitut Godin{17} mais aussi au sein de La Coop des Communs{18}. Ils sont bien entendu Ă©galement passĂ©s par les colloques de Cerisy consacrĂ©s au(x) commun(s){19} et par la prĂ©paration et lâanimation de ce troisiĂšme colloque avec HervĂ© Defalvard, Elisabetta Bucolo, les Ăditions de lâAtelier et lâĂ©quipe du Centre culturel de Cerisy. Mais ils viennent Ă©galement de plus loin encore et se dĂ©ploient aussi dans le champ de lâaction : dans ma militance pour lâĂ©cologie politique et lâĂ©conomie solidaire ; dans sa traduction Ă lâĂ©chelle du territoire du Pays de Grasse et de lâouest des Alpes-Maritimes au travers des activitĂ©s de lâassociation dâĂ©ducation populaire au dĂ©veloppement durable Ă©valĂ©co et dans la fabuleuse aventure humaine que constitue la construction sur ce territoire de la sociĂ©tĂ© coopĂ©rative dâintĂ©rĂȘt collectif TETRIS (Transition Ă©cologique territoriale par la recherche et lâinnovation sociale) qui expĂ©rimente la construction de communs{20}.
Câest le rĂ©cit de ces cheminements construisant des liens entre rĂ©flexion, conceptualisation et action qui mâont amenĂ©e Ă voir les communs comme des compagnons de route que je voudrais vous conter. La co-organisation et la co-animation avec HervĂ© et Elisabetta, et le partage avec tous les intervenants et participants de ces rencontres Ă Cerisy sur les communs et les territoires dans une perspective dâĂ©conomie solidaire Ă©tant un des carrefours essentiels de mes routes des communs.
Ă lâorigine de mes cheminements vers les communs
Depuis longtemps, je suis animĂ©e par un sentiment dâurgence nourri dâun ressenti intime des interdĂ©pendances entre les atteintes Ă lâhumain, Ă lâenvironnement, Ă nos libertĂ©s, Ă la justice, aux altĂ©ritĂ©s... Ces ressentis et ce sentiment dâurgence me donnent tour Ă tour « le pessimisme de la luciditĂ© » et « lâoptimisme de la volontĂ© »{21} qui sâexpriment, en ce qui me concerne, par un engagement qui combine et imbrique rĂ©flexion et action.
Mes chemins des communs dĂ©butent ainsi par un engagement au sein du lycĂ©e oĂč jâenseigne les sciences Ă©conomiques et sociales, par lâexpĂ©rimentation dâun club de dĂ©veloppement durable. Dans cet espace non formel tolĂ©rĂ© par lâinstitution et grĂące Ă la complicitĂ© de lâĂ©quipe dirigeante, jâai appris aux cĂŽtĂ©s des jeunes et des adultes volontaires de cet Ă©tablissement comment dĂ©fricher ensemble les enjeux sociĂ©taux, environnementaux, Ă©conomiques et culturels en nous appuyant Ă la fois sur ce quâen disaient les chercheurs et ce quâen faisaient les acteurs de notre territoire, pour ensuite inventer des « agirs en communs » rĂ©pondant localement Ă ces enjeux interdĂ©pendants. Je peux aujourdâhui dire que nous explorions alors des formes de « faire communs » et que nous inventions progressivement des rĂšgles institutionnalisant nos pratiques, mais Ă lâĂ©poque (le dĂ©but des annĂ©es 2000) jâai surtout retenu que, pour sâattaquer aux grands dĂ©fis auxquels lâhumanitĂ© doit faire face, il faut sortir des cadres et reconquĂ©rir ou rĂ©inventer la pluralitĂ© des maniĂšres de faire et de penser : sortir du cadre de la pensĂ©e Ă©conomique dominante, des cadres institutionnels et organisationnels bloquant nos imaginaires, de nos routines sĂ©curisantes mais aussi inhibantes...
Alors, comme beaucoup de personnes questionnant le dogme Ă©conomiciste actuel, jâai rencontrĂ© la pensĂ©e et lâaction de lâĂ©conomie solidaire. Je me suis intĂ©ressĂ©e Ă ce que lâhistoire nous apprenait des formes dâagir solidaire en commun et Ă la façon dont les luttes perdues ou les renoncements Ă des Ă©chelles plus vastes les avaient progressivement Ă©touffĂ©es. Jâai explorĂ© comment prolonger lâagir commun inventĂ© au sein du lycĂ©e dans une association oĂč lâĂ©ducation populaire permettrait de dĂ©sapprendre nos rĂ©flexes concurrentiels et marchands pour rouvrir sur des agirs autres. Jâai appris Ă faire ressurgir le sens du « nous », sans avoir Ă demander aux personnes dâabandonner leur individualitĂ© mais au contraire en sâappuyant sur lâinfinie richesse de leurs singularitĂ©s. Jâai fait partie et je fais toujours partie dâun nous qui crĂ©e des espaces oĂč le commun peut se dĂ©ployer et sâexpĂ©rimenter dans sa diversitĂ©. Et si je vous raconte cela, câest parce que, comme beaucoup dâacteurs des communs, jâai ressenti le commun avant dâen connaĂźtre les approches thĂ©oriques... et mĂȘme le terme.
Mes cheminements vers les communs sont donc expĂ©rientiels et multiples dans leur dimension sensible avant mĂȘme dâavoir « attaquĂ© la cĂŽte » ardue de leur conceptualisation et de leur thĂ©orisation.
Premiers pas dans ma compréhension de la théorisation des communs
Le croisement entre lâagir en commun et le concept de communs se fait en premier pour moi en 2013 lorsque, rĂ©pondant Ă lâappel du rĂ©seau francophone autour des biens communs, jâorganise un cafĂ©-dĂ©bat pour permettre aux habitants des environs de Grasse de dĂ©couvrir les communs existants ou ayant existĂ© sur leur territoire et leur donner envie dây contribuer. Au total, 200 Ă©vĂ©nements auto-organisĂ©s intitulĂ©s « Villes en biens communs » se sont ainsi tenus en octobre 2013 dans cinq pays...