Chapitre 1
Aux origines du capital-investissement
Câest une histoire qui nâest pas enseignĂ©e dans les manuels scolaires. Qui sait, aujourdâhui, que le pionnier du capital-investissement* Ă©tait un Français Ă la mine soignĂ©e, soupçonnĂ© dâavoir travaillĂ© avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale ? Et que le leveraged buy-out moderne (LBO*, ou rachat avec effet de levier) a Ă©tĂ© inventĂ© aux Ătats-Unis, dans les annĂ©es 1950, pour racheter une compagnie maritime ? Lâorigine des fonds dâinvestissement est peu Ă©tudiĂ©e, de mĂȘme que la maniĂšre dont ils ont conquis une partie de lâĂ©conomie. Pourtant, ces gĂ©ants financiers ne sont pas des crĂ©ations spontanĂ©es du capitalisme, et leurs pratiques nâont rien de « naturel » : elles ont Ă©tĂ© forgĂ©es par des individus â hommes dâaffaires, avocats, anciens banquiers â, et se sont Ă©panouies dans un contexte idĂ©ologique particulier, celui du nĂ©olibĂ©ralisme dĂ©bridĂ© des annĂ©es 1980. Voici comment.
Georges Doriot, naissance dâun mythe moderne
La presse amĂ©ricaine le classe rĂ©guliĂšrement parmi les personnalitĂ©s les plus influentes de lâhistoire des entreprises, au mĂȘme titre que lâindustriel Henry Ford ou le gĂ©ant du divertissement Walt Disney{13}. ThĂ©oricien du management, cofondateur de lâInsead (Institut europĂ©en dâadministration des affaires), ancien officier de lâarmĂ©e amĂ©ricaine, Georges F. Doriot est cĂ©lĂ©brĂ© comme lâun des pĂšres du capital-investissement* ou private equity. Pourtant il fait figure dâinconnu de ce cĂŽtĂ©-ci de lâAtlantique.
Doriot voit le jour Ă Paris le 24 septembre 1899. Son pĂšre, ancien mĂ©canicien chez Peugeot, est un pionnier de lâautomobile hexagonale : il pilote les premiĂšres voitures Ă moteur, Ă lâĂ©poque oĂč faire un Paris-Brest par la route relĂšve encore de lâĂ©popĂ©e. Au contact de son glorieux aĂźnĂ©, le jeune homme ne tarde pas Ă se passionner pour les thĂ©ories de lâorganisation du travail. Au lendemain de la PremiĂšre Guerre mondiale, son pĂšre lui conseille de traverser lâAtlantique pour poursuivre ses Ă©tudes aux Ătats-Unis, laboratoire du management moderne, oĂč Henry Ford a introduit dans ses usines la douloureuse « rĂ©volution » du taylorisme.
Georges Doriot dĂ©barque au pays de lâOncle Sam en 1921, bien dĂ©cidĂ© Ă entrer au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT). Un ami de son pĂšre a glissĂ© dans sa valise une lettre de recommandation auprĂšs dâAbbott Lawrence Lowell : ce dernier nâa pas grand-chose Ă voir avec le MIT, mais il possĂšde une place enviĂ©e au sein de lâĂ©lite de la cĂŽte Est, puisquâil dirige lâuniversitĂ© dâHarvard depuis 1909. Lowell conseille au nouvel arrivant dâintĂ©grer son universitĂ© ; Doriot en ressort un an plus tard nanti dâun MBA{14} en management et comptabilitĂ© industriels.
AprĂšs un passage dans le privĂ©, le jeune homme est rappelĂ© par un de ses anciens professeurs qui recherche des enseignants capables de mĂȘler thĂ©orie et pratique dans leurs cours. Doriot commence alors une longue carriĂšre Ă Harvard (1929-1966), en tant que professeur de management industriel, qui lui vaudra la reconnaissance de ses pairs. En quelques annĂ©es, sa dĂ©gaine de gentleman Ă la française â costume soigneusement taillĂ©, pipe au bec et accent parisien â devient presque aussi cĂ©lĂšbre que le contenu de ses cours.
Pour juger de lâempreinte laissĂ©e par Doriot dans lâuniversitĂ©, il suffit de lire la biographie dithyrambique que lui consacre Harvard :
En tant que professeur Ă Harvard Business School pendant quarante ans, Georges FrĂ©dĂ©ric Doriot a inspirĂ© et formĂ© plus de dirigeants dâentreprises amĂ©ricaines que nâimporte qui dâautre. Au total, 7 000 Ă©tudiants en MBA ont suivi ses cours. Nombre dâentre eux, qui ont rĂ©sistĂ© aux rigueurs de son enseignement, lui ont su grĂ© par la suite. Certains se sont retrouvĂ©s Ă la tĂȘte dâentreprises telles quâAmerican Express [moyens de paiement], Cummins Engine [fabrication de moteurs], Ford Motor Company [automobile] et Levi Strauss [vĂȘtements]{15}.
Les biographies de Doriot citent des tĂ©moignages dâanciens Ă©lĂšves, qui ne lĂ©sinent pas sur lâhyperbole. « CâĂ©tait presque comme connaĂźtre quelquâun de la trempe de Beethoven ou Einstein », rĂ©sume lâun dâentre eux, encore sous le charme{16}.
Le contenu thĂ©orique de ses cours, caractĂ©risĂ© par un goĂ»t prononcĂ© pour lâenquĂȘte de terrain et lâĂ©tude de cas concrets, ne suffit pas Ă expliquer lâaura Ă©manant de lâenseignement de Doriot. Câest probablement autant sa force de persuasion que sa foi inĂ©branlable dans lâesprit dâentreprise qui participent Ă la construction du mythe.
Les archives de Harvard regorgent de citations de Doriot, qui appartiennent au rĂ©pertoire typique du « self-made-man » Ă lâamĂ©ricaine, entre lieux communs et glorification de lâesprit entrepreneurial. En voici un petit florilĂšge : « Un homme courageux est un homme qui fait quelque chose de courageux quand personne ne le regarde. » « Vous nâirez nulle part si vous nâinspirez personne. » « Souvenez-vous toujours que quelquâun, quelque part, est en train de fabriquer un produit qui rendra le vĂŽtre obsolĂšte{17}. »
Mais Doriot nâest pas quâun thĂ©oricien. Sâil fait figure aujourdâhui de pionnier, câest avant tout pour le rĂŽle quâil a jouĂ© dans le dĂ©veloppement du capital-risque, ou venture-capital en anglais. Cette activitĂ© consiste Ă entrer au capital de jeunes entreprises prometteuses afin de fournir les liquiditĂ©s nĂ©cessaires Ă leur dĂ©marrage, dans lâespoir de revendre ensuite ses parts lorsquâelles seront devenues profitables. Dans les annĂ©es 1940, aux Ătats-Unis, les opĂ©rations de ce type restaient marginales, pratiquĂ©es majoritairement par quelques richissimes familles de la cĂŽte Est, comme les Rockefeller.
Fort de ses contacts dans les milieux dâaffaires et universitaires, Georges Doriot crĂ©e en 1946 lâAmerican Research and Developement Corporation (ARD), lâune des toutes premiĂšres sociĂ©tĂ©s de venture-capital privĂ©es modernes. Le Français sâentoure de Ralph Flanders (prĂ©sident de la RĂ©serve fĂ©dĂ©rale bancaire de Boston et sĂ©nateur rĂ©publicain), Karl Compton (scientifique et prĂ©sident du MIT) et Merrill Griswold (financier de Boston).
DĂšs le dĂ©part, lâambition des fondateurs est de cibler des entreprises innovantes, une maniĂšre pour eux de se dĂ©marquer des sociĂ©tĂ©s dâinvestissement classiques. Leur philosophie est rĂ©sumĂ©e en 1951 dans un de leurs rapports annuels, avec un mĂ©lange dâemphase et de pragmatisme : « Notre entreprise nâinvestit pas au sens ordinaire du terme. Elle crĂ©e. Elle prend des risques. Les rĂ©sultats prennent plus de temps Ă arriver, ses opĂ©rations sont plus coĂ»teuses mais les profits potentiels sont bien plus importants{18}. »
Il suffit de quelques mois Ă ARD pour lever 3,6 millions de dollars entre 1946 et 1947, en faisant notamment appel Ă des compagnies dâassurance, Ă des universitĂ©s ou Ă de riches particuliers. La machine est lancĂ©e : entre 1946 et 1973, lâARD va financer quelque cent vingt entreprises triĂ©es sur le volet, opĂ©rant notamment dans les technologies, la chimie ou les Ă©quipements industriels. Une prise de participation*, notamment, va assurer sa gloire.
Lâhistoire ressemble Ă lâune de ces sagas qui font fantasmer dans les Ă©coles de commerce. En janvier 1957, ARD reçoit un document de quatre pages tapĂ©es Ă la machine Ă©manant de Ken Olsen, vĂ©tĂ©ran de lâUS Navy et ingĂ©nieur formĂ© au MIT, et de Harlan Anderson, lui aussi ingĂ©nieur. Les deux compĂšres tiennent une idĂ©e potentiellement gĂ©niale, mais ils ont toutes les peines du monde Ă la financer. Il sâagit de lancer un tout nouveau modĂšle dâordinateurs, Ă la fois compacts et performants, capables de concurrencer les machines gĂ©antes commercialisĂ©es par IBM, alors leader incontestĂ© du secteur. Flairant le caractĂšre novateur du projet, les patrons dâARD investissent 70 000 dollars dans lâentreprise des deux ingĂ©nieurs, la Digital Equipment Corporation (DEC), raflant ainsi 70 % du capital, et y ajoutent un prĂȘt de 30 000 dollars{19}. Il ne reste plus Ă Olsen et Anderson quâĂ trouver un lieu pour dĂ©marrer lâaventure : ce sera une vieille usine dĂ©saffectĂ©e du Massachusetts, datant de la Guerre de SĂ©cession, dans laquelle ils installeront leurs Ă©quipements, fin 1957.
ARD a eu le nez creux. RĂ©volutionnaires, les mini-ordinateurs fabriquĂ©s par DEC partent Ă lâassaut du marchĂ©, jusquâĂ concurrencer lâintouchable IBM. Un peu moins de dix ans plus tard, en 1966, lorsque lâentreprise est introduite en Bourse, la valeur des actions achetĂ©es par Doriot et ses amis de lâARD a Ă©tĂ© multipliĂ©e par 500. Cet investissement, probablement lâun des plus rentables de la dĂ©cennie, achĂšve de hisser le Français sur un piĂ©destal.
Les fantĂŽmes de la Seconde Guerre mondiale
Si lâon en croit lâhistoriographie libĂ©rale, Doriot appartient au panthĂ©on du capital-investissement*, dont il incarne la face la plus souriante. Il est le visionnaire bienveillant qui prend le risque dâinvestir dans de « jeunes pousses » prometteuses, lâhomme providentiel qui aide les chefs dâentreprise Ă donner corps Ă leurs rĂȘves. « Doriot Ă©tait le prophĂšte avant lâheure de la Start-up Nation, le leader dâune croisade sociale et Ă©conomique qui a dĂ©mocratisĂ© le monde trĂšs fermĂ© de la finance », sâenflamme son biographe officiel, Spencer E. Ante{20}.
En 2006, des rĂ©vĂ©lations fracassantes auraient pu ternir la lĂ©gende. Elles sont lâĆuvre dâun journaliste dâinvestigation français, Fabrizio Calvi, et dâun historien amĂ©ricain spĂ©cialiste des crimes nazis, Marc Masurovsky. Les deux hommes publient une enquĂȘte basĂ©e sur leur visite aux Archives nationales amĂ©ricaines (NARA), qui contiennent, selon eux, une dizaine de cartons concernant Doriot{21}. Ils expliquent comment les services de renseignement ont fini par dĂ©couvrir le double jeu du fondateur du capital-risque durant la Seconde Guerre mondiale. Et ils campent Doriot en antisĂ©mite notoire, ardent dĂ©fenseur du rĂ©gime nazi. En 1941, grĂące Ă lâun de ses anciens Ă©lĂšves dâHarvard membre de lâĂ©tat-major de lâUS Army, Doriot avait Ă©tĂ© dĂ©signĂ© responsable de lâintendance dans lâarmĂ©e amĂ©ricaine â un poste vital en temps de guerre â, avec le grade de colonel. Doriot avait alors mis ses talents dâorganisateur au service de lâeffort de guerre amĂ©ricain, contribuant Ă plusieurs innovations logistiques (rationalisation des procĂ©dures de ravitaillement, crĂ©ation de matiĂšres plastiques rĂ©sistantes Ă lâeau, etc.). Tout cela est connu au moment oĂč Calvi et Masurovsky publient leur enquĂȘte. La suite lâest beaucoup moins. Voici le rĂ©sumĂ© quâen fait Fabrizio Calvi :
Le FBI dĂ©couvre que Doriot est au centre dâun rĂ©seau de sociĂ©tĂ©s offshores montĂ© avec la banque Worms & Cie afin de dissimuler, entre autres, lâargent de Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy [depuis le 18 avril 1942]. Le gĂ©nĂ©ral William Donovan, directeur de lâOSS [Office of Strategic Services, ancĂȘtre de la CIA], note en 1942 : « Dans le cadre dâune possible localisation des fonds de Pierre Laval et de son groupe aux Ătats-Unis, nous avons lancĂ© une enquĂȘte, il y a quelques mois, sur les activitĂ©s de Georges F. Doriot et des sociĂ©tĂ©s dâinvestissement quâil contrĂŽle. Voici un bref rĂ©sumĂ© de cette enquĂȘte : Doriot est un citoyen français naturalisĂ©, il rĂ©side aux Ătats-Unis depuis vingt ans. Depuis prĂšs de dix ans, il agit dans ce pays et au Canada comme reprĂ©sentant de la firme Worms & Cie de Paris [...], la principale agence financiĂšre du gouvernement allemand en France. Depuis plus de cinq ans, les principaux dirigeants de la firme et leurs associĂ©s se prĂ©sentent comme proches des intĂ©rĂȘts bancaires et industriels allemands. Plusieurs mois avant lâeffondrement de la France, ils sâemployaient activement Ă prendre le contrĂŽle de firmes industrielles françaises au nom des Allemands. » Le rapport souligne quâaucun rĂ©sident français aux Ătats-Unis ne tient Ă frĂ©quenter Doriot en raison de ses « tendances fascistes »{22}.
Le FBI Ă©voque Ă plusieurs reprises des « fonds appartenant Ă Pierre Laval », sans donner plus de dĂ©tails. Des historiens spĂ©cialistes de la pĂ©riode mentionnent bien lâexistence dâun trĂ©sor de guerre constituĂ© par le dignitaire vichyste, composĂ© notamment de 20 millions de francs en billets{23}. Est-ce de ces fonds dont il est question ? Possible. En attendant, le major gĂ©nĂ©ral George Veazey Strong, qui commande le renseignement militaire amĂ©ricain, enquĂȘte sur Doriot. Le 23 octobre 1942, il adresse ses recommandations Ă son supĂ©rieur :
Doriot est extrĂȘmement intelligent. Dâune certaine maniĂšre, il est brillant, mais il a la rĂ©putation dâĂȘtre rusĂ©, peu fiable et dĂ©finitivement dĂ©loyal envers ses employeurs dĂšs lors que ses propres intĂ©rĂȘts sont en cause. Des preuves montrent quâil est irrĂ©ductiblement pronazi par son attitude, et certaines de ses dĂ©clarations dans le cadre de diverses enquĂȘtes se sont rĂ©vĂ©lĂ©es absolument mensongĂšres. [...] Dans ces conditions, nous estimons que cette commission doit mettre fin sans dĂ©lai Ă ses activitĂ©s{24}.
LâĂ©tat-major approuve, Ă©crit Calvi, mais rien ne se passe. Le 5 juillet 1943, le gĂ©nĂ©ral Strong rencontre deux agents du FBI, Ă qui il confie son dĂ©pit, dĂ©nonçant un « sabotage » de lâenquĂȘte sur Doriot. Un an plus tard, il affirme avoir la preuve de lâimplication de celui-ci dans un rĂ©seau nazi implantĂ© aux Ătats-Unis. Il mentionne lâexistence dâun trĂ©sor de guerre gĂ©rĂ© par le fondateur du capital-risque et « destinĂ© Ă financer des agents allemands et des activitĂ©s subversives ». Pourtant, Ă©crit Calvi, le 24 mars 1943, le secrĂ©taire dâĂtat Ă la guerre juge quâil nâest « pas opportun, pour lâheure dâadopter des mesures drastiques », et lâenquĂȘte est dĂ©finitivement close quelques mois plus tard. Dans leur livre, Calvi et Masurovsky Ă©mettent lâhypothĂšse que sa position centrale au sein du dispositif militaire amĂ©ricain rendait Doriot intouchable : le scandale de son Ă©ventuelle collaboration aurait ...